Vendredi 24 février 2012 5 24 /02 /Fév /2012 07:32

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  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification et les articles Les croyances et La métaphysique de Pascal Engel et de Claudine Tiercelin dans Notions de Philosophie II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

 

    Dernière leçon : le temps d’un plaisir d’apprendre. La valeur de la connaissance et la possibilité que nous avons de la distinguer de la croyance vraie dotée de raisons. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, Le ciment des choses. Nous avons hier écarté le principe de l’accès privilégié au sentiment interne, autrement dit nous ne croyons guère aux vertus de l’intuition. Nous avons souligné l’importance de l’apprentissage à la rationalité et de l’éducation vertueuse au savoir. Pour nous, les perceptions s’organisent autour d’une sorte de langage sémiotique qui nous propose des quasis certitudes dont le statut sémiologique est déjà fortement structuré : il s’agira maintenant d’examiner les avantages de ce système. D’abord, il offre une parade au défi sceptique, ensuite il règle la question de savoir pourquoi nous considérons qu’il y a plus de valeur dans la connaissance que dans la croyance : 1) en quoi ce modèle permet-il de proposer une meilleure parade au défi sceptique. Nous ne reviendrons pas sur les aspects épistémiques du défi sceptique puisque c’est ce sur quoi nous avons concentré jusqu’à présent nos efforts : il s’agit du défi de Gettier, connaissons-nous quelque chose ? Que devrons ajouter à une connaissance vraie justifiée pour avoir la moindre connaissance ? Devons-nous privilégier une approche externaliste ou internaliste ? Devons-nous préférer une forme de fondationnalisme, de cohérentisme, de fiabilisme, d’évidentialisme, comment devons-nous justifier nos croyances ? Comment devons-nous contrôler le fait qu’elles soient ou non vraies ? Comment devons-nous assurer nos enquêtes ? Depuis les grecs jusqu’à aujourd’hui, nous avons pu dégager trois types de réponses au défi sceptique : 1) on ne sait rien, le scepticisme dogmatique ou rustique répond que la connaissance est absolue ou qu’elle n’est pas. Or, on ne peut jamais parvenir à une telle chose. Donc, nous ne savons jamais rien. 2) la réponse des néohumiens naturalistes comme Frédéric Strawson ou Barry Stroud : le scepticisme est conditionnellement correct car c’est le résultat inévitable de toute enquête visant la connaissance et il implique en conséquence une rupture entre la philosophie et la vie ordinaire. Pour Strawson, le scepticisme est irréfutable, si nous ne l’admettons pas, c’est simplement parce que psychologiquement (réponse naturaliste), nous sommes incapables de le faire, même si, pessimisme atténué, il reste inefficace dans la vie de tous les jours. Mais le point essentiel, c'est-à-dire son caractère théoriquement inébranlable, est néanmoins tenu pour acquis. 2) Peut-être que nous savons, peut-être que nous ne savons pas, donc, si nous parvenir à la paix de l’esprit, à l’ataraxie, nous ferions mieux de cesser de douter, d’avoir une attitude urbaine et  de suspendre notre jugement. C’est dit le pyrrhonien la meilleure manière de se comporter en restant silencieux et en évitant d’asserter quoi que ce soit. Cette tentation du néopyrrhonisme, on la trouve chez Peirce par moment, encore qu’il y résiste souvent mais qu’on trouve surtout chez Wittgenstein, l’idée est que on considère que le scepticisme est un problème authentique, on est d’accord pour dire qu’une enquête sur la justification de la connaissance doit être bien fondée mais en suivant les techniques dialectiques de Aenésidème et d’Agrippa, réinterprétée à la lumière du tournant linguistique, on adopte une attitude d’inspiration wittgensteinienne : au fond la justification repose sur des normes non épistémique, ces fameuses propositions charnières qui permettent à la porte de tourner. Ce qui est problématique dans cette position, c’est pas mal de choses et notamment que la plupart des analyses fiabilistes et cohérentistes qui ont été présentées par les théories contemporaines de la connaissance, ne sont pas en mesure de nous donner des réponses satisfaisante au vice de circularité de régression à l’infini. 3) Celle-ci est plus inspirée par un probabilisme à la Carnéade : on considère que la probabilité est vue comme un guide pour l’existence. C’est le type de scepticisme qu’on chez le médecin empiriste Sextus-Empiricus ou chez Montaigne qui nous exhorte à vivre en harmonie avec les usages et les coutumes de notre pays. C’est une manière assez proche du sens commun puisque c’est une manière de considérer que si on suit la voie extrême du scepticisme, alors, on suit une voie déraisonnable dans la mesure où on parie en permanence sur le risque de l’erreur et du même coup, on ne peut être conduit qu’à une théorie de l’ignorance. Or, la réalité du risque, c’est de reconnaître le faillibilisme mais cela n’implique pas non plus que l’on ait besoin de défendre une théorie de la justification qui est une garantie forte de la vérité. Si on est prêt à baisser d’un cran les exigences, à ce moment là, ce à quoi on parvient, c’est à une manière non pas tant de réfuter le scepticisme que de le neutraliser ainsi que le recommande tout thérapeute, encore que cela ne soit pas là un résultat bien fiable que l’on vise, s’il est vrai que ce que l’on vise, c’est le réel. Si on prend très au sérieux le deuxième défi, alors, il nous faut aussi prendre beaucoup plus au sérieux le problème du réalisme de savoir si oui ou non nos idées sont capables de représenter les qualités réelles du monde et de nous donner  autre chose qu’un accès qui ne soit que phénoménal du réel ou de ses apparences. Autrement dit, le défi sceptique sur le plan métaphysique, c’est la question de savoir si nous pouvons démontrer la réalité du monde extérieur. C’est bien la raison pour laquelle, Descartes a besoin du scénario sceptique radical qui est le sien dans son opération car c’est seulement si on va jusqu’au bout du scénario sceptique des cerveaux dans la cuve putnamien que l’on peut battre le fer comme on le doit avec le sceptique. La seule manière d’avoir une chance de se confronter avec le scénario sceptique, c’est de le prendre au sérieux sur un mode qui ne se contente pas de s’abriter derrière le sens commun ou sur un modèle wittgensteinien, un peu néopyrrhonien qui vraiment prendrait à bras le corps l’analyse des mécanismes de l’enquête qui accepterait le principe d’un contrôle systématique de nos croyances fussent-elles indubitables et qui parierait toujours sur la possibilité de se tromper ou de ne pas se tromper.

 

      Le défi du scepticisme moral : nous savons tous qu’il y a beaucoup de manière en morale d’être sceptique. Strawson dans son livre Freedom and resentment, (dans les premières pages) à propos de la question de la liberté et du déterminisme, dit que nous passons notre temps à osciller entre une perspective et l’autre. Pour les uns, nous ne savons pas ce qu’est la thèse du déterminisme, pour les autres nous le savons, si les concepts d’obligation et de responsabilité morale continuent à s’appliquer ou que les pratiques de punir et de blâmer, d’exprimer des condamnations sont justifiées tandis que les autres, les pessimistes considéreront que ces concepts n’ont aucune application et que ces dites pratiques sont injustifiées. Surgit alors l’authentique sceptique moral qui parvient presque à nous convaincre que les notions de culpabilités morales, de blâme et de responsabilité morale sont intrinsèquement confuses et qu’on s’en aperçoit soit en examinant la vérité, soit la fausseté du déterminisme. Quelle attitude adopter ? Rien n’est plus difficile admet Strawson de savoir de quel côté, nous devons nous situer ? Même si je sais que je ne sais, cela ne m’empêche pas de pouvoir avoir le désir de réconcilier les deux thèses. Si cette situation de doute et de déséquilibre n’est pas propre à la morale, cela vaut aussi bien pour nos croyances et pour la réalité du monde extérieur ou pour l’existence d’autrui. Il semble toutefois que le scepticisme soit particulièrement plus répandu dans l’éthique que dans les autres domaines et qu’il prenne une forme particulièrement aigue en morale. Pourquoi ? Sans doute parce que du moins pour ceux qui tiennent la distinction entre réflexion et action pour non problématique, il ne s’agit plus en morale de réfléchir mais d’agir et que les désaccords moraux prennent presque aussitôt la forme de dilemmes pratiques beaucoup plus ardus voire impossibles à résoudre, du moins le croit-on que dans d’autres domaines. Mais aussi, parce que nous avons l’impression que tout choix éthique implique presque inévitablement comme dit Strawson un repli formel d’un côté en échange d’une concession substantielle ou vitale de l’autre. Nous nous trouvons dans la situation où le pessimisme demeure susceptible de se muer en un optimisme déterministe moyennant le sacrifice de nos jugements de regrets. Du coup, nous devenons des proies faciles pour l’authentique sceptique qui face à tel ou tel désaccord n’a pas grand peine à conclure s’il est pyrrhoniens, qu’il est impossible de trancher et présomptueux d’envisager que le vrai et le faux puisse se dire en éthique  et s’il est dogmatique que de toute façon nous ne savons rien en ce domaine. Ce sont là deux positions fréquentes dans l’histoire et qui dans la philosophie contemporaine reçoivent un large écho. Si l’on ne peut rien trancher sur le plan théorique, rien savoir, rien vraiment justifier, la sagesse n’est-elle pas de s’en tenir à la modération des affects, de se fier aux instincts ou aux sentiments, à la conscience morale ou encore aux pratiques, coutumes et traditions ? Le néopyrrhonisme va souvent de pair avec l’antiréalisme, le sentimentalisme et le conservatisme. Mais le scepticisme quand il est dogmatique va aussi de pair souvent avec le relativisme et le cynisme. Y-a-t-il une autre voie ? Sommes-nous condamnés à dire que nous ne savons rien en matière d’éthique ? Sommes-nous voués pour reprendre le mot de James à l’anesthésie du sceptique moral, acculés et réduits aux abois ? Soit parce que la nature et l’ensemble des réalités des principes moraux nous serait à jamais inconnu, soit parce que nous ne pouvons plus croire aux prétentions de l’universalisme, qu’ils reposent sur des formes ou des essences platoniciennes, des principes a priori ou des normes universelles, soit parce que nous nous replions sur une position idéaliste, sur une attitude simplement cognitiviste, nous renonçons aussi à parler de connaissance, de vérité, d’objectivité, de croyance justifiée et encore moins de consensus dans un domaine où ne régnerait que nos émotions, nos désirs, nos préférences, nos projections, nos valeurs et nos habitudes, nos normes culturelles. Sommes-nous dès lors voués ainsi que l’on présente les choses à cette kyrielle de réalismes, au dualisme de la raison et du sentiment, de la croyance et du désir, du fait et de la valeur, de la théorie et de la pratique ou encore à celui de la norme et de la valeur. N’avons-nous d’autres choix contre le dogmatisme de l’universalisme et le relativisme des valeurs, le pessimisme ou l’optimisme et de façon un peu plus perverse entre le mol oreiller du doute et la toute aussi molle éthique de la discussion de la raison communicationnelle ? Bref, y-a-t-il une voix entre les sables détrempés du relativisme et les rochers glacés du dogmatisme pour reprendre l’expression de Simon Blackburn ? S’il ya bien une leçon qu’a su tirer Hillary Putnam, c’est celle de savoir que ce qui vaut pour la recherche générale pour un pragmaticiste, vaut aussi pour la recherche éthique. Si nous appliquons un certain nombre de modèles, alors nous pouvons envisager un certain nombre de réponses au sceptique dans la morale. 1) Considérer que la connaissance reste la norme de l’enquête et sa vissée ; 2) l’enquête n’est pas un simple processus communicationnel et délibératif de question réponse mais une méthode scientifique réaliste d’investigation du réel visant à fixer des croyances vraies. Cette méthode est soumise à des contraintes externes qui rendent parfois impossible le doute lui-même. 3) cette méthode exige des normes non pas individualistes mais communes qui nous obligent également à une éducation rationnelle et sentimentale constante de nos dispositions habitudes ou de notre sens commun critique qui enracine notre connaissance dans le principe social. Si les auteurs du pragmaticisme comme Peirce, James, Dewey ou Putnam ont vu dans la méthode de l’enquête une conception éthique pourvue des qualités qui s’y manifestent telle que la démocratisation, le principe de l’éthique de la discussion, ne pas bloquer les voies de la recherche en empêchant que des questions ou des objections soient posées aux formulations d’hypothèses, à la critique des hypothèses des autres, c’est simplement parce que pour eux ils considèrent comme dit Putnam qu’au mieux d’elle-même l’intelligence évite les hiérarchies et les dépendances, elle incite à l’expérimentation là où cela est possible et sur l’observation ou l’analyse attentive là où elle n’est pas possible. Tout bien considéré, cette démarche a l’idée qu’en bonne éthique, nous devons toujours prendre des risques et que dans certains cas les raisons éthiques peuvent l’emporter sur les raisons épistémiques. Il est contraire à l’idée que l’on se fait d’une délibération pratique accomplie et de la manière dont fonctionnent nos désirs et nos croyances de pouvoir évaluer l’utilité pratique d’une croyance comme l’admettait Pascal en ne tenant aucun compte de sa garantie épistémique. La volonté de croire indépendamment du religieux, est pour James, le seul moyen de vaincre le scepticisme moral, cet allié actif de l’immoralité. Il est actif parce qu’il nous donne l’illusion que la neutralité est possible. Dans toutes les circonstances importantes de la vie, il nous faut faire un saut dans l’inconnu. Refuser de résoudre l’énigme, c’est déjà prendre parti. Hésiter à répondre, c’est encore prendre parti. Mais quel que soit le parti auquel on s’arrête, on ne choisit jamais qu’à ses risques. Chacun croit toujours agir conformément à ce qu’il croit le meilleur. S’il se trompe, tant pis pour lui. Or, c’est un leurre car le doute et la croyance sont des attitudes vivantes qui impliquent de notre part des lignes de conduites. Notre seul moyen de douter de l’existence d’une chose ou de lui refuser notre assentiment et de continuer à agir comme si cette chose n’existait pas (le froid), si je doute que vous soyez digne de ma confiance, je m’abstiendrai de vous confier mes secrets comme si vous en étiez indignes, si je n’ai pas besoin de croire que l’univers soit divin, je pourrai traduire mon refus en m’abstenant d’agir comme un croyant. L’inaction peut être une sorte d’action. Il y a des cas où ne pas être pour, c’est d’équivalent d’être contre. Il y a des cas où une neutralité stable est impossible à atteindre. Le scepticisme moral ne peut être que la négation dogmatique. Il faut essayer les serrures du monde moral. De quel droit renierai-t-on la fonction la plus profonde de mon être et m’imposerait-on l’ordre absurde de remuer ni les mains, ni les pieds mais de demeurer en proie à un doute éternel et insoluble. Le scepticisme n’équivaut pas à l’abstention. Si votre cœur n’éprouve pas le besoin d’une réalité morale, ce n’est pas votre cerveau qui vous y fera croire. Le scepticisme méphistophélique satisfera votre activité intellectuelle mieux que ne pourrait le faire un idéalisme rigoureux. Le concept de justification doit être manié avec précaution. L’adversaire le plus redoutable dans le scepticisme, c’est le scepticisme moral, c’est l’idée selon laquelle nous avons une familiarité complète avec les choses qui est susceptible de nous en faire sentir la rationalité. Autrement dit, l’univers moral n’est pas constitué de maximes ou de normes universelles qui fonctionneraient comme des impératifs catégoriques ou des prescriptions mais bien plus comme un univers de valeurs. Plutôt que de chercher des justifications, il est plus approprié de s’exercer à mieux comprendre comment nous usons de notre sentiment de rationalité pour en quelque sorte perce voir les valeurs morales. Cette idée d’Hillary Putnam et de John McDowell d’une perception des valeurs permet de rendre compte de l’objectivité des propriétés morales tout en évitant le relativisme, le rationalisme mais également le réalisme moral sous sa forme théorique. Sans doute nous ne percevons pas les valeurs au sens physiologique, sans doute nous ne disposons pas davantage d’intuitions ou quelques sens originaires moral comme le revendiquait Hutcheson et Shaftesbury capable de nous donner un accès direct à des propriétés ou à des vérités morales objectives. Ce dont il s’agit plutôt, c’est d’invoquer une aptitude requise pour percevoir comparable à celle que nous avons dans notre expérience de percevoir des qualités secondes. Ce ne sont pas des qualités réductibles à de purs effets de notre subjectivité mais ce sont des dispositions ou des pouvoirs de produire en nous (au sens lockéen) diverses sensations par le moyen des qualités premières de leurs qualités insensibles. L’agent moral serait dès lors celui qui par des apprentissages adéquats de sa sensibilité, par une éducation de ses sentiments serait en mesure de percevoir directement, de discerner en faisant appel à ses émotions et au terme de processus dont il n’a pas forcément conscience, non pas des propriétés morales présentes dans le monde qu’il conviendrait de découvrir mais ce qui est appelé par les circonstances du point de vue éthique sans avoir pour cela de maxime ou de normes. Cela suppose donc comme y insiste Putnam que les faits n’ont pas seulement une dimension objective mais aussi une dimension prescriptive. Non pas qu’ils exercent sur nous un pouvoir motivationnel, quelqu’un peut savoir que quelque chose est mal et ne pas être motivé pour s’en abstenir. Mais cela nous appelle tout de même à réagir pour trouver les réponses que cela mérite. C’est ainsi que sans avoir d’organe sensoriel pour détecter l’allégresse, nous pouvons tout de même nous apercevoir que parfois des gens sont pleins d’allégresse après avoir acquis le concept d’allégresse. Ce que nous apprenons, c’est que les valeurs ne sont pas ajoutées à l’expérience par association, que l’expérience n’est pas neutre. Elle vient à nous hurlante de valeurs : durant notre enfance, nous faisons l’expérience que manger et boire, que les câlins ou la chaleur sont bons, que la douleur, la privation ou la solitude sont mauvais. Au fur et à mesure que nos expériences se multiplient et deviennent plus sophistiquées, les teintes et les nuances de la valeur se multiplient et deviennent aussi plus sophistiquées. Pensons aux combinaisons multiples du fait et de la valeur dans l’expérience du taste vin. Il importe de percevoir que cette perception n’a rien du tout de mystérieux : nous sommes simplement capables d’observer que certaines choses ont bel et bien certaines propriétés axiologiques. Un vin est charpenté, il a un riche bouquet, qu’une personne est rafraîchissante de spontanéité ou pleine de compassion, qu’un dossier juridique est très mal ficelé. Loin de réduire les valeurs à de simples projections objectives, une telle conception permet au contraire de garantir leur objectivité tout en évitant le réalisme métaphysique puisque leur réalité reste relative à la sensibilité de l’agent moral. Cette conception objectiviste des valeurs est évidente chez Peirce dans sa théorie esthétique de l’admirable mais elle est également vraie chez William James qui tout autant que Peirce insiste sur la mise en perspective des intérêts et des valeurs des individus relativement à des idéaux stables dotés d’une relative indépendance vis-à-vis des fluctuations romantiques des émotions et des intérêts. De ce point de vue, on peut rapprocher cette conception de celle de Max Scheler, le formalisme en éthique et le matérial des valeurs pour qui l’agent peut connaître et découvrir les valeurs d’un objet ou d’une action au moyen de ses intérêts, désirs et émotions bien que celles-ci ne soient pas ou ne doivent pas être fonction des intérêts, désirs ou émotions et que la perception des valeurs n’a pas l’ambition de déterminer le sens des concepts moraux. Dire ce qu’est le juste, l’honnête ou le courageux ou le statut ontologique des propriétés morales : non pas tant comprendre ce qu’est le juste que comprendre ce que c’est que d’être juste honnête ou courageux. Sans doute, ce sont là des postions qui ne sont pas à l’abri des objections, elles supposent en effet une forme de réalisme axiologique mais ce modèle est surtout intéressant parce qu’il montre aussi pourquoi il y a plus de valeur dans la connaissance que dans la croyance vraie justifiée. Si nous n’avions pas assez confiance en nos sentiments, si nous n’avions pas une sorte d’accès phénoménologique immédiat aux normes rationnelles, quand bien même celles-ci reflètent bien des engagements philosophiques, nous serions complètement étrangers à toutes nos opérations cognitives, ce qui vaudrait naturellement pour l’éthique mais aussi bien pour la conduite générale à mener dans l’enquête scientifique. Le sentiment de rationalité est le signe de notre sagesse, c’est un sens instinctif des actions et des raisonnements auxquels nous devons nous fier. C’est pourquoi tourner le dos au contrôle de soi réfléchi lorsqu’il s’agit de questions vitales ne diminue en rien notre rationalité, ni notre liberté. Le fait que nous soyons sentimentalement à l’unisson avec les exigences de la raison excède simplement notre compréhension intellectuelle de ce qu’implique la rationalité. Putnam a parfaitement raison de dire que Peirce a parfaitement identifié un problème fondamental de la rationalité : dans un célèbre passage de la doctrine des chances où Peirce examine le choix éthique auquel se trouve confronté un individu ayant à tirer une carte d’un paquet de cartes de 25 rouges et 1 noire ou un paquet contenant 25 noires et 1 rouge, sachant que s’il en tire une rouge, sa félicité sera assurée pour le restant de sa vie et que s’il tire une noire, ce sera le désespoir assuré jusqu’à l’éternité : que répond-t-il ? Que même si en terme probabiliste, fréquentiste  tirée nous n’avons aucune raison de choisir l’un plutôt que l’autre. Nous raisonnons en fonction de ce qu’il serait raisonnable de croire à long terme et dans l’intérêt de la communauté dans son ensemble. Bien que relativement à un cas individuel considéré en lui-même, la probabilité ne puisse avoir de signification, ce serait folie de nier qu’il faudrait préférer tirer le paquet contenant la plus grande proportion de cartes rouges même si compte tenu du risque cela ne pourrait être répété. Putnam revient sur l’argumentation ébouriffante de Peirce et il le loue pour la perception de la profondeur du problème sur l’objectivité en éthique : il a su montrer que les justifications qui y ont cours ne peuvent s’entendre en un sens uniquement instrumental et que la rationalité instrumentale serait impossible s’il n’y avait pas des normes neutres dont la prétention à l’acceptabilité rationnelle n’est pas simplement dérivée du fait qu’elles nous aident à atteindre des buts particuliers un certain pourcentage de fois. Mais il interprète l’explication de Peirce, sa réponse comme signifiant que même lorsque je cherche à parvenir à un but dans uns situation où il y a un risque, la décision rationnelle quant à ce que je dois faire pour atteindre mon but pratique dépend de ce que je reconnais la force contraignante de normes qui ne possèdent pas une justification instrumentale satisfaisante dans les termes de mes propres vues. Partant, les normes comme la règle d’utilité estimée ont été découvertes non pas par de simples essais/erreurs mais par la réflexion normative sur notre pratique. Ce pour quoi dire qu’une chose est rationnelle, ce n’est pas simplement le décrire en accord avec quelques algorithmes ou autres : si je dis que croire à quelque chose ou agir d’une certaine manière est rationnel, alors cela veut dire que toutes choses étant égales par ailleurs, je recommande cette croyance ou ce genre d’action. En d’autres termes, le choix pratique fait par la personne confrontée au dilemme de choisir dans un paquet de cartes, la carte qui lui apporterait le bonheur éternel dans un cas et le désespoir éternel dans l’autre cas, ne peut se faire sur une base uniquement utilitariste. Ce qui nous guide dans notre choix, c’est assurément la norme utilitariste, « agis toujours de manière à maximiser l’utilité estimée ». Règle fameuse de la théorie de la décision qui s’applique à la majorité des cas de ce genre. Mais on ne pourrait pas comprendre ce recours à cette règle sans présupposer que ce que poursuivent les personnes rationnelles dans une action quelconque. Ce n’est donc son propre bénéfice mais d’agir en accord avec la politique qui bénéficierait au bien-être de tous les êtres rationnels dans l’infiniment long terme. Quelqu’un qui ne s’y intéresserait pas serait dit Peirce illogique dans toutes ses inférences. Ainsi, on ne peut être rationnel que si l’on s’identifie psychologiquement à toute une communauté potentiellement infinie de chercheurs. Mais Putnam se dit aussi un peu dérouté par les propositions de Peirce et se demande si dans toutes nos actions (par exemple si nous sommes soumis à la torture), cette perspective altruiste et personnellement désintéressée qui cadre bien avec les vertus bouddhistes, d’abnégation de soi que prônait Peirce, puisse valoir. Et il suggère qu’on résolve le problème éthique ainsi posé en faisant appel à une obligation primitive et non dérivée d’une certaine sorte de manière à être raisonnable qui contrairement à Peirce n’est pas réductible à mes attentes sur le long terme ou à mon intérêt dans le bien-être d’autrui ou à mon propre bien-être à d’autres moments. Mais il n’est pas du tout sûr que Peirce fasse appel à ce genre de procédure déductive. Pour lui, l’altruisme n’est pas l’effet d’une justification ou d’un calcul rationnel, il apparaît plutôt comme immédiatement rationnel. La réflexion sur le bien de la communauté, n’a aucun rôle dans notre usage des probabilités. S’il y a bien une conception primitive de la rationalité, c’est bien au sens où le principe social est enraciné dans notre logique et où ce même sentiment est en même temps exigé par la logique. Cette identification de ses propres intérêts avec ceux de la communauté est davantage de l’ordre de ce que Peirce va appeler une révélation que de l’ordre de la prescription déontologique. Mais que ce sentiment soit de nature logique, c’est ici que Peirce se distingue de James, est qu’il ne s’identifie pas à quelque fusion de soi avec autrui. Peirce dit ceci : « courir après des questions d’importance vitale en considérant que c’est les premières et les meilleures, ne peut conduire qu’à l’un ou l’autre des deux termes suivants : ou bien d’un côté à ce que l’on appelle l’américanisme, le culte des affaires, la vie dans laquelle le courant fécondant du sentiment de génie s’assèche ou se rétrécit au sentiment d’un ruisselet de petites choses comiques ou bien de l’autre côté au monachisme marchant dans ce monde tel un somnambule sans un battement de cil ou de cœur si ce n’est pour autrui. Prenez pour lanterne pour guider vos pas la froide lanterne de la raison et considérez vos affaires (concern), votre devoir (duty) comme étant la chose la plus élevée. Vous ne pouvez que vous appuyez sur l’un ou l’autre de ces buts. Mais supposons au contraire que vous embrassiez un sentimentalisme conservateur et que vous estimiez modestement que vos propres raisonnements au prix bien médiocre qu’ils atteindraient s’ils étaient mis aux enchères, à quoi cela vous mènera-t-il ? Alors, le tout premier ordre qui s’imposera à vous, votre plus grande occupation, votre plus grande gloire devient comme chacun sait de reconnaître une tâche plus élevée que la vôtre, non une simple distraction après l’accomplissement de vos tâches quotidiennes mais une conception généralisée du devoir qui parachève votre personnalité en faisant de sorte qu’elle se fonde dans les régions voisines du cosmos universel. Peirce veut dire qu’il est sans doute important d’être attentif au cri des blessés, d’être sincère dans nos efforts : nous devons chercher une conception du monde, une position qui fasse place à notre vie morale. Cela fait partie de ce que James appelle l’impulsion morale mais nous ne sommes pas obligés de soutenir que la seule manière de procéder, se soit de suivre ce genre de nominalisme humaniste individualiste. Au demeurant, James comme Peirce, est convaincu que le recours à la communauté, est quelque chose qui ne peut suffire, par exemple la vérité d’une secte n’est pas digne de ce nom parce qu’elle n’atteint pas la volonté du leader. Pour James comme pour Peirce, ce qui est essentiel, c’est que nous sommes des animaux éthiques, ce qui veut dire, non pas que nous nous comportons naturellement bien, ni que nous ne cessons de dire les uns aux autres ce que nous devons faire mais que nous hiérarchisons, évaluons, comparons, admirons, revendiquons et justifions. Mais un climat éthique est en effet une chose très différente d’un climat moraliste : l’une des marques d’un climat éthique peut même être l’hostilité à la moralisation qui est relativement déplacée ou mal formée. Ce point est fondamental car il permet de comprendre pourquoi le rejet du rationalisme moral par le pragmaticisme et leur volonté conjointe d’affirmer la réalité de valeurs et de normes éthiques vont de pair avec la revendication avec la possible objectivité de l’éthique. Ce pourquoi, comme le répète James lui-même, il n’est d’autres moyens que de refuser l’idée inhérente au scepticisme selon laquelle dans le domaine de l’éthique nos jugements pourraient se passer d’un standard extérieur de vérité, ne pas viser à l’impartialité laquelle impose de ne pas privilégier son propre idéal. Comme le dit James au début de la volonté de croire, nous voulons une vérité, nous avons besoin de croire que nos expériences, nos études et nos discussions doivent continuellement améliorer notre position à son égard. C’est sur cette idée que nous concentrons toute notre force intellectuelle. Pour quoi la connaissance aurait-elle plus de valeur que la croyance ? Parce qu’elle saurait parvenir grâce à une méthode fiable, parce qu’elle suppose de la part de l’agent tout un ensemble de vertus notamment intellectuelles, certaines performance qu’on peut porter à notre crédit qui fait honte au modèle classique (le problème du noyage, de la submersion). Notre modèle intègre l’aspect social. Tous les modèles actuels de l’épistémologie sociale (révolutionnaire, sociologisme éliminativiste ou constructivisme social) ont échoué parce que l’intelligence ne peut pas être totalement asservie à nos intérêts sociaux. Nous préférons les modèles réformistes de la connaissance qu’on trouve chez Miranda Fricker ou chez Alvin Goldman permettent de penser comment on peut à la fois pratiquer une épistémologie sociale sans renoncer à l’aspect méthodique des techniques de l’information et de la communication. Nous ne pourrons pas nous en tenir à une approche véritiste ou puriste de la connaissance qui resterait sourde au lien que doit avoir la connaissance avec le Bien Commun. C’est cela qui rend antidémocratique toute approche constructiviste qui asservirait notre connaissance à nos intérêts sociaux. Etre pratiquement embarqué, engagé ou concerné dans le rationalisme, ce qui est une obligation, si nous faisons le pari de la rationalité et de la justice sociale, c’est très différent du simple souci empathique fusionnel du care. Cela donne un sens concret à préférer le fait de donner à la connaissance une valeur sociale.

 

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 21:08

 

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  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification et les articles Les croyances et La métaphysique de Pascal Engel et de Claudine Tiercelin dans Notions de Philosophie II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

 

   

     Onzième leçon : il s’agissait dans le cours précédent de répondre aux apories de la conception classique de la connaissance en en suggérant d’abord une définition plus satisfaisante, en second lieu de répondre de manière convaincante en attachant plus de valeur à la connaissance qu’à la croyance vraie justifiée, enfin en troisième lieu de trouver des parades plus efficaces à la double menace relativiste et sceptique. Cette connaissance se présente dès lors comme un processus d’enquête de question et de réponse dont la dynamique. Si ce dont il s’agit, c’est bien de fixer des croyances vraies, alors il faut que nous disposions de méthodes qui soient capables, à la différence des méthodes a priori et subjectives qui s’appuieraient uniquement sur des modèles comme ceux de la ténacité ou de l’autorité de le faire. Or, si l’on en croit certains, dans le sillage du pragmaticisme de Charles Sanders Peirce, il n’y a que la méthode scientifique de l’enquête en tant que telle qui soit capable de fixer des croyances vraies et justifiées parce qu’elle repose sur des choses réelles, stables et extérieures. Il semble clair par ailleurs que l’enquête devra être soumise à plus que des maximes conversationnelles et qu’elle devra obéir bel et bien à des règles de raisonnement et à des méthodes inférentielles de déduction, d’induction et de abduction, ainsi qu’aux procédures qui lui seront prescrites par l’économie de la recherche. En conséquence, l’enquête exige semble-t-il plus que de la délibération et de la communication mises en évidence par L’Ethique de la discussion. C’est ce que nous avons vu en analysant les situations sémantiques et pragmatiques de l’assertion qui examinées à la lumière de la philosophie du langage permet de voir que la situation d’assertion suppose un véritable engagement du locuteur qui s’il se trompe, s’il ne dit pas la vérité, peut être soumis par celui qui reçoit son information, à des sanctions. Nous avons insisté sur le fait que la situation est d’autant plus naturellement conflictuelle qu’irénique que ce qui est visé, c’est la connaissance et sa vérité. Ce dont témoigne cette conception, c’est que la connaissance fonctionne comme une norme de l’assertion comme si la connaissance était à la fois constitutive de l’enquête et visée de celle-ci, comme s’il devait bien y avoir une forme de transparence de la vérité que nous assertons qui nous pousse à considérer que la croyance vise analytiquement la connaissance. La vérité est une sorte de norme cognitive ultime transparente que nous ne pourrions manquer de viser quand nous assertons quelque chose. Nous avions indiqué pour finir qu’il nous semblait que l’approche considérée en dépit de ses mérites présentait un défaut majeur, celui de ne pas mesurer comme il convenait la nature, le rôle et la portée exacte du doute relativement à la procédure d’enquête. Or, si ce que nous avons avancé est exact, savoir qu’on ne peut espérer répondre de façon satisfaisante aux problèmes que nous nous sommes proposé d’examiner sans répondre comme il le faut aux objections sceptiques, alors de toute évidence, nous n’aurons pas rempli le contrat. Aussi, convient-il avant de poursuivre plus avant de bien mesurer pourquoi l’approche en termes d’enquête question réponse est ici insuffisante. Si les conditions d’analyse de la connaissance, remontent à plusieurs siècles et va de pair avec l’histoire mouvementée du scepticisme, l’analyse précise des conditions de possibilité du doute lui-même est en réalité assez récente et n’a guère plus d’un siècle. Comme Jacques Bouveresse l’a bien mis en scène dans ce chapitre de Le mythe de l’intériorité, « les choses que l’on ne peut révoquer en doute », cette analyse des conditions de possibilité, on la doit surtout à deux philosophes qui ont marqué de leurs empreintes une bonne part de la philosophie du XX ème siècle, Peirce d’une part, Wittgenstein d’autre part, et comme le montre aussi L’éthique de la croyance, après le débat de Clifford et de James, nous sommes désormais à même d’éclairer une conception de la connaissance par l’examen des positions de chacun pour nous mettre sur la voie de savoir ce que nous sommes en droit d’attendre d’une conception de la connaissance comme enquête. Brièvement, les deux auteurs ont beaucoup en commun s’agissant du diagnostic et de la réaction qui leur semble nécessaire que nous ayons relativement aux scénarios sceptiques cartésiens. Pour vaincre, ce que Peirce appelle la salade du cartésianisme, il faut rejeter sa méthode du doute radical. 1) Or, le scénario cartésien est moins artificiel ou formel, déraisonnable ou inutile qu’à proprement parlé dénué de sens. Sans doute, la critique retrouve-t-elle ici, relative à la vanité du doute qui pour avoir un sens doit avoir des effets pratiques, « notre discours reçoit son sens par l’intermédiaire de nos autres actions » dit aussi Wittgenstein dans De la certitude. Nous devons veiller au résultat « abshot » de nos concepts pour réussir à les comprendre correctement dit Peirce de son côté et nous souvenir que la maxime pragmatiste nous enjoint d’atteindre le tangible et le pratique comme la racine de toute distinction réelle de pensée aussi subtile qu’elle puisse être. (Chez Hume, « tout ce qui est séparable, est discernable et tout ce qui est discernable est séparable », car « comment se pourrait-il que nous puissions séparer ce qui n’est pas discernable, ou distinguer ce qui n’est pas différent ? ». Cet argument est dit quelque fois inopérant contre Descartes qui invoque des raisons de douter et pour qui « il n’est pas maintenant question d’agir mais seulement de méditer et de connaître ». Mais l’accusation commune est des plus efficaces de « doutes vains », prend ici du relief parce que pour des auteurs comme Peirce et Wittgenstein, dissocier action et spéculation est en soi proprement inintelligible. L’objection pratique se mue donc immédiatement en objection théorique : or le doute radical est en soi incompréhensible d’abord parce qu’il est « général ». On ne peut mettre en doute systématiquement tout ce à propos de quoi, un doute est concevable. On ne peut douter que de croyances déterminées sans quoi, on ne sait pas de quoi on doute. Rendre une croyance plus déterminée, c’est la soumettre à la maxime pratique pragmatiste de savoir comment elle s’adapte au travers des habitudes d’actions futures. 2) Ce qui donne « sens » au doute, c’est donc, c’est d’abord son insertion dans un contexte particulier. Ca qui donne tant de faux doutes, c’est l’oubli du contexte. Pour Wittgenstein, cette impossibilité est liée de façon stricte à la logique même du jugement. Que certaines choses soient sues (sans être sûres ou l’inverse que certaines choses sûres sans être sues) avec une certitude totale est une règle informulée de ce que nous appelons « savoir ». Loin de légitimer en contexte le scepticisme comme le suggère Keith Derose, Peirce et Wittgenstein concluent pour leur part qu’il ne saurait y avoir de justification générale du doute. La méthode cartésienne est donc contradictoire, le passage à la limite revendiqué épistémiquement catastrophique, nous laissant sans aucune conception réglée du genre d’évidence empirique sur laquelle nous appuyer dans d’autres contextes et nous privant de notre méthode habituelle de doute et d’enquête. Incompréhensible parce que générale, le doute radical l’est aussi parce que nos croyances ne sont jamais isolées : elles forment un système holistique. Si je devais douter de tout, ce serait le chaos assuré : pour Peirce, le scénario du chaos cartésien met donc l’envers à l’endroit : le doute n’est pas premier, il est second. Le sceptique cartésien croit que la pensée part de nulle part. Or, il y a tout lieu de penser que la croyance est venue en premier et le pouvoir de douter bien après. Un doute ne peut donc en toute rigueur envelopper toutes les croyances. Il présuppose et il s’agit là d’une constatation logique et non pas psychologique d’un système de certitudes préalables. La maîtrise d’un jeu de langage comme dit Wittgenstein, « a logic outance », dit Peirce. A la vérité, « le doute ne repose que sur ce qui est hors de doute ». Comme l’admet du reste Descartes « qui n’a jamais nié que les préjugés et non pas les notions », mais en contredisant le doute hyperbolique radical. 3) Le troisième reproche adressé au doute radical et hyperbolique cartésien est de faire du doute une affaire privée et volontaire. Là où Peirce observe que Descartes fait comme si douter était aussi facile que mentir, Wittgenstein s’interroge : « puis-je douter de ce dont je veux douter ? » Qu’une erreur soit possible ne suffit pas à garantir qu’elle puisse engendrer un doute légitime et réel. Car, on ne peut douter que pour des raisons déterminées. Ce qui est en question, c’est ceci : comment le doute est-il introduit dans un jeu de langage ? Et si on a raison de douter parfois et dans certains contextes précis, cela ne légitime pas qu’on puisse décider de douter de tout comme le préconise Descartes même s’il est difficile de tracer les limites entre les cas (comme pour le hibou) où le doute n’est pas seulement déraisonnable mais logiquement impossible. Peirce rappelle aussi qu’il ne suffit pas de vouloir ou même d’avoir des raisons légitimes, sinon des raisons positives de douter pour qu’un doute réel se produise et puisse être reconnu comme tel. Si tel est le cas, croire sans examiner davantage les titres de sa croyance, ne serait pas un signe de paresse, d’incurie ou d’irrationalité de ce que Descartes appelait une aveugle et téméraire impulsion, c’est une nécessité tant pratique que logique. C’est donc le sceptique systématique qui serait irrationnel, il tient à tort pour acquis qu’il nous faut examiner toutes nos croyances et les présumer coupables tant qu’elles ne sont pas passées au crible de la justification. Douter dit le sceptique est donc nécessaire à la justification ; la certitude et la confiance le sont répondent les pragmatistes comme Peirce et Wittgenstein tout autant et sinon plus que le doute. Si nous ne faisions pas fond sur certaines croyances, on ne pourrait même pas commencer à douter. En un mot, si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds restent fixes. (De la certitude § § 343, 344, 345). Mais s’ils s’accordent tous deux pour dénoncer l’entreprise sceptique dans son illusion de généralité et de radicalité, Peirce et Wittgenstein ont une vision assez différente de ce qui peut rendre le doute légitime : ce sera notre prochain centre d’intérêt ainsi que celui du statut épistémique des certitudes qui permettent à la porte de tourner : 1) l’évidence que nous acceptons comme indiscutablement sûre, d’après laquelle nous agissons avec sûreté sans avoir de doutes, ne correspond pas comme on l’a dit chez Wittgenstein à un refus d’aller au fond des choses mais à ce qu’il tient pour des formes de vie. Or, le scénario cartésien repose sur une confusion entre l’ordre empirique et l’ordre grammatical : il faut distinguer les croyances empiriques qui peuvent être soumises à des contrôles et les jugements de type mooréen tel que « je sais que j’ai deux mains » ou « je sais que la Terre existait avant ma naissance » qui sont des assertions absolument certaines. Ces dernières sont du reste notre cadre de référence pour confirmer ou infirmer nos croyances et joue un rôle logique spécifique dans le système de nos propositions empiriques. Dans De la certitude, Wittgenstein vise donc principalement la réponse mooréenne de sens commun au sceptique. Si l’un comme l’autre, à son avis, se trompe, c’est qu’il parle tous deux de savoir là où il n’est question de rien de tel. Une proposition pivot charnière ne doit sa certitude à aucune évidence empirique mais plutôt au fait que dans ces circonstances, elle tient bon et nous permet d’affirmer d’autres propositions. Ne pas douter de quelque chose, Wittgenstein le montre à propos d’états mentaux comme la douleur, ne veut pas dire qu’on la sait. Moore a raison de dire qu’il est certain qu’il a deux mains, mais non qu’il le sait ou que cet énoncé est vrai. Wittgenstein recourt souvent ici à l’image de l’axe. Loin d’être des produits de la recherche, des accomplissements cognitifs, ces propositions charnières jouent un rôle d’arrière-plan, de pivot de charnière dans notre méthodologie décrivant une image du monde qui pourrait faire partie, dit-il d’une sorte de mythologie. Leur rôle est analogue à celui de règles d’un jeu que l’on peut apprendre ou assimiler à un plan strictement pratique sans règles explicites. Ces énoncés ne sont ni vrais ni faux mais ils sont forcément acceptés et peuvent être assimilés au fondement inébranlable et inébranlé d’un jeu de langage ou d’une forme de vie. Et si le vrai est ce qui est fondé, alors, le fondement n’est pas vrai ni non plus faux. Peirce a des accents ici proches de ceux de Wittgenstein : le doute est bien pour lui, censé être un préalable méthodologique pour parvenir au vrai et faire le tri entre nos croyances mais c’est un leurre. Car, si on part de croyances impossibles à mettre en doute, cela n’a aucun sens de les dire ou de les tenir pour vraies ou même acceptables ou acceptées. Comme il le dit et l’écrit, ce qui se passe, c’est qu’on en vient à reconnaître qu’on a toujours eu la croyance habitude aussi loin qu’on s’en souvienne. Or, si les prémisses n’inspirent réellement aucun doute, elles ne sauraient être plus satisfaisantes. Dès lors même si « je crois que p » et « il est vrai que p », n’ont pas le même sens, il m’est impossible dans la situation réelle de connaissance où je me trouve, de faire une différence entre ces deux énoncés. Je n’ai donc pas de critère réel parfois pour distinguer les vraies croyances des fausses tant que ce sont mes croyances. Tant que ce sont « mes » croyances, je crois qu’elles sont vraies. Par quoi, il ne faut pas comprendre naturellement que toutes mes croyances sont vraies parce que ce sont les miennes mais que tout énoncé de la forme « p est vrai » se réduit à un énoncé de la forme « A croit que p ». Les raisons dit Peirce concernent celui qui va croire non celui qui croit déjà. Or, s’agissant de telles certitudes, y-a-t-il lieu d’exiger qu’elles soient justifiées ? La justification doit bien semble-t-il s’arrêter quelque part. Le défi sceptique sous sa forme cartésienne est donc inintelligible. Mais nous voyons aussi que le défi d’Agrippa l’est aussi tout autant. Loin que ces croyances charnières soient un signe d’irrationalité, de trouble mental, elles sont ce qui rend possible que les mots vrai, faux, justifiés aient un sens. Si tout était mis en doute, c’est la possibilité même d’un doute doué de sens qui serait éradiqué. Là où tout doute est irrecevable, j’ai atteint le sol ultime de mes convictions. Et de ce mur de fondation, on pourrait dire qu’il est supporté par toute la maison, dit Wittgenstein. Le cadre lui-même ne semble donc pas avoir besoin du soutien de l’évidence, n’est pas de fait mis en doute parce que nous n’avons tout bonnement pas à le mettre en doute. Wittgenstein remet donc en cause le principe épistémique sur lequel s’appuient les sceptiques qui veut qu’une croyance ne soit légitimement soutenue que si elle reçoit un soutien évidentiel suffisant. Mais quel est alors le statut épistémique de ces croyances sans fondement, de ces certitudes comme dit Gilbert Christine Ryle non héritées : est-ce que ce sont des vérités logiques ? Des principes analytiques ? Des règles ? Des normes ? En fait, elles ont un statut hybride. Même si ce n’est pas selon une règle expresse, elles semblent acceptées « comme une chose qui va de soi, jamais mise en question, voire peut-être jamais formulées comme à l’écart de la route sur laquelle se déplace la recherche, retirées de la circulation ». Une chose paraît acquise, ces propositions indubitables qui caractérisent notre interprétation de l’expérience, n’ont pas été tirées de l’expérience. Ces propositions pseudo-empiriques qui font parti du cadre de notre expérience, s’apparentent même à des propositions analytiques qui occupent un rôle logique particulier dans le système des propositions empiriques. A telle enseigne que si je me mets à en douter ou à les déclarer fausses, il devient du même coup douteux que je les comprenne. A d’autres égards, elles ressemblent plus à des règles fonctionnant comme des normes pratiques mais elles semblent aussi avoir la nécessité et la dureté du « doit » logique ou de l’analyticité mathématique. Bref, la confiance inébranlable envers ces propositions ne provient pas d’une forme a priori de la connaissance mais du rôle qu’elles semblent jouer en tant que règles et normes de l’enquête. Elles sont élastiques : une proposition qui fonctionne à tel moment comme une norme peut se voir privée de ce rôle à la lumière de développement empirique ultérieur. Ce que traduit le fameux passage sur le lit de la rivière et c’est bien sûr le genre de transformation que Quine dans Les deux dogmes de l’empirisme, envisage comme possible même pour la logique et les mathématiques. Mais le rôle régulateur des propositions empiriques qui ont été durcies, peut-être aussi relativisées au contexte. Ainsi, « j’ai deux mains » fonctionnera normalement comme une norme. Cette certitude tiendra bon mais dans des circonstances anormales, en reprenant conscience après une intervention chirurgicale par exemple au cours de laquelle les médecins auront sauvé ma main blessée ou en sortant indemne d’un attentat, la proposition devient empirique. Bref, ces normes en contexte, font figures de certitudes fixes dans tout contexte normal. En traitant la proposition comme une norme, on y voit donc une évidence supérieure. Mais nous voyons que logique, règle, norme : les propositions charnières wittgensteiniennes semblent participer de chaque. Leur statut épistémique ne semble pas fixé une fois pour toute. Il vaut donc mieux dire qu’il y a certains doutes que l’homme raisonnable n’a pas plutôt que de dire qu’il y a certaines choses que l’homme raisonnable sait de façon tout à fait sûre. Et naturellement, comme dit Wittgenstein, ce qui paraît raisonnable et déraisonnable aux hommes, se modifie.

      Comme Wittgenstein, Peirce dénonce pour des raisons non de psychologie mais de logique le scénario sceptique cartésien mais c’est ici que commencent les différences intéressantes pour notre programme qui relèvent aussi de la logique : l’analyse des mécanismes naturels régissant le couple indissociable pour lui : doute/croyance. Et c’est le passage de l’un à l’autre ou enquête (inquary) que va élucider la parade, l’offensive peircienne au défi sceptique : pour Peirce le doute radical est aussi impossible car il est contradictoire avec la nature du processus cognitif lui-même qui n’a par définition ni fin, ni début. Toute connaissance pour lui repose sur une connaissance antérieure et donne aussi lieu à une chaîne indéfinie de ce qu’il appelle des interprétants comme le montre sa sémiotique. Ensuite, on ne peut douter parce qu’on a décidé de le faire en vertu d’une maxime cartésienne ou d’un fiat de la volonté. Sans raison précise, positive, on n’en reste à un doute de papier. Pour être authentique, non feint, le doute doit avoir outre des conséquences pratiques, une cause externe, venir d’un effet de surprise face à une expérience récalcitrante. Comme Wittgenstein, Peirce dénonce donc l’erreur consistant à voir des états d’esprit, là où de l’intérieur, là où il s’agit de voir des dispositions ou de croyances habitudes. Mais il associe le diagnostic à une analyse beaucoup plus détaillée des phénomènes naturels du doute et de la croyance. Très inspiré du père du pragmatisme, qu’était le psychologue Alexandre Bain. De plus, il lui semble qu’il est non pas irrationnel mais profondément rationnel de faire davantage confiance à nos jugements instinctifs de rationalité, qu’aux arguties sceptiques. C’est là un aspect crucial de la philosophie de la connaissance du pragmaticisme que la confiance en soi (self trust), soit une condition nécessaire de la rationalité responsable. Doutes et croyances se présentent donc pour lui d’abord comme deux états d’esprit, certes aux sentirs différents et qui sur un plan pratique, produisent en nous des effets positifs quoique forts différents selon le rôle causal qu’ils ont sur notre conduite et sur notre connaissance. Une croyance, qu’est-ce ? C’est quelque chose sur la base de quoi un homme est prêt à agir. L’indication plus ou moins sûre que s’est établi en nous une habitude qui déterminera nos actions, une règle active en nous, une habitude intelligente foncièrement indéterminée, générale et délibérée ou autocontrôlée. Ces habitudes dispositions et guides de nos croyances, guident aussi nos désirs et façonnent de façon conditionnelle nos actions là où le doute qui traduit un sentiment de malaise, nous incite de façon quasi réflexe à l’apaiser. Voilà pourquoi une proposition dont on pourrait douter à volonté n’est certainement pas une proposition crue. Il faut donc dégager les mécanismes de l’enquête et la méthode à suivre pour fixer nos croyances. Telle est la vocation des articles de 1878 Comment se fixe la croyance ? Et Comment rendre nos idées claires ? Si comme Wittgenstein, Peirce dénonce bien dans le défi sceptique une illusion sur le savoir, c’est moins parce qu’il y voit une confusion entre l’empirique et le grammatical qu’il n’y diagnostique une incompréhension de son fonctionnement. Il n’y a pas de connaissance sans enquête : mais si le doute cartésien est à rejeter en revanche, là où il n’y a pas de doutes, ni de désaccord réel, il n’y a pas de questions. Et donc, il ne peut pas y avoir de réelles recherches. Le doute vivant est la vie de la recherche. Descartes ne voit pas que les choses ne sont pas justes comme nous choisissons de penser qu’elles sont. Mais en même temps, Peirce fait aussi du lourd et noble métal du doute, l’instrument sans lequel, aucune enquête n’est possible. A la salade cartésienne, offrant une image erronée de la connaissance, il va donc opposer une conception de la recherche comme une démarche consistant à sortir de l’état de malaise provoqué par le doute vivant et non de pacotille (find out) ou de cabinet (expressions qu’on trouve chez des philosophes du sens commun comme Thomas Reid) pour parvenir à l’état satisfaisant de croyance. Le but de l’enquête étant bien l’établissement de l’opinion, le pragmaticiste devra donc surmonter des doutes légitimes en établissant des croyances stables et par là même, vraies. Il faut donc une origine externe, un stimulus comme du reste l’avaient vi les sceptiques anciens pour que doute réel, il y ait. Comme l’a vu Descartes, tout se passe comme si dans certains cas comme si nous étions obligés de penser, comme si certaines de nos croyances étaient de facto indubitables. Mais alors comment les distinguer de préjugés, ne pas y voir un manquement épistémiques. Pourquoi somme toute, notre refus de prendre le sceptique au sérieux, ne serait-il pas de même une marque d’irrationalité ? Là où Wittgenstein répond par un diagnostic et par la mise en évidence de ces croyances sans fondement au statut épistémique mobile que sont les propositions charnières, Peirce va pour sa part répondre en deux temps : d’une part en adoptant une position explicitement empruntée au sens commun mais associée à une perspective néokantienne critique et d’autre part en déployant une stratégie de tri entre les croyances assurée par une méthode scientifique qui prend appui sur un certain type de réalisme scientifique et métaphysique. Or, nous savons tous les réticences de Wittgenstein à l’égard du sens commun (voir Le cahier bleu). Pour sa part, Peirce s’en réclame et reconnaît sa dette à l’égard de la tradition écossaise et notamment de Thomas Reid. Aussi, devons-nous nous fier au témoignage d’autrui, suivre notre principe de crédulité, principe si important aujourd’hui et à juste titre reconnu chez les philosophes qui défendent l’épistémologie du témoignage comme Roger Pouivet ou Gloria Origgi, suivre les méthodes de ténacité ce qui est conforme à ce que nous appelons la psychologie du développement, puis suivre aussi les méthodes d’autorité. Ce sont des méthodes primitives mais semble-t-il inévitables de fixation des croyances. Que ferions-nous si nous n’avions un minimum de crédulité ou si nous ne faisions pas confiance dans ce que les autres ont à nous apprendre ? Mais à l’inverse de Reid, Peirce ne fait pas une liste fixe de ses croyances car, elles évoluent. Certes, il le juge bien acritiques au sens où elles s’imposent immédiatement à nous sans la moindre base rationnelle et ont un vague irréductible comme on peut le voir dans la perception, dans nos instincts naturels, dans nos sentiments moraux et même dans les lois de la science qui en fait ne sont qu’un développement de croyances originelles instinctives. Ce que Peirce appelle, « cet instinct à bien deviner » qui dans sa méthode scientifique prendra pour lui le nom de méthode abductive ou de logique de la découverte. Mais l’indubitabilité n’est jamais ni en soi, ni définitive. Ce sont bien des croyances que nous n’avons aucune raison de mettre en doute pour le moment. Mais ce ne sont pas des croyances qui ne pourraient pas en principe être fausses. Elles peuvent se révéler fausses. C’est même là un point essentiel du réalisme peircien, son faillibilisme. L’invocation de l’indubitable ne signifie donc pas du tout un retour à un fondationnalisme extrême mais plutôt la nécessité d’un détachement critique. Ce qui pour finir laisse aussi (malheureusement) une porte ouverte au scepticisme juste sous une forme plus dretskéenne que cartésienne puisque pour légitimer un doute, il faudra toujours pouvoir en tester la pertinence mais aussi le degré de sensibilité causale en raison du fait qu’il faut éprouver un malaise à l’égard de l’expérience récalcitrante. Peirce ne suit donc pas jusqu’au bout le sens commun. Il pense lui aussi comme Wittgenstein que la justification devra bien s’arrêter quelque part, qu’il y a un socle de vérité (bedroom of true) qui est au-delà de la raison et de la critique mais il ne s’agit pas de tenir ce socle pour des premiers principes. Aussi finit-il par se présenter comme un partisan de ce qu’il appelle le sens commun critique et par prôner une fusion des thèses écossaises et de celles de la philosophie critique kantienne. Le réalisme critique peircien est tout entier là. De même que nous devons nous fier à ces croyances indubitables qui constituent le socle de certitude contraignant l’activité scientifique, nous devons aussi et c’est le travail de la science cette fois, nous employer à remplacer les propositions vagues partout où cela est envisageable par des propositions aussi générales que possible de manière non pas nécessairement à réfuter ces certitudes mais à en donner une autre formulation qui les mettent sous contrôle logique. Car, c’est ce caractère de contrôle qui constitue pour Peirce, l’aspect crucial du sens commun critique et qui place l’épistémologie sur le même plan en termes de responsabilité, voire de vertu que la morale. Joindre l’éthique à la logique, écrit-il, est quelque chose que la pensée pragmaticiste va rencontrer au beau milieu de son chemin. D’où la haute estime pour le doute du criticisme, y compris pour celui de Descartes et pour le sens commun critique plus critique qu’un Kant dans la mesure où il critique la méthode critique. Il en suit les traces et la traque jusque dans sa tanière. Ici encore, c’est le rationalisme foncier de Peirce qui l’emporte.

     Même s’il peut être scientifiquement désastreux pour les chercheurs de penser qu’ils doutent de ce qu’ils croient en réalité et encore plus scientifiquement désastreux de douter réellement de ce qu’ils devraient croire, ni l’un ni l’autre n’est cependant en règle générale aussi défavorable à la science que pour les hommes de science le fait de croire ce dont ils devraient douter, ni même pour eux de penser croire de ce dont ils doutent en réalité. De quels moyens dispose-t-on alors pour faire le tri entre nos croyances ? C’est tout l’enjeu de la recherche d’une méthode dont Peirce nous révèle précisément les ressorts dans ses articles de 1878 où il réfute successivement les trois méthodes de ténacité et de politique de l’autruche, d’autorité et d’église ou de méthodes a priori. En dépit des avantages évidents que nous pouvons noter de ces méthodes qui supposent que nous leur fassions confiance, elles n’en sont pas moins pour finir spécieuses et rejetées moins pour leur irrationalité ou leur inefficacité pratique à long terme (parce qu’elles sont incapables de produire une croyance fixée de façon permanente) (L’imprévisible n’a plus rien d’inattendu), d’abord parce qu’elles ne cherchent pas à fixer des croyances en mesure de résister à des expériences rebelles mais à obtenir, voire de force, un accord, ensuite parce qu’elles visent à la seule cohérence. Or, les choses ne sont pas justes comme nous choisissons de penser qu’elles sont. A contrario, ce qui va définir la bonne méthode, si du moins c’est cette activité qui est animée par le désir de savoir quelque chose qui nous anime, devra prendre le risque d’admettre que nous ne pouvons savoir à l’avance ce que nous allons trouvé. Il faudra être prêt à déstabiliser nos opinions afin de les changer et de confirmer une certaine opinion qui dépend seulement de la nature de la recherche elle-même. Or la méthode scientifique est la seule qui fasse reconnaître la différence entre une bonne et une fausse voie puisqu’elle n’obéit ni à un sentiment subjectif de maîtrise, ni à une simple mise en ordre de nos croyances. Le propre de la méthode, c’est d’être déterminée par quelque chose de stable, d’indépendant de nos opinions, de contraignant et de résistant, à savoir, la réalité extérieure. Une réalité qui implique aussi pour Peirce, la notion de communauté d’opinion et celle d’opinion finale à laquelle nous parviendrons à long terme. L’avis d’après lequel il ne faudrait croire que ce que l’on pense être vrai, ne peut donc en un sens qu’être circulaire. Un autre aspect du défi d’Agrippa, l’argument non plus de la régression à l’infini mais de la circularité, se trouve dès lors écarté. La supériorité de la méthode scientifique tient donc bien à son respect de critères externalistes indépendants imposés aussi bien par la réalité extérieure que par la contrainte qu’exerce sur la subjectivité, la communauté. En ce sens, son adoption échappe à la justification et à la critique mais il ne s’ensuit pas que nos croyances échappent toutes, ni totalement à notre contrôle. Il y a donc bien une composante normative de l’enquête. D’abord parce qu’il est pour nous rationnel en tant que sujet rationnel délibérant des réflexions, d’adopter l’hypothèse de la réalité et de vouloir établir nos opinions de manière qu’elle soit en accord avec celle-ci. Ensuite, parce qu’il est impératif d’exercer en permanence sur notre méthode, notre contrôle critique. D’où l’absolue nécessité d’une méthode qui suive de près la logique de la science pour comprendre de quelle manière nos croyances par une description correcte de la réalité, peuvent contribuer au progrès de la connaissance. Car c’est dans les conceptions de la conduite délibérée dit Peirce, que le pragmaticisme fait remonter l’idée de la portée intellectuelle des symboles. Et la conduite délibérée est la conduite autocontrôlée. Or le contrôle peut être lui-même contrôlé et la critique elle-même soumise à la critique. Et idéalement, il n’y a pas de mythe défini évident à cette séquence. Autrement dit, les experts peuvent toujours être expertisés. Mais il n’empêche qu’il nous faut faire confiance aux croyances pour lesquelles pour l’heure, je n’ai rien trouvé à redire. Même si toute notre activité cognitive n’est pas accessible à la conscience et à la démonstration, je dois me fier à mes capacités cognitives. L’inverse relèverait non pas tant d’une conduite irrationnelle que littéralement d’une conduite impossible. La recherche repose donc sur un stock d’inférences sujettes à critiques indubitables qui me donnent un soutien rationnel, une sorte d’autorisation épistémique. Pour continuer à croire, même si cela ne me donne pas en toute rigueur de raisons d’accepter, si rien en tout ceci ne démontre la vérité d’aucune proposition individuelle n’en est pas moins en quelque sorte garantie (warranty), la méfiance que nous avons à l’égard de notre tendance à exiger des réponses philosophiques à tous les semblants de doute que nous émettons sur chacune d’elle. Du même coup, à la racine du sens commun critique, se trouve sérieusement amortie, la force de l’impact sceptique à tout le moins comme régression réflexion critique de soi et de justification. En dépit de leurs points communs, les stratégies de Peirce et de Wittgenstein s’orientent donc dans une direction in fine assez différente dans les parades qu’elles proposent pour affronter le défi sceptique. Pour eux, certes, le doute n’a aucun sens s’il est conçu sur le modèle du scénario sceptique cartésien. Un doute n’a de sens qu’en contexte même si une fois encore le contexte à lui seul ne suffit pas pour faire varier la signification de l’énoncé. Leurs parades au scepticisme ne se fait donc pas au nom d’un contextualisme intégral. Ils acceptent le principe selon lequel au fondement de la croyance fondée, il y a la croyance non fondée mais loin que cela conforte le sceptique, l’acceptation de ce principe, n’entraîne en rien le scepticisme. Non pas qu’il faille se replier sur une nouvelle forme de fondationnalisme, au contraire. Ces croyances échappent au vocabulaire du fondement, de la justification et du savoir. Mais reconnaître que l’enquête repose sur des croyances non fondées, ne remet pas en cause nos procédures en les exposant à l’arbitraire, au dogme ou à l’irrationalité comme le prétend le sceptique : c’est même exactement l’inverse. On peut donc parfaitement admettre l’argument de la régression à l’infini que certaines de nos croyances fondamentales sont sans fondement sans que le scepticisme s’ensuive. Au demeurant, il s’agit moins de réfuter les sceptiques que de diagnostiquer les raisons de l’attraction que le scepticisme exerce sur lui. Toute la question est de savoir quel statut doivent avoir ces croyances et quels types de relations nous entretenons avec elles. Pour Wittgenstein, de toute évidence, il s’agit d’une relation non épistémique qui consiste à assentir à des croyances. Et donc moins à les connaître qu’à agir de la seule manière dont nous savons agir. Nous acceptons croyant certaines choses et agissons à partir d’elles en présence de risques que nous pourrions éliminer mais que tout simplement nous n’éliminons pas. Qu’un doute soit possible ne signifie pas qu’il soit mis en œuvre et encore moins qu’il soit nécessaire. C’est le sens de la remarque 509 : je veux dire à proprement parler qu’un jeu de langage n’es possible que si on fait fond sur quelque chose. Je n’ai pas dit si on peut faire fond sur quelque chose. C’est donc le fait que je me fie à quelque chose et non la fiabilité inhérente à ce à quoi je me fie qui est ici à la base de mes jeux de langage. Même si admettre cela est prodigieusement difficile. On mesure toutefois le paradoxe : la réponse au sceptique induit elle-même une forme de scepticisme à l’égard de la justification tout à fait dans l’esprit du néopyrrhonisme qui refuse d’admettre la perspective philosophique privilégiée que partagent aussi bien les sceptiques dogmatiques que leurs opposants. A cet égard, si la stratégie peircienne ne se sépare elle-même du scepticisme que d’un cheveu puisqu’elle reste faillibiliste, l’oscillation reste constante chez entre le pessimisme et l’espoir rationnel vivant et pas seulement régulateur de parvenir au vrai et au savoir grâce à la science et à la métaphysique scientifique réaliste dont le pragmatisme doit permettre après les assainissements nécessaires la remise en place. Mais outre la conséquence en un sens désastreuse consistant pour finir à répondre au sceptique adoptant une autre variante du scepticisme. Il y a des difficultés dans ce type de réponse : s’agissant de Wittgenstein, si l’on admet que l’enjeu est moins la réfutation que le diagnostic, on peut se demander si le diagnostic lui-même tient bien toutes ses promesses, notamment s’il rend compte des intuitions inhérentes au paradoxe sceptique en soulignant que le scepticisme radical est inintelligible, Wittgenstein rend lui-même à certains égards inintelligibles l’attraction réelle qu’il exerce sur lui. Sans doute, n’est-ce pas un hasard si Peirce insiste moins sur le caractère inintelligible du doute, sur ce qui le rend en effet impossible pour des raisons quasi physiologiques tenant à la nature du doute et de la croyance et pas seulement parce qu’il serait dénué de sens, déraisonnable, vain (Strawson) et stupide (Austin). Mais la position de Wittgenstein pose une deuxième difficulté si l’on admet avec Crispin Wright la légitimité d’une certaine élasticité dans le statut épistémique des propositions charnières qui fonctionnent moins comme des propositions analytiques que comme des règles plus pratiques que strictement dogmatiques ou des normes en contexte. Il n’est pas sûr, c’est du moins notre avis que nous puissions toujours passer d’une rive à l’autre du fleuve sans nous laisser submerger par la marée montante. Il arrive d’ailleurs à Wittgenstein d’évoquer le passage à une autre mythologie et la nécessité pour changer notre image du monde de la persuasion, voire de la conversion. Sans doute est-il épistémiquement catastrophique de douter des propositions charnières et fondamental aussi de rappeler comme Peirce et Wittgenstein que ce qui compte, c’est les différences qu’induisent doutes et croyances dans nos pratiques et conduites, y compris cognitives. Du reste, l’impossibilité de mériter une garantie du type de celle qu’exige le sceptique pour écarter la possibilité du rêve, n’implique pas qu’aucune garantie de ce type ne soit jamais possédée. En outre, en insistant sur le statut particulier des propositions charnières qui n’ont pas en toute rigueur un statut épistémique, Wittgenstein met l’accent sur l’une des raisons pour lesquelles nous pouvons avoir l’impression trompeuse que le principe de clôture épistémique est pris en défaut. Comme l’a bien montré Crispin Wright dans une inspiration purement wittgensteinienne, il faut en règle générale distinguer entre le principe épistémique de clôture et le principe de transmission de la garantie : que la connaissance se transfère à travers des implications connues n’implique pas qu’elle se transmette ipso-facto. La transmission exige que soit préservé la puissance de l’argument, son aptitude à produire la conviction rationnelle. Or, ce qui donne l’impression que le principe de clôture épistémique dans la réponse au sceptique, est mis en échec, c’est qu’on attend dans la conclusion de l’argument (c’est en cela que consiste l’erreur de Moore) quelque chose qui est de l’ordre de la connaissance là où en réalité ce qu’offre la conclusion, n’est pas une connaissance mais quelque chose de tout aussi valable à savoir, la conviction rationnelle. Telle est la raison pour laquelle, même si on admet et c’est ce qu’on doit faire, la validité du principe de clôture et si on est prêt à estimer que les croyances charnières que nous avons, impliquent logiquement pour bien transmettre et bien transférer la fausseté des hypothèses sceptiques, cela ne signifie pas qu’un argument qui essaierait d’établir sur cette base la validité de nos croyances, aurait la puissance nécessaire de transmission pour convaincre le sceptique. Enfin, ce qui reste problématique en s’en tenant à un point de vue wittgensteinien et en admettant que les propositions charnières sont bien des règles, c’est moins leur statut que ce à quoi en définitive, me semble-t-il, Wittgenstein les destine. Car après tout au fond, peu importe qu’une règle n’ait aucun pedigree cognitif. Certaines règles peuvent être parfaitement ineptes et fort bien fonctionner. Le problème comme le note Wright est que pour Wittgenstein les règles définissent une pratique et ne sont pas censés pour cette raison même se fourvoyer, encore moins si ce sont les règles qui définissent des significations aux énoncés. Or, pour Wittgenstein, il n’y a pas de point de vue divin externe à partir duquel la signification se verrait conférer un statut indépendamment des règles et de la pratique. Mais les règles régissant les pratiques ne peuvent être exemptées de toute contrainte externe et relevées de notre seul bon vouloir. Que si la pratique elle-même n’a aucun objectif qui pourrait entraver une règle mal choisie. Or, ce n’est pas vraiment de cette manière que nous nous figurons l’enquête empirique, ainsi que le martèle Peirce. L’enquête empirique, c’est ce qui par excellence a un objectif global, a savoir comme ce qui peut apparaître comme la plus élémentaire platitude : mettre au jour ce qui est vrai et éviter ce qui est faux relativement au monde qu’elle concerne. Si tel est le cas, sans doute n’aura-t-on pas répondu entièrement au sceptique en se contentant de le déclarer inintelligible ou de rester esclave d’une conception erronée de la signification. Encore faudra-t-il s’assurer que nos règles et que nos pratiques en visant le vrai, ont un objectif qui n’est pas, contrairement à ce que soutient le sceptique, totalement illusoire. Et c’est la raison pour laquelle, à cet égard, la visée scientifique et délibérément métaphysique du réalisme peircien, semble mieux adaptée comme réponse authentiquement pragmaticiste au défi sceptique.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Samedi 18 février 2012 6 18 /02 /Fév /2012 15:20

attitude-scelerate.jpg  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification et les articles Les croyances et La métaphysique de Pascal Engel et de Claudine Tiercelin dans Notions de Philosophie II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

 

    On veut souvent nous faire croire et/ou accroire que la circonspection et l’expectative, que le doute et le scepticisme sont des modesties de couards, des précautions cauteleuses petites bourgeoises et des embarras, des incommodités, des tracas des dérangements inutiles et incertains ou des scrupules hypertrophiés : les expériences récalcitrantes nous submergent parfois mais la prudence, la véritable prudence mon brave monsieur, c’est la raison intuitive dit Aristote, c'est-à-dire l’intelligence ou l’œil de l’âme, une certaine perspicacité qui vient de la vivacité de l’esprit à délibérer, propre à installer durablement en nous une disposition d’esprit conforme à la droite raison, autrement dit encore comme l’affirme Léo Strauss, une noble inquiétude. Car enfin, la modestie de la prudence n’est nullement tant une timidité que le sentiment d’autorité, de gravité et de dignité qui nous prend lorsqu’on délibère sérieusement et qui nous fait appréhender des conséquences possibles ou probables qu’on pourrait redouter. Certains ont même prétendu pouvoir soutenir que la prudence n’était sans doute qu’une << sotte vertu >>. Et pourtant, l’art de la prudence est une sagacité qu’on acquiert, c'est un art de soupeser les arguments en présence par des apprentissages spécifiques par une application disciplinée et que l’homme de bon conseil administre méthodiquement par l’examen minutieux des éléments qui constituent les composantes pertinentes d’une situation. La prudence ne s’embarrasse pas de démonstrations : la véritable prudence procède d’une certaine forme de justice de sorte que le véritable politique, c’est un homme prudent qui agit inspiré par des principes clairs, nets et distincts : l’homme prudent a le coup d’œil avisé et juste et sa justesse s’ajuste à la situation. Les variables d’ajustement de la prudence doivent faire l’objet d’une étude relevant d’une épistémologie toute particulière : en effet la notion de prudence s’inscrit dans une architectonique des vertus qui demandent et commandent bien des recommandations pratiques : courage, modération et générosité devront être relayés par la volonté et l’habileté. Avant d’être ou de pouvoir être un (en) acte, la prudence doit s’instituer comme une puissance : comme la puissance d’un feu sacré, comme une confiance et une motivation qui a raison des scrupules de ses doutes qui fait taire les défiances et les méfiances de ses impertinences en sollicitant une attention persévérante. La maîtrise et la sagesse de son savoir, la prudence les tire des convergences de probabilités sur lesquelles reposent ses assurances. De ce point de vue, la prudence est bien une sorte d’empirisme pratique qui permet de gagner et de s’enquérir par une sorte de flair qui fait l’appoint sur nos désirs d’en savoir davantage sur les meilleures manières de nous conduire judicieusement. Le discernement correct, c’est une espèce de bon sens indulgent et bienveillant qui fraie sa voie : la situation de l’homme entre les mots et les choses lui commande d’explorer son expérience par un travail de rétroaction qui lui permette de faire se volatiliser les obstacles qui se présentent sur son parcours et qui l'autorise à se projeter dans un avenir accueillant et lui recommande d’opérer à la désobstruction. C’est ici un point décisif, la manière dont la science doit être infusée, commence par cette méthode : le savoir de la science ne vaut qu’à l’aune de la prudence qu’elle permet. Une science imprudente qui prend des risques exagérément est une présomption. Le critère de démarcation de la vraie science, c'est la possibilité de sa mise en perpective par ou au travers d'une réminiscence.

   Neuvième leçon : après avoir examiné les défis posés à la connaissance sous les formes du relativisme et sous les diverses formes du scepticisme, nous allons aborder l’éthique de la croyance en nous interrogeant sur les tensions existantes entre nos obligations et nos devoirs épistémiques, puis sur les raisons de la croyance. Il s’agira de bien distinguer la valeur de la croyance selon que nous sommes dans un contexte éthique ou dans un contexte épistémique. Nous avons rappelé la polémique qui a lieu entre les partisans d’une volonté de croire qui opposa à Clifford William James. Dans L’éthique de la croyance qui date de 1877, Clifford affirme que c’est un tort toujours, partout et pour quiconque de croire sur la bas de raisons insuffisantes. James lui répond en 1897 dans La volonté de croire, qu’il peut être bon de croire en dépit de données insuffisantes et par l’effet de la volonté. Clifford confond souligne Claudine Tiercelin les obligations d’un savant envers la vérité avec ses obligations morales et traite toutes les croyances injustifiées comme un aveuglement volontaire. Or, l’idéal épistémologique consiste moins à chercher des évidences suffisantes que des évidences adéquates. Inversement, elle souligne que James a tort de croire qu’il peut être rationnel de croire par l’effet de la volonté, qu’il peut être utile et rationnel d’être irrationnel sans distinguer ce qui relève de l’éthique et de la justification épistémique. Les raisons éthiques et pratiques peuvent en effet l’emporter sur la raison épistémique. Renvoyant donc Clifford et James dos à dos, Claudine Tiercelin tire deux leçons importantes de ce dialogue : la première est que nous avons de bonnes raisons de nier tout parallèle strict entre la sphère pratique et la sphère théorique ou épistémique. Si l’idée d’une pluralité de valeurs, de normes et de raisons éthiques fait sens dans la première, on ne peut en dire autant, semble-t-il dans la deuxième. Il y a toutes sortes de bonnes raisons de faire quelque chose mais en règle générale, une croyance ne se justifie que par une seule sorte de raisons, celle d’être vraie ou celle d’être étayée par des évidences probantes ou des raisons suffisantes. Nous pouvons croire en nous fondant sur des raisons pratiques plutôt que sur des raisons épistémiques mais les premières n’en restent pas moins comparées à ces dernières de mauvaises raisons. La méthode Coué ou le fait de prendre ses désirs pour des réalités (the wishfull thinking) est sur le plan normatif un type de croyance incorrect, même s’il peut être correct sur le plan pratique. Si mon choix entre A et B est indifférent comme dans le cas de l’âne de Buridan et que je n’ai pas de raison d’incliner dans un sens que dans un autre, je peux choisir soit l’un, soit l’autre. Mais si je suis dans le cas où je dispose d’autant de raisons suffisantes de croire de p ou q, alors je dois plutôt suspendre mon jugement. Bref, même s’il y a des analogies structurelles importantes entre le raisonnement pratique et le raisonnement théorique comme nous avons eu l’occasion de le souligner déjà, il y a donc aussi d’importantes divergences entre eux. Qu’il y ait des analogies, c’est en effet incontestable, il suffit pour s’en convaincre de se souvenir du schème traditionnel du syllogisme pratique aristotélicien qui traite le raisonnement pratique comme ce passage d‘une prémisse exprimant un Bien ou un principe et d’une prémisse particulière de perception à une conclusion qui serait une action. Schème qui au moment du raisonnement pratique a fait l’objet d’une attention accrue dans les années 1960 chez des auteurs comme Anscombe, Davidson et Von Wright a été réinterprété dans le cadre soit d’une logique déductive, soit dans le cadre de la logique de la décision. Nombreux sont aussi les logiciens et les psychologues qui se sont intéressés à la dynamique de la révision des croyances dans le sillage d’auteurs comme Isaac Livaï, Peter Gardenfosh ou qui comme Eric Olson ou Roth insistent sur les relations qui existent entre la délibération et la rationalité appliquée d’’une part, la délibération et la rationalité théorique d’autre part et traitent la délibération relative à des croyances sur le modèle de la décision relative à des actions défendant ainsi une position qu’on peut appeler néopragmatiste qui aligne en quelque sorte les structures de la raison théorique sur celles de la raison pratique. A l’instar de James, qui s’inspire de l’argument pascalien du pari, on peut soutenir qu’il y a des cas où l’utilité pratique ou prudentielle de l’acquisition des croyances l’emporte sur leurs justifications par des données. Ou bien encore, traiter la vérité des croyances comme un but à placer sur le même plan que les valeurs et les utilités en théorie de la décision en considérant que le principe de rationalité propre à une théorie de la décision cognitive est celui qui consiste à maximiser l’utilité cognitive espérée pour parvenir au plus grand nombre possible de croyances vraies. Mais d’une part nombre d’auteurs ont aussi soutenus que les cadres de la logique et de la théorie de la décision sont trop étroits et devraient inclure des états mentaux tels que les intentions ou des structures tels que des plans et ils ont aussi remis en cause de faits qu’on puisse réduire la rationalité théorique des croyances à la rationalité des actions. En raison de la structure même de la théorie de la décision qui sépare nettement les croyances et les désirs. D’autre part, il est douteux que l’on puisse pousser ce pragmatisme trop loin. La plupart des tentatives de réduction des normes et des valeurs épistémiques telles que la vérité et la justification à des normes et à des valeurs pratiques, telle que l’utilité échoue comme le reconnaissent du reste fort bien les pragmatistes classiques américains que des auteurs comme Franck Ramsay. Et les raisons qu’on a de croire une proposition diffèrent profondément et fondamentalement des raisons que l’on a de vouloir la croire. Il n’empêche, et c’est la deuxième leçon que nous souhaiterions tirer de ces dialogues de sourds entre James et Clifford : tout d’abord, cela n’interdit nullement d’explorer certaines conditions pragmatiques qui pèsent sur la justification épistémique et de procéder à des comparaisons entre les normes et les valeurs éthiques et les normes et les valeurs épistémiques de manière à prendre l’exacte mesure de toute forme d’empiètements pragmatiques (pragmatic encroachment) réels ou supposés. Une croyance est certes, justifiée par ses données mais la détermination de la quantité de données nécessaires à sa justification est bien en partie une décision. Il est donc tout à fait souhaitable d’approfondir les liens nombreux qui peuvent exister entre l’épistémologie et la théorie de la décision : les désirs peuvent affecter les croyances comme nous le savons et vice-versa. Dans bien des cas, à l’évidence, la recherche de la vérité implique des choix intelligents et des stratégies qui ne sont pas complètement indépendantes des croyances. En second lieu, s’il convient pour toutes les excellentes raisons que nous venons de voir, de distinguer les justifications éthiques des justifications épistémiques, cela ne signifie pas qu’il n’y ait entre elles aucuns rapports sans quoi il faudrait se résigner à une sorte de coupure entre nos raisons ou vertus cognitives et épistémiques d’un côté et nos raisons et vertus pratiques de l’autre. Or, il n’est pas sûr qu’il soit souhaitable de viser quelque chose de ce genre comme nous allons essayer de le montrer dans ce qui va suivre. Peut-être, est-ce l’indice d’ailleurs que l’épistémologie a besoin d’une manière ou d’une autre et peut-être plus encore que d’obligations, de vertus. Essayons alors de voir quels avantages l’on pourrait tirer d’une telle approche : assurément l’idée qu’il existe des devoirs propres à la vie intellectuelle est une idée somme toute banale : un scientifique, dit-on souvent a le devoir de vérifier ses données, un journaliste d’être dûment informé, un professeur doit connaître son sujet, un étudiant doit savoir apprendre. Mais ces devoirs ou obligations, peut-on estimer, relèvent plutôt de codes de déontologie lesquels régissent n’importe quel métier. L’acquisition de connaissances, leurs diffusions, leurs transmissions sont des activités humaines visant un certain but soumis à certaines règles. Ceux qui s’y engagent souscrivent implicitement ou explicitement aux devoirs propres à ces activités et s’exposent à des critiques ou à des sanctions s’ils ne s’y conforment pas. Mais les devoirs dont il s’agit ici, ont, on le voit, un caractère hypothétique ou conditionnel. Par exemple, si j’ai comme objectif de tirer d’une certaine confusion un raisonnement, je dois d’abord énoncer les prémisses. Ou si je veux me faire une opinion sérieuse sur la vie sur Mars, je dois me documenter sur cette planète. De même, on dit que nous sommes autorisés à faire telle inférence ou qu’il est permis de croire quelque chose sur la bas de telles informations. Mais, on le voit, ces devoirs, autorisations et permissions sont seulement relatifs à certains buts, ceux de faire des inférences ou d’acquérir une certaine information. L’idée que l’on a trouvé chez Clifford par exemple n’est pas tout à fait de cette nature : il s’agit plutôt pour lui de dire que des activités cognitives telles que croire, penser, juger ou raisonner sont en elles-mêmes soumises à des obligations. Or, peut-on vraiment considérer que celui qui juge mal ou qui commet une erreur de raisonnement, doit être sanctionné ou blâmé ? C’est aussi ce que semble suggérer John Locke quand il parle des devoirs que l’on a envers la vérité et déclare que : « celui qui ne cherche pas la vérité dans l’esprit qu’il doit la chercher est comptable de toutes les fautes où il s’engage. » Dans le cas de Locke comme dans celui de Clifford, donc les obligations propres à la sphère du connaître sont belles et bien assimilées à des obligations éthiques. Mais si cela nous choque ou nous semble trop exigeant moralement, c’est parce que nous ne sommes pas d’emblée convaincus que le savant qui se trompe ou qui soutient une théorie trop audacieuse, commet systématiquement une faute. Les savants fous qui peuplent les univers de la science-fiction sont certainement des hommes mauvais ou imprudents mais s’ils le sont, c’est parce qu’ils font un usage mauvais de la science. Non pas parce qu’ils seraient de mauvais savants. Parler d’obligations épistémiques n’est donc pas aussi simple qu’on pourrait le penser. Rappelons donc pour bien les avoir à l’esprit les difficultés majeures de la conception déontologique. Si je laisse de côté les objections de type pragmatique en vertu desquelles on se croirait autorisé à juger que dans certains cas, notamment dans le contexte de l’action, il peut être avantageux de croire des choses dont nous ne sommes pas absolument certains, (le cas du précipice), il reste deux objections majeures à cette manière de voir les choses. La première est qu’il ne peut y avoir de devoirs ou d’obligations que si le sujet est capable d’en avoir conscience au moins en principe. Or, nombre de nos croyances, en particulier mais peut-être pas seulement, celles qui proviennent de la perception ou de nos inférences élémentaires ne font pas l’objet d’une réflexion consciente. Avons-nous le devoir de croire ce que nous voyons ou entendons ? Non. Cela s’impose à nous tout simplement sans que nous ayons le temps, ni le choix d’y réfléchir. Parler ici de devoir semble absurde sauf à comprendre ce terme au sens où on désigne l’accomplissement normal d’une fonction. Un peu comme votre garagiste qui a réparé le joint de culasse de votre voiture dit « cela doit marcher maintenant ». La deuxième objection est liée à la précédente : on ne peut avoir l’obligation de faire quelque chose que si on a le contrôle volontaire et libre de son action. Mais nos croyances ne sont pas du moins pas directement, ni même toutes sous le contrôle de notre volonté. On ne choisit pas de croire ceci ou cela. Supposer qu’il y a des obligations propres à la croyance et à la connaissance, c’est supposer que les croyances sont les actions ce qui semble tout simplement une erreur de catégorie. Troisième remarque : si tel est le cas, on peut alors se demander si n’a pas un intérêt à concevoir plutôt les devoirs épistémiques comme étant relatifs à certaines capacités ou dispositions qu’il conviendrait de bien exercer si c’est bien la connaissance que nous visons et valorisons. Auquel cas, la question se pose de savoir si les concepts appropriés pour décrire ces devoirs relèvent bien des obligations, de la permission et de la norme des concepts déontiques ou juridiques. On peut penser en fait qu’il relève plutôt de la notion de vertu intellectuelle. Si l’on ne peut pas décider de ce qu’on croit comme on décide de mentir, il semble à tout le moins possible de contrôler indirectement la formation de nos croyances en ayant prise sur les processus qui peuvent les produire à plus ou moins long terme ; et ce par l’acquisition d’habitudes et de dispositions d’esprit qui favorisent certaines attitudes épistémiques. Et sans doute, est-ce en ce sens qu’il convient de s’orienter : on trouve des modèles de ce genre chez Aristote et chez Peirce ou encore chez Ernst Sosa et John Greco. En d’autres termes, c’est sur quoi il faut plutôt mettre l’accent, c’est que juger et raisonner, ce n’est pas seulement des capacités naturelles, ce sont des aptitudes naturelles qui s’éduquent. Dans la mesure où l’éducation de nos capacités naturelles est au service de nos connaissances et qu’il est en notre pouvoir de cultiver ou non ces capacités, de les améliorer, on peut dire assurément qu’à ces objectifs sont associés certains devoirs. Par exemple, celui de contrôler nos données avant de formuler un jugement et d’éviter ce que Descartes appelait la précipitation et la prévention, celui d’apprendre à raisonner par exemple en apprenant la logique et l’usage des statistiques. On retrouverait ainsi l’idée qu’à certains devoirs sont associés au rôle ou à la fonction d’un statut. De même qu’un enseignant incompétent, qu’un joueur de tennis qui ne s’est pas entraîné, qu’un père ou qu’une mère qui ne s’occupe pas de ses enfants ne font pas ce qu’ils devraient faire, un sujet qui ne s’entraîne pas à raisonner ou à vérifier ses informations, ne fait pas ce qu’il devrait faire. En ce sens, il y a bien des obligations épistémiques et l’injonction de Clifford paraît bien justifiée. Comme on le voit la notion d’obligation cesse ici d’être catégorique ou absolue : elle devient relative à certains objectifs cognitifs qui peuvent être fixés par l’exercice de certaines fonctions intellectuelles, celle du savant, celle du chercheur mais sans doute aussi, au moins peut-on le penser, celle de tout un chacun dès lors qu’il entend tout simplement exercer ses capacités de raison. Une épistémologie fondée sur la notion de vertu permettrait ainsi de rendre compte de ce qu’il peut à la fois y avoir de volontaire et d’involontaire dans la croyance. Une vertu est une disposition ou une capacité au même titre d’avoir une bonne vue ou d’avoir l’esprit rapide et vif ce qui peut relever de la connaissance animale liée à nos facultés fiables. Mais c’est plus qu’une capacité ou qu’un talent, c’est une capacité acquise et cultivée de manière active qui implique donc à un moment donné outre un processus cognitif suffisamment fiable, c'est-à-dire conducteur de vérité et capable de faire échec aux hallucinations, aux généralisations hâtives, aux arguments sceptiques, une connaissance dit Sosa réflexive. En d’autres termes, une perspective cohérente sur nos propres croyances et donc une forme interne de justification qui soit elle-même produite par une vertu intellectuelle. Les conditions de la vertu comme aptitude ou pouvoir cognitif pouvant donner lieu à la connaissance se ramèneraient ainsi si nous suivons Sosa à la triple condition A) (compagnie d’assurance Triple A) : accuracy, être précis ; adroitness, être adroit ; aptness, être juste ou bien ajusté. Reprenons l’exemple de l’archer : pour qu’un tir à l’arc soit apt, bien ajusté, il faut non pas qu’il soit précis et adroit mais précis parce qu’adroit. Il faut qu’il soit réussi grâce à la compétence. Sosa insiste sur le fait que la condition de sécurité safety, importe plus ici que la condition de sensibilité. Condition de sensibilité : « la croyance de S que p est sensible si et seulement si p n’était pas vraie, S ne croirait probablement pas que p ». Condition de sécurité ou de sûreté : « une croyance que p est sûre du moment qu’on ne l’aurait entretenue que si le plus probablement que p ». Donc une croyance peut être sûre sans être sensible. La connaissance exige non pas une pleine sécurité outrightsafety mais une sécurité relative (basic relative safety). Mais on peut aussi estimer que Sosa lui-même tombe sous une objection qui lui a été faite par d’autres représentants de l’épistémologie des vertus. A savoir d’accorder trop de place au pouvoir cognitif et aux aptitudes stricto-sensu. Or, fait remarquer Montmarquet, les pouvoirs cognitifs tels que la perception et la raison ne sont pas du tout ce que l’on peut appeler des vertus intellectuelles, ce sont des traits de la personnalité. En toute rigueur, pour que nous puissions parler de vertu intellectuelle, il ne suffit pas que celle-ci soit fiable ou susceptible d’être vraie, il faut qu’elle manifeste également un désir de vérité. On peut dès lors estimer que les vertus épistémiques centrales sont des vertus comme celle d’impartialité, de sobriété, de courage. La responsabilité devenant dès lors nettement plus importante que la fiabilité. D’où dans cette nouvelle perspective le principe de justification subjective suivant : « S est subjectivement justifié à croire que p pour autant qu’il soit épistémiquement vertueux pour S de croire que p ». Si une analyse adéquate de la connaissance doit contenir : 1) une condition de responsabilité ; 2) une condition de fiabilité ; alors une analyse en terme de vertu peut expliquer harmonieusement le lien entre ces deux conditions. Tel est l’objectif clair que fixe John Greco de déterminer : « comment la connaissance peut être normative dans un contexte fiabiliste. » Lorsqu’il y a connaissance, la fiabilité objective repose sur l’action épistémiquement responsable. 1) on donne donc une analyse de la justification subjective en terme de responsabilité épistémique : « S est subjectivement justifié à croire p si et seulement si la croyance de S que p est épistémiquement responsable ». On peut alors comprendre la notion de responsabilité en termes de dispositions que manifeste S lorsqu’il pense de façon consciencieuse ou est motivé à croire la vérité. Nous voyons que les motivations n’ont pas besoin d’être conscientes ni même univoques, elles indiquent plutôt la position par défaut dans laquelle elles se trouvent en général par opposition à d’autres cibles qu’indique par exemple le fait de prendre ses désirs pour des réalités ou d’être bornés. La croyance de S que p est subjectivement justifiée si et seulement si elle est le résultat de motivations de S à essayer de croire la vérité (condition subjective) et si les dispositions (aptitudes, pouvoir, vertu) de S, rendent S fiable. Nous voyons qu’en définitive ce genre de justification subjective permet la fiabilité objective du moins quand tout se passe bien. S sait que p si et seulement si A) S est subjectivement justifié à croire que p ; B) cela résulte du fait que S est objectivement fiable dans sa croyance que p. L’analyse et de la croyance justifiée et de la connaissance se fait alors sur la bas des dispositions qui constituent le caractère cognitif du sujet. La notion de caractère vertueux est donc ici primordiale. Elle se définit dans les termes des dispositions et des motivations appropriées et de la fiabilité. En résumé, comme le dit John Greco dans son récent ouvrage Achieving knowledge : « la connaissance est une sorte de succès issue de l’aptitude ; knowledge is a kind of success from ability ». Et il ajoute : « supposons avec Aristote que les vertus intellectuelles soient des aptitudes, alors, la connaissance est une sorte de succès issue de la vertu ». C’est une thèse sur ce qu’est la connaissance plus précisément et plus important encore, c’est une thèse sur ce qu’est le statut normatif qu’exige la connaissance. La thèse est alors celle-ci : « la connaissance est un cas particulier de phénomènes normatifs plus généraux, celui du succès issu de l’aptitude ou du succès issu de l’excellence ou du succès issu de la vertu ». Mais de nouveau, et cela reste vrai de Greco : insister sur le fait que l’agent doit recevoir quelque chose de plus qu’un crédit pour ses vertus épistémiques et être responsable de ses croyances, suppose que la vertu ne soit pas une simple disposition mais qu’elle implique bien une forme de contrôle. S’il peut y avoir évaluation morale de nos actions, c’est parce que l’exercice de ces vertus est bien sous notre contrôle et susceptible alors de louange ou de blâme. C’est en ce sens que la vertu intellectuelle tout comme le vice intellectuel peut se prêter à l’évaluation morale. Quand on veut désigner le bon exercice de nos facultés cognitives, on parle plus facilement de trait de caractère ou de disposition durable chez un individu comme « être scrupuleux », « intelligent », « attentif », « ouvert », « intellectuellement responsable », « persévérant », « doté de sens critique », etc. … qui désignent bien certaines sortes d’excellence ou de vertus. Inversement quand on veut désigner les traits négatifs correspondants, on parle d’individus « lourds », « obtus », « bêtes », « intellectuellement légers » et le catalogue des vices cognitifs n’est pas moins vaste. Comme on le voit, recourir à la notion de vertu intellectuelle dans le domaine épistémologique, c’est bien renouer avec la tradition antique et médiévale qui met depuis l’Ethique à Nicomaque d’Aristote au premier plan de la vie pratique comme de la vie théorique et des notions comme celles de caractère ou d’ethos. Mais, c’est aussi renouer avec Descartes qui ne dissociait pas l’exercice des règles de sa méthode d’une certaine capacité vertueuse « bien conduire la raison dans les sciences ». C’est chez une autre théoricienne de l’épistémologie des vertus Linda Zagzebski qu’on trouve à cet égard l’analyse la plus unifiée des vertus intellectuelles et morales. Au point que l’épistémologie va même chez elle se construire sur le modèle de la théorie éthique. Ainsi, l’action juste doit s’analyser dans les termes du caractère vertueux et non l’inverse. Certes, la justification est une notion à entendre en termes de vertus intellectuelles mais celles-ci sont une sous-catégorie des vertus morales. Ces dernières sont en effet des traits de caractère impliquant une composante motivationnelle pour le bien et une composante de succès fiable. Par exemple, le courage moral se manifeste lorsqu’on est motivé à courir un risque lorsqu’une valeur est en jeu et que l’on y parvient d’une manière fiable. Il en est de même pour ce qui concerne les vertus intellectuelles : on a besoin de motivation pour la connaissance et d’un contact cognitif avec le réel. Ouverture d’esprit, réceptivité au nouveau, persévérance dans ses choix et succès pour reprendre la définition de Zagzebski, « la vertu est une excellence acquise, profonde d’une personne impliquant l’existence d’une motivation caractéristique à produire un certain but désiré et un succès fiable dans la production de cette fin. Nous voyons que si nous voulons pouvoir dire que les vertus intellectuelles ne sont pas distinctes des vertus morales, il faut que l’exercice des vertus comme cela a été le cas pour les obligations qui sont sous notre contrôle, soit un acte intellectuel, un acte qui provient de la composante motivationnelle du sujet qui est un agent au caractère vertueux et qui produit de manière réussie le but de la motivation de son acte. X sait que p si et seulement si p provient d’un acte de vertu intellectuel. En cas de conflit entre les vertus intellectuelles elles-mêmes, on jouera la phronésis, la sagesse pratique, cette fameuse vertu de médiété qui a fait la réputation d’Aristote. Une croyance justifiée tout bien considéré est ce qu’une personne douée de phronésis pourrait croire dans des circonstances semblables. La connaissance serait donc un état de croyance vrai de contact cognitif avec le réel qui se produit à partir d’actes de vertus intellectuelles. Nous voyons qu’en ce sens, la croyance n’est pas très éloignée d’un pur et simple devoir. Ce lien entre valeurs cognitives et valeurs morales est présent dans la tradition aristotélicienne où les vertus intellectuelles telles que la sagesse ou le sens du jugement sont cependant distincts des vertus morales telles que le courage ou la tempérance même si elles ont une unité fondamentale au sein de la vertu de prudence ou de sagesse pratique : phronésis. En ce sens, même si l’arrière plan aristotélicien de la doctrine est évident, Zagzebski va plus loin qu’Aristote qu’elle ne se prive pas d’ailleurs de critiquer pour avoir trop séparé selon elle vertus morales et vertus intellectuelles. En d’autres termes, pour elle « celui qui sait est quelqu’un qui doit toujours mériter sa connaissance. Il y a sans doute beaucoup de justesse dans ses analyses : comme on a pu le dire, il y a bien une certaine sorte de bêtise dans laquelle il n’y a pas de remède et qui pour cette raison, peut être blâmée. Mais il y a une autre sorte de bêtise souvent propre à des gens très intelligents qui consiste à refuser systématiquement de prêter la moindre attention aux valeurs cognitives, comme la vérité ou le souci des faits. Quand des intellectuels de confessions diverses, ignorent délibérément certains faits parce qu’ils menacent leurs dogmes ou qu’ils se laissent aller à professer ou à soutenir des thèses ou des doctrines extravagantes mais propres à séduire leurs publics, ils manifestent incontestablement une forme de bêtise ou de vice intellectuel. On pourrait penser que la communauté des savants est en principe davantage prémunie contre ce genre de bêtise parce que précisément elle a cultivée depuis des siècles, un certain type d’ethos et de valeurs et nous savons tous qu’elle n’est pas totalement à l’abri de ces penchants qui sont aussi des aveux de scepticisme. On peut ainsi comprendre en quel sens le mérite et le blâme intellectuel peuvent aller de pair avec le mérite et le blâme moral. L’honnêteté et l’ouverture intellectuelle ne sont pas des vertus du même type que l’honnêteté morale et la sincérité mais il arrive fréquemment qu’elles coexistent chez des mêmes personnes. Peirce a donc raison lorsqu’il insiste sur l’importance morale des qualités d’honnêteté, d’intégrité intellectuelle, d’imagination qui sont à ce point inséparables selon lui de l’activité du chercheur qu’il serait hautement paradoxal d’envisager qu’un gredin puisse raisonner aussi bien qu’un homme d’honneur. Dans l’induction dit-il, on a besoin d’une habitude de probité, si on veut réussir. Un illusionniste ne manque jamais de se prendre à son propre jeu. En plus de la probité, le zèle est essentiel. Dans le choix présomptif des hypothèses, des vertus encore plus hautes sont requises : une véritable grandeur d’âme. A tout le moins, celui qui a vraiment l’intention de faire quelque chose dans les sciences doit préférer la vérité à son intérêt et à son bien-être personnel, pas seulement à son pain quotidien, de même qu’à sa vanité personnelle. Ceci apparaîtra dans la discussion logique et c’est ce qui ressort parfaitement lorsqu’on examine les caractères des hommes de science ou des grands chercheurs en tout genre. C’est un fait remarquable que si on excepte les histoires fantaisistes qui circulent sur les philosophes présocratiques, on n’entend pas parler dans toute l’histoire d’un seul individu ayant considérablement contribué à l’accroissement de la connaissance humaine, à moins de compter la théologie pour une connaissance et qui se soit révélé être un criminel. On aurait du mal à trouver un savant véritable sur cent que ce soit dans les sciences physiques ou psychiques qui manque de grandeur d’âme. S’il était vrai que toute faute de logique fût un pêché, la logique se réduirait à une branche de la philosophie morale. Ce qui n’est pas vrai. Mais l’on peut voir que bon (nombre de) raisonnement et bonne morale sont étroitement liés. J’ai dans l’idée qu’avec l’essor de l’éthique, on se rendra compte que cette relation est encore plus étroite qu’il n’est encore possible pour l’heure de le démontrer. Plus largement encore, il nous faut garder à l’esprit comme nous le rappellent des auteurs d’inspirations pragmatistes comme Putnam que des valeurs ou des vertus épistémiques telles que la cohérence, la simplicité sont belles et bien présentes au sein même de la science. Toutefois, souligner l’importance d’une approche en termes de vertu ne signifie pas qu’il faille laisser toute la maison épistémologie entre les mains des épistémologues des vertus. Ainsi, on a parfois l’impression chez les partisans de celle-ci d’avoir à faire à des thèses trop fortes. S’agissant de Montmarquet par exemple, même si celui-ci distingue entre contrôle faible et contrôle fort, seul le contrôle faible intervenant selon Montmarquet dans le cas de l’action, on présuppose toujours ce contrôle volontaire. Or, comme on l’a déjà vu, c’est là quelque chose dont on ne dispose sur toutes nos croyances. S’agissant de Zagzebski, cette fois, comment pourrait-on contester qu’il existe des cas où on a à faire à des individus qui accèdent bel et bien à des connaissances et qui ne sont pas malgré tout particulièrement vertueux. Rétablir le lien entre épistémologie et éthique est donc souhaitable et une approche de la connaissance qui donne toute sa place aux vertus, la favorise. Mais cela n’implique pas forcément que l’on aurait trouvé alors dans le modèle prôné par l’épistémologie des vertus tous les éléments requis, ni d’une part pour reformuler les notions de base de l’épistémologie en termes d’une théorie de l’épistémologie des vertus intellectuelles plutôt que dans des termes d’une théorie des devoirs et des normes de la raison et de la validité scientifique, ni d’autre part pour vaincre avec les outils qui s’imposent la menace relativiste et sceptique qui pèse sur la connaissance, ni pour déterminer ce qui en fait la valeur. Avant d’exposer notre propre conception, nous pouvons donner pour clore ce chapitre sur les normes et les valeurs des vertus épistémiques quelques raisons pour lesquelles, il ne nous semble pas possible de voir dans l’épistémologie des vertus, qui a parfois et même souvent chez ses thuriféraires quelques relents d’encens, la nouvelle clé qui serait en mesure d’ouvrir toutes les portes et toutes les serrures supposément rouillées de l’épistémologie classique. Point 5, l’épistémologie des vertus résout-elle les problèmes de l’épistémologie ? Six réserves : en premier lieu, il ne semble pas clair que les vertus épistémiques puissent toutes bénéficier du même statut et qu’elles ne doivent pas être hiérarchisées. Après tout, comment décider si ce qu’on doit privilégier comme vertu principale, c’est le fait de maximiser le nombre de ses croyances vraies ou plutôt l’ensemble des traits d’un caractère ou encore la compréhension ; en deuxième lieu, il n’est pas clair non plus dans la vie que l’on puisse lier à ce point les vertus intellectuelles aux vertus morales, qu’il soit inconcevable d’être un agent bon épistémiquement sans être par le fait même un agent bon moralement. En troisième lieu : on peut avoir aussi accompli toutes ses actions épistémiques et néanmoins avoir des croyances non justifiées. On peut imaginer qu’un sujet soit épistémiquement vertueux, qu’il ait toutes les motivations nécessaires pour la vérité, pour la compréhension et que ses croyances ne soient pas justifiées. On peut être apte, vérace, exact, impartial, attentif, patient, intellectuellement courageux, scrupuleux, avoir l’esprit ouvert etc. et avoir des croyances injustifiées. Sans doute a-t-on du mal à imaginer qu’un agent qui a des dispositions aussi excellentes et qui les cultive, puisse toujours ou même souvent des croyances injustifiées. Mais nous savons bien aussi que de telles dispositions n’excluent ni l’erreur, ni le fait d’avoir des croyances peu mal justifiées. A fortiori, elles n’excluent pas que nous soyons trompés par un malin génie. Sans doute, a-t-on raison d’estimer qu’un sujet crédule, bête, inattentif, fermé, butté, paresseux intellectuellement, etc. aura du mal à parvenir à connaître. En particulier, il lui manquera certainement la dimension de la compréhension mais une fois encore, il n’y aucune raison de penser qu’un tel individu ne pourrait pas savoir tout un ensemble de choses comme l’arithmétique, la géométrie ou disposer tout ce qui lui faut pour gagner au concours des chiffres et des lettres ou de questions pour un champion. En quatrième lieu, il y a aussi quelque chose d’un peu étrange dans cette idée que la connaissance ainsi que la vérité serait ce à quoi on ne parvient qu’en enquêtant sérieusement et vertueusement. A tout le moins, il y a là quelque chose d’antiréaliste, ce qui ne laisse pas d’étonner si nous songeons que le contexte de l’épistémologie des vertus se veut par ailleurs un contexte au moins essentiellement néo aristotélicien. En d’autres termes, la vertu est-t-elle ainsi que semble l’envisager Ernst Sosa la simple capacité à tomber juste, c'est-à-dire la fiabilité, la sécurité, ce qui semble aller de pair avec une sorte de réceptivité à la justification, le fait qu’on soit en mesure de la reconnaître plutôt qu’une capacité à sa production mais dans ce dernier cas qui la produit et comment. Si la réceptivité présuppose que les relations de justifications qui aient déjà été produites, elle n’est donc pas suffisante. Mais à tout le moins, dans une conception externaliste de la justification, elle ne semble même pas nécessaire. Sosa semble bien en être conscient, c’est pourquoi il distingue connaissance animale et connaissance réflexive ce qui est une manière élégante de combiner internalisme et externalisme. Bref, pour qu’il y ait vertu, il faut à la fois être en quelque sorte en dehors de notre contrôle mais pas complètement non plus. Mais, il n’est pas sûr qu’il soit aussi facile de parvenir à faire coexister les deux. On peut concevoir des situations où il y a une association purement fortuite entre la vérité des croyances relevant de la connaissance animale et leurs justifications dans des connaissances réflexives ainsi que nous ont habitués à des associations de ce genre, des exemples à la Gettier. En cinquième lieu : il est douteux que le caractère vertueux suffise à éloigner le monstre sceptique. A cet égard, le problème central qui se pose à la connaissance autant dans ce modèle que dans le modèle platonicien, reste intact et devant nous. En sixième et dernier lieu, la notion de vertu intellectuelle est aussi étroitement associée à celle de l’individualité et donc, on peut penser que c’est une notion qui convient peut-être plutôt à une pensée de la science qui est un peu révolue aujourd’hui des grandes individualités scientifiques et on voit moins comment on pourrait l’appliquer à la science contemporaine qui est plus que jamais devenue une entreprise collective. Peut-être y-a-t-il des institutions intellectuellement vertueuses telles que des académies, des centres de recherche d’universités mais en ce cas, parler de vertu n’est au fond qu’une manière de dire que ces institutions produisent plus de dispositifs susceptibles de maximiser des vérités et des articles scientifiques, des prix, des diplômes etc. mais non pas qu’elles auraient une forme de valeur morale. Cela ne signifie pas naturellement qu’il faille donner raison à ces philosophes, historiens ou sociologues des sciences contemporaines. Sans doute a-t-on raison de considérer qu’il n’existe pas de devoir ou d’obligation épistémique au sens de commandement catégorique de la république des savants et de nier que ces obligations puissent définir la connaissance scientifique ou non. Cela reviendrait comme y a insisté Peirce à confondre méthode scientifique et méthode d’autorité. Sans doute, il peut y avoir des méthodes de rationalisation après coup qui se réduisent le plus souvent à une pure et simple conception moralisatrice de la science d’autant plus dangereuses qu’elles masquent les enjeux sociaux de celle-ci mais il ne s’ensuit pas qu’il faille tenir pour un reliquat des idéaux dépassés et illusoires des Lumières et du Positivisme, l’existence d’une méthode scientifique ou de normes au sens de prérequis et de desiderata minimaux d’une enquête ou encore qu’il faille nier la réalité de vertus de connaissance qui consistent belles et bien à cultiver des valeurs cognitives au premier rang desquelles, la vérité.

 

  Dixième leçon : (résumé) dans les précédents cours, nous avons examiné les défis posés à la connaissance par le relativisme et les diverses formes de scepticisme, dans le cours que nous allons suivre maintenant, nous allons suggérer un modèle de connaissance un peu différent : il s’agira de montrer que nous avons tout intérêt à considérer la connaissance comme un processus d’enquête par question et réponse. Il ‘agira de considérer  nos dispositions à connaître, de la vertu de connaissance comme enquête : quelque chose que nous avons appris de Socrate qui a été mis en évidence d’une façon particulièrement forte par la tradition pragmatiste classique (Peirce et John Dewey, Susan Haack and Christopher Hookway), c’est le fait que le centre de notre vie épistémique, c’est l’activité d’enquête. Nous essayons de découvrir et d’étendre notre connaissance en effectuant des investigations qui cherchent à répondre à des questions et nous essayons de raffiner de la sorte notre connaissance en questionnant des choses tenues pour vraies. Sans nous revendiquer épistémologue des vertus au sens plein du terme, quelqu’un comme Christopher Hookway, a souligné que l’objectif principal de l’épistémologie doit consister non pas tant à améliorer des définitions de la connaissance de type Gettier, comme croyance vraie justifiée mais plutôt d’expliquer les évaluations que nous devons être capables de faire si nous menons nos enquêtes d’une manière responsable et contrôlée. En effet, nous ne comprenons pas un concept comme celui de justification tant que nous ne saisissons pas son rôle dans les évaluations qui se font pour ordonner et réguler ces enquêtes et nous n’avons aucun besoin davantage d’une théorie de la justification à moins que nous n’en ayons besoin pour expliquer de telles évaluations. En effet, un problème fondamental de l’épistémologie, c’est bel et bien de savoir comment nous pouvons mener des enquêtes ou des investigations efficace et responsable. Or, comme nous l’avons déjà souligné, un tel objectif est en permanence menacé par la possibilité du scepticisme, c'est-à-dire par la possibilité que nous soyons incapables de prendre quelques responsabilités que ce soient relativement à la question de savoir si nous enquêtons ou si nous délibérons bien de façon autonome de qualité. Or, nous ne pouvons résister aux arguments sceptiques que si nous pouvons donner un sens à la façon dont nous donnons un rôle à la réflexion dans le contrôle de l’enquête, à la façon dont nous pouvons donner une limite à nos investigations qui dépendent de croyances et de dispositions dont les opérations internes nous restent très largement opaques. Ainsi, pour que cela ait un sens de définir la croyance justifiée en termes de vertus à partir de la régulation de la délibération sur nos opinions, il faut donner un rôle central à des états mentaux comme des vertus dans les identifications de nos raisons que nous pouvons avoir de croire quelque chose, qui sont aussi de bonnes raisons que nous pouvons avoir d’agir afin d’éviter toute coupure trop nette entre les deux. A cet égard, il nous faut donc chercher une manière d’expliquer comment nos délibérations pourraient être à ce point soumises à certaines influences au point que nos décisions pourraient nous être étrangères à nous-mêmes comme des agents hétéronomes : la seule manière d’éviter cette extranéité de nos décisions, c’est de nous concentrer sur le rôle que joue dans la régulation de la délibération de l’enquête au travers  des états de croyances qui se fondent en troisième personne sur des justifications de la connaissance. Il nous faut passer de la tentative de définir ce que sont des croyances justifiées ou des connaissances à la tentative d’expliquer en quoi consiste la manière dont nos visées épistémiques sont confirmées par des pratiques d’évaluation. C’est un signe de vertu épistémique que l’on pose les bonnes questions lorsque l’on prétend connaître quelque chose, et faire un acte de connaissance, ce n’est pas se sentir obligé de le contrôler sans arrêt obsessionnellement par après. Le schéma général que doit prendre la connaissance est plutôt de la forme suivante : 1) « X sait que q » ; 2) « la réponse de X à q est p » ; 3) Donc « p ». Ce schéma reflète les schémas classiques platoniciens en termes de croyances vraies justifiées. Il comporte les trois composantes de cette analyse traditionnelle de la connaissance et il renvois à différentes étapes : 1) X croit que p reflète simplement l’exigence que p soit la réponse de X à q. L’exigence que p soit vraie dérive de 3) Donc p. Découle de 1) X sait que q et de 2) la réponse de X à q est p. Mais une bonne partie de notre connaissance se fait d’une manière qui n’est pas représentée consciemment dans nos délibérations mais que la réflexion consciente peut mettre à jour en explicitant les habitudes qui sont les nôtres dans tel ou tel type de situation. (William James, The sentiment of rationality) Il semble qu’il y ait une forme de sensibilité normale aux exigences normatives de la raison. C’est ce qui explique l’importance de phénomènes soulignés par Hookway comme le caractère saillant, approprié et pertinent ainsi que l’akrasia épistémique que nous maîtrisons au travers d’habitudes ou de talents dont la reconnaissance vient sanctionner notre rapport positif et confiant à une communauté d’intelligibilité. De telles formations d’habitudes de pensée s’inscrivent dans l’expérience par la délibération guidée par ce sentiment de rationalité qui ne soulève des doutes face à une expérience réelle récalcitrante, (un choc qui nous force et nous oblige à revoir et à réviser nos croyances) que pour mieux s’appliquer à justifier les croyances qui pourront lui faire barrage. Peirce soutient que la seule manière de justifier les raisons pour lesquelles nous pouvons douter de quelque chose, c’est une réaction existentielle qui bouleverse l’arrangement de nos sentiments, de nos émotions et de nos états affectifs. La seule manière de nous assurer que nos croyances ne sont pas de simples préjugés, ne sont pas fixés ou figés dans des routines ininterrogées, c’est de les soumettre à l’épreuve du réel. Certains sentiments et dissentiments sont permis, encouragés et renforcés, d’autres sont dissuadés, écartés ou même interdits parce que jugés dangereux. Les mérites de cette méthode, c’est qu’elle est une approche dynamique qui nous fait passer d’un état de croyances insatisfaisant à un autre état de croyances plus satisfaisant et moins dissonant. Le faillibilisme est partie prenante de toute entreprise de connaissance. Le rôle que jouent nos états affectifs et nos sentiments qui sont eux-mêmes partie prenante de la rationalité nous implique parce que le but de la communication, c’est de faire adopter par les autres nos croyances. Dans les dialogues de locuteurs qui se soucient les uns des autres et fournissent les règles de ce qui va constituer un jeu, nous confrontons et mettons en conflit des croyances au travers desquelles nous communiquons les systèmes d’opposition de l’éthique de la discussion.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 10:05

  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification et les articles Les croyances et La métaphysique de Pascal Engel et de Claudine Tiercelin dans Notions de Philosophie II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

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                Septième leçon : le contextualisme. Ce n’est pas faire preuve d’hostilité à la science bien au contraire que de noter que sa marque n’est justement pas le scientisme et le dogmatisme mais plutôt comme en témoigne toute activité scientifique normale, les incertitudes, les tâtonnements, et l’incomplétude qui rendent du reste si aigu le risque du scepticisme. Ce risque est  plus présent tout autant et même plus souvent encore chez les scientifiques eux-mêmes, que chez les philosophes. Face à la croyance, il y a plusieurs attitudes possibles qui sont autant de défis posés à la connaissance, celle du relativisme et les diverses formes du scepticisme. Nous pouvons affronter la menace sceptique en posant quelques questions à commencer par la stratégie contextualiste qui est une des formes majeures qu’a pris l’anti scepticisme, il n’est pas non plus relativiste. Pour le contextualiste, plutôt que d’adopter une position absolutiste, le savoir est certes un terme relatif mais dont les conditions d’application et le sens varient selon les contextes. Dans certains contextes, nous l’employons au sens lâche, (le sens des significations de nos concepts et de nos savoirs, est sensible au contexte), dans d’autres, nous l’employons au sens absolu mais cela ne signifie pas que le contextualisme se réduise à un relativisme. Si « p est vraie » pour moi, signifie « je crois que p », on a simplement un cas de désaccord. Le contextualiste dit donc qu’une phrase est vraie dans un contexte où elle est énoncée par X et qu’elle n’est pas vraie dans un autre. Mais dans le contexte C, la phrase énoncée est absolument vraie : la vérité elle-même, n’est pas contextuelle. Ce que conteste justement un relativiste : 1) pour lui, la vérité change avec le temps, 2) en fonction du sujet et ou 3) le contexte est uniquement déterminé parce que le sujet ou la communauté juge qu’il est. D’une façon générale, ce qu’on appelle un contextualisme sémantique est une réponse aux trois aspects de ce qu’on peut appeler avec Pritchard la phénoménologie du scepticisme : 1) les attributions de connaissance à des sujets dans des contextes conversationnels où ont été soulevées des possibilités d’erreurs sceptiques, semblent impropres ; 2) dans des contextes conversationnels dans lesquels aucune possibilité d’erreurs sceptiques n’est en jeu, il semble parfaitement approprié d’attribuer de la connaissance au sujet ; 3) tout ce qui peut changer quand on passe d’un contexte conversationnel non sceptique à un contexte sceptique relève d’un pur et simple facteur conversationnel. Autrement dit, si nous nous trouvons dans un contexte conversationnel sceptique où les critères sont élevés, on admettra avec le sceptique qu’on sait peu de choses. A l’opposé, si nous nous trouvons dans un contexte conversationnel non sceptique où les critères sont relativement bas, nous en savons en réalité plus que nous le pensons même si ce n’est que relativement à ces critères épistémiques peu élevés. L’idée du contextualisme est aussi pour lui de montrer pourquoi nous pouvons tomber sous le charme du scepticisme. En fait, les arguments sceptiques ne semblent marcher que parce qu’ils exploitent la manière correcte dont l’emploi correct de nos concepts épistémiques, tels que celui de connaissances, peut être influencé par certains aspects du contexte conversationnel dans lequel nous évoluons. Une fois repérées, ces manœuvres et une fois admis que les critères requis pour connaître, fluctuent en fonction du contexte, alors on peut admettre et que les sceptiques et que les antisceptiques sont dans le vrai même si c’est dans un sens relatif. Voici comment Kris Derose estime pouvoir résoudre ce problème. Supposons qu’un locuteur A (l’attributeur) dise : « S sait que p de la croyance vraie d’un sujet que p ». Selon les théories contextualistes d’attribution de connaissance, la force que peut avoir la position épistémique de S relativement à p pour que l’assertion de A soit vraie peut varier selon les caractéristiques du contexte conversationnel de A. Donc si les arguments sceptiques semblent menaçants, souligne Derose, c’est parce qu’ils donnent l’impression que non seulement nous ne satisfaisons pas les exigences très élevées pour la connaissance lesquelles n’intéressent que les philosophes en déroute en quête de certitudes absolues (selon Derose) mais que nous ne satisfaisons même pas aux conditions de vérité des attributions ordinaires de connaissance que peuvent être celles de l’homme de la rue. Et donc, il risque d’établir ce résultat effarant que jamais ou presque, nous ne nous attribuons de la connaissance, ni à nous-mêmes, ni aux autres simples mortels. Mais ce faisant, le sceptique, dit Derose, manipule les critères standards de la connaissance créant ainsi un contexte dans lequel, il peut véridiquement dire que nous ne connaissons rien ou très peu de choses. Une fois, ainsi les critères élevés, nous avons l’impression à juste titre que nous prétendons à titre déplacé ou usurpé savoir des choses aussi banales que le fait d’avoir des mains. Pourquoi, restons nous cependant perplexes et ne nous contentons nous pas d’accepter la conclusion du sceptique en nous abstenant de nous attribuer à nous-mêmes comme aux autres quelques connaissances que ce soit ? Parce que, explique le contextualiste, nous nous rendons aussi compte de ceci : que dès que nous nous trouvons dans des contextes conversationnels plus ordinaires, non seulement, nous sommes dans le vrai, quand nous prétendons connaître ce dont le sceptique nous dénie la connaissance mais encore, il serait également faux, voire insensé, de nier que nous les connaissons. Ce que nous avons du mal à voir, c’est que les dénis du sceptique sont parfaitement compatibles avec nos propres prétentions à connaître. Une fois que nous nous en rendons compte, nous comprenons comment la position du sceptique et la nôtre, peuvent toutes deux, être justes. Ainsi, « espère-t-on, dit-il à la fois sauvegarder nos prétentions ordinaires à connaître de l’attaque apparemment puissante du sceptique tout en expliquant en même temps le caractère persuasif de l’argumentation sceptique car le fait que le sceptique puisse invoquer des critères très élevés que nous ne pouvons suivre, ne montre en rien que nous ne satisfaisons pas aux critères plus relâchés qui sont de mise dans des conversations et des débats plus ordinaires ». Derose essaie aussi d’appréhender et de contester l’intuition qui est la nôtre, qu’en passant d’un contexte conversationnel à un autre, notre situation épistémique, l’ensemble des informations dont nous disposons, resterait inchangé. En réalité, soutient-il, les critères changent et ils changent selon ce qui est dit dans une conversation. Que penser de cette stratégie ? A mon avis, aussi élégante soit-elle, elle n’est non plus à l’abri d’un certain nombre de difficultés qu’on va maintenant recenser : 1) comment tout d’abord, de simples changements dans le contexte conversationnel, peuvent-ils avoir une incidence sur le statut épistémique de l’agent ? Cela contrevient à une intuition forte qui est la nôtre selon laquelle le sujet de conversation n’a aucune espèce de pertinence dans la détermination du statut épistémique de nos croyances. Au contraire, nous avons l’impression que connaître suppose quelque chose d’universellement vrai qui ne doit rien au contexte conversationnel où l’on se trouve. Souvenez-vous de la réaction de Dretske que nous citons : « la connaissance est relative mais relative aux circonstances extra évidentielles du sujet connaissant et de ceux qui comme lui ont le même enjeu en terme de ce qui est vrai, relativement au sujet en question. La connaissance, ajoute-t-il est sensible au contexte mais elle n’est pas indexicale. « Si deux personnes sont en désaccord sur ce qui est connu, elles ont un vrai désaccord, elles ne peuvent pas avoir toutes deux raisons ». Autrement dit, la valeur de vérité d’une prétention à la connaissance ne peut dépendre de rien d’autre que de ce que sont les caractéristiques concrètes de la situation. Le contexte ne peut en tout cas à lui seul fixer et faire varier les critères de vérité et de signification. N’oublions pas à ce propos tout ce qu’il y a de vrai dans la théorie causale externaliste de Dretske ; 2) cela contrevient encore à une autre intuition forte qui est la nôtre selon laquelle le sujet de conversation n’a aucune espèce de pertinence dans la détermination du statut épistémique de nos croyances. Pourquoi ? Parce que justement, on peut considérer que les critères de la connaissance sont invariants, c'est-à-dire que nous ne devons donc pas voir le sceptique comme quelqu’un capable d’élever les critères mais plutôt comme quelqu’un qui restreint ce que nous pouvons admettre comme évidence empirique. Telles ont les objections de ceux qu’on a appelé les invariantistes : « savoir n’est pas sensible au contexte, ni relatif ». « Savoir n’est pas variable selon les contextes d’attribution » selon les invariantistes, savoir dépend simplement de la position du sujet lui-même. 3) De simples facteurs conversationnels pourraient faire varier le statut épistémique de l’agent ; poussée à l’extrême, cette thèse pourrait entraîner des dialogues aussi absurdes que celui qu’on a pu suggérer. A) Est-ce un zèbre ? B) Oui, c’est un zèbre ; A) Mais peux-tu écarter qu’il ne s’agisse d’une mule habilement déguisée ? B) Non. A) Donc, tu admets que tu ne sais pas que c’est un zèbre. B) Non, je savais alors que c’était un zèbre mais après ta question, je ne le sais plus. Ce dialogue semble absurde parce que l’on a l’impression que rien ne change vraiment dans le cours de la conversation qui soit de nature à rendre compte d’un changement dans l’état épistémique de B. B semble an aussi bonne position épistémique à la fin de la conversation qu’il pouvait l’être au début. Ce qui suggère que contrairement à ce que soutient le contextualiste que le simple fait de mentionner des possibilités sceptiques ne suffit pas à modifier les critères épistémiques. Par ailleurs, à relativiser ainsi les critères épistémiques, on court le risque de tenir pour vrai n’importe quelle propriété. Le philosophe Klein prend l’exemple suivant : supposons que Lise dise que Sam est heureux, nous découvrons que Lise emploie heureux au sens de « avoir plus de moments heureux que de moments malheureux au cours de sa vie ». Régis n’est pas d’accord, pour lui « une personne est heureuse que si elle ne rencontre jamais de moments malheureux ». Lequel des deux sait que Sam est heureux ? Un contextualiste dirait que tous deux ont raison parce qu’ils n’emploient pas le terme heureux avec le même critère épistémique en tête. Le problème est que comme chacun reconnaît que l’autre applique des critères différents, Lise et Régis peuvent tomber d’accord sur le fait que, étant donné ce que veut dire Lise, Sam est heureux et étant donné ce que veut dire Régis, Sam n’est pas heureux. Sans doute, le contextualiste admet-il ainsi que l’on ne peut employer à tort et à travers les critères sous peine de ne plus pouvoir parler un langage commun, cela n’aurait pas de sens par exemple que Lise abaisse à ce point les critères pour caractériser le terme heureux, qu’il suffise de l’avoir été une seule fois pendant un laps de temps très court pour pouvoir être dit heureux. De même Régis ne peut pas exiger que Sam ne soit heureux que s’il est logiquement impossible qu’il fasse l’expérience d’un moment malheureux. Mais même en admettant que les critères aient une étendue limitée certes mais assez large : est-il sûr que cela soit aussi aisément transposable à des termes comme « connaître », « avoir une évidence adéquate », « être justifié ». 4) Difficulté soulevée par l’américain Stephen Schiffer : le contextualiste considère que nos critères d’attribution de connaissance varient d’un contexte à l’autre. Si nous disons que C sait que c’est un zèbre, nous voulons dire qu’il sait relativement à tel ou tel critère épistémique qu’il s’agit d’un zèbre. Nos attributions de connaissances sont en ce sens implicitement, relatives. Mais c’est une vérité admise que les locuteurs se rendent bel et bien compte que nos attributions sont effectivement relatives, autrement dit qu’elles comportent des indexicaux cachés. Ainsi quelqu’un qui énonce « il pleut » pour vouloir dire « il pleut à Brest » sait parfaitement bien qu’il affirme qu’il pleut à Brest. Mais en disant « B sait que c’est un zèbre » de façon générale, nous ne considérons pas que nous affirmons que B sait relativement à quelques critères que ce soit. Le contextualiste a donc tort de penser que nos attributions de connaissances sont implicitement relatives et partant que les critères épistémiques peuvent varier d’un contexte à l’autre. En fait, me contextualiste ne confond-t-il pas tout simplement variabilité pragmatique et variabilité sémantique. Du fait que « ici » désigne différentes choses dans différents contextes, peut-on conclure que « ici » n’a pas de sens fixe. Quelqu’un qui « je suis ici », ne sait-il pas où il est ? Il n’est donc pas sûr que le contextualisme nous laisse en meilleure posture que celles où nous étions avant ou celles que nous laissaient les autres stratégies. De surcroît, vous l’aurez remarqué, une concession majeure est faite au sceptique : celle de la structure hiérarchique de ses doutes. On tient pour acquis que le sceptique a de fait des critères épistémiques élevés plus exigeants que ne le sont nos critères quotidiens. Mais est-ce aussi sûr ? C’est peut-être légitimer un peu vite les critères du sceptique en admettant d’emblée que ce sont des critères corrects. Et même si le contextualiste reconnaît une forme de connaissance au contexte quotidien, on se demande finalement s’il est en droit en toute rigueur d’aller aussi loin. Où en sommes-nous ? Sommes-nous voués au dogmatisme ? Soit au scepticisme dogmatique, soit au pyrrhonisme ? La réponse à ce stade de la question est vraiment prématurée. Nous nous sommes efforcés pour le moment à montrer pourquoi la menace sceptique était une menace qu’il convenait de prendre très au sérieux et nous avons proposé des stratégies de contournement de cette menace. Mais, ces stratégies ne sont pas toujours convaincantes et nous laissent pour l’heure sur un échec. Sans doute conviendra-t-il de reprendre le combat par un autre biais en proposant de nouvelles approches de la connaissance, de la justification mais aussi, il y a fort à parier en approfondissant les liens entre les liens éthiques et métaphysiques du défi sceptique et ses aspects les plus immédiatement épistémologiques. C’est ce à quoi nous allons commencer à nous employer en nous intéressant de plus près à la question des valeurs, des normes et des vertus épistémiques. L’un des développements les plus importants dans l’épistémologie contemporaine a été le regain d’intérêt pour les vertus épistémiques. Ce mouvement a pour une bonne part suivi celui qui s’est accompli dans le débat éthique, un peu avant et qui a lui aussi mis l’accent sur la nécessité dans les années 1930 sous l’impulsion notamment de Elisabeth Anscombe et de Philippa Foot de défendre une conception de l’éthique fondée sur la notion aristotélicienne de vertu. Dans l’introduction au volume consacré en 2006 à cette question intitulé : Moral and epistemics virtues, Michael Brady et Duncan Pritchard font remarquer que ce regain d’intérêt pour les vertus morales a été mues en grande partie par la déception suscitée par les approches aussi bien conséquentialistes que kantiennes de la théorie morale Normative. L’une des sources de cette déception tient à la nature apparemment intraitable du désaccord qui règne entre ces théories. Une autre source de déception tient au fait que ces théories, nous laissent finalement sur une vision assez appauvrie de ce qui est bien ou mal, de ce qui est bon ou mauvais. Pourquoi ? Parce que contrairement à ce qui transparaît dans ces approches, bien plus de choses se jouent nous semble-t-il dans l’évaluation morale d’une action que le fait d’avoir des conséquences bonnes ou de s’accorder avec le devoir. Et plus de choses contribuent à l’évaluation morale d’une personne que la contribution qui peut être la sienne à faire du monde un endroit où il fait un peu mieux vivre ou encore le fait qu’elle soit poussée à agir mue par des considérations liées à son devoir. En d’autres termes, dans sa façon de déterminer le comportement, le conséquentialisme semble trop s’appuyer sur l’acte puisque le Bien ne se définit que par le fait que l’acte possède tel ou tel aspect extrinsèque, en l’occurrence, celui de produire les meilleures conséquences, partant la théorie ne tient pas assez compte du fait que les caractéristiques intrinsèques internes propres à l’agent, ses raisons ou ses motifs, puissent affecter notre évaluation de ce qu’il a fait. La déontologie kantienne, quant à elle, est moins vulnérable à cette critique car elle soutient explicitement que la valeur morale d’une action dépend de la question de savoir si oui ou non l’action s’est faite à partir du motif du devoir. Néanmoins, cette théorie comme on le sait peut aussi être accusée de ne pas permettre à d’autres motifs d’intervenir dans l’évaluation morale et dès lors d’adopter un point de vue trop étroit de l’action juste ou digne de valeur. De même, s’agissant cette fois de l’évaluation des agents, ces théories se concentrent certes sur ce que font les agents puisque le concept d’action juste ou d’action conforme au devoir est premier et que chacun s’emploie à définir une personne bonne comme quelqu’un qui réalise de façon fiable ou avec conscience de tels actes mais même si on peut s’accorder sur de telles conceptions justes, on peut aussi juger que c’est encore là une conception trop limitée car après tout, il y a des spécificités de caractère qui ne se laissent pas particulièrement exprimées ou définir en termes d’actions justes, pensons en effet à ce qu’on appelle les vertus spirituelles. Toutefois, l’objection majeure est celle-ci : les personnes bonnes ne sont pas celles qui se contentent de produire de bonnes conséquences ou qui se contentent de faire la chose juste parce que c’est cela qu’il faut faire. Notre compréhension commune de ce que c’est qu’un bon caractère, met en œuvre un idéal de sensations, d’émotions et de sentiments appropriés qui ne semblent pas tous justiciables, en tout cas pas de façon évidente d’une interprétation conséquentialiste, ni relever du seul registre de ce qui est fait avec conscience ou avec zèle même si certains auteurs aujourd’hui essaient justement d’accorder ces deux éléments. D’où la tentation de remettre à l’honneur en éthique, la théorie des vertus car celle-ci met en effet l’accent non pas sur les actes mais sur les agents ou plus spécifiquement encore, sur les traits de caractère qui constituent des vices ou des vertus cherchant ainsi à éviter les problèmes qui grèvent le conséquentialisme comme le déontologisme kantien. Et la théorie des vertus part du principe qu’elle pourra ainsi mieux rendre compte du bien et du mal ou du bon et du mauvais. Un développement semblable, s’est produit en épistémologie : il a pris sa source comme on l’a vu dans les difficultés de la notion de définition de la connaissance et de la justification. Contre le modèle de connaissance comme croyance vraie, s’est développé d’une part un modèle causal externaliste fiabiliste mais un modèle qui est lui-même sujet à des tensions entre la psychologie descriptive et objective d’une part et les croyances ou les règles internalistes et normatives d’autre part. Pour mémoire, pour les tenants d’une conception externaliste en théorie de la connaissance, une croyance est justifiée si elle est produite par un processus causal fiable auquel le sujet n’a pas nécessairement accès : par exemple nos capacités visuelles sont généralement fiables sans que nous ayons conscience des raisons pour lesquelles elles le sont. Il importe de bien voir que ce qu’on appelle le courant de l’épistémologie des vertus ne s’est pas forcément développé en opposition avec ces modèles. Pour certains comme Ernst Sosa, il peut y avoir une connaissance animale non réflexive, reposant sur des dispositions ou des capacités. Une vertu épistémique, en ce sens est simplement une disposition fiable ou une fonction qui s’accomplit correctement dans un organisme ou dans une espèce. Par vertu, on a donc convenu non seulement, les vertus intellectuelles classiques elles que l’ouverture d’esprit, le fait d’être consciencieux mais aussi d’autres excellences épistémiques de l’agent connaissant telles que les facultés cognitives qu’il emploie dans la perception et dans la mémoire. Simplement, les tenants de la position internaliste, ont objectés à ce genre de position que « savoir, c’est savoir que l’on sait », qu’un agent doit être responsable de ses croyances. Nous pouvons noter aussi au passage que la notion de vertu intellectuelle au sens aristotélicien a souvent permis de trouver un compromis entre ces deux positions. Une vertu étant une disposition acquise, une seconde nature dont l’agent est responsable bien que ce soit une capacité sur laquelle il n’exerce pas un contrôle complet. S’est en tout cas développé une épistémologie des vertus plus centrée aujourd’hui sur l’agent, sur ses capacités et ses vertus que ses évidences empiriques, raisons probantes ou suffisantes dont peut disposer cet agent pour asseoir les conditions de vérité et de justification nécessaire bien que non suffisantes pour la connaissance. Soit qu’on l’entende au sens premier d’attitudes, de capacités acquises se définissant en termes fonctionnels (lecture de Sosa), soit au sens d’habitudes volontaires impliquant un engagement de l’agent (lecture de Zagzebski ou de Montmarquet), soit au sens où si un agent a une connaissance, celle-ci peut être portée à son crédit (au sens de John Greco). Il s’est ainsi produit un élargissement de la connaissance et de la vérité à d’autres valeurs comme la compréhension ou l’épanouissement de vertus intellectuelles associées à des vertus morales. Mais on le voit, c’est notre troisième remarque, la théorie des vertus recouvre aussi une famille très large et assez diversifiée, et cela est vrai qu’il s’agisse de l’éthique ou qu’il s’agisse de l’épistémologie. Par exemple, ces théories diffèrent sur la question de la relation précise qu’il y a entre la vertu et le juste. Pour les uns, les vertus sont nécessaires pour permettre de voir ce qu’est une action juste dans tel ou tel cas particulier mais sans que cela implique que le juste dépende de la vertu en un sens plus fort comme c’est le cas par exemple chez Aristote. Pour d’autres, le juste et la vertu sont interdépendants en sorte qu’aucuns n’a de priorité sur l’autre. D’autres encore ont des conceptions différentes de ce qui fait du caractère une vertu, du genre de trait qu’est une vertu ou de la relation entre ces traits et de ce que peuvent avoir de bon les situations ainsi définies. En outre, dans les deux cas, aussi bien en éthique qu’en épistémologie, on assiste à l’émergence de deux programmes de recherche plus ou moins engagés : d’un côté, on trouve des conservateurs qui insistent sur la nécessité de placer la discussion sur les vertus morales et épistémiques au centre de l’épistémologie comme de l’éthique mais qui ne proposent pas du tout de théorie épistémique ou éthique radicalement nouvelles, au contraire, ils se considèrent plutôt comme des théoriciens qui introduisent en quelque sorte des raffinement dans les thèses communes déjà en présence sue le marché, par exemple, en éthique, certains soutiendront que les vertus sont importantes parce qu’elles nous permettent ce qui est bien, juste et bon dans notre situation mais qu’elles ne sont pas fondamentales au sens où elles devraient servir de fondement à ce que nous nous disons sur ce qui est bien, le juste et le bon. Pour reprendre la terminologie utilisée par Michael Slaught, l’éthique de la vertu conservatrice est ainsi davantage centrée sur l’agent qu’elle ne se fonde sur l’agent. Parallèlement, en épistémologie de la vertu conservatrice, certains centrés aussi sur l’agent, soutiennent que les vertus sont bien quelque chose de central en épistémologie sans pour cela soutenir que nous pourrions dériver les évaluations de nos croyances d’évaluations antérieures que nous aurions déjà faites à partir du caractère intellectuel de celui qui croit. A l’inverse, nous trouvons ce que nous pourrions appeler des radicaux pour qui ce nouvel accent mis sur des vertus peut bel et bien constituer une nouvelle approche aussi bien en éthique qu’en épistémologie. Donc une approche qui soit fondée, pas seulement centrée sur l’agent. Par exemple, on dira que le caractère juste d’une action dépend de la nature de son motif au sens suivant, une action est bonne pour autant qu’elle exprime un motif vertueux de la part de l’agent. Le courant correspondant en épistémologie dira que les vertus jouent un rôle de fondement ultime dans les concepts épistémiques fondamentaux que sont la connaissance et la justification. Or, c’est là un point dont il nous faudra interroger le bienfondé. Bref, comme nous pouvons facilement l’imaginer, il y a donc toute une série de positions de l’éthique de la vertu et de l’épistémologie de la vertu qui se situent entre les pôles conservateurs et radicaux. En vérité, il y a même des auteurs, c’est le cas de Linda Zagzebski qui soutiennent que le nouvel accent qui est mis sur les vertus peut constituer pour nous une sorte de théorie éthique et épistémologique parfaitement harmonieuse des biens communs. Nous voyons donc que l’épistémologie des vertus renoue incontestablement avec l’idée selon laquelle la connaissance n’est pas simplement un fait causal mais bel et bien une valeur que l’on recherche et que ce sont aussi des personnes et pas seulement des processus qui font l’objet d’une évaluation épistémique. Nous voyons donc que l’idée est donc d’établir un lien entre vertus intellectuelles et vertus morales. Mais l’une des questions que nous aurons à nous poser est bien celle-ci : comme nous avons eu l’occasion de le dire au cours de la première leçon plusieurs points semblent acquis dans la philosophie contemporaine de la connaissance dans l’épistémologie générale : le premier dont il nous faut prendre acte (pas question de revenir là-dessus), c’est bien la restructuration contemporaine qui s’est manifestée à l’occasion du tournant axiologique en conséquence notamment des insuffisances des modèles classiques de définition de la connaissance et de la nécessité de répondre avec de nouvelles armes au relativisme et au scepticisme. Nous ne remettrons pas cela en cause. Le second acquis qui semble tout aussi difficile de remettre en cause, quand combien même on ne souhaiterait pas embrasser un modèle comme celui de l’épistémologie des vertus concerne les liens nouveaux qui se sont désormais tissés entre l’épistémologie et l’éthique, certes mais aussi entre l’épistémologie et la philosophie de l’esprit et les sciences cognitives, des liens féconds qui contribuent singulièrement à redessiner les frontières et à clarifier des concepts majeurs comme ceux de justification, d’évaluation, d’enquête normative ou encore les analogies fécondes que nous pouvons être amenés à faire entre rationalité théorique et rationalité pratique, entre évaluation éthique et évaluation cognitive comme en témoigne le riche éventail de questions que nous avions évoqué lors de la première leçon, ce qui déborde largement le seul domaine de l’épistémologie des vertus. Pourquoi déborde-t-elle largement le seul domaine de l’épistémologie des vertus, c’est parce qu’elles ont trait de façon bien plus large à plusieurs questions qu’il nous faut à présent examiner de plus près. Celle de savoir premièrement : en quoi consiste la normativité épistémique ? Quel lien on peut au sein de ce domaine tisser entre les normes et les valeurs et s’il y a lieu notamment d’établir entre elles un lien de priorité, si les unes sont ou non réductibles aux autres ? Quels sont les liens encore entre les normes, la rationalité et les raisons, en quoi encore consistent la régulation et l’objectivité normative et si on peut envisager une naturalisation des normes. Premier grand type de questions qu’il nous faudra interroger. En second lieu, il nous faut comprendre ce sur quoi repose une conception déontique et déontologique de la connaissance, en d’autres termes en quoi peuvent consister nos obligations et nos devoirs épistémiques, question qui est au cœur de ce qu’on appelle l’éthique de la croyance et de l’exigence. Ce n’est qu’alors que l’on pourra voir pourquoi une approche en termes de vertus épistémiques offre des avantages précieux par rapport notamment à une approche d’une conception déontologique. Toute la question étant alors de savoir si un tel modèle qui nous permet de reformuler les notions de base de l’épistémologie en termes d’une théorie des vertus intellectuelles plutôt qu’en termes d’une théorie des devoirs et des normes de la raison, normes de la vérité, normes de la rationalité, normes des raisons suffisantes et de l’enquête scientifique nous met nécessairement en meilleure position aussi aux impasses que nous avons déjà pu observées dans les modèles précédents de la théorie de la connaissance et de la justification que pour affronter la double menace relativiste et sceptique. Voilà pour le programme. D’ores et déjà on peut dire nous semble-t-il ceci : assurément, les auteurs qui défendent le pluralisme des valeurs en épistémologie au nom d’une théorie de vertus, tout comme ceux qui défendent une forme de contextualisme, n’entendent pas défendre une forme de relativisme protagoréen ou de déflationnisme relativement à la vérité et à la justification à la manière d’un auteur comme Rorty qui prône un pluralisme plus radical au nom d’une forme de néo pragmatisme. La théorie des vertus épistémiques est l’interrogation sur la différence entre les normes et les valeurs pratiques d’une part et les normes et les valeurs épistémiques d’autre part, conduit au contraire comme nous allons le voir à se poser la question de la relation entre la norme de la vérité et l’usage et l’emploi qui en est fait. Cette interrogation était certes au cœur des tentatives de généalogies de la morale chez des auteurs comme Nietzsche et chez ses successeurs comme Michel Foucault mais le but était alors surtout de montrer combien était relative et contingente la notion même de vérité et combien en vérité l’idéal masque en fait le mensonge et le cynisme. Entre les mains des penseurs post nietzschéens, la plupart du temps, l’usage de la vérité est un mauvais usage qui est au service de fins bien peu éthiques. Comme l’a montré récemment Bernard Williams dans Vérité et véracité, une généalogie, texte de 2003, une généalogie des vertus de vérité, de véracité, de truthfullness, de sincérité, d’authenticité n’implique ni que la notion de vérité perde sa substance au nom d’une forme de consensus communautaire, ni qu’elle cesse d’être une valeur à la fois éthique et épistémique. Que l’on adopte comme Bernard Williams une perspective historique ou que l’on se place sur le plan méta éthique d’une théorie des structures de la raison, il devrait encore être possible de chercher la voie d’une théorie des valeurs intellectuelles et d’une éthique de la connaissance. C’est pourquoi, il nous semble très important une fois encore du relativisme, le contextualisme qui est né d’abord des réponses au scepticisme. De rappeler que la leçon principale du contextualisme est que le mot savoir change de valeur d’un contexte de conversation à un autre comme le mot grand peut désigner des seuils de tailles différents selon qu’on parle de basket ou de démographie. En mentionnant des scénarios hypothétiques comme celui du malin génie, le sceptique exploite cette caractéristique pour rendre les seuils de connaissance si contraignants qu nous ne pouvons pas les satisfaire mais selon le contextualisme, cela n’empêche pas les attributions de connaissance faites dans des contextes ordinaires d’être vraies. Cette approche conduit à prêter une attention plus grande simplement aux conditions dans lesquelles on attribue le savoir dans la conversation courante.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Lundi 13 février 2012 1 13 /02 /Fév /2012 14:32

  boudin-4.jpg Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification.

      Percer les secrets des menaces sceptiques. Sixième leçon : face aux croyances, il y a quatre attitudes possibles : soit les juger vraies et les approuver, soit les accepter sans se poser de questions ; deuxième attitude soit dire, je sais mais seulement de façon probable (le probabilisme) ; troisième attitude : il nous est impossible de déterminer si nous pouvons savoir et donc suspendre notre assentiment ; la quatrième attitude consiste à considérer que tout bien considéré, je ne connais rien, c’est celle du scepticisme dogmatique. Il faut affronter la menace sceptique en nous posant des questions comme celle-ci : le doute est il si naturel ? Jusqu’où peut s’étendre légitimement le doute ? Y a-t-il des doutes qu’on ne peut pas éliminer mais qu’on peut ignorer : le défi d’Agrippa et le défi cartésien. Pourquoi le défi cartésien est il si radical ? Une hypothèse sceptique est une possibilité d’erreur qui est incompatible avec la connaissance que nous croyons avoir mais dont il nous est également impossible de mesurer le caractère normal ou non. Il importe donc de voir ce qui différencie les raisons ordinaires que nous pouvons avoir de douter d’une hypothèse sceptique philosophique : lorsque nous doutons de quelque chose, nous sommes souvent incapables de dire pourquoi au juste nous avons des doutes si ce n’est que quelque chose nous semble suspect, bizarre, étrange et déplacé. Toutefois, nous disposons en général de deux critères qui permettent de neutraliser le doute. Supposons que Trevor prétend savoir qu’un oiseau vu dans un arbre est un hibou moyen duc mais que j’ai pour ma part des doutes sur ce qu’il me dit : et j’ai deux bonnes raisons : A) s’il était plus attentif, il se rendrait compte que nous ne sommes pas dans la forêt de Helboat mais en Virginie qui est le territoire de prédilection du grand duc ; par ailleurs, B) cet oiseau ne vole pas de la manière que je crois être caractéristique dont vole le moyen duc. Trévor a deux moyens de neutraliser les doutes : il peut me montrer que A) que mes raisons de douter sont fausses : certes, nous sommes en Virginie mais le moyen duc peut ressembler au grand duc si celui-ci n’est pas jeune et il peut me montrer que même si B n’est pas faux, B peut s’expliquer par le fait que par exemple l’oiseau a une aile cassée. D’où sa manière non classique de voler. Bref, le propre de l’incrédulité ordinaire est que l’on peut toujours en principe éliminer les raisons que l’on pouvait avoir au départ de douter. Peirce et Wittgenstein soulignent en permanence que le doute se produit dans un contexte sur fond d’un arrière-plan qu’on tient pour fondamentalement correct. Si on doute de quelque chose, il faut en d’autres termes que quelque chose d’autre tienne bon. Tout doute présuppose l’existence de moyens de l’éliminer parce que nous pensons que notre image générale du monde est correcte ou suffisamment en tout cas pour nous donner et des raisons de douter et les moyens potentiellement de mettre fin à ces doutes. Comme dit Wittgenstein dans De la certitude un doute sans fin n’est pas même un doute. C’est cela que conteste le scepticisme philosophique : il est des cas où l’on ne peut neutraliser les doutes qu’on a en faisant simplement appel à des croyances du même type que celles dont on doute. Le paradigme de ce type d’argumentation se trouve dans la première Méditation Métaphysique. Il s’agit pour Descartes de faire monter les crans de sûreté du doute : sens trompeurs, le rêve, le dieu trompeur, le malin génie à un tel niveau que les raisons de douter vont prendre une allure hyperbolique. On décide pour parvenir à quelque chose de certain, puisqu’il n’est pas pour l’instant question d’agir mais de méditer et de connaître, de traiter le douteux comme faux jusqu’à preuve du contraire : présomption de culpabilité et non d’innocence. Il va s’agir de prendre en compte toutes les possibilités susceptibles de nous tromper : première étape, « les sens me trompent, tout ce que j’ai reçu jusqu’alors pour de plus vrai, je l’ai appris des sens et par les sens ; or j’ai parfois éprouvé et aperçu que quelques fois ces sens étaient trompeurs et il est de la prudence de ne jamais se fier entièrement à ceux qui nous ont une fois trompé. Il semble bien toutefois que s’agissant de certaines choses dont je suis proche, je ne puisse pas raisonnablement douter sauf à me comparer à ces insensés de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noirs vapeurs de la bile qu’ils s’assurent constamment qu’ils sont des rois lorsqu’ils sont très pauvres, qu’ils ont vêtus d’or et de pourpre lorsqu’ils sont tout nu ou s’imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre. Mais quoi, ce sont des fous et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leur exemple. Parmi, ces choses qu’il semble apparemment déraisonnable et insensé de mettre en doute, que ce soit ici auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains et autres choses de cette nature : comment est-ce que je pourrais nier que ce corps ci et que ces mains ne sont pas à moi ? Mais en admettant qu’il soit impossible de nous fier à nos sens, qui à l’occasion nous trompent et d’avoir une connaissance certaine du monde sur la bas de leur seul témoignage, nous avons en quelque sorte les moyens de neutraliser ce genre de doute soit en invoquant une explication de certaines de nos illusions sensibles (la loi de l’optique qui fait que nous voyons le bâton brisé dans l’eau alors qu’il ne l’est pas), soit en utilisant l’outil méthodologique qui constitue le passage du douteux au faux et du quelque fois au toujours, soit encore en évacuant purement et simplement l’hypothèse de la possible folie ». Descartes doit donc faire monter le doute à un cran supérieur en introduisant l’argument du rêve d’où il ressort « qu’il n’y a point d’indices concluants, ni de marques assez certaines par où on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors ». Comme Barry Stroud n’a cessé de le répéter, dès l’étape du rêve, nous sommes dans la situation la plus délicate qui soit. Car ce que révèle Descartes, ici, c’est l’impossibilité radicale où nous sommes de distinguer le rêve de la veille et du même coup, le doute absolu qui frappe quelques certitudes que ce soient. C’est d’ailleurs ce qu’admet G M Moore dans son article Certainty, s’il ne sait pas qu’il est en train de rêver, il ne sait pas qu’il est là debout en train de donner une conférence. Descartes a donc raison d’estimer que s’il était en train de rêver qu’il est au coin du feu, il ne pourrait pas le savoir. Quand vous rêvez que quelque chose se passe dans le monde, vous ne le savez pas. Le plus souvent ce qu’on rêve, n’est pas vrai, personne n’est en train de nous pourchasser quand nous rêvons. La vraie raison de notre impossible passage de rêver à savoir n’est pas celle-là. Même si Descartes était bien assis auprès du feu tout en rêvant qu’il l’est, il ne le saurait pas pour autant. C’est là qu’est le problème : il serait plutôt dans la position du duc du Devonshire qui rêvait un jour qu’il était en train de parler à la chambre des Lords et qu’il se réveilla en découvrant qu’il était bien en train d’y parler. Ce qu’il était en train de rêver était bien réel : le problème est que même si ce que vous êtes en train de rêver est bien réel, vous ne le savez pas pour autant. Au mieux, vous avez une pensée ou une croyance qui se trouve être vraie, mais cela n’est rien de plus qu’une coïncidence, ce n’est pas une connaissance. Descartes a donc raison de dire que si vous êtes en train de rêver quelque chose qui est le cas, vous ne savez pas pour autant que c’est le cas. L’argument du rêve pose donc le défi sceptique dans toute son ampleur. Au fond, nous pourrions être en train de rêver et ne même pas le savoir. La question de savoir jusqu’où s’étend notre connaissance du monde extérieur devient alors éminemment problématique : que pouvons-nous bien savoir et du monde et du moi. Au début de Raison, Vérité et Histoire, Hillary Putnam fait pour sa part l’expérience de pensée suivante : imaginons que les êtres humains soient des cerveaux dans une cuve remplie de liquides nutritifs. Un savant fou transplante le cerveau d’une personne dans une cuve et relie les terminaisons nerveuses de son cerveau à un superordinateur qui procure à la personne cerveau l’illusion que tout est normal : comment savez-vous que vous ne vous trouvez pas dans cette situation ? L’univers n’est peut-être bien qu’une immense machine automatique, une cuve remplie de liquide nutritif dans laquelle baigne des cerveaux. Certes, le but de Putnam est de démontrer que cette hypothèse est autoréfutante, notamment parce qu’elle repose sur une représentation erronée et magique de la référence. Voici ce qu’il dit : « même si les gens dans ce monde possible peuvent penser et dire tout ce que nous nous pouvons penser et dire, je prétends qu’ils ne peuvent pas référence à ce à quoi nous pouvons faire référence. Plus précisément, ils ne peuvent pas penser ou dire s’ils sont des cerveaux dans une cuve même en pensant la phrase : « nous sommes des cerveaux dans une cuve ». Pour l’essentiel, pour ce qui concerne le scénario sceptique, Putnam comme Descartes veut montrer ici l’impossibilité où nous sommes au cas où nous serions des cerveaux dans une cuve, de distinguer cette situation, de la situation dans laquelle nous ne serions pas. Supposons que je sois un cerveau dans une cuve, l’énoncé par lequel j’exprimerai ma pensée que je le suis ferait alors référence non à la cuve dans laquelle je baignerais mais à la cuve dans l’image. Dès lors, si je suis un cerveau dans une cuve mon énoncé « je suis un cerveau dans une cuve » est faux. Si en effet, l’hypothèse est vraie, alors ce qui rend vrai mon énoncé est non pas « je suis un cerveau dans une cuve » mais « je suis un cerveau dans une cuve dans l’image ». Or, d’après l’hypothèse, je dois être un cerveau dans une cuve et non dans une cuve dans l’image. Donc, si l’hypothèse est vraie, alors elle est fausse. Donc, elle est fausse. Ce type de scénario cartésien ou putnamien soulève trois types de questions : 1) la possibilité que Descartes soit en train de rêver constitue-t-elle vraiment une menace à sa connaissance du monde qui l’entoure ? 2) A-t-il raison de penser qu’il doit savoir qu’il n’est pas en train de rêver s’il veut pouvoir savoir quelque chose du monde qui l’entoure ? 3) A-t-il raison dans sa découverte qu’il ne peut jamais savoir qu’il n’est pas en train de rêver ? A ces trois questions, la réponse est oui : il considère qu’il faut en tirer la leçon suivante. Pour savoir que p, on doit être en mesure d’exclure toute possibilité dont on sait qu’elle est incompatible avec le fait de savoir que p. Autrement dit par exemple, si en aucun cas, un chardonneret ne peut être un canari, alors si on veut savoir que l’oiseau que l’on voit est un chardonneret, on doit pouvoir exclure qu’il s’agit d’un canari. Pour savoir que vous êtes assis au près du feu, vous devez pouvoir écarter toutes possibilités qui excluent cette connaissance, y compris ces innombrables possibilités sceptiques, tel le fait que vous êtes en train de rêver, que vous êtes trompés par un malin génie, que vous êtes un cerveau dans une cuve etc. Comprenons bien la leçon à tirer de ces deux expériences de pensée : si ces hypothèses étaient vraies, alors, la plupart des choses que nous savons sur le monde seraient fausses ou du moins seraient vraies d’une manière très différente de celles à laquelle nous nous attendons. Et nous ne connaîtrions pas grand-chose. Par ailleurs, plus gravement encore, une caractéristique de ce type de scénario est apparemment qu’il n’y a aucune différence perceptible pour nous entre le fait de rêver et le fait d’être éveillé, entre le fait d’être un cerveau dans une cuve ou de ne pas en être un. Il s’agit donc bien d’un scénario qui de prime abord que nous ne pourrions même jamais savoir s’il est faux. Nous voici donc face à l’énigme ou au paradoxe sceptique dans toute son ampleur que nous pouvons donc formuler comme suit : S sait 1) je ne peux pas savoir que les hypothèses sceptiques (que je rêve, que je suis un cerveau dans une cuve) sont fausses. S sait 2) si je ne sais pas que les hypothèses sceptiques sont fausses, je ne sais pas grand-chose. S sait 3) Donc, je ne sais pas grand-chose. Or, je sais plein de choses. On voit ici le caractère peu plausible de la conclusion. Ou encore formulation contemporaine : l’argument d’ignorance. Si on appelle H toute hypothèse sceptique et O toute proposition relative au monde extérieur, alors 1) je ne sais pas que non H ; 2) si je ne sais pas que non H, alors je ne sais pas que O ; 3) Donc je ne sais pas que O. Il est bien vrai que ces trois thèses ont quelque chose chacune d’intuitivement plausible. Il semble que nous n’ayons d’autres choix que d’éliminer la possibilité de S sait 1 en montrant qu’elle est fausse. Après tout, si j’étais un cerveau dans une cuve, je ne serais pas ici assis en ce moment au coin du feu et si jusqu’à plus ample informé, je pouvais être un cerveau dans une cuve, je ne pourrais pas savoir que je suis assis ici au coin du feu, de même que j’ai deux mains. Comment pourrais-je savoir que j’ai deux mains si je n’ai pas de corps ? D’où le caractère entièrement plausible et convaincant de S sait 1), mais aussi de S sait 2). Si je ne sais pas que cette hypothèse est fausse, alors, je ne sais pas grand-chose. Il semble en outre que S sait 2) conserve son caractère plausible quelle que soit le niveau de la barre auquel nous fixons les critères de la connaissance. Si cela est correct, alors S sait 2 est vrai quel que soit le contexte, quel que soit le niveau élevé ou non des critères épistémiques que nous avons fixés. Mais S sait 3) donc je ne sais pas grand-chose, donc, c’est inacceptable. Car intuitivement, nous avons bien l’impression de savoir quantité de choses. Ainsi, deux prémisses plausibles produisent une conclusion dont nous trouvons aussi la négation plausible. Donc quelque chose de plausible doit être cogité, mais quoi ? Assurément, on pourrait être tenté d’adopter d’emblée la position du sens commun, c'est-à-dire déclarer qu’on est plus certain de savoir que l’on a deux mains que l’on ne peut l’être de toute façon de la vérité de l’une ou l’autre des prémisses des arguments sceptiques, encore moins de la vérité de leurs conditions et rejeter par conséquent l’une de ces prémisses plutôt que d’accepter ses conclusions. Mais on peut aussi, avoir la réaction sceptique comme l’a indiqué Kris Derose et accepter la conclusion. Pour éviter le scepticisme, nous voyons qu’il faut argumenter en faveur de l’une des trois thèses suivantes : 1) en dépit des apparences nous savons ou du moins, nous pouvons savoir que les hypothèses sceptiques sont fausses ; 2) en dépit des apparences, il ne suit pas de notre ignorance de ce fait que nous ignorons aussi bon nombre des choses que nous croyons ordinairement ; 3) en dépit des apparences, ces trois thèses ne sont pas contradictoires. Mais comme me dit justement Kris Derose, en cherchant une solution à cette énigme, nous devons aussi chercher une explication de ce pourquoi nous sommes tombés pour commencer dans le piège sceptique et pas simplement nous employer à faire un choix entre ces trois manières désagréables de sortir du piège. Nous devons expliquer comment deux prémisses qui vont ensemble produisent une conclusion si incroyable, peuvent nous paraître elles-mêmes si plausibles. Ce n’est qu’une fois une telle explication mise en place, que nous pouvons procéder avec confiance pour nous libérer du piège sceptique. Descartes n’a de cesse de présenter sa démarche comme visant à rejeter une fois pour toute, le pyrrhonisme. Mais s’il est pris comme modèle, c’est parce que le scénario mis en place dans la première méditation sous la forme du doute méthodique radical constitue en un sens le paroxysme du questionnement sceptique. Certes, Descartes parvient dès la deuxième méditation à terrasser l’ennemi, mais pour y parvenir, il a poussé à son comble les arguments sceptiques eux-mêmes. Mais pour maints philosophes encore aujourd’hui, eh bien, ce sont des arguments auxquels, à moins d’accepter la propre solution cartésienne, ce que récusent beaucoup, on ne peut apporter de parades vraiment efficaces. Sans préjuger pour l’instant du verdict et s’il nous faut d’emblée, une fois pour toute admettre l’incapacité ou nous serions de décider si oui ou non nous sommes la proie du rêve, d’un malin génie ou d’un cerveau d’une cuve, il est bien vrai qu’il nous est tous arrivé un jour de nous demander si nous ne rêvions pas ou si ce que nous croyons voir, n’est pas en fait le fruit de notre imagination. Même si nous ne sommes pas prêts, à admettre d’emblée la conclusion pessimiste du sceptique, il se peut fort bien que vous rêviez, il vous est de toute façon impossible de démontrer le contraire, nous sentons tous d’instinct qu’il y a quelque chose de juste dans cette pression. D’abord, ce sont bien les sens qui nous renseignent sur le monde extérieur, c’est d’eux que nous tirons notre connaissance de la réalité environnante. Comment donc prétendre savoir quelque chose de celle-ci sans commencer par s’assurer qu’ils sont fiables. L’interrogation sceptique va généraliser cette crainte à tout le savoir. Peut-on espérer parvenir à connaître quelque chose qui a pour origine une croyance ? A moins de commencer par montrer qu’on a de bonnes raisons de nous fier à cette fiance. Comment être sûr aussi que lorsque nous tenons quoi que ce soit pour vrai, nous ne nous trompons pas ? Pouvons-nous disposer de critères infaillibles qui excluent toutes possibilités que nous nous trompions et qui garantissent que la chose que nous croyons vraie, l’est belle et bien. Le premier et le plus redoutable aspect du défi sceptique est celui-là. Déterminer si le monde qui nous entoure correspond bien à ce que nous en dit notre perception. Mais plus métaphysiquement encore, s’il est bien aussi objectif, aussi réel que nous le supposons. Si nous suivons le sceptique, en toute rigueur, nous ne pouvons pas aller au-delà des apparences dans le meilleur des cas, d’un acquiescement. On comprend donc l’exigence méthodologique qui consiste à aller aussi loin que le préconisait Descartes à admettre le bienfondé du scénario sceptique radical et à proposer comme les pyrrhoniens les techniques permettant de contrer les raisons d’y croire par des raisons au moins aussi convaincantes de douter ou du moins de ne pas croire de manière à rejeter l’argumentation sceptique suivante que nous rappelons encore : pour savoir que p, je dois éliminer toutes les possibilités que non p. Je ne peux pas éliminer toutes les possibilités que non p, donc je ne sais pas que p. Ou encore, si je sais que p, alors je n’ai pas de raison de douter de p. X est une bonne raison de douter de p, donc, je ne sais pas que p. Voilà pour le défi cartésien, passons au défi d’Agrippa.

 

                Aristote et ses prédécesseurs se sont interrogés sur la nature, sur la genèse et la structure du savoir, mais pas sur son existence et sa possibilité et dans la critique qu’il fait des sceptiques dans le livre gamma de la Métaphysique, Aristote ne semble pas considérer que la possibilité de connaître fasse l’objet d’une menace très sérieuse (là, je me permets de nuancer quelque peu le propos de Claudine : en réalité, dans ce livre Gamma, Aristote polémique contre les cyrénaïques qui refusaient d’admettre la puissance et contre Protagoras qui voulait faire de l’homme la mesure de toutes choses) : en revanche, en voulant établir avant tout autre chose qu’il existe un critère de la vérité, c'est-à-dire qu’un savoir vrai est possible, les stoïciens et les épicuriens paraissent devoir faire face à un défi que les philosophes des générations antérieures avaient ignorés ou n’avaient pas pris au sérieux. Qu’ils l’aient complètement ignoré (ce critère), c’est vrai comme en témoignent les efforts de Platon pour parvenir à une définition correcte de la connaissance dans le Théétète : « le savoir, est la croyance vraie justifiée pourvue de raisons », étant exclu le savoir obtenu accidentellement. « S sait que p si et seulement si S croit que p, si p est vrai et si S est justifié à croire que p ». Et il est clair que jusqu’à un certain point, c’est d’abord de ces efforts définitionnels mais aussi du constat de leurs insuffisances que sont parties la plupart des tentatives des philosophes contemporains de la connaissance visant à élaborer à partir notamment de l’article de Gettier une théorie satisfaisante de la connaissance comme opinion ou croyance vraie justifiée pour mieux cerner la nature exacte de la croyance et ce qui la distingue de la connaissance pour parvenir à une définition correcte de la vérité et pour mieux comprendre ce qui est en jeu dans le concept de justification. Mais, c’est aussi parce que ce troisième élément comme nous l’avons déjà dit de la justification a pris une importance considérable dans les analyses mettent au passage en évidence la dimension normative, évaluative, voire éthique de la plupart des considérations épistémiques que l’on a retrouvé avec une acuité toute particulière et les questions et la dialectique argumentative des modes sceptiques sous la forme du défi d’Agrippa, ancien dilemme repris par Sextus-Empiricus dans les Hypotyposes pyrrhoniennes. Brièvement, je rappelle que deux des modes d’Agrippa, le désaccord et la relativité suscitent une exigence de justification en révélant qu’il y a des affirmations rivales concernant la nature du monde que nous percevons. Etant donné cette rivalité, il serait épistémiquement irresponsable de choisir sans arguments l’une de ces thèses rivales plutôt qu’une autre. Ainsi les modes du désaccord et de la relativité forcent quiconque affirme quelque chose et ne se contente pas modestement d’exprimer son opinion, à donner des raisons en faveur de ses thèses. Ce sont donc à proprement parler les modes du désaccord et de la relativité du défi. La tâche des trois autres modes dialectiques qui reposent sur la régression à l’infini, la circularité et l’hypothèse arbitraire est alors de montrer qu’il est impossible de parachever ce processus consistant à donner des raisons d’une manière satisfaisante. L’argument sceptique favori de la régression n’est pas nouveau puisque on le trouve chez Aristote sous l’appellation de l’argument du troisième homme. Si la plupart de nos croyances sont justifiées en vertu du fait qu’elles sont déduites ou du moins déductible à partir d’autres croyances, alors à un point ou à un autre, la chaîne de la justification peut donner lieu au doute. Le sceptique prétend que le dogmatique n’a d’autres choix que l’un des trois requis suivants : ou bien, il s’enfonce dans une régression à l’infini, ou bien il commet une pétition de principe ou bien, il est obligé d’affirmer quelque chose d’arbitraire. Dès l’Antiquité, et encore aujourd’hui, bon nombre de réponses proposées se sont inscrites dans une perspective internaliste, soit pour souligner que la justification doit reposer sur des contenus de l’esprit du sujet (internalisme ontologique), soit pour s’intéresser aux relations entre le sujet qui a la croyance vraie justifiée et les bases qui la justifient (internalisme méthodologique). Cette distinction est importante car elle permet de comprendre pourquoi dans le premier cas, on rencontrera surtout le défi sceptique cartésien. Comment justifier nos croyances au-delà de nos contenus mentaux qui servent de point de départ épistémique privilégié et comment notamment désamorcer l’hypothèse du malin génie et du cerveau dans un cuve. Dans le second, c’est plutôt le défi d’Agrippa qui se pose avec le plus d’acuité puisqu’il s’agit pour celui qui veut être justifié à croire quelque chose de pouvoir asseoir sa croyance sur des fondements ou sur autre chose. Bien que souvent liés, il est important de voir que les deux défis sont bien distincts même si une manière commune de résoudre le défi d’Agrippa consiste précisément à prendre pour point de départ le principe de croyance supposé incorrigible relativement à l’expérience immédiate et de montrer à partir de là comment on peut utiliser ces croyances pour en justifier d’autres relatives cette fois au monde extérieur. Mais cela permet aussi de comprendre pourquoi certaines tentatives de réponse au défi d’Agrippa peuvent engendrer le défi sceptique cartésien et échouer en raison de leur incapacité à résoudre celui-ci. Le problème est qu’à un moment donné, on est obligé quand on a affronté le premier d’affronter aussi le second. C’est ce qui complique singulièrement la tâche de celui qui veut essayer de répondre de façon satisfaisante. Prenons d’abord l’internaliste, face au défi d’Agrippa : il est quelqu’un qui considère que les critères de justifications d’un accès épistémique correct vont de pair avec le fait pour le sujet de disposer d’idées claires et distinctes ou d’une maîtrise parfaite des règles suivies, que celles-ci reposent ultimement sur des connaissances premières non dérivées, intuitives, indubitables, autojustifiantes. C’est ce qu’on appelle le fondationnalisme, ou bien qu’elles fassent appel à une condition étrangère comme celle de cohérence entre les croyances. Les croyances ne se justifiant plus en vertu d’une relation hiérarchique ou verticales à d’autres mieux fondées ou fondées dans des principes ultimes mais se justifiant les unes par rapport aux autres en vertu d’une relation non plus de priorité mais de cohérence et horizontales. C’est ce qu’on appelle le cohérentisme. Tandis que Descartes conçoit la connaissance comme un arbre, Neurath l’imaginera comme un radeau dont on peut changer les planches une à une pour que les choses restent à flot et qu’il ne coule pas sans revenir au port : soit René, le fondationnaliste et Otto, le cohérentiste : comment affrontent-ils le défi sceptique ? En simplifiant beaucoup, on pourra dire que pour René, une croyance vraie sera justifiée si elle entretient une relation à d’autres croyances qui relativement à toutes les autres sont fondationnelles parce qu’elles ne peuvent être inférées d’autres croyances et ont un caractère qui leur est propres. Elles sont censées être intrinsèquement évidentes, intrinsèquement garanties, soit parce qu’elles impliquent des principes sur lesquels, elles font reposer toute les inférences, notamment par des principes de la logique, soit parce qu’elles découlent de facultés particulières, l’intuition qui leur confère une garantie automatique. On se souvient de l’argument aristotélicien, « il faut bien s’arrêter quelque part dans la régression infinie de la justification et « c’est l’intuition qui permet ainsi, dit Aristote, la saisie des premiers principes ». Mais, il se peut aussi que René estime que certaines croyances ont ce caractère en vertu de leur infaillibilité. Soit parce qu’il a fait comme Descartes, l’expérience effective du cogito, soit par ce qu’avec Locke, et la plupart des empiristes, il est convaincu que ces données sensorielles, le fait quelque chose lui apparaisse comme rouge, ne peuvent le tromper. Mais René a deux soucis majeurs : d’abord, il n’est pas sûr que ses croyances fondationnelles, soient infaillibles ou résistent au doute : certaines choses qui lui semblent intuitivement vraies, peuvent se révéler ne pas l’être. Ses sens peuvent l’égarer, ses croyances de base les plus fondamentales peuvent être défaites. Comment peut-il distinguer sa connaissance intuitive d’une connaissance qui serait inférée d’autres croyances ? Comment peut-il être sûr que c’est bien l’intuition et non une connaissance inférentielle qui produit son sentiment d’intuition ? Le fait même que ces croyances qui semblent prima facie des croyances de base, n’en soient pas et dépendent d’autres croyances, voire puissent être défaites par d’autres croyances, suggère à René qu’il ferait peut-être mieux d’opter pour l’autre option internaliste, celle qu’a choisi Otto. Mais celui-ci, notre ami cohérentiste n’est pas mieux loti que René : pour lui, toutes ses croyances se trouvent justifiées par la relation qu’elles ont avec d’autres croyances. Il n’a donc pas de croyance fondationnelle. Il ne se soucie pas non plus beaucoup de savoir sic e qu’il connaît est quelque chose de bien distinct de la vérité : il pense que c’est la justification cohérentiste des croyances qui produit la vérité. Ce qui lui importe surtout, c’est de bien définir cette relation de cohérence. Mais Otto a aussi quelques soucis : de toute évidence, il ne suffit pas que toutes ces croyances ne se contredisent pas entre elles pour être justifiées car il pourrait avoir toute une série de croyances parfaitement cohérentes mais dont pas une ne soit vraie. Il faut quand même que la cohérence entre ces croyances soit pertinente, qu’elle explique au moins pourquoi ces croyances se soutiennent mutuellement. Or, ce n’est pas chose aisée à définir sans commettre de pétition de principe. Plus grave encore, si la cohérence est pour lui le critère de la justification, alors cela veut dire que ce sont seulement certaines relations logiques ou explicatives internes entre ces croyances qui sont des conditions nécessaires et suffisantes de leur vérité et de leur connaissance. Or, il sait bien que bon nombre de ces croyances peuvent être cohérentes sans avoir le moindre lien avec l’expérience et l’évidence empirique. Il est donc bien obligé d’admettre que cohérence ne rime pas avec connaissance, que certaines au moins de ces croyances, doivent sortir du système pour s’asseoir sur l’évidence empirique de l’expérience et combiner la relation de cohérence d’une manière ou d’une autre avec une relation plus ou moins fondationnelle entre ces croyances et l’évidence empirique. René n’aurait-t-il pas finalement raison ? En tout cas, il y a peu de chance qu’à eux seuls, René et Otto puissent résoudre leurs difficultés. Le plus vraisemblable est qu’ils devront conjuguer leurs efforts mais nos deux internalistes ont qui plus est, un défaut commun : celui de présupposer certaines propriétés épistémiques telles que celles de notions comme « croyances garanties », « intuitions », « d’évidence empirique » ou de « cohérence explicative » lesquelles semblent bien impliquer la notion de connaissance elle-même. Le sceptique est donc en droit de les accuser d’arbitraire et de ne pas éviter la régression à l’infini (Agrippa), il peut aussi considérer que leur position est fâcheusement circulaire auquel cas ne ferait-t-il pas mieux de s’orienter sur des propositions externalistes et d’accorder que pour connaître quelque chose, ils n’ont pas forcément besoin d’avoir accès à leurs propres justifications. C’est ce que pense Fred, les exigences de René et d’Otto, sont un peu exagérées. Ne voient-ils donc pas que pour savoir quelque chose, il suffit de déceler les causes externes qui interviennent dans les relations qu’on a avec son environnement, quand bien même on n’aurait aucun accès direct à une relation interne à celle-ci. Après tout, une bonne partie des choses que nous savons, suivre les règles de grammaire, reconnaître un visage, faire du vélo ne supposent rien de plus que cela. Pour Fred, la connaissance s’analysera donc plutôt comme le produit d’un processus causal qui le conduit à des jugements vrais ou corrects le plus souvent en vertu avec la bonne adaptation de son organisme à son environnement. Fred fait confiance à ce que lui apprennent la psychologie cognitive, en d’autres termes, à la biologie évolutionniste pour déterminer dans quelles conditions empiriques des processus cognitifs peuvent causer des états cognitifs dignes de recevoir le nom de connaissance. N’est-ce pas le plus sûr moyen de bloquer l’une des objections sceptiques les plus importantes du défi d’Agrippa ? Arrêter la régression à l’infini à un certain endroit dans des processus psychologiques naturels. Mais comme Bob (Robert Nozick), le lui fait remarquer, il s’imagine peut-être un peu vite qu’il peut en rester aux seules causes et à une forme aussi radicale de l’externalisme. Certes, il a raison d’y insister, il doit même y avoir un lien tel entre ces croyances et l’état de choses réel du monde qu’il est inconcevable de penser que s’apercevant de la fausseté de l’une d’elles, en prenant contact avec le monde, il continue néanmoins d‘y souscrire. Souvenons-nous que si elle avait su que Rémi était de passage mais que Paul était bien au salon dans un fauteuil, elle n’aurait pas continué à prendre Rémi pour Paul. Certes, elle croit que Paul est au salon parce qu’elle voit une silhouette, celle de Rémi qui ressemble à celle de Paul, mais Paul est bien là et elle ne le sait pas (par le bon canal d’information). En la circonstance, la vision par elle de Paul est fausse. Ce qui définit la connaissance, ne peut se laisser ramener à une simple liaison causale. Pour que notre croyance soit justifiée et puisse être considérée comme une connaissance, elle doit impliquer une certaine sensibilité à la vérité ou à la fausseté. Elle doit suivre le vrai et le faux à la trace. Incidemment, cela signifie déjà qu’une perspective strictement externaliste et causaliste de la connaissance a peu de chance de constituer une réponse satisfaisante au défi sceptique. Admettons pourtant que ce soit le cas et que pour qu’une croyance soit justifiée et vraie, ils doivent y avoir un lien causal approprié à ce que croit Fred et l’état du monde mais cette relation causale elle-même est bien souvent, nous le savons bien, relâchée et indirecte. Il faudra non seulement que Fred s’assure que sa croyance a été produite par un processus causal sensible à la vérité de la situation mais aussi qu’il s’agisse d’un processus fiable et qu’en outre qu’il le sache. Car après tout comme le lui a rappelé Alvin, Fred sait bien que parfois sous l’effet de la colère, de la fatigue, de l’enthousiasme, il lui arrive de prendre des vessies pour des lanternes. Certes, le plus souvent, il fait confiance à sa mémoire, à ce que lui disent ses yeux et ses oreilles et n’ayant ni lu Thomas Reid, ni Kant, il est en permanence émerveillé de constater qu’il y a une sorte d’adéquation miraculeuse entre les capacités dont l’a doté la Nature et ses capacités épistémiques comme s’il y avait entre elles un accord parfait. Mais Fred sait aussi que sa chère mémoire lui joue parfois des tours et que ses sens ne sont pas infaillibles, qu’il lui arrive même et pas seulement quand il a de la fièvre d’avoir des hallucinations. De même, quand il veut se rassurer sur son état de santé, il fait confiance au thermomètre qui lui indique trente sept degré. L’autre jour, celui-ci marquait bien trente sept degré. S’il y a bien un indicateur fiable de la température, c’est le thermomètre. S’il n’avait pas trente sept degré, le thermomètre ne marquerait pas trente sept degré. Mais Fred se souvient aussi que son armoire à pharmacie est pleine de thermomètres qui marchent plus ou moins bien. En fait, il n’y en a même qu’un qui marche, tous les autres sont tombés l’autre jour et marquent obstinément trente sept degré depuis. Même s’il avait une fièvre de cheval, ils continueraient d’indiquer trente sept degré. Fred est incapable de distinguer les thermomètres les uns des autres. Si cela se trouve, il a de fait trente sept degré, c’est aussi ce que lui indique le thermomètre mais qui irait dire et Fred le premier qu’il sait que le thermomètre marque la bonne température et qu’il n’a pas de fièvre. Décidément, il ne semble pas qu’il soit nécessaire pour que les croyances de Fred soient justifiées qu’elles soient fiables. Mais est-ce même suffisant ? Pas plus que Ray Ducan, il n’a lu Descartes et il est allé voir Matrix au cinéma et il a aussi entendu parler de ces savants fous qui sont capables de vous placer des électrodes sur le cerveau et de vous manipuler en vous faisant croire qu’ils mentent et que le dispositif peut entraîner chez vous un déficit temporaire de vos capacités. Vous voilà maintenant persuadé que ces électrodes ont tout chamboulé, que vos perceptions présentes sont illusoires. Vous continuer pourtant à croire ce que vous voyez mais vous ignorez absolument si vous avez raison de le croire. Vos croyances sont toutes vraies, causalement produites de manière fiable : qui irait pourtant soutenir que vous savez que vous voyez correctement ? Ces expériences fâcheuses ont tout de même servies de leçon à Fred qui a notamment retenu deux choses : la première, c’est que même s’il a raison de se fier le plus souvent à ses sens, à sa mémoire, à ses capacités déductives et même inductives, il ne pourrait pas jurer que dans tous les cas, elles ne le trompent pas. Le voici quasiment près à prendre au sérieux le scénario sceptique cartésien et à considérer comme faux tout ce en quoi il peut imaginer le moindre doute. En tout cas, s’il n’est pas encore assez mûr ou trop paresseux pour cela, la triste expérience du thermomètre l’a convaincu qu’il doit au moins être en mesure d’éliminer tout ce qui peut apparaître comme une raison pertinente de semer le doute dans son esprit. S’il n’est pas encore fou au point d’envisager qu’il puisse n’être qu’un cerveau dans une cuve, à tout le moins, il sait que s’il veut se sentir justifier à croire qu’il a bel et bien trente sept degré et il vaut mieux qu’il le sache sinon il va devoir annuler ses vacances aux Seychelles, il lui faut écarter la possibilité que ce soit l’un des thermomètres défectueux qu’il a utilisé. Et voici donc notre ami prêt en découdre avec le défi sceptique. Mais Fred a retenu une deuxième leçon : dans ce cas précis, il est en mesure de décider de ce qui est ou de ce qui n’est pas une alternative pertinente à écarter. Mais est-t-il toujours aussi facile de décider de ce qui est une alternative pertinente ou une situation normale ? On voit bien que nous n’en sommes plus à une simple description de mécanismes physiologiques ou psychologiques purement causaux. On n’évalue, on compare, on juge. D’une manière ou d’une autre, on a donc un certain accès épistémique interne à la situation dans laquelle on se trouve. Mais on a vu aussi les difficultés que rencontre une telle attitude internaliste. Qu’en conclure ? De toute évidence que les principales réponses élaborées au cours du siècle passé pour analyser la connaissance et pour tenter de répondre au défi d’Agrippa, qu’elle soit internaliste, fondationnaliste, cohérentiste ou externaliste comportent des failles. Il est évidemment tentant d’en conclure que toutes les tentatives de répondre au défi d’Agrippa comme au défi cartésien sont vouées à l’échec mais c’est peut-être tout de même aller un peu vite. Les deux défis celui d’Agrippa et celui de Descartes, que pose le scepticisme à la connaissance étant posés, voyons voir quelles sont les stratégies principales qui ont été proposées pour y répondre.

 

                Deux stratégies principales pour éviter et répondre au défi cartésien et au défi sceptique : c’est dans cette perspective qu’il faut évaluer les deux stratégies majeures qui sont tentées pour résister à la menace sceptique, celle d’une part des alternatives pertinentes et celle d’autre part des stratégies contextualistes. Cette dernière sera examinée dans la prochaine leçon, seule la première sera examinée maintenant. De quoi s’agit-il lorsque l’on parle de la stratégie des alternatives pertinentes : il s’agit d’une stratégie apparemment moins exigeante et qui a été défendue avec un succès certain dans les trente dernières années. Au fond, on nie la prémisse « S sait 2) de l’argument sceptique en soutenant qu’on peut parfaitement connaître des propositions ordinaires tout en ne sachant pas que les hypothèses sceptiques telles que celle de « je suis un cerveau dans une cuve » sont fausses. La stratégie s’appuie pour l’essentiel sur le déni d’un principe à première vue intuitivement correct et désirable qu’on a coutume de désigner par cette expression « principe de clôture épistémique » et qu’on peut formuler comme suit : « si A sait que p et si p implique q, alors A sait que q ». Ce principe est moins exigeant que le principe commandé par le scénario cartésien ou par l’infaillibilisme car il n’exige pas du sujet qu’il soit capable de connaître toutes les possibilités d’erreurs mais seulement celles dont il sait qu’elles sont les conséquences logiques de ce qu’il sait. En un sens, on abaisse avec le principe de clôture épistémologique les exigences des scénarios sceptiques et cartésiens et de l’idéal d’infaillibilité. En second lieu, le scénario cartésien mettait l’accent sur la notion de connaissance : le principe de clôture épistémique va surtout mettre l’accent sur le concept de justification, voire de degré de justification. Par ailleurs, ce que cette solution a d’intéressant, c’est que ce principe de clôture épistémique étant plausible, c’est un principe qui est présent dans la manière dont en général nous raisonnons. Par exemple, si l’on sait qu’on est assis, et que si l’on sait qu’on est assis c’est que nous ne sommes pas un cerveau dans une cuve, alors on doit savoir que nous ne sommes pas un cerveau dans une cuve. Inversement, si l’on ne sait pas qu’on n’est pas un cerveau dans une cuve, alors, étant donné, que l’on connaît l’implication en question, ce qui semble peu discutable, alors on ne connaît pas la première proposition, ce qui est exactement ce que soutient S sait 2). Là où donc le scénario cartésien semble donc trop exigeant pour être crédible, nous voyons que le principe de clôture épistémique est plus convaincant dans la mesure où il semble refléter nos pratiques épistémiques les plus communes. Au point d’ailleurs que nier ce principe semble relever de l’insurmontable. Or, pourtant, c’est la stratégie qu’à la suite de Fred Dretske, certains philosophes ont jugé nécessaire d’adopter pour désamorcer le scepticisme. Terminons là-dessus, nous verrons les difficultés de la tâche la prochaine fois. Dretske suggère d’analyser la connaissance comme un état qui se définit en termes d’évidences empiriques et dans lequel on a écarté toutes les alternatives pertinentes à ce qui est connu. On considère qu’il y a transfert de connaissance qu’à travers des implications connues et de surcroît pertinente, en d’autres termes, il peut y avoir un transfert de la connaissance que « je suis assis » à travers une implication connue jusqu’à la proposition pertinente, que « je ne suis pas debout » mais pas jusqu’à la proposition non pertinente que « je suis en train de rêver » ou que « je ne suis pas un cerveau dans une cuve ». Dès lors, se trouve rompu le lien dont a besoin le sceptique entre les deux types de situation et la connaissance ordinaire se voit par là-même confirmée ou plutôt préservée. On peut formuler les choses ainsi « il y a certaines présuppositions qui sont associées à un énoncé : ces présuppositions bien que leur vérité soit impliquée par la vérité de l’énoncé, ne font pas parti dit Dretske de ce sur quoi on opère quand on opère sur nos énoncés avec l’un de nos opérateurs épistémiques. Les opérateurs épistémiques ne pénètrent pas ces présuppositions. En d’autres termes, comme Putnam le rappelle aussi dans les contextes ordinaires nous disposons d’une connaissance préalable et il est parfaitement légitime de tenir pour acquis et que contrairement à ce que soutiendrait un infaillibiliste, présuppose que certaines possibilités d’erreurs non pertinentes, sont fausses.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Dimanche 12 février 2012 7 12 /02 /Fév /2012 08:37

  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification.

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      Le scepticisme menace toujours de devenir un nihilisme, s'il n'est pas pris au sérieux, s'il n'est pas traité comme il se doit par une théorie de la connaissance. Cinquième leçon : douter n’est pas naturel, du moins à première vue car en vérité nous savons une quantité de choses. Je sais que ceci est une main et que j’en ai deux. Je sais tout cela de façon bien plus certaine que je ne pourrais connaître les prémisses d’une argumentation philosophique qui viserait à établir le contraire : c’est un fait, je sais une foule de choses de ma vie de tous les jours. Si je n’hésite pas à poser le pied par terre tous les jours le matin, à m’asseoir sur cette chaise ou dire bonjour à mon voisin, c’est que je sais bien que la Terre est sous mes pieds, que cette chaise est près de moi et que mon voisin n’est pas un robot. En douter de façon sérieuse et durable serait de la folie douce. Mais nous pouvons dire aussi, apparemment sans forcer que nous savons des tas de choses qui ne sont pas directement visibles : qu’il s’agisse des particules élémentaires, des champs magnétiques ou de savoir ce que veut dire un auteur par ses écrits. Si je me brosse les dents, c’est que je sais bien pourquoi il le faut. Si je condamne le viol, c’est parce que je sais que le viol est monstrueux. Ces savoirs ne sont pas tous de même nature : ils engagent à des titres et à des degrés divers ma perception, ma mémoire, ma confiance inductive dans le futur, l’assurance qui est la mienne de la réalité extérieure, de l’existence d’autrui, ma conviction forte d’une adéquation entre ma certitude subjective et l’objectivité de mes évaluations éthiques et épistémiques. Il n’empêche, qui viendrait à en douter me paraîtrait inquiétant ou dérangé. C’est bien l’idée que nous avons du sceptique Pyrrhon, olibrius imperturbable, indifférent aux autres comme à lui-même qui ainsi que nous le décrit Diogène Laërce qui n’évitait rien, ne se gardait de rien, affrontait tous les risques comme ils venaient, les charrettes, les précipices, les chiens et ne se fiait nullement à ses sensations. Ces extravagances de la secte sceptique dépeint par Hume dans le Traité de la Nature Humaine, explique au demeurant pourquoi le scepticisme philosophique a toujours fait l’objet d’attaques ou de réfutations pour n’être que rarement avancé comme une thèse sérieuse, position intenable, offense au sens commun répète depuis l’Antiquité ses adversaires. L’argumentation sceptique aurait d’ailleurs pour caractéristique, observe Hume de n’admettre aucune réponse et de ne produire aucune conviction. Quant à la suspension du jugement, elle relèverait de l’impossibilité psychologique. La grande destructrice des principes excessifs du pyrrhonisme, dit David Hume, c’est l’action, le travail, ce sont les occupations de la vie courante. Ces principes peuvent fleurir et triompher dans les écoles où il est certes difficile et même sinon impossible de les réfuter. Mais aussitôt qu’ils quittent l’ombre et que la présence des objets réels qui animent nos passions et nos sentiments, les oppose aux plus puissants de nos principes de notre Nature, ils se dissipent comme de la fumée et laisse le sceptique le plus déterminé dans le même état que les autres mortels. A première vue donc, la menace sceptique ne serait qu’un épouvantail à moineaux, une attitude théorique sans incidence aucune dans la manière dont dans la vie commune de tous les jours comme Montaigne nous l’a appris « nous vivons obéissant aux lois et coutumes de notre campagne ». Si Pyrrhon vécut jusqu’à quatre vingt dix ans, n’est-ce pas en raison de sa prévoyance ? Diogène rapporte une anecdote à propos d’un chien qui se jeta sur lui : il grimpa dans un arbre pour tenter de lui échapper. Quelqu’un qui passait se moquait de lui en lui demandant où étaient donc passés ses principes ? Pyrrhon lui répondit, « il est difficile de dépouiller l’homme de fond en comble ». En ce cas, pourquoi s’en inquiéter ? Il fût aussi un temps où l’accusation de scepticisme pouvait conduire à la Conciergerie ou au bûcher (Vanini ou Théophile de Viau). A Hylas qui lui reproche que le scepticisme conduit à l’athéisme, Berkeley fait dire à Philonous n’a de cesse de lui retourner le compliment et de La Mothe Le Vayer et de ses Dialogues, Descartes dit qu’il n’a écrit qu’un méchant livre : la voie pyrrhonienne ne sera jamais qu’une voie de permission dit encore Pierre Bayle. Les débats théologiques ne sont pas les seuls en cause : ce dont témoigne toute l’époque moderne plus encore que l’Antiquité, c’est de la nécessité d’affronter celui qui apparaît bien envers et contre tout comme l’adversaire incontournable, si l’on veut pouvoir établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences et mettre un terme aux querelles infinies du dogmatisme (Kant). S’il y a donc bien un scepticisme philosophique, c’est parce que la philosophie est au moins autant que sa source, la cible du scepticisme. D’où qu’ils viennent, en effet, les arguments sceptiques posent des difficultés principielles auxquelles tout philosophe s’estime tenu de répondre. Car le scepticisme n’est pas seulement, une position de plus, à côté de l’idéalisme, du matérialisme, du naturalisme ou du réalisme. Il ressemble plutôt comme dit le grand historien du scepticisme Richard H Popkin à une lettre anonyme que recevrait un philosophe dogmatique. La lettre pose des problèmes fondamentaux à celui qui la reçoit en l’interrogeant sur les raisons qu’il a de soutenir ce qu’il soutient. Aussi, les arguments sceptiques sont-ils en règle générale parasitiques et seconds. Ils partent en effet des prémisses du dogmatisme, suivent les étapes de son raisonnement et montrent alors les problèmes qui en découlent. Sextus-Empiricus n’avance-t-il pas d’abord ses thèses dans les termes du stoïcisme et de l’épicurisme. Montaigne, en partant de ces derniers, des thèses scolastiques et platoniciennes, Gassendi en prenant appui sur les thèses cartésiennes et scolastiques et naturaliste de la Renaissance. Bayle encore, part des thèses de Leibniz. Quant à Hume, c’est bien d’abord en termes lockéens et cartésiens qu’il entreprend d’abord sa réflexion. Mais au fond, cela ne change rien au problème. Une fois encore, les principes sceptiques peuvent fleurir et triompher dans les écoles où il est certes difficile voire impossible de les réfuter : après tout contentons nous de les y laisser et vaquons à nos occupations. Apparemment, ce n’est pourtant pas ce qui se passe : en bon empiriste, Hume doit constater que sans être philosophe, en nous heurtant simplement aux chocs d’expériences perceptives, affectives ou à des décisions éthiques rendues difficiles par la complexité des éléments d’une situation, nous éprouvons vite des hésitations à propos de la plupart de nos croyances les plus censément naturelles. Et si cette chaise qui est sous nos yeux embrumés par la fièvre ou l’alcool, n’était en définitive que le pur produit d’une illusion et d’une hallucination. Et si nous étions simplement en train de rêver ou la proie de quelques malins génies, de simples cerveaux dans une cuve, des figurants tout droit sortis de Matrix ou du Truman show. Et si celui que nous embrassions il y a quelques temps, n’était qu’un mannequin affublé d’un manteau et d’un chapeau. Qu’est-ce qui nous permet vraiment d’affirmer que la Terre n’a pas commencé d’exister il y a cinq secondes et que le soleil se lèvera encore demain. Assurément, toutes les émeraudes que nous avons vues jusqu’à présent sont vertes. Mais qu’est-ce qui empêche qu’elles deviennent à l’avenir bleues ou rouges ? Et même, si nous n’avons aucuns doutes sur le caractère sacré de la vie, ne vaut-il pas mieux tout bien considéré, aider à mourir cet ami que nous savons condamné. Mais ne sommes nous pas convaincus aussi qu’en agissant de la sorte, nous abrégerions des souffrances devenues intolérables. L’attitude philosophique n’est-elle pas finalement autre chose que l’exacerbation de ces hésitations, de ces incertitudes. A moins d’être une brute épaisse ou comme le dit Hume dans la curiosité et l’amour de la vérité un gentilhomme de campagne que les joies de la chasse et de la ferme détournent des intérêts intellectuels, nous nous trouvons presque toujours inexorablement conduit à examiner les principes sous-jacents aux sujets esthétiques, moraux ou politiques auxquels nous réfléchissons et tout aussitôt à la conclusion qu’aucune de nos croyances les plus ordinaires, n’est aussi certaines que nous le pensions. Et pour peu qu’il nous soit resté quelques bribes de l’idéal grec qui veut que la poursuite de la connaissance et de la vérité soit indispensable à l’accomplissement d’une vie bonne, nous avons tôt fait de nous apercevoir qu’aucunes de ces croyances n’est en mesure et ne peut en toute rigueur recevoir le nom de connaissance ou de savoir. En vérité, à peine avons-nous commencé à réfléchir que nous rencontrons tel ou tel argument qui nous démontre de façon convaincante que tout bien considéré, nous ne connaissons à peu près rien. C’est cette dualité que retrace de façon exemplaire l’itinéraire humien. Sans doute, le scepticisme est-t-il en un sens non-naturel, il n’en est pas moins absolument irréfutable et sans-partage. Rien en dehors de l’instinct naturel ne peut nous en libérer. La philosophie nous rendrait dit Hume complètement pyrrhonien si la nature n’était pas trop forte pour elle. Nous ne saurions donc nous réjouir trop vite, ni sous-estimer l’ampleur du pessimisme humien. Si le scepticisme indique une vérité profonde sur la vérité humaine, on voit mal comment il pourrait n’avoir aucun effet pratique. Certes, la nature nous aide à nous délivrer de cette mélancolie philosophique, de même la croyance en un monde extérieur et dont la possibilité de connaître est irrésistible et un sceptique doit acquiescer au principe de l’existence des corps bien qu’il ne puisse prétendre en soutenir la vérité par des arguments philosophiques. Sans doute parce que la nature a estimé que c’était une affaire de trop grande importance pour la confier à nos raisonnements incertains et à nos spéculations. L’existence des corps est donc un point que nous devons prendre pour accorder dans tous nos raisonnements. Il n’importe, les arguments pyrrhoniens ont laissé leur marque. Du reste, il n’est plus possible, par exemple de continuer à soutenir la philosophie du vulgaire qui dit que les objets extérieurs sont immédiatement perçus. En d’autres termes, ce qu’on a appelé le scepticisme mitigé de Hume, n’est mitigé qu’en apparence. Hume montre comment vivre avec la force des arguments pyrrhonien plutôt qu’il ne les élimine. Et vivre avec au demeurant, n’a rien de riant à en juger avec le tableau épouvantable que dresse la conclusion du livre 1 du Traité de la Nature Humaine, « celui d’un homme d’abord effrayé et confondu de cette solitude désespérée où il se trouve dans sa philosophie. Il s’imagine qu’il est un monstre étrange et extraordinaire qui pour son incapacité à se mêler et à s’unir à la société, s’est exclus de tout commerce humain et s’est laissé complètement abandonné et sans consolation ». Une fois encore, si la présentation de Hume est si frappante, c’est qu’elle semble justement n’avoir rien d’idiosyncrasique, elle apparaît plutôt comme la manifestation exemplaire de tendances qui seraient profondément ancrées dans la Nature Humaine, parce qu’implicites dans les manières de penser de quiconque se met tout bonnement à réfléchir. Si nous ne sommes pas en permanence sceptiques, c’est uniquement parce que nous sommes incapables de soutenir longtemps un effort réflexif. Si les doutes sceptiques sont non-naturels, froids, forcés et ridicules, ce n’est donc pas dire qu’ils sont artificiels comme le notait aussi Descartes. Ils sont seulement difficiles à maintenir dans la durée. D’ailleurs, ce qu’affirme Hume, ce n’est pas que les arguments sceptiques n’emportent jamais la conviction mais plutôt que personne n’a jamais été sceptique sincèrement et constamment. Comme y insiste Michael William dans Unnatural doubts, nous sommes donc d’emblée confrontés à deux attitudes à l’égard du monde impossibles à réconcilier : la certitude de nos croyances est la condition naturelle de la vie ordinaire mais le scepticisme semble être aussi le résultat tout aussi naturel de la réflexion. Le scepticisme indique donc une vérité profonde mais en règle générale impossible à croire sur la condition humaine. Ainsi, pour quiconque est enclin à la réflexion, le scepticisme est « une maladie qui ne peut être radicalement guérie et qui peut reparaître en nous à tout instant, encore que nous ne puissions l’écarter et que nous puissions parfois sembler nous en être débarrassé. Si la négligence et l’inattention peuvent nous apporter quelques remèdes, les soucis de la vie courante sont un palliatif, pas un remède. Hume a raison, la vulnérabilité théorique du sceptique signifierait qu’il n’y a aucun réconfort à attendre de la philosophie. Mais pas seulement d’elle, nous avons beau avoir une perspective pour le cabinet, une autre pour la rue, être croyant d’habitude, sceptique à nos heures, dès que nous avons pris conscience du peu de fondement de nos croyances, notre innocence est perdue. L’oscillation entre la croyance et le doute est donc asymétrique et se fait en faveur du scepticisme qui est non pas le produit de certaines idées théoriques bizarres mais l’héritier direct de toute entreprise réflexive. En un mot, si l’on veut se rendre imperméable au scepticisme, il ne faut pas commencer à philosopher, ni même à réfléchir. Malheureusement, cette tendance est ancrée comme Kant le rappellera après Hume dans la Nature Humaine. Peut-être dramatisons-nous un peu vite. Deuxième moment de notre déflexion : après tout, de même qu’il semble a priori possible d’admettre des formes et des degrés variés de savoir, il y a peut-être des formes et des degrés variés de doute : et pour commencer la frontière entre doute et savoir n’est peut-être pas toujours aussi bien que cela tranchée. Ainsi, on présente souvent le doute comme un état d’indécision et d’incertitude pour l’opposer à la croyance et à la certitude. Mais comme nous l’apprennent les sceptiques pyrrhoniens la suspension du jugement n’est pas le doute, c’est précisément ce qui nous en permet d’en guérir, de sortir de cet état inconfortable et même si nous n’optons pas pour le pyrrhonisme et acceptons de donner notre assentiment à des choses non évidentes, il semble bien que nous ayons d’autres moyens de supprimer nos incertitudes subjectives. Après tout, il y a des tas de choses qui ne sont pas évidentes, ni objectivement, ni absolument certaines mais auxquelles pourtant nous ne pouvons nous empêcher de croire et de donner notre assentiment. N’est-il pas plus raisonnable de considérer le doute et la croyance comme des concepts qui admettent des degrés : nous savons bien que notre idée de connaissance elle-même a changé. Alors que nous avions tendance à l’associer à l’idée de connaissance démonstrative et de certitude rationnelle et apodictique, l’histoire nous a appris en faisant émerger la nature et l’importance du probable que l’évaluation en terme probabiliste comme l’avait soupçonné Carnéade, est peut-être suffisant. Notre concept de croyance que nous avions tendance à relier systématiquement à la croyance religieuse a lui aussi évolué. Nous savons désormais que même si certaines de nos croyances comme nous l’enseignent les bayésiens peuvent avoir la force la plus élevée qui soit, la plupart d’entre elles sont partielles. La croyance n’est donc à faire de tout ou rien et pas davantage ne s’oppose-t-elle radicalement à la certitude ou au doute. Certaines croyances tiennent mieux la route que d’autres. Et considérer comme douteuses celles qui sont les moins solides, ne nous incite pas d’emblée à les remettre en cause ou à le rejeter. Le plus souvent, en dépit de nos doutes, nous continuons à les accepter. De plus, si les doutes philosophiques se distinguent de ceux du commun des mortels, en s’étendant à des sujets que nous ne mettons pas ordinairement en doute, ils n’ont pas tous une portée générale ou globale. Même quand le sceptique philosophe veut parfois d’ailleurs par simple souci de méthode passer à la vitesse supérieure et se demander : s’il a la moindre raison de croire ceci plutôt que cela, même alors, ces doutes sont le plus souvent locaux et ne portent que sur certaines classes de croyances qu’il lui semble raisonnable de remettre en cause. Par exemple, un rationaliste sera sceptique quant à la possibilité de la connaissance empirique mais pas à l’égard de la connaissance a priori, là où c’est sur cette dernière qu’un empiriste fera porter ses doutes en s’appuyant pour sa part sur la première. Un sceptique pourra aussi juger et estimer nécessaire de douter des preuves qu’il a de l’existence de dieu, des objets abstraits, des conclusions produites par des arguments inductifs sans pour autant remettre en cause la connaissance qu’il a de lui-même ou de la réalité du monde extérieur. Ou encore, il pourra donner plus ou moins de force à sa remise en cause du statut épistémique de certaines de nos croyances, contester par exemple que celles qui portent sur le passé aient un statut épistémique positif parce qu’elles ne sont pas justifiées, ou ne sont pas rationnelles, ou ne peuvent constituer des connaissances, voire aucune des trois. Enfin, il pourra donner un tour plus ontologique qu’épistémologique à ses doutes en s’intéressant moins à la connaissance problématique de certaines entités qu’à la question de savoir purement et simplement si elles existent. Comme nous l’enseignent les premiers cours philosophiques sur Descartes, ce n’est pas la même chose de douter de la fiabilité de l’objectivité de mes sens, ce bâton qui me semble brisé dans l’eau, l’est-il effectivement ? Ou de douter de tel ou tel de mes jugements mathématiques et de m’interroger sur la réelle existence de mon corps ? De mon esprit, de celle des esprits qui m’entourent ou sur la réalité des entités mathématiques. Il paraît donc raisonnable à première vue d’introduire des degrés dans nos doutes : certains sont apparemment plus légitimes, plus raisonnables que d’autres. Il semble bien d’ailleurs au premier degré qu’il y a des doutes que je me dois d’éliminer si je veux pouvoir affirmer et justifier ma croyance : supposons que j’aperçoive un hibou dans un arbre. Je sais qu’un jeune hibou grand duc peut parfois ressembler à un hibou moyen duc adulte. Tant que je n’ai pas éliminé et vérifié laquelle de ces deux possibilités est réelle et pertinente, je ne puis à bon droit affirmer qu’il s’agit de l’un plutôt que de l’autre. Mais deuxième degré : peut-être y-a-t-il aussi des possibilités que je pourrais éliminer mais qu’à moins de paraître obsessionnel, il semble peu légitime de mettre en doute. Par exemple, que ce hibou n’est qu’un hologramme ingénieusement projeté sur l’arbre. Montons encore d’un cran : il y a certaines possibilités qui semblent impossibles d’être envisagées : je vois un hibou, suis-je bien réveillé ? Ne sui-je pas tout simplement en train de rêver ? Peut-être que mes expériences sont causées par des extraterrestres qui contrôlent mon cerveau. Chacun a en tête l’irrésistible et non moins méthodique ascension du doute cartésien qui nous conduit étape par étape à généraliser, à universaliser le doute jusqu’au point de le transformer en doute radical et hyperbolique. C’est le doute de type 3, le scénario sceptique cartésien qu’on a tendance à déclarer illégitime et incongru parce qu’il pose des défis impossibles à éradiquer. Sa formulation est la suivante : si pour savoir que p, il me faut absolument éliminer toutes les possibilités susceptibles de rendre p faux, alors, cette exigence est impossible à satisfaire. En conséquence de quoi, je ne puis jamais prétendre connaître quoi que ce soit. Intuitivement, il y aurait donc des limites à tracer entre doutes raisonnables et doutes déraisonnables. Et la raisonabilité même des doutes, plus encore leur intelligibilité, sont matière à controverse. Mais, il semble bien qu’il y ait une marge entre nier qu’il y ait quoi que ce soit de certain et aller jusqu’à contester la possibilité même de nos capacités et prétentions épistémiques. Est-ce pourtant une raison suffisante de rejeter le bienfondé du doute philosophique, y compris dans ses formes extrêmes et de ne pas le prendre du tout au sérieux ? Rien n’est moins sûr. C’est qu’en effet, que la détermination de la limite entre les doutes raisonnables et les doutes déraisonnables est peut-être plus fragile qu’il ne semble ; ainsi, le contexte peut faire qu’un doute de prime abord déraisonnable, cesse tout à coup de l’être. Pour reprendre notre exemple du hibou, supposons qu’à notre insu la municipalité voisine ait programmé un spectacle son et lumières dans la forêt et que pour donner un aspect plus réaliste à la scène, on ait rajouté en plus de vrais hiboux quelques trompe-l’œil, de toute évidence, nous pouvons passer au cran de sûreté deux. Mais supposons en outre qu’au bout d’une longue marche, nous ayons décidé de faire halte dans la forêt et que nous ayons dressé à la tombée de la nuit notre campement et de faire un somme. Est-il bien sûr que ce hibou, moyen duc ou grand duc n’était pas un pur produit de nos rêves ? De toute façon, quels moyens avons-nous de distinguer subjectivement notre expérience de veille et notre expérience onirique ? Si nous n’en avons aucun, avons-nous d’autres éléments qui nous permettent de lever le doute ? Passer au cran trois : il est peut-être moins insensé qu’on pouvait penser de l’être. En tout cas, si Descartes a raison  et si nous voulons comme lui nous donner les moyens sûrs de répondre au défi sceptique, il semble bien que ne puissions pas aussi facilement faire l’économie de ce scénario. On objectera que les doutes sceptiques n’ont aucun pouvoir psychologique et que les arguments sceptiques ressemblent au fond aux arguments qui servaient de preuve à l’existence de dieu : il est douteux qu’aucun d’entre eux ait convaincu un converti. Et le mérite de Hume comme des néo humiens contemporains est de suggérer qu’en toute rigueur, le scepticisme ne pose pas un problème existentiel. Comme le rappelait Thomas Reid à quelqu’un qui ferait profession d’être sceptique et à qui on voudrait essayer de s’en sortir, la métaphysique ou la logique ne serait d’aucune utilité : la seule qu’il faudrait lui conseiller, c’est d’aller voir un docteur suivre un régime. Mais que les doutes ne soient pas vraiment vécus, ne signifie pas qu’ils soient totalement inoffensifs. Au demeurant, sont-ils vraiment aussi peu vécus qu’on veut bien le dire ? Comme certains l’ont noté, la force des arguments sceptiques vient bien d’une réalité qui est aussi en un sens psychologique. Quand on les examine, on s’aperçoit qu’ils partent de prémisses que nous sommes enclins à accepter mais qui simplement, finissent par entraîner des conclusions qui elles nous semblent inacceptables. Si nous voulons prendre la mesure de l’adversaire à vaincre, selon Sextus, Aristote, Descartes ou Hume étaient pour leur part convaincus : il faut montrer comme l’a montré Christopher Hookway dans son beau livre sur les scepticismes : « soit il menace nos réalisations cognitives, soit, il empêche des possibilités de réajustements dans nos attitudes à l’égard de nos croyances et de nos investigations ». Et qu’on le veuille ou non, cela fait bien une différence de trouver le moyen ou non de lui répondre. On ne saurait donc s’abriter derrière de mauvaises raisons pour récuser trop vite la pertinence du problème. Par exemple, en supposant que les arguments sceptiques sont autoréfutants : en prétendant savoir que personne ne sait, en vérité l’incohérence des doutes sceptiques n’est guère aisée à démontrer : on peut vérifier qu’un grand nombre d’arguments sceptiques, historiquement éminents, ceux de Sextus, d’Aristote, de Descartes et de Hume ne comportent pas d’erreurs manifestes, bien au contraire. De tels arguments partent de présupposés sur la connaissance qui semblent tout à fait plausibles, y compris en dehors de l’enquête philosophique. Ce sont souvent des présupposés que nous acceptons nous-mêmes soit explicitement, soit implicitement. Simplement, à un moment donné, il apparaît aussi que ces arguments prouvent une conclusion qui n’a  absolument rien de plausible, qui est même incroyable au sens littéral du terme. C’est donc plutôt là que réside le cœur de la force des arguments sceptiques dans la difficulté à dire à quel endroit au juste, ils sont défectueux. C’est pourquoi pour les rejeter, nous sommes bel et bien obligés d’adopter des positions très étayées dans la nature de la connaissance et de ce en quoi consiste une preuve. Selon l’enseignement cartésien, la seule façon de vaincre le sceptique, c’est de le battre sur son propre terrain, d’utiliser les arguments sceptiques comme un filtre pour éliminer toutes les opinions douteuses. Et seules pourront être retenues les propositions qui auront résisté à l’assaut sceptique le plus déterminé. Comme le rappelle Michael William « si à partir de l’époque moderne, le scepticisme a été le problème dominant pour la philosophie et la connaissance, c’est bien parce que pour en venir aux mains, c’est moins parce que réfuter le sceptique est toujours le but de la théorisation épistémologique que parce que en vérité, en venir aux mains avec l’argumentation sceptique, c’est presque invariablement l’une de ses tâches centrales ». Faut-il rappeler de même que le premier à reconnaître la valeur des arguments et du raisonnement, est le sceptique lui-même. On sait que le terme grec de sceptique est proche du verbe skeptomaine qui veut dire rechercher. Se dire sceptique pyrrhonien ne veut pas dire mépriser la recherche, ni le raisonnement. Sans doute est-ce parfois le reproche utilisé par le pyrrhonien contre le sceptique jugé par lui comme dogmatique de maintenir sa confiance dans sa capacité à raisonner pour établir les choses. Ainsi, accusera-t-on Descartes de s’appuyer tout au long des méditations sur son pouvoir de raisonner pour écarter les doutes qu’il s’est employé à soulever. Alors qu’il a théoriquement dès la première méditation jeté le discrédit sur la fiabilité de ses facultés. Mais on le sait aussi, l’ambition des techniques dialectiques d’Aenésidème et des modes d’Agrippa n’est pas d’empêcher le raisonnement. Au contraire, ces exercices mentaux sont censés assister le pyrrhonien en le prémunissant des perturbations et inquiétudes suscitées par le dogmatisme. On ne saurait donc sous-estimer la force y compris psychologique du scepticisme. Quand combien même on devrait renoncer in fine à trouver la position correcte, le paradoxe qu’il met en lumière, la vigueur des arguments qu’il invoque à l’encontre des philosophes dogmatiques, suffiraient à eux seuls à en légitimer et à en rendre nécessaire l’examen. Ce n’est pas un hasard si le scepticisme s’était toujours présenté dans le temps même où étaient avancées telles ou telles positions philosophiques. Mouche du coche du dogmatisme mais également défi stimulant pour la philosophie, obligeant celle-ci à un constant réexamen de ses thèses pour en proposer de nouvelles et de plus fortes qui soient mieux à même de résister aux objections. C’est sur cette force dynamique qu’insiste aujourd’hui (troisième moment de notre examen) un certain nombre de partisans du scepticisme dans la philosophie contemporaine. Mais ce récent engouement a un sens et une portée variable selon la définition et le degré de scepticisme que l’on est prêt à endosser ou à récuser et aussi, notons le d’emblée en fonction des traditions philosophiques auxquelles on a l’habitude de se référer. Assurément, la définition comme l’unité du scepticisme ont toujours fait problème : après tout, Sextus-Empiricus dit seulement Skepsis, c’est nous qui parlons de scepticisme et nous savons à quel point, il est malaisé d’éviter l’écrasement des perspectives autant que les contresens sur la nature et la portée exacte de ce mouvement. Quel sceptique prendre pour modèle : on n’a que l’embarras du choix. Nous sommes renvoyés au livre de Victor Brochard, Les sceptiques grecs, (de 1887) qui présente un éventail d’auteurs plus intéressants les uns que les autres : le socratique et dialecticien Arcésilas pour qui la fin dernière de la conduite est la perte de la parole (aphasia), l’insensibilité (apatheia), l’absence de trouble (ataraxia), mais qui s’élève surtout en homme instruit et éclairé contre la prétention stoïcienne de trouver dans les données sensibles la marque sensible de la vérité et s’en tient à la suspension du jugement et à une attitude essentiellement intellectuelle, bref, il reste philosophe dans le scepticisme. Il y a aussi, le probabiliste Carnéade prêt à donner son assentiment sous certaines conditions à des impressions non-cognitives suffisamment fiables ou plausibles pour servir de guide à la vie pratique. Il y a encore le sceptique de l’école pyrrhonienne, d’une école dont on sait qu’elle est elle-même partagée en au moins trois (courants) tendances, des combattants, comme Timon pour qui Pyrrhon déclare que les choses sont toutes indifférentes (adiapora), instables (astakematha), indécises (anapriquita) et que pour cette raison, ni nos sensations, ni nos opinions ne sont ni vraies ni fausses. Ou encore des dialecticiens comme Aenésidème ou Agrippa qui répertoriants les vices logiques affectant le discours des différentes écoles, ne songent qu’à renverser le dogmatisme et à donner un coup de balai à ces débats philosophiques qui se ramenaient à de combats de stoïciens contre des stoïciens, ou bien encore des empiristes, le plus souvent médecin comme Sextus-Empiricus, surtout soucieux de remplacer le dogmatisme de la philosophie par l’art fondé sur l’observation. Adopterons nous encore le modèle Antique ou le modèle Moderne, souvent plus pratique que moral, dit-on pour le premier, manière de vivre visant l’épanouissement sans le faux confort du dogme ou de la conviction théorique, simple acquiescement aux apparences qui ne donne son assentiment à aucune des affirmations opposées auxquelles est accordée une égale force de convictions, ni optimiste, ni pessimiste, alors que le second est parfois dogmatique et pessimiste. On doute que les hommes soient à même d’acquérir des connaissances adéquates du monde à l’aide des outils théoriques dont on dispose, perception et raison et surtout, on met en doute l’existence du monde extérieur, défi sceptique majeur qui n’apparaît vraiment qu’à l’époque moderne. On le sait, pour les uns, le sceptique ne sera au fond rien d’autre que quelqu’un qui doute et qui cherche (zététique), qui inspecte ses opinions et remet en question en déployant des arguments serrés la fiabilité de ses prétentions à connaître. Et c’est bien en ce sens que le scepticisme semble coextensif à l’exercice même du philosopher. Qu’est-ce au fond qu’un sceptique, demandera Diderot : c’est celui qui à la différence du pyrrhonien qui s’en tient aux subtilités de l’ontologie, se livre à l’examen critique et minutieux. C’est un philosophe qui a douté de tout ce qu’il croit et qui ne croit que ce qu’un usage légitime de sa raison aidée de ses sens lui a démontré vrai. Voulez vous quelque chose de plus précis ? Rendez sincère le pyrrhonien et vous aurez le sceptique. Car si le scepticisme ne convient pas à tout le monde, c’est qu’il suppose qu’on se soit livré un examen profond et désintéressé. Le vrai sceptique est bien celui qui a compté et pesé les raisons et fait ainsi le premier pas vers la vérité. Mais pour les autres, le sceptique aussi nommé eusceptique est quelqu’un qui invite à suspendre le plus possible son jugement pour s’en tenir aux représentations sensibles car la suspension de l’assentiment ne signifie pas que l’on nie ressentir des affects et des impressions. Sextus reconnaît sans ambages qu’il n’est vrai que le sceptique est complètement exempt de perturbations, parfois, il frissonne, il a soif. Ce qui est indécidable, c’est de savoir si oui ou non, ces impressions correspondent à quelque chose de réel en dehors de soi. Mais on peut parfaitement dire : ce miel à cet instant me semble doux. On refusera seulement d’inférer que le miel est doux. Car, cela serait accepter une doxa. On préconisera dès lors non pas une position mais plutôt une philosophie dont le critère repose sur la vie, l’expérience, le phénomène à la seule exclusion des spéculations oiseuses. En ce dernier sens, le sceptique a quelque chose d’urbain : il est heureux de croire à ce à quoi la plupart des choses que les gens ordinaires donnent leur assentiment dans le cours ordinaire des événements et dirige seulement l’époché vers une cible spécifique, en gros vers les questions philosophiques et scientifiques. Mais on peut aussi, voir en lui, un rustique qui doute de tout, y compris de la philosophie et de son propre doute et va jusqu’à appliquer la suspension de son propre jugement aux croyances communes de la vie quotidienne. Pour d’autres enfin, il ne se distingue guère du dogmatisme lui-même des Académiques et se rapproche du nihilisme radical dans l’affirmation selon laquelle : « rien n’est tout à fait certain, on ne peut rien connaître ». On peut retrouver toutes ces variantes dans les figures du scepticisme que présente ou que cherche à combattre la philosophie contemporaine. Pour un certain nombre de philosophes de langue française, c’est plutôt l’influence de Sextus et de Montaigne qui domine. Présentée comme antidote au nihilisme, l’attitude sceptique se définit pour eux comme une forme de sagesse Antique, une possibilité de mieux penser, de mieux lire et de mieux vivre qui s’interroge en fait très peu voire pas du tout sur la nature des arguments sceptiques et encore moins sur les problèmes que ce genre de questionnement a suscité chez les philosophes. Qu’en est-t-il de la vérité ? Que peut-on connaître ? Comment nos croyances se fixent-elles ? Que percevons-nous au juste de la réalité extérieure ? Le renouveau du scepticisme au cours des trente dernières années tout autant manifeste chez des philosophes de langue anglaise nourris de l’empirisme notamment humien, a une tonalité vivante. Il se caractérise en effet d’abord par une prise au sérieux du défi que pose le scepticisme à la connaissance et une insistance sur le caractère naturel voire intuitif, simple, transparent du doute sceptique ce qui semble indiquer qu’il n’est ni réductible à tel ou tel position théorique délirante, ni purement réactif à une quête de la certitude dépassée ou à telle ou telle théorie, notamment fondationnaliste de la connaissance. C’est ainsi qu’après s’être livré à une analyse minutieuse de toutes les stratégies antisceptiques utilisées au cours de l’Histoire, le philosophe Barry Stroud qui a écrit un livre en 1984 qui est devenus un classique de la philosophie sceptique, croit pouvoir conclure que le scepticisme est foncièrement inattaquable et qu’il est assez peu vraisemblable qu’on puisse jamais y répondre. En particulier, dit Stroud, il paraît peu probable qu’on parvienne jamais à trouver la preuve que l’on cherche depuis l’époque moderne de la réalité du monde extérieur. Tout ce qu’on peut de mieux espérer, c’est de parvenir à montrer que les arguments sceptiques sont en effet parfaitement inintelligibles. Mais jusqu’à présent, ce sont plutôt ceux des adversaires du sceptique qui ont manifesté cette caractéristique. Dans Le point de vue de nulle part, (The view from nowhere, 1986), Thomas Nagel parvient à une conclusion assez semblable, voire plus radicale, il insiste sur le fait que le scepticisme est le produit direct de notre conception réaliste de l’objectivité et juge impossible de trouver le moyen de réconcilier l’attitude subjective qui est la nôtre au quotidien à l’égard du monde et le point de vue objectif impartial et détaché qu’exigerait censément sa connaissance : un point de vue sur le monde de nulle part. Plus encore, loin d’être intelligible, le sceptique est plus clair que toutes les théories censées démontrer son incohérence. En ce sens, conclut Nagel, notre problème ne comporte aucune solution. Même si reconnaître ce fait, c’est dit-il se rapprocher aussi près que nous le puissions de la possibilité de vivre à la lumière de la vérité. Si répondre au scepticisme implique de nier les platitudes que nous accepterions tous, toute réponse adéquate au scepticisme radical, risque donc d’être vouée à être intellectuellement insatisfaisante. C’est une même inspiration néo humienne que l’on retrouve chez Strawson dans un livre important Naturalized epistemology and scepticism, alors qu’il avait plutôt insisté dans un précédent livre sur le caractère inintelligible du doute sceptique, Strawson dont on connaît le lien avec le kantisme, admet désormais qu’il lui semble impossible de ne pas revenir à Hume. Certes, il s’inscrit dans un courant (dans une veine) de penseurs qui sont peut-être un peu moins pessimistes puisqu’il envisage qu’on puisse fonder notre croyance en l’existence du monde extérieur, du moins l’adoptée comme une inférence à la meilleure explication de la cohérence de l’expérience. Mais, il n’en considère pas moins que nous n’avons aucunes raisons sérieuses d’espérer une réponse décisive au problème sceptique. Le scepticisme paraît irréfutable parce qu’il est irréfutable. Si nous n’admettons pas cette vérité, c’est seulement parce que nous en sommes psychologiquement incapables. Mieux vaut donc se contenter de la solution naturaliste humienne au scepticisme, en un mot reconnaître que certaines de nos convictions sont si fondamentales qu’elles ne pourront jamais être ni ébranlées, ni égalées, ni inversement étayées par des arguments. Il n’y a pas d’autres réponses au scepticisme. La réponse du naturaliste se contentera donc de neutraliser les effets dévastateurs du scepticisme en rappelant qu’ils ont sans effet pratiquement dans la vie de tous les jours puisque la croyance en l’existence du monde extérieur ou dans l’uniformité du cours de la nature est le fruit d’une inclination naturelle et non d’une conviction raisonnée. Les doutes du sceptique comme les réponses théoriques qu’il provoque sont pareillement sans objet. En vérité, l’impact du défi humien est si fort qu’on le retrouve chez des auteurs pour qui le souci de répondre au sceptique n’est pas la préoccupation majeure centrale et qui considère qu’on peut s’en dispenser. Par exemple, la suggestion de Quine de laisser remplacer par la psychologie, l’épistémologie traditionnelle, repose sur une idée que « la condition humienne est la condition humaine ». Mais on pourrait à certains égards en dire autant de Stanley Cavell, lui-même dont les thèses ont provoqué en France un certain engouement pour ne pas dire un engouement certain. Certes, Cavell, très marqué par les arguments d’Austin et de Wittgenstein contre certains aspects des procédures sceptiques, les juge incohérentes et pour finir productrices d’incohérences et de non-sens. Le sceptique est en effet quelqu’un dit Cavell qui « croit avoir affirmé quelque chose alors que ses mots ne sont en réalité vides de sens. Il a l’air d’utiliser des expressions familières, de dire des phrases grammaticalement correctes mais il les emploie d’une manière telle qu’il est impossible de voir ce qu’il veut leur faire dire et qui finalement est inintelligible ». Quand nous savons ce que c’est que les mots veulent dire, nous avons l’impression de savoir que ce qu’il dit, veut bien dire quelque chose, même si nous ne savons pas bien quoi au juste. Il en résulte une sorte d’illusion sensible mais fondamentalement, le sceptique ne veut pas dire ce qu’il croit vouloir dire. C’est un malade de la généralité, là où les prétentions à la connaissance devraient être des prétentions concrètes, inscrites dans des contextes au lieu de porter sur des objets généraux. La base de l’être humain dans le monde dans son ensemble, sa relation au monde, n’est pas celle de la connaissance, en tout cas pas de ce que nous pensons ordinairement sous ce terme de connaissance. Le sceptique a peut-être tort de penser et de soutenir que nous ne connaissons rien, y compris les choses les plus simples mais ce n’est pas pour ces raisons qu’au bout du compte ; Hume avait donc raison, mais connaîtrions-nous beaucoup et connaîtrions-nous bien si nous nous ne connaissions en commun avec d'autres qui nous font part de leurs pensées et à qui nous communiquons les nôtres. Toute la question est de savoir si les néo humiens ont raison.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Jeudi 9 février 2012 4 09 /02 /Fév /2012 14:32

  Enquête qui renvoie aux livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification.

 

  

                LeLe relativisme est une forme du scepticisme qu'il s'agit de regarder en face. Quatrième leçon. L’idée fondamentale du relativisme épistémique (relativisme non des faits mais des justifications des croyances) consiste à partir de l’idée suivante : nous ne partons pas des faits mais nous partons de l’idée que nous sommes en présence de différents systèmes ou de différentes grilles épistémiques. Donc que nous n’avons pas de critère, pas de standard épistémique absolu. Le relativisme porte sur la justification ce qui revient à dire que le relativisme épistémique refuse l’idée qu’il y aurait des normes ou des standards absolus fondamentaux. Il s’exprime de la façon suivante : pour toute proposition observationnelle p, s’il semble à X que p, selon telle ou telle modalité sensorielle, dans des circonstances C, alors X est justifié de prime abord à croire que p. Si X est justifié à croire que p et que p implique à l’évidence q, alors est justifié à croire que q, si X (principe du modus ponens ou de la clôture épistémique)  a observé souvent qu’un B suivait un A, alors est justifié à croire que tous le A seront suivis de B. L’argument relativiste est relativisé : cela revient à dire que toutes les normes que nous utilisons sont des normes dérivées. Si Médiapart dit que p, alors p en général. Si quelqu’un me dit qu’il fait beau à New York, alors, c’est qu’il y fait beau. Mais d’autres principes épistémiques sont possibles : si votre système épistémique est celui la révélation alors votre raisonnement sera le suivant : p si c’est dit dans la Bible. Si p a lieu dans la tribu Azindé et cause d’un malheur, c’est dû au sorcier. On peut admettre des différences dans les systèmes sans que la différence soit totale. Les systèmes doivent rester commensurables les uns pour les autres. Il y a des jeux comparatifs possibles entre les systèmes. Etant admis ce principe, le relativisme épistémique peut soutenir l’argument suivant : 1) il n’y a pas de faits absolus relativement aux croyances que tel ou tel données justifient. 2) Si un jugement épistémique E justifie p, est susceptible d’être vrai, on doit le construire comme suit : selon le système épistémique J que X ou Y accepte, l’information E justifie p. Conclusion : on ajoute une clause de pluralisme. Il y a de nombreux systèmes épistémiques mais il n’y a pas de faits en vertu desquels l’un est plus correct que l’autre. Son argument est jusqu’alors recevable. Le relativiste peut encore renforcer son argumentation : 1) s’il y a des faits épistémiques absolus, il doit bien être possible d’avoir des croyances justifiées à leur sujet, 2) il n’est pas possible d’arriver à une croyance justifiée relativement aux faits épistémiques. 3) il n’y a pas de faits épistémiques absolus. 4) S’il n’y a pas de faits épistémiques absolus alors le relativisme épistémique est vrai. Conclusion : donc le relativisme épistémique est vrai. Observons que cette prémisse 4 peut être comprise de façons différentes : si nous sommes un expressiviste (quelqu’un qui considère que quand on prononce un énoncé sur quelque chose, vous ne donnez pas une information vraie ou fausse mais vous exprimez simplement un état mental d’approbation ou de désapprobation. E justifie p peut légitimement soutenir qu’il n’y a pas de faits relatifs aux normes épistémiques sans conclure au relativisme. S’agissant de la prémisse 1, ces faits s’agissant du relativiste, il n’est pas nécessaire qu’on le connaisse : après tout, c’est qu’on considère qu’ils sont peut-être connaissables. Il faut d’ores et déjà avoir toute une théorie de la connaissance et de ce qu’il faut avoir à considérer comme une condition  nécessaire et suffisante de ce qu’il faut pouvoir monopoliser pour dire de quelqu’un, pour être sûr qu’il convient au relativisme. Qu’en est-il de l’argument 2 ? Supposons que nous rencontrons un Azindé : comment allons nous lui montrer qu’il a tort. Pour cela, il nous faut lui montrer la supériorité objective de notre système de principes épistémiques sur le sien. Mais comment allons nous faire pour cela ? Pour cela, nous allons utiliser notre propre système et eux ils vont utiliser leurs systèmes pour montrer que c’est le leur le bon. Et là, de fait, nous n’avons aucun moyen de répondre à leurs objections. Pour reprendre ce que dit Wittgenstein : « est-ce que les Azindés ont tort de consulter un oracle ? Si nous employons le terme tort, n’utilisons-nous pas notre propre jeu de langage comme une base pour combattre le leur ». Il n’y a aucun moyen en se situant dans le cadre de notre système épistémique de montrer que notre système épistémique est nécessairement supérieur au leur puisque nous sommes obligés de nous placer dans une situation où il ne peut pas y avoir de confrontations des systèmes. Nous ne pouvons pas sortir de notre système. Autrement dit, pire encore puisque nous ne pouvons pas sortir de notre système, nous n’avons même pas les moyens sinon de façon circulaire de justifier notre système. Trouver des raisons ou des justifications à l’utilisation de notre propre système, à un moment donné nous serons bien obligés d’arrêter quelque part. La question qui se pose est celle de savoir si c’est dommageable de devoir s’arrêter quelque part. Le fait qu’à un moment nous soyons obligés de reconnaître cela, nos critères épistémiques sont acculés à admettre leur circularité : ceci est vrai parce que c’est vrai et c’est vrai que c’est vrai parce que c’est vrai . Cela revient à faire un coup de force permanent … Est-ce que ce n’est pas gênant et est-ce satisfaisant de justifier son système épistémique en tapant sur la table … Nous n’avons pas de moyen de contester l’argument relativiste. Si nous reprenons l’argument précédent nous nous apercevons qu’il repose sur deux principes : 1) le relativiste admet qu’on doit utiliser un système de justification ou un autre. 2) Il ne peut pas y avoir de justification si on justifie un système de raisonnement en faisant usage de ce même système. Mais peut-on faire autrement ? En un sens la raison ne peut avoir de compte à rendre qu’à la raison. Celui qui veut rejeter la raison doit donner des raisons contre la raison. Tandis que celui qui revendique l’autorité de l’irrationnel ne peut se fonder sur l’irrationnel pour revendiquer cette autorité. Envisageons à ce moment là que face à cette difficulté, le relativiste s’abrite derrière une forme de réfutation qui serait la suivante : 1) « rien n’est objectivement justifié » (cette phrase est un non-sens car ou bien c’est justifié objectivement et dans ce cas « rien n’est objectivement justifié » est faux si c’est vrai b) ou bien c’est justifié relativement à un système particulier mais dans ce cas, c’est juste vrai pour lui. Autrement dit, le deuxième cas n’implique pas qu’il soit vrai seulement pour lui, d’autres devraient pouvoir l’accepter. Autre type de réfutation possible si nous ne somme pas content de cette première réfutation : on peut ici essayer de prendre les choses à partir de l’exemple fameux et bien connu de ce qui opposait Osian et Copernic d’une part et Bellarmin et Galilée de l’autre : nous avions à faire à deux système épistémiques différents et la tactique de Bellarmin consistait à dire que d’une certaine manière on pouvait parfaitement considérer que ce sont deux systèmes qui sont compatibles à condition d’accorder que ni l’un ni l’autre ne disait parfaitement la vérité, que le premier était simplement conforme à ce que disait les écritures et l’autre conforme à ce que décrivait éventuellement le système épistémique galiléen. Supposons que nous disions pour sauver les meubles comme le fait Bellarmin pour sauver Galilée du bûcher : 1) le copercianisme est justifié par les observations de Galilée. Le relativiste va nier cette phrase et soutenir la chose suivante : le copercianisme est justifié par les observations de Galilée relativement à un système, la science que moi, locuteur, j’accepte. Vous voyez que pour que cela marche, il est important de distinguer ici entre deux choses : entre d’une part ce qu’on peut appeler des jugements épistémiques et d’autre part des principes épistémiques. Un jugement épistémique particulier est du type suivant : « il semble visuellement à Galilée qu’il y a des montagnes sur la Lune ». Un principe épistémique a la forme suivante : on part d’une observation générale pour toute proposition observationnelle p, s’il semble à S que p, alors S est justifié prima facie à croire que p. Si le relativisme dit que les énoncés de type 3, c'est-à-dire les énoncés particuliers du type « il semble visuellement à Galilée qu’il y a des montagnes sur la Lune » sont faux parce qu’il n’y a pas de faits absolus quant à la justification, il veut dire qu’il sont rendus faux du fait de la fausseté des principes généraux qui les implique. La seule chose qui est vraie, c’est que lorsque une observation générale permet au fait particulier d’être vrais. De même que c’est un principe épistémique que nous ne pouvons conclure qu’à partir d’un principe général. Mais si on suppose que les systèmes de justification sont acceptés, alors, une telle démarche est incohérente. Comment en effet peut-on accepter des systèmes généraux de justifications et en même temps cesser d’accepter des jugements particuliers qui en découlent ? Autrement dit, on accepte que dans le système S de la science, les observations scientifiques sont valides et qu’elles impliquent que telles observations particulières est vrai mais en même temps, on soutient qu’elle est fausse. En d’autres termes, le relativiste nous dit : 1) le copercianisme est justifié par les observations de Galilée mais il est faux de dire cela car il n’y a pas de justifications absolues. De même, pour toute observation propositionnelle p, s’il semble à S que p, alors S est justifié prima facie à croire que p est faux. Mais face à cela, le relativiste peut également essayer de s’en tirer par un autre type d’argument. Il est dans une position difficile. Il peut s’en tirer en soutenant ceci : 1) première porte de sortie, au fond, ces énoncés ne sont pas vrais. Un énoncé qui n’est pas vrai qui est ou bien faux, ou bien qui est incomplet (exemple : Jean est plus grand que ...) Le relativiste peut éventuellement s’abriter derrière cela en disant « le copercianisme est justifié par les observations de Galilée » n’est pas faux mais est éventuellement incomplet. C'est-à-dire, relativement au système S, « le copercianisme est justifié par les observations de Galilée ». Mais supposons qu’il dise cela, c'est-à-dire qu’il adopte une forme de retrait et qu’il refuse de considérer que l’énoncé est faux mais qu’il est seulement incomplet. Alors, il se trouve confronté à trois problèmes : 1) Comment peut-on accepter un ensemble de propositions que l’on sait être incomplètes, « comment accepter que Jean est plus grand … » si l’on sait que cette phrase est vraie que relativement à un standard implicite de taille. 2) Si les propositions d’un système épistémique sont incomplètes, comment peuvent-elles être les conceptions de quelque chose ? 3) Quelle est la relation entre le système épistémique et les propositions qu’il implique ? Ce ne peut être des relations d’implication logique car pour qu’il y ait des implications logiques, nous devrions avoir des propositions vraies qui en impliquent d’autres qui le sont aussi. Donc, il n’a pas les moyens d’utiliser ce type d’argumentation. 4) Supposons qu’il parie alors sur le pluralisme : il lui faut un système d’acceptation des validités égales des propositions et des énoncés ou des systèmes épistémiques. Dans ce cas aussi, je crains fort que le relativiste ne soit confronté à une nouvelle impasse. Supposons en effet que nous acceptions le pluralisme, c'est-à-dire « il y a de nombreux systèmes épistémiques » mais il n’y a pas de faits qui nous permettent de dire que l’un serait plus correct que les autres. (L’argument de la validité égale). L’argument prend alors la forme suivante : système épistémique C1 : si E (information donnée) alors B est justifié. C2 : il n’est pas vrai que si E, B est justifié …Etc. Mais c’est incohérent car ou bien E justifie B ou il ne le justifie pas. Si on dit que ce n’est pas le cas parce qu’il n’y a pas de faits absolus de justification, alors C1 est faux. Mais alors, C2 est vrai. Or, le relativiste ne peut pas dire cela puisqu’il nie qu’il y ait des faits de justification absolue. 5) Les systèmes épistémiques ne sont ni vrais ni faux, ils ne sont même pas incomplets, ce sont seulement des impératifs : nous les considérons non pas comme des systèmes de propositions vraies ou fausses mais comme des ensembles d’impératifs ou d’ordres qui ne sont ni vrais ni faux. Par exemple, on dira que les paradigmes de Kuhn sont des présuppositions mais qu’ils sont ni vrais ni faux. Mais en ce cas comme l’a montré Paul Boghossian, le relativiste qui adopterait une position de ce type se heurterait de nouveau à trois problèmes : 1) comment peut-il rendre compte de la justification épistémique plutôt que morale et politique s’il y a différentes sortes de justifications épistémiques ? 2) Un système épistémique ne justifie pas que «  E justifie B » mais le permet (ne l’empêche pas), alors qu’un impératif moral le requiert. 3) Il lui faut construire des énoncés comme « le copercianisme est justifié par les observations de Galilée » selon le système d’impératifs que nous acceptons. Cela revient à réduire les normes supposées à de simples faits. 4) Le relativiste peut alors dire « si nous devions rencontrer un système épistémique rival, C2 rival de C1, nous ne serions pas capables de justifier C1 plutôt que C2 même d’après notre point de vue. » La question qu’on peut se poser est celle de savoir véritablement si nous pouvons réellement, si de fait nous rencontrons de tels systèmes rivaux, est celle de Donald Davidson à propos des schèmes conceptuels : il faisait remarquer, ce qui atténue singulièrement un certain nombre de difficultés que pose le relativisme linguistique qu’il fallait poser comme conditions à l’existence d’un langage et à la traductibilité ce qu’il appelait le critère de cohérence, autrement dit, nous devons admettre comme critère minimal pour avoir un langage, un critère tel que nous ne pourrions pas admettre de distinctions arbitraires, autrement dit encore, nous devons pouvoir montrer si deux principes épistémiques gouvernent deux propositions qu’il y a entre ces propositions une véritable différence. Le problème est qu’il n’est pas certain que nous rencontrions vraiment d’autres systèmes qui nous permettent de justifier en utilisant ces critères un système C2 plutôt qu’un système C1. Supposons que le relativiste dise à ce moment là que nous continuions, nous objectiviste, nous antirelativiste à être coincé par l’    argument de la circularité des normes que nous avons évoqué. Il ne peut pas être correct de dire qu’on justifie un système à l’aide de lui-même. Par exemple, en logique, on justifie bien un certain nombre de principes de la logique au moyen de ses propres principes déductifs. Ensuite, ce n’est vraiment que si on a de bonnes raisons de douter de nos principes épistémiques que nous pouvons vraiment nous méfier de la circularité inhérente à la régression de la justification. Autrement dit, supposons que nous accordions au relativisme pour la dernière fois l’argument suivant : 1) « s’il y a des principes métaphysiques absolument vrais, nous savons quels ils sont, si un doute peut être émis sur la validité de nos principes épistémiques, nous ne savons pas lesquels sont objectivement vrais. 2) Un doute a surgi du fait que nous avons rencontré des systèmes épistémiques concurrents. 3) Donc nous ne savons pas quel principes épistémiques sont vrais. 4) Donc, il n’y a pas de tels principes. En fait, on peut considérer que cet argument est douteux car pourquoi devrions nous croire la première prémisse et pourquoi devrions nous sans avoir de raisons vraiment fortes de douter de notre système épistémique, croire la prémisse 3. Si ce que nous disons est juste, alors, cela revient à dire que le relativisme est en effet en bien mauvais posture. Essayons de mesurer la portée de la critique pour le moment : cette critique ne nie pas qu’un grand nombre de nos croyances soient construites, ni quelles ne dépendent pas des conditions sociales. De même que nos principes épistémiques peuvent parfaitement être construits et dépendre des conditions sociales : exemple, pourquoi les croyances chrétiennes sont-elles plus répandues en Italie qu’en Iran. Pourquoi l’affaire Sanico a-t-elle éclatée ? Pourquoi les enfants de banlieues sont-ils en révolte ? Pourquoi les femmes se sentent-elles différentes des hommes ? Il ne s’agit pas de nier ce genre de fait. Ce que nous avons voulu nier jusqu’ici, c’est ceci : 1) que les explications soient toutes égales. 2) Que les principes épistémiques soient tous égaux. 3) Que les vérités soient toutes égales. 4) Que tous les schèmes conceptuels soient incommensurables. Ce qui distingue la sociologie constructiviste des sciences de l’épistémologie traditionnelle, c’est son ambition d’expliquer toutes les croyances ordinaires en termes sociaux de construction sociale, y compris les croyances scientifiques. Qu’il s’agisse de tables de chaises de maisons, des femmes de la logique etc. Selon le principe de symétrie adopté par David Bloor, nous devons chercher le même type de causes à la fois aux croyances vraies, à celles qui sont fausses, rationnelles et celles irrationnelles. Mais est-ce correct ? Est-ce vrai pour des propositions scientifiques ? La Terre est plate pour un grec de l’Antiquité, pas pour nous. Est-ce vrai pour des propositions intrinsèquement évidentes telles que « je pense ». En tout cas, il nous semble que si c’est vrai pour la rationalité, alors aucune critique ne devient possible. Donc, au moins sur ce point, nous croyons que si le relativisme est prêt jusqu’à aller défendre ces positions, il n’est guère en mesure nous semble-t-il de répondre aux interpellations que nous lui avons faites. Pour finir, pour rester sur une note plus positive, nous voudrions suggérer une autre voie réaliste qui nous permette de sortir à la fois des impasses de la conception traditionnelle de la connaissance qui repose sur une forme de réalisme métaphysique absolu et en même temps qui nous permette de sortir de certaines des impasses du relativisme ainsi entendu. Tout réalisme relativement à un corps de connaissances peut se ramener à la conjonction de deux thèses : a) une thèse métaphysique d’indépendance et d’existence : nos jugements sont vrais en vertu de l’existence d’un monde indépendant de l’existence de notre connaissance ; b) une thèse épistémique relative à la connaissance : nous pouvons savoir si ces jugements sont vrais. Ainsi conçu, le réalisme est soumis à une tension caractéristique : si le monde est indépendant de notre connaissance, comment pouvons nous réellement le connaître ? C’est sur cette tension réelle que joue le relativisme. Contre le réalisme ainsi entendu, conjonction des deux thèses d’indépendance et de vérité, le relativiste a beau jeu de rejeter la première et ne va accepter la seconde (la thèse épistémique) que si en règle générale, la vérité de nos énoncés, n’est pas indépendante des moyens que nous avons de la vérifier. Si nous voulons tracer la voie d’un réalisme convaincant minimal (Souvenac parle d’un réalisme innocent), tracer cette voie, cela consistera à se frayer un chemin très étroit entre ces deux écueils. Eviter d’un côté un réalisme radical ou métaphysique, un réalisme avec un grand R mais aussi, un réalisme trop mou, proche de l’antiréalisme qui s’enfermerait trop dans une perspective sémantique et épistémique, qui ne permettrait pas au sens de Claudine Tiercelin d’éviter les écueils du relativisme que nous avons examiné et précisé. Une chose s’impose, c’est celle d’éviter le Réalisme métaphysique si on entend par là ce que stigmatise Putnam la conjonction des trois thèses suivantes : 1) le monde est constitué d’un ensemble fixe d’objets indépendants de l’esprit ; 2) il n’existe qu’une sorte de description vraie de comment est fait le monde ; 3) la vérité est une sorte de correspondance entre des mots ou des symboles de pensée et des choses et des ensembles de choses du monde extérieur (Raison, Vérité et Histoire, 1981). Adopter une telle position, c’est en effet, cela reviendrait à souscrire à une conception magique de la référence, à concevoir la relation entre les mots et les choses du monde comme une correspondance unique indépendante et indifférente à la position épistémologique de l’agent de connaissance laquelle impose de prendre en compte l’évolution de la rationalité dans l’Histoire et de la manière dont le langage s’accroche au monde. En d’autres termes, nous devons partir du principe qu’il n’y a pas de relation de référence unique associée à une théorie vraie unique et qui soit radicalement non-épistémique. Le Réaliste métaphysique surtout s’il s’appuie comme c’est le plus souvent le cas sur une interprétation physicaliste du monde, selon laquelle la relation de correspondance correcte est une relation physique, que seule la physique peut décrire, s’abrite donc derrière une représentation magique du monde puisqu’il en vient à doter la réalité physique d’un pouvoir cognitif ou de propriétés mentales comme si « dans un univers d’objets à la fois indépendants de l’esprit et autoidentifiants, c’était le monde et non les penseurs qui triaient les choses en espèces ». La relation de référence devient une sorte de métaphysique ineffable mais cela n’implique pas malgré tout, et ceci est un pavé dans le champ de Quine, et du relativiste ontologique, mais cela ne signifie pas et cela n’implique pas qu’il n’y ait pas de faits décisifs (facts of the matter) permettant de dire à quoi les mots font référence selon le principe quinien de la relativité de la référence. L’accepter serait faire de la notion d’objet une notion totalement métaphysique. Or, dit Putnam, je sais ce que sont les tables et ce que sont les chats ou ce que sont les trous noirs. Mais que vais-je bien pouvoir faire de cette notion d’un X qui est une table ou un chat ou un trou noir ou le nombre trois, un objet qui n’a pas du tout de propriétés en soi et qui à n’importe quelle propriétés dans un modèle, est une idée dingue inconcevable ? La doctrine de la relativité de l’ontologie évite les problèmes de la philosophie médiévale du réalisme classique mais pour les remplacer par ceux de la métaphysique kantienne. De plus, on ne peut accepter la doctrine pour des langages autres que le mien : la situation humaine est symétrique. Si les mots des autres personnes n’ont pas de références déterminées, alors les miens n’en ont pas non plus. A en croire Quine, lorsque je pense que je fais référence à mon chat (Tabita), il n’y a pas d’autres faits décisifs qui me permettent de dire si mes mots désignent Tabita ou l’univers entier moins le chat. Mais il m’a toujours semblé juste, note Putnam que « une conception qui semble si  contraire au sentiment que nous avons d’être en contact intellectuel et perceptuel avec le monde, ne peut pas être juste ». Le réaliste devra donc rejeter aussi bien le positivisme scientiste que le Réalisme métaphysique : il lui faut abandonner l’idée d’une correspondance particulière entre ce qui est à l’intérieur de l’esprit et du cerveau et ce qui est à l’extérieur ce qui conduit à une fiction métaphysique d’un monde déjà tout fait avec des objets autoidentifiants, une structure inscrite dans des essences. Mais, il lui faut aussi renoncer à une image modifiée de l’esprit ou du cerveau comme se contentant d’accepter tout un ensemble de correspondances différentes sans essayer d’en fixer une en particulier comme étant la correspondance entre mots et objets. Cela conduit à la fiction métaphysique d’un monde nouménal sans aucune relation déterminée avec le monde de notre expérience. Le fait que la valeur de vérité de phrases entières soient fixées ne suffit donc pas à fixer la référence des constituants des phrases. Partant, des éléments de langage de l’esprit pénètrent si profondément dans ce que nous appelons la réalité que le projet même qui consisterait à nous représenter comme des cartographes de quelque chose qui est indépendant du langage est en effet compromis dès le départ. En d’autres termes, n’importe quelle forme de discours ne signifie ce qu’elle signifie qu’en vertu de ce que l’on comprend de ce qu’est cette signification. Il n’empêche, le monde n’est pas réductible à ce que nous en faisons, les dinosaures existaient avant que nous y pensions, le monde n’est pas un produit, c’est le monde tout simplement. D’où notre deuxième recommandation : le réalisme que nous proposons a tout intérêt à s’inspirer d’un modèle comme celui qu’ont proposé un certain nombre de philosophes médiévaux : pour eux toute définition correcte du réalisme passe d’abord aussi par une opposition au Réalisme métaphysique que l’on vient d’épingler. Comme les scolastiques n’ont cessé de le répéter, le problème métaphysique majeur (problèmes des universaux), n’est pas celui de savoir s’il existe des choses en dehors de nos idées ou de nos mots. L’alternative in anima ou esse extra anima est fausse : quand un philosophe médiéval dit d’un universel qu’il est réel, il ne veut pas dire qu’il existe et que nous pouvons le découvrir comme un crabe sous un rocher, mais que ce que le mot signifie par opposition à ce que nous pouvons en dire vraiment, est réel. Il importe donc de se souvenir de cette leçon médiévale : n’importe qui peut penser que « le » est un mot français, ce n’est pas cela qui fait ou fera de lui un réaliste. En revanche, que le mot « dur » soit lui-même réel ou non, s’il pense que la propriété de, le caractère, le prédicat dureté n’est pas une invention ou une construction des hommes comme l’est le mot mais se trouve réellement et effectivement dans les choses dures et uniques en elles toutes, sous la description d’une habitude ou d’une disposition, alors oui, il est réaliste. C’est la définition que donne Charles-Sanders Peirce notamment du réalisme. Partant, il nous faut définir le réel non pas comme ce qu’il nous arrive d’en penser mais ce qui reste inchangé par ce que nous pouvons en penser. N’est donc peut-être pas réaliste celui que l’on croit. Un réaliste, c’est simplement quelqu’un qui sait qu’il n’y a pas plus de réalité cachée que celle représentée dans une représentation vraie. L’existence est donc assurément un aspect crucial dont doit rendre compte tout réalisme et qu’a tendance à oublier précisément le relativiste. Mais elle n’est pas non plus le tout de la réalité. Nous pouvons déjà en mesurer l’incidence pour la réflexion en philosophie des sciences concernant la question de savoir si le fait qu’on ait à recourir par exemple à des inobservables, cela constitue vraiment un problème pour le réaliste. A l’évidence, non. Tout réalisme bien conçu est donc nécessairement à concevoir d’abord comme un réalisme sémantique et épistémique : il doit s’opposer au Réalisme métaphysique de type platonicien qui s’obstine à concevoir l’existence des choses indépendamment de toutes relations à la conception qu’en a l’esprit. Dans une troisième étape, il appartiendra alors au réaliste de déterminer comment et pourquoi ce qui est réel ne se réduit pas de fait, à ce que nous pouvons en dire ou en penser. Il y a donc bien une certaine indépendance en effet qu’il importe donc de caractériser. Et le réaliste aura donc tout intérêt pour ce faire à s’appuyer sur une forme de réalisme scientifique. En d’autres termes, il ne devra pas hésiter à affirmer l’existence de certaines entités postulées par les théories scientifiques, des atomes, des molécules ou des électrons, ce qu’on appelle le réalisme théorique. Là où l’instrumentalisme d’un Osiander ou d’un Bellarmin, dira que nos théories scientifiques ne sont que des moyens calculatoires, permettant de prédire des observations et selon lequel les termes théoriques qui figurent dans nos explications peuvent être réduits à des termes observables. Il ne s’agit pas seulement donc de produire des théories empiriquement adéquates, qui auraient une égale validité, comme le prône le relativiste mais de mettre en ordre les faits en soutenant qu’il n’y a pas de monde au-delà des théories et que celles-ci ne sont vraies que parce que nous les acceptons et que nous disposons pour cela de critères empiriques. Il nous semble que le réaliste dispose pour cela de plusieurs arguments à opposer au relativiste. 1) le premier, c’est que la science tend à l’unification de ses théories ; 2) le second, c’est que le caractère explicatif des théories : comment une théorie peut-elle expliquer des phénomènes si les entités qu’elle postule n’existe pas ; 3) le troisième trait, c’est l’existence de prédictions nouvelles. Ces trois traits ont en commun de s’appuyer en quelque sorte sur ce que Putnam tient sans doute pour l’argument essentiel de façon tout à fait juste en faveur du réalisme scientifique : l’argument du non miraculeux en vertu duquel le réalisme est la seule philosophie qui ne fasse pas du succès de la science un miracle. De fait, nos théories scientifiques qui nous disent de quoi le monde est fait, se présentent comme un succès en effet incroyable puisqu’elles permettent de prédire, de manipuler et de faire que nous soyons capables de nous approprier les (aux) phénomènes du monde. L’explication la plus directe de tout cela, c’est de penser qu’elles décrivent correctement la nature du monde ou du moins quelque chose de fort approchant. Sans cette explication, le succès rencontré dans les sciences relèverait du miracle et il vaut toujours mieux éviter de choisir en premier le miraculeux. A partir de là, le réaliste sera autorisé nous croyons à soutenir trois thèses : 1) Première thèse métaphysique : le monde existe et il a une structure définie et n’en déplaise au relativiste, indépendant de l’esprit. 2) Thèse sémantique : nos théories scientifiques doivent être prises pour argent comptant, elles sont donc susceptibles d’être vraies ou fausses. C’est la nature et la constitution du monde que le détermine, c’est elle qui en est le vérifacteur : si une théorie est vraie, les termes qui y figurent qu’il s’agisse d’inobservables ou d’observables ont une référence possible. En d’autres termes, les objets postulés existent et leur constitution rend vraie la théorie en question. Enfin, thèse épistémique, les théories scientifiques sont en règle générale bien confirmées et approximativement vraies. Elles sont en mesure de nous donner accès à la constitution de la nature. Face au relativiste instrumentaliste, il semble que le réaliste en effet, a les moyens de justifier l’optimisme épistémique : tout d’abord, s’agissant du problème de l’incommensurabilité, on observera que certains s’efforcent de démontrer aujourd’hui qu’il est possible de comprendre l’ancienne théorie comme un cas limite de la nouvelle théorie, même si les concepts respectifs des deux théories en question sont très éloignés. Bref, la thèse de l’incommensurabilité qui a fait les grandes heures de la théorie relativiste, n’est plus aujourd’hui considérée comme une réelle menace pour le réalisme scientifique. En second lieu, il n’est pas sûr que les changements de théorie, si souvent évoqués par le relativiste, soient aussi radicaux qu’on veut bien le dire : il semble bien qu’il soit possible de faire le départ entre les constituants théoriques qui ont contribués au succès des théories que l’on a abandonné et ceux qui étaient inutiles et de montrer en fait que les premiers ont bel et bien été conservés dans les nouvelles théories, ce qui militerait plutôt en dépit des évolutions en faveur d’une certaine stabilité dans les principes théoriques, épistémiques et dans les hypothèses explicatives qui constituent notre image scientifique du monde. Une stabilité que certains n’hésitent pas à attribuer à la structure mathématique du réseau (reste) des théories. La courbe évolutive de l’univers correspond bien aux différentes phases de cette évolution, phase explosive, phase de quasi stagnation puis phase d'accélération de la constante cosmologique …

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 15:09

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  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification.

      Pour penser sa valeur, la connaissance doit s'affronter à sa négation : le nihilisme et ses déclinaisons dans le relativisme et  le scepticisme. Première leçon. Le tournant axiologique. Pour les optimistes qui se fient au bon sens, bien des choses restent connaissables mais c’est à la science qu’il revient de s’en occuper : s’il reste des choses à penser et à vivre et l’art s’en charge. A supposer que la métaphysique ait encore aujourd’hui un sens, quel os lui resterait-il à ronger ? Etat des lieux de la théorie de la connaissance : quelles est la nature de la connaissance ? Qu’est ce qu’une croyance justifiée ? Quelles sont les sources de la connaissance ? Peut-il y avoir des connaissances apriori ? Avons-nous des critères de distinction entre des connaissances apriori et des connaissances a posteriori ? De quelles armes disposons-nous pour trouver des parades efficaces aux défis relativistes et sceptiques ? Ressources : outils conceptuels introduits et progressivement affinés qui font appel à la logique, à la théorie des probabilités et à la théorie de la décision, aux ressources également de la psychologie cognitive, de l’éthologie et de la biologie évolutionniste dans ses versions les plus naturalistes. Le domaine de la philosophie de la connaissance qu’on a pris pour une épistémologie est une discipline dont les contenus se redessinent. Le point de départ, c’est le Théétète 201 c : « la science ou le savoir est défini comme l’opinion vraie (droite) pourvue de raison ». C’est dans le cadre de la philosophie contemporaine que s’est fixé de façon systématique le sens de l’entreprise de définir l’usage de la notion de connaissance et de savoir et à s’interroger sur les conditions de vérité des attributions de connaissance de la forme : « X sait que p », c'est-à-dire, un sujet a la connaissance d’une proposition, c’est un savoir propositionnel ou une attitude propositionnelle. Les conditions nécessaires pour qu’un sujet sache que p sont : 1) il faut (condition de croyance au savoir) que le sujet croit que p ; 2) il faut que la proposition p soit vraie (condition de vérité ou de factivité du savoir) ; (le fait d’entretenir une croyance n’implique pas du tout que ce que vous croyez soit vrai) ; (en revanche, si vous connaissez quelque chose, ce que vous connaissez est vrai) ; 3) Il faut que vous ayez une bonne raison, (donnée probante ou evidence) une bonne garantie, que vous soyez pleinement justifié à croire que p. Ce sont les conditions nécessaires non pas forcément suffisantes pour dire de quelqu’un qu’il sait quelque chose. Toutes ces théories se sont soldées par des échecs et ces déroutes ont abouties à nous faire considérer que nous devions réviser nos conceptions du savoir et de la connaissance. Objections au programme d’une épistémologie de la connaissance : - Tournant cognitiviste et naturaliste – Tournant social de l’épistémologie qui devrait réveiller l’épistémologie de son sommeil dogmatique. La première objection consiste à douter qu’on puisse définir de telles notions (croyance, connaissance, donnée probante, justification et evidence comme données empiriques qui peuvent servir de preuves). Les iArnolfini-Van-Eyck-copie-1.jpgntuitions qu’on sollicite en épistémologie sur des exemples et des contrexemples (la méthode des cas) dans La connaissance est elle une croyance vraie et justifiée de Edmund L Gettier sont elles conceptualisables ? (Les asiatiques n’ont pas les mêmes appréciations, les mêmes réactions sur certains cas que les occidentaux des intuitions, des justifications, des données probantes, des connaissances, des croyances vraies qui s’avèrent relatives et fluctuantes). Le terme de connaissance doit être analysé dans des termes qui font glisser du côté de la cognition à la fois biologique et psychologique, processus causaux et naturels qui produisent ces connaissances. Tournant cognitiviste et naturaliste. Second type d’objection : tournant social de l’épistémologie, dimension sociale et contextuel de la connaissance. La dimension sociale de l’épistémologie prend acte du fait que les croyances et les connaissances sont d’abord partagées, qu’elles sont acquises et transmises au sein d’univers sociaux. La connaissance historicisée est relative et contextuelle : la connaissance ne saurait se réduire ou définir en des termes strictement conceptuels et normatifs mais en termes descriptifs et naturels. La tâche de la description pourra donc être confiée à la biologie ou aux sciences cognitives, tantôt à des disciplines telles que l’Histoire, les sciences sociales ou des combinaisons appropriées de ces disciplines. L’épistémologue peut aller se rhabiller. En quoi consiste la valeur de la connaissance ? Elle tient dans le Bien Commun. Le constructivisme social s’emploie à reconstituer l’archéologie de l’articulation du savoir et du pouvoir. La question « qui sait ? » importe beaucoup plus que « que savons-nous ? » et que « comment savons-nous ? » C’es une chose de prendre en compte des sources du savoir comme le témoignage et les formes d’attributions du savoir qui dépendent de contextes conversationnels variés mais c’est tout autre chose de considérer que cela signe l’arrêt de mort de la théorie de la connaissance. Si la connaissance a une valeur intrinsèque, alors il est douteux qu’elle soit intégralement asservie à l’intelligence de nos intérêts pratiques, sociaux et vitaux et qu’elle se définisse comme pragmatiste ou sociologique.

 

                Le tournant axiologique : la nature de la justification épistémique a un rapport avec la justification en éthique : dans les deux on a affaire avec une évaluation. Il y a effectivement plus que des analogies, des homologies entre la rationalité théorique et la rationalité pratique. Peut-on calibrer de façon harmonieuse les raisons pratiques que nous pouvons avoir avec les raisons théoriques ? La perméabilité des frontières doit permettre de les enrichir l’un par l’autre. Approche causale et fiabiliste (Alvin Goldman est externaliste, manière dont cela se forme) des mécanismes d’inférence de la justification de la croyance : cela dépend des propriétés de notre appareil cognitif. Comment les configurations neuronales de notre cerveau vont être déterminantes pour innerver les contenus de la connaissance ? Elle introduit autre choses que des explications causales, psychologiques et naturalistes, elle introduit une dimension modale, prescriptive et normative. L’épistémologie naturalisée au sens de Quine est compatible via l’émergentisme (la survenance) avec une épistémologie qui prend en compte la dimension axiologique de la justification de nos croyances et de nos connaissances qui peut intégrer le passage du naturel au normatif. Selon John Greco, si un agent a une connaissance, celle-ci peut être portée à son crédit. Un sujet connaissant est un sujet qui peut être soumis à une évaluation tout autant qu’un sujet moral ou éthique (contrôle volontaire ou engagement déontologique).

 

                Deuxième leçon. Rentrons « in medias res », dans l’examen de la question de savoir pourquoi comme c’est le plus souvent le cas, nous avons tendance à penser que la connaissance a une valeur et que cette valeur est supérieure à celle d’une croyance droite, vraie et/ou justifiée ? Est-ce que le relativisme est fondé à contester la valeur de la connaissance ? Troisième séance : la question de savoir si on peut répondre aux défis du sceptique. Il faudra demander au sceptique d’exhiber les raisons de son doute. Donnez moi les conditions de possibilité de votre connaissance demande le sceptique ? Nous devons lui demander : donnez nous les conditions de possibilité de vos doutes. Douter n’est pas aussi facile que mentir. Exiger du sceptique qu’il donne les raisons de ses doutes. Il y a trois attitudes possibles face à une connaissance : la première consiste à admettre que nous savons beaucoup de choses ; la deuxième consiste à se dire qu’il nous est impossible de savoir si nos croyances sont vraies ou fausses, donc, suspendons notre jugement ; la troisième attitude est celle du sceptique dogmatique qui dit «  je ne sais rien » mais qui ce faisant, se contredit déjà puisque cela il est censé le savoir. Le pyrrhonien ne s’engage jamais ou du moins le moins possible. Les normes, les valeurs et les vertus épistémiques. Prendre la mesure de l’importance du tournant axiologique pour tisser des liens entre l’épistémologie et l’éthique afin d’en redessiner les frontières. 1) Que veut-on dire lorsque nous affirmons que la justification est normative ? 2) Faut-il remplacer l’épistémologie par la psychologie descriptive ? 3) Peut-on admettre des faits normatifs relativement auxquels les modes d’inférence sont de bons modes de raisonnements tout en restant naturaliste et en considérant que la détermination de la nature de ces bonnes raisons doit passer par l’étude de la manière dont nous raisonnons et parvenons de fait aux croyances en question ? 5) Les recommandations épistémologiques sont-elles des prescriptions hypothétiques ou catégoriques ? Dans quelle mesure nos croyances peuvent elles être affectées par les actions que nous entreprenons ? Quelles sortes de choix ou de contrôles volontaires avons ous sur la formation de nos croyances ? 6) L’épistémologie émet-elle simplement des lignes directrices pour évaluer nos croyances ou bien en émet-elle aussi sur les manières dont nous allons former ces croyances ? 7) L’épistémologie a-t-elle pour seule fonction d’évaluer la légitimité de nos croyances au vu des évidences ou des données empiriques dont nous disposons ou peut-elle aussi émettre des directives sur la manière de se comporter comme chercheur ? Quelles sont les qualités que le chercheur sensible aux vertus épistémiques doit déployer et privilégier ? L’honnêteté, l’attention au détail, à la méthode dans l’accomplissement de la connaissance. 8) Dans quelle mesure suivre ou ne pas suivre ces directives influe-t-il ou non sur le degré de justification de nos croyances ? 9) Faut-il tenir la justification pour un concept purement évaluatif ou pour un concept qui a une fonction de guide ou de régulateur de nos croyances ? 10) Jusqu’à quel point peut-on être tenu pour responsable de ses croyances ? Quel lien peut-on faire entre la justification et les louanges ou de blâme épistémique ? 11) Jusqu’à quel point la connaissance suppose-t-elle un accès conscient ? Comment définit-elle le type de contrôle qu’elle met en œuvre ? Peut-on considérer par exemple qu’il existe un niveau subdoxastique qui met en œuvre déjà certaines procédures sinon de justifications (d’autorisations, entitlement, avoir des titres à), de permissions épistémiques qui nous mettent sur le chemin de la justification ? Des éléments de notre expérience perceptuelle par exemple qui sont encore à valider pour déjouer les illusions. Quelle gradation pouvons-nous établir entre la perception et la justification ? Chez certaines espèces animales, il y a sans doute des espèces de contrôle, des mécanismes mentaux qui font qu’il y a des procédures métacognitives que l’on peut repérer. 12) Peut-on concevoir une épistémologie qui tout en étant foncièrement externaliste fasse place toujours à certaines formes d’internalismes, pensées sur un autre mode que celui d’une conscience lumineuse ou transparente de l’obligation et du volontarisme doxastique : qui fasse passer du moment que « je veux croire » au moment au « je peux croire » ? William James parle de volonté de croire : faut-il vouloir croire pour croire ? Suffit-il de vouloir avec toute sa bonne volonté de croire quelque chose pour que cela suffise pour faire de cette croyance une connaissance ? L’éthique de la croyance : vous pouvez croire à volonté … Faut-il plutôt concevoir que le contrôle que nous avons sur les procédures de justification comme un contrôle de notre volonté intégral ou bien plutôt sous la forme d’états affectifs immédiats tels que le sentiment de connaître, l’impression d’avoir quelque chose sur le bout de la langue … état cognitif, sentiment de rationalité dont on ne doit pas négliger l’importance si nous voulons comprendre la composante internaliste de toutes les procédures de la connaissance. Cinquième moment : les difficultés que nous voyons affleurer au fur et à mesure de la discussion (the swamping problem, la submersion) le noyage de la connaissance : si nous ajoutons toute une série de critères à la croyance vraie et justifiée, cela n’apporte rien de plus à la valeur de votre connaissance : nous noyons le problème de la valeur et sa submersion : la connaissance doit pouvoir être insubmersible. Quelle place, sommes nous prêts ou non à accorder à l’épistémologie sociale ? Il faut considérer la connaissance comme une enquête, comme la visée même de l’enquête. Ce n’est pas un simple processus communicationnel délibératif de questions réponses comme le programme socratique : c’est plutôt une sorte de méthode scientifique et réaliste d’investigation du réel qui vise à fixer des croyances vraies. Si nous voulons avoir une véritable théorie de la connaissance, nous aurons à faire avec des croyances qu’il s’agira de justifier. Cette méthode est soumise à des contraintes externes qui rendent parfois impossible le doute lui-même : le doute n’advient que lorsque nous des expériences récalcitrantes (quelque chose qui résiste). Contraintes de la méthode soumise à des normes non pas individualistes mais communes qui nous obligent à une éducation rationnelle et sentimentale constante de nos dispositions habituelles et de notre sens commun critique qui enracinent la connaissance dans le principe social. Si ce modèle est correct, alors il devrait s’en suivre une double conséquence : en quoi consiste au juste la valeur sociale d’une connaissance ? Les approches puristes ou véritistes de la connaissance sont douteuses car elles restent sourdes au lien du bien commun et de l’action. Le modèle doit aussi rendre toute aussi douteuses toutes dérives constructivistes, toutes approches néopragmatistes ou sociologisantes qui asservirait la connaissance à nos intérêts sociaux ou vitaux. Autrement dit, être engagé, concerné ou embarqué semble être très différent du simple souci empathique (care) ou fusionnelle avec les autres. En revanche, il donne un sens concret à l’importance que l’on accorde à la valeur de la connaissance : la valeur est en effet intrinsèquement sociale sans que cela implique que l’épistémologie puisse être au service d’un constructivisme.

 

                Les trois questions de la valeur de la connaissance : quand se pose cette question selon Duncan Pritchard The nature and value of knowledge, quels sont les différents aspects que nous devons prendre en compte ? 1) est-ce que nous devons suivre l’intuition selon laquelle la connaissance a plus de valeur que la croyance vraie justifiée ? (passage du Ménon) 2) Pourquoi la connaissance a-t-elle plus de valeur que l’une quelconque de ses sous-parties ? Qu’une croyance vraie ou qu’une croyance vraie justifiée ? Aucun de ces termes pris séparément ne nous permet de parvenir à une définition juste de la connaissance. 3) Ce n’est pas un problème de degré : y-a-t-il quelque chose de transcendant dans la connaissance qui fait que nous la valorisons intrinsèquement pour elle-même ? Quand on sait, on sait. La connaissance ne se ramène pas à une croyance vraie justifiée. Déjà même dans le Théétète, (200 a - 210 b) Platon ne le soutenait pas : le problème Platon, Gettier, à savoir « le savoir est une opinion vraie pourvue de raison », «  S sait que p si croit que p est vrai et que S est justifié à croire que » : si chacune des conditions est nécessaire, aucune à elle seule n’est suffisante, étant exclu par ailleurs que le savoir obtenu par hasard ou par chance puisse être tenu pour une connaissance. Est-ce que cette triple condition de la définition du savoir est susceptible d’affronter le défi sceptique ? Si quelqu’un qui rentre de son travail en rentrant chez aperçoit une silhouette familière, elle se dira que son mari est au salon. A son insu, le voisin qui a la même carrure que son mari est venu rendre visite à la famille. Dans un fauteuil qu’elle ne peut pas voir, son mari est bien assis mais, il n’est pas celui de la silhouette. Elle peut avoir des bonnes raisons de croire que son mari est dans le salon et pourtant on ne peut pas dire qu’elle le sait. C’est par hasard qu’elle le sait : dans le mécanisme de transmission, il y a quelque chose qui a cloché. Etant entendu qu’il est impossible d’associer d’emblée, vérité, justification et connaissance, il faut déployer des trésors d’ingéniosité pour déterminer non pas ce qu’est la connaissance mais plutôt ce qu’il faut en sus des conditions A, B et C, les conditions nécessaires et suffisantes auxquelles doivent satisfaire nos croyances pour pouvoir être dites des connaissances. L’examen des caractéristiques de la croyance et des justifications suffisantes pour la vérité, (la première A si elle semble nécessaire ne semble pas suffisante), admettons qu’on puisse être justifié à croire que p sans croire implicitement que p, est-il certain que la justification de notre croyance, implique sa vérité (condition B) ? Et si nous sommes un faillibiliste et qu’il est impossible de connaître quelque chose de faux, mais est-ce le cas ? Tel est le sens du défi cartésien. Si S sait que p, est-il impossible qu’il se trompe sur p ? Soit qu’il imagine savoir, qu’il le rêve, soit qu’il soit trompé par un dieu trompeur ou un malin génie. Il semble qu’il faille exiger en plus qu’on puisse exclure cette possibilité de ce défi sceptique, qu’on se trompe sur p et que p soit faux pour pouvoir considérer que la justification comme une condition suffisante. Mais même, à supposer que nous concédions la faillibilité ou la défaisabilité (croyances défaites et invalidées) de droit de toutes nos croyances, il est un nouveau défi que nous devons relever, c’est celui qu’ont mis en évidence les sceptiques de l’antiquité sous la formule « le défi d’Agrippa ». Sextus Empiricus dans Les (esquisses) hypotyposes pyrrhoniennes en traite mais il est appelé aussi le trilemme de Münchhausen ou de Fries : deux des modes d’Agrippa, le désaccord et la relativité suscitent une exigence de justification en révélant qu’il y a des affirmations rivales concernant la nature du monde que nous percevons. Etant donné cette rivalité, il serait épistémiquement irresponsable de choisir sans argument l’une de ces thèses rivales plutôt qu’une autre. Ainsi, les modes du désaccord et de la relativité forcent quiconque affirme quelque chose est sommé de dire les raisons de ses thèses : quiconque a à dire quelque chose et ne se contente pas d’exprimer son opinion de donner des raisons en faveur de ses thèses. Les modes du désaccord et de la relativité sont les modes du défi sceptique, les trois autres modes dits dialectiques reposant sur la régression à l’infini, la circularité, l’hypothèse arbitraire, cela tend à démontrer qu’il est impossible de terminer ce processus consistant à donner des raisons de manière satisfaisante. L’argument favori des sceptiques de la régression, on le trouve déjà chez Aristote : si la plupart de nos croyances sont justifiées en vertu du fait qu’elles sont déduites ou tout du moins déductibles de nos croyances, alors à un moment ou à un autre la chaîne de justification peut donner lieu au doute. Le sceptique prétend que le dogmatique n’a pas d’autres choix que l’un des trois replis suivant : ou bien il s’enfonce dans une régression à l’infini, ou bien il commet une pétition de principe ou bien il est obligé d’affirmer quelque chose d’arbitraire. Le sceptique est un adversaire coriace et redoutable. Qu’en conclure : de toute évidence que les dispositifs des principales réponses élaborées du siècle passé pour analyser la connaissance et pour tenter de répondre au défi d’Agrippa comportent des failles. La conclusion qu’on est tenté de tirer de tout cela, c’est que toutes les tentatives de réponses sont vouées à l’échec et que peut-être finalement, c’est notre concept de connaissance lui-même qui ne constitue pas une cible bien intéressante. Il ne faut pas trop vite baisser les bras, nous aurions tort de ne pas prendre au sérieux ce défi sceptique parce que nous sommes en permanence confrontés au risque de l’erreur dans notre perception, dans notre mémoire et dans nos jugements et la solution préconisée pour l’instant, semble inefficace. Mais pourquoi faudrait-il s’en satisfaire ? Si on est d’un tempérament dogmatique et pessimiste, on estimera sans doute que ces échecs démontre l’impuissance invaincue du sceptique et que la connaissance est tout bonnement impossible à définir et a fortiori à atteindre. Si nous sommes d’un tempérament plus urbain, on sera tenté de considérer que la justification doit de fait s’arrêter quelque part et qu’elle est en quelque sorte indépassable. Nous n’avons d’autres choix que d’osciller entre le pyrrhonisme et la suspension du jugement.

 

                Quatrième point : pouvons-nous essayer de donner corps à notre intuition selon laquelle la connaissance a plus de valeur que la croyance justifiée ? Nous pouvons dire que tout problème s’illustre clairement par l’ambivalence que l’on peut remarquer dans la manière dont Socrate dans le Menon s’interroge sur la question de savoir si la connaissance a de la valeur et sur la manière de s’interroger sur la question de savoir en quoi cette valeur consiste. On a soutenu qu’il s’agit là d’une question de la connaissance qui est aussi importante que celle sur la nature de la connaissance : les deux questions se recoupent à tel point qu’une théorie de la connaissance qui ne parviendrait pas à répondre à la seconde aurait peu de chance de parvenir à répondre à la première. Si le problème se pose avec une telle acuité, c’est sans doute comme le soutient John Greco que dans notre esprit, la connaissance ne se ramène jamais à une sorte d’information mais qu’elle joue un rôle bien particulier dans la manière dont nous nous représentons le savoir dans la vie qui est la nôtre et qui exige que nous disposions non seulement d’informations mais de bonnes informations, d’informations qui soient de telle nature que nous puissions leur faire confiance, que nous puissions les partager avec autrui et nous reposer sur elles. Une des caractéristiques extraordinaires de la connaissance qui lui donne sa dimension sociale, c’est qu’elle est publique. Les croyances sont toujours privées et il faut se battre pour voir comment elles peuvent s’accorder les unes aux autres. Quand vous savez quelque chose, c’est vrai et c’est public. Si on cherche à donner un contenu à la valeur transcendante, il faut dire que la connaissance est une information communicable qu’on puisse partager et faire progresser. C’est pourquoi Socrate va refuser une première réponse qui consisterait à dire que la connaissance a de la valeur parce qu’elle a une valeur pratique. C'est-à-dire que la connaissance ne peut pas se laisser réduire à une croyance vraie, justifiée et à l’opinion droite. Est-ce à dire que la question de la supériorité de la connaissance sur la croyance vraie pose plus de problèmes pour telle ou telle conception que nous pourrions avoir plutôt que d’autres. C’est ce que pense Linda Zagzebski qui considère que le fiabilisme, position habituellement forte, est ici en position particulièrement vulnérable si nous voulons donner un sens à l’intuition selon laquelle la connaissance a une valeur vraiment supérieure. Pourquoi ? Le fiabilisme s’appuie su l’idée que la différence qu’il y a entre la connaissance et la simple croyance vraie, c’est que la connaissance est ce à quoi on parvient d’une manière telle qu’elle tend à produire des croyances vraies parce que elle est fiable. On s’appuie sur le procédé fiable mais comme le fait remarquer Zagzebski, la valeur qu’on a de produire des croyances fiables, semble bien dériver uniquement de la valeur de la croyance vraie : nous nous soucions simplement de ce que nous réussissions à former nos croyances d’une manière fiable parce que nous nous soucions d’avoir des croyances vraies. Le problème est que quelque chose qui a de la valeur soit produit d’une manière fiable n’ajoute d’aucune manière aucune valeur additionnelle au processus en question. Et donc, si Zagzebski a raison, cela veut dire qu’un fiabiliste ne peut pas expliquer pourquoi en définitive, la connaissance a plus de valeur que la simple croyance vraie. Zagzebski prend un exemple pour illustrer ce point : prenons deux tasses de bon café : elles ont le même goût et se ressemblent à ceci près que l’une a été produite par une machine fiable pendant que l’autre a été produite par une machine à café non fiable. Le fiabiliste se trouve dans la même situation que celui qui est attaché à boire du bon café, il s’intéresse d’abord à la question de savoir si ces croyances ont été formées d’une manière fiable parce que les mécanismes de croyances fiables sont des bonnes manières de parvenir à quelque chose d’autre que nous valorisons. Mais si le fiabiliste a raison, est juste, alors tant que la croyance vraie est bien là, nous ne soucierons pas de la manière de savoir de quelle manière dont le café a été produit, que cette croyance a été produite donc cela veut dire que le fiabiliste est incapable d’expliquer pourquoi la connaissance a plus de valeur que la simple croyance vraie. Il se produit donc une espèce de noyage ou de submersion de la valeur de la connaissance. Supposons que nous ayons une croyance vraie et justifiée, sa valeur ne sera pas augmentée du fait qu’elle soit produit d’une manière fiable, donc, la connaissance n’a pas plus de valeur que de la croyance produite par des procédés fiables. Donc, si nous voulons montrer qu’il y a plus de valeur dans la connaissance que dans la croyance vraie et justifiée, il y a peu de chance que le faillibilisme nous permette d’y parvenir. Est-ce le seul à ne pas parvenir à réussir à nous donner raison de cette intuition ? Ce qu’il serait plus juste de dire, c’est que toutes les formes d’analyse des connaissances qui soutiennent que ce qui transforme en connaissance une croyance vraie, c’est telle ou telle propriété qui n’a elle-même de valeur que pour autant qu’elle est un moyen de parvenir à une connaissance à partir d’une croyance vraie, va aboutir et se confronter au même problème de la submersion. C’est un problème qui a des implications très sérieuses sur la manière dont nous pouvons réfléchir et nous y prendre pour régler ces problèmes de la connaissance …

 

                Troisième leçon : nourrir nos idées de nouveaux aperçus : le courant de l’épistémologie des vertus est ce modèle qui à la fois cherche à définir la connaissance comme le produit d’actes intellectuellement vertueux et qui à la fois cherche à donner une explication de la valeur de la connaissance : la connaissance a de la valeur si et seulement si elle est produite par un agent vertueux. Une croyance est épistémiquement justifiée pour un agent si et seulement si cette croyance est le produit d’une ou de plusieurs vertus intellectuelles de l’agent considéré, qu’il s’agisse de dispositionscognitives selon le modèle de Ernest Sosa, d’aptitudes pouvant être portées au crédit de l’agent selon le modèle de John Greco ou d’actes intellectuellement vertueux, voire de vertus moralement motivées selon le modèle de l’épistémologie des vertus qu’on trouve chez James Montmarquet, Linda Zagzebski. On explique la valeur de la connaissance est liée à la résilience de l’agent. Nous valorisons ainsi les succès épistémiques qui sont dus à notre propre agentivité plus que ceux que nous ne pouvons pas porter à notre propre crédit mais qui sont dus à la chance. Supposons par exemple que nous soyons un archet dans une compétition de tir à l’arc : nous préférerons toucher le centre de la cible plutôt du simple fait de notre habileté que du simple hasard (parce que le vent a soufflé dans la bonne direction juste au bon moment). Si c’est exact, une épistémologie de la vertu a une réponse toute prête à la question de savoir pourquoi une connaissance a plus de valeur qu’une croyance justifiée et plus de valeur que toute position épistémique qui serait en défaut par rapport à la connaissance : la connaissance n’est rien d’autre que le produit de l’agentivité de notre vertu épistémique et ce qui vaut pour son succès qui est dû à l’agentivité, s’applique immédiatement à la croyance vraie qui est due à l’agentivité d’une ou de la vertu épistémique elle-même. Une telle réponse, si élégante soit-elle, suffit-t-elle à évacuer un des problèmes qui grevait la conception de la connaissance comme croyance vraie justifiée, à savoir qu’on ne peut parler de connaissance que si on a vraiment réussi à montrer que le résultat auquel on est parvenu, n’est pas l’effet du hasard ou de la pure chance. Pour répondre à cette difficulté, nous devons rajouter une troisième clause de non hasard (inside  without luck). En quoi réside la supériorité de la valeur de la connaissance sur celle de la croyance vraie justifiée ? Même si nous avons réussi à franchir ces obstacles, il n’est pas encore sûr que nous ayons encore résolu toutes les difficultés du relativisme et du scepticisme. Nous allons nous consacrer à l’examen du premier.

 

                Le relativisme est il fondé à contester la valeur de la connaissance ? Dans La peur du savoir, contre le relativisme et contre le constructivisme de la connaissance, Paul Boghossian nous dit qu’il est rare de susciter un vaste accord : les affirmations de la philosophie suscitent plus souvent la controverse, or on a vu apparaître dans les sciences humaines et sociales ces vingt dernières années et se propager dans les sciences de la nature un consensus remarquable autour d’une thèse sur la nature de la connaissance humaine : « la connaissance humaine est une construction sociale. » Le relativisme est un terme qui recouvre toute une famille de doctrines selon qu’on met l’accent sur tel ou tel domaine auquel on l’applique, on parle ainsi de relativisme ontologique, de relativisme linguistique, de relativisme moral, esthétique, culturel ou social. Mais le relativisme est aussi relatif au degré qu’on est prêt à lui accorder et à ce sur quoi aussi il porte. S’agit-il d’un relativisme qui porte sur les faits ? Sur la justification de nos croyances ? Concerne-t-il nos raisons épistémiques, morales ou esthétiques d’entretenir nos croyances ? Selon les registres dans lesquels nous allons nous placer, les réponses varient énormément. On peut aussi considérer que l’introduction d’un paramètre de relativité, engage plus ou moins à une position relative. Le relativisme peut être entendu soit comme une position incohérente, soit comme une position inévitable mais qui n’est pas forcément hostile à l’idée même de connaissance, ni même à celle de valeur de la connaissance. On peut par exemple être parfaitement prêt à accepter l’idée que différentes cultures et communautés ont des valeurs esthétiques, morales ou épistémiques différentes et que ces valeurs n’ont de sens que relativement à telle culture ou telle communauté sans pour autant accorder le contextualisme épistémique intégral de Richard Rorty et encore des formes de constructivisme social. On peut aussi accorder la thèse de Quine de la relativité de l’ontologie, de l’inscrutabilité de la référence, de l’indétermination de la traduction ou la thèse de la relativité linguistique de Whorf ou encore l’argument de la relativité conceptuelle de Putnam qui indique qu’il ne peut y avoir d’engagement ontologique qui ne soit relatif au langage ou que la signification et la référence sont relatifs à certains schèmes conceptuels ou à certains paradigme (l’incommensurabilité des paradigmes de Kuhn) sans être pour cela encore obligé d’admettre que la seule option possible qui vous reste, soit alors de défendre une forme d’irréalisme pluraliste dans le style de Nelson Goodman dans Manières de faire des mondes. Il s’agira de se frayer un chemin au bord de précipices, sans jeter le bébé avec l’eau du bain.

 

-          1) analyse du lien qu’il y a entre trois concepts majeurs : relativité, relativisme et scepticisme.

-          2) je montrerai ensuite que l’idée d’un relativisme intégral appliquée aux faits, est incohérente

-          3) que seule la question d’un relativisme épistémique, c'est-à-dire d’un relativisme touchant à la question des critères dont nous disposons ou non pour justifier nos croyances, se pose. Que du reste cet argument a ici quelques forces même si il ne résiste pas l’examen non plus par ce qu’il repose sur des ambigüités dont on peut mesurer l’effet dans certains désaccords.

-          4) Quelle est la portée exacte de la critique du relativisme dans sa version épistémique : quelles sont les pistes pour éviter l’impasse relativiste en direction d’un certain réalisme qui doit trouver sa place à mi-chemin entre un réalisme métaphysique prônant une indépendance totale de la réalité par rapport à l’esprit et d’autre part un relativisme culturaliste et historiciste dans lequel les notions classiques de vérité, de justification ou de connaissance auraient perdues toute raison d’être sans nous offrir vraiment aucune solution de rechange satisfaisante.

 

                Première étape : commençons par la manière dont Sextus Empiricus dans les Esquisses pyrrhoniennes, classe les dix modes en les hiérarchisant et en les subordonnant à trois autres modes eux-mêmes subordonnés au relatif :

 

-                      d’après ce qui juge : 1) d’après la variété des animaux : qu’il y a des choses utiles ou nuisible à nos vies qui sont différentes pour chaque sorte de créature : la caille s’engraisse avec la cigüe qui est mortelle pour l’homme.

      2) d’après la différence avec les humains : que la nature est un continuum traversant toutes les créatures : certains se réchauffent à l’ombre et grelottent au soleil.

      3) d’après les différentes constitutions des organes des sens : la perception est totale mais nous voyons le jaune d’une pomme, nous sentons son parfum et goûtons la douceur de sa chair, sentons son poli et son poids dans la main.

     4) d’après les circonstances extérieures : que la vie est perpétuel changement et le monde toujours le même. Le monde d’un homme malade ne ressemble pas au monde d’un homme robuste, le monde est différent selon que nous sommes un jeune homme s’avance dans le monde d’une façon différente que le vieillard, notre état d’esprit est différent selon que nous sommes endormis ou éveillés, la joie ou le chagrin changent tout pour nous, le courage connaît des routes que la timidité ne peut deviner, les affamés voient un monde inconnu à ceux qui sont bien nourris, les somnambules, les avares les fous ou les malveillants vivent autrement.

 

-                     d’après ce qui est jugé : 5) d’après les positions, les distances et les lieux : le soleil paraît petit du fait de sa distance. Un cercle est vu ovale vu de biais et une ligne vu de profil. La lune à son lever est plus grande qu’à son zénith, pourtant elle n’a pas changé de taille. Toutes choses sont vues perçues comme des formes sur un fond …

              9) d’après le caractère continu, étrange ou rare des rencontres : le tremblement de terre n’étonne pas ceux chez qui ils se produisent fréquemment, nous ne étonnons pas du soleil parce que nous le voyons chaque jour.

          

-                      d’après la combinaison des deux précédents 10) le relatif d’après les institutions, les modes de vie, les coutumes, les lois, les fables et les dogmes des opinions : ce qui paraît juste ou beau aux uns peut paraître laid aux autres. Les réalités sont relatives aux conventions de la loi, de la religion et de la philosophie. Chaque ensemble de croyances et d’attitudes voient les mêmes choses innocentes avec des yeux différents : un perse peut épouser en toute bienséance sa fille, pour un grec, c’est un crime.

                                                 6) d’après les mélanges : les choses ont des identités par elle-même mais toutes choses varient selon le contexte par les contrastes. La pourpre n’a pas la même teinte dans une pièce ou au soleil. Une pierre est plus légère dans l’eau que hors de l’eau. La plupart des choses sont des mélanges dont nous ne pouvons pas identifier les éléments constitutifs.

                      7) d’après la quantité et la qualité de la constitution des choses : le vin bu avec modération fortifie, pris en excès, il affaiblit. La rapidité est relative à d’autres vitesses. La chaleur et le froid ne sont connus que par comparaisons.

                     8) Que les relations entre les choses peuvent être énoncées mais la droite et la gauche, l’avant et l’arrière, le haut et le bas dépendent d’une infinité de variables : la nature du monde est changeante, la relation d’un frère et d’une sœur n’est pas la même que celle d’un frère à un frère. Qu’est-ce qu’une journée, tant d’heures, tant de lumière du soleil.

 

             La relativité de ces modes n’implique nullement le relativisme : on ne peut pas réfuter en bloc tous les relativismes (cela ne dépend pas comme William James le pensait de notre tempérament dur absolutiste ou doux qui table sur la relativité). Les variables en 1 sont des espèces animales, en 2, des personnes, en 3, ce sont les sensibilités des organes matériels. Toute l’argumentation repose sur le huitième mode qui est présupposé à tous les autres modes. Il y a une omniprésence de la catégorie de la relativité mais La relativité de ces modes n’implique nullement intrinsèquement le relativisme. Le relativisme cognitif ou moral est un dogmatisme : dans le mode 8, Sextus Empiricus affirme seulement que tout est apparemment relatif : nous utilisons « est » pour « paraît » voulant signifier par là : toute chose paraît relative. Le relativisme n’est pas une sorte de scepticisme, le relativiste n’est pas du tout l’allié du sceptique. Là où le sceptique suspend son jugement, le relativiste lui prétend au savoir. Si la nature des choses est opaque au sceptique, elle est la lucidité elle-même pour le relativiste. Supposez que votre manteau apparaisse blanc aujourd’hui mais que le lendemain, ayant un œil au bord noir, le manteau m’apparaisse orange, le sceptique est amené à suspendre son jugement sur la couleur du manteau, en d’autres termes, le sceptique soutient que le manteau est en lui-même rouge ou orange mais qu’il ne peut dire de quelle couleur il est. Son scepticisme consiste dans le fait qu’il y a un fait à connaître mais qu’il n’est pas en position de le connaître. Le relativiste ne suspend pas son jugement, il soutient en premier lieu que votre manteau n’est pas en-lui-même rouge ou blanc mais qu’il est blanc pour des yeux normaux, orange pour des yeux au bord noir. Il soutient qu’il peut dire tout ce qu’il est possible de dire sur les couleurs que le manteau est orange relativement à ces yeux ci, blanc relativement à ces yeux là et qu’il n’y a rien d’autre à dire. Cette définition est dogmatique : elle revient à dire que pour le sceptique, il y a des faits mais qu’on ne les connaît pas (s’il est sceptique dogmatique) et qu’on ne sait pas si on les connaît (s’il est pyrrhonien) et qu’il vaut bien mieux suspendre son jugement. Pour le relativiste, il n’y pas de tels doutes : cas numéro un : « on ne sait rien encore mais on pourrait savoir » ; cas numéro deux : « on ne sait pas mais on ne pourrait pas de toute façon savoir quoi que ce soit ». En d’autres termes le sceptique un soutient qu’on ne sait rien, deux soutient qu’il n’y a pas de vérité, pas de fait, trois soutient qu’il faut suspendre son assentiment. A la différence du sceptique, le relativiste est quelqu’un qui soutient qu’on sait mais relativement à un standard et à un critère. Deuxièmement, il soutient qu’il y a une vérité mais pour X. Troisièmement, qu’on peut affirmer des jugements, simplement ces jugements sont relatifs. Pour le sceptique, le relativiste est dogmatique puisque le relativiste est quelqu’un qui prétend qu’on peut savoir mais à l’intérieur d’un cadre et d’une culture. Il conviendra de nous demander si il n’y a pas lieu de distinguer entre les deux ou si ces deux thèses ne reviennent pas au même résultat : pour une raison très simple car le sceptique comme le relativiste ont ceci de commun que tous deux nient quelque chose qui est pourtant central à la thèse traditionnelle du modèle de la connaissance à savoir que 1) l’existence d’une réalité objective et 2) l’existence d’une réalité absolue et 3) la possibilité que nous disposions des moyens de parvenir à le savoir. Mais que le relativiste et le sceptique aient ou non raison, c’est ce qu’il s’agira de définir dans ce qu’il va suivre.

 

           Nier ou ne pas nier : dans le modèle traditionnel, selon Paul Boghossian, il ne s’agit pas de nier que la quête de la connaissance puisse manifester une forte dimension sociale et cela de plusieurs manières : on ne saurait nier par exemple que la connaissance est souvent produite collectivement par un même groupe social et que certains faits contingents relatifs à ce groupe, peuvent expliquer pourquoi ses membres se sont tournés vers certains problèmes de préférence à d’autres. De même, le modèle classique ne nie pas que les membres d’un groupe de chercheurs puissent avoir certaines valeurs politiques et sociales, ni que ces valeurs puissent avoir une influence sur les manières dont ils conduisent leurs travaux, sur les observations qu’ils font ou sur la façon dont ils interprètent même les données recueillies. En revanche, ce que nie le modèle traditionnel de la connaissance, ce sur quoi il insiste, c’est sur l’indépendance de la connaissance à l’égard des circonstances sociales contingentes. En d’autres termes, il soutient les trois thèses suivantes : 1) de nombreux faits concernant le monde sont indépendants de nous et donc, indépendants de nos valeurs et de nos intérêts sociaux. Le fait que les dinosaures ont jadis peuplé la Terre n’est pas dépendant de nous. C’est un fait naturel qui n’a pas eu besoin de nous pour exister. 2) le second trait ne porte pas sur la vérité des faits mais sur les justifications qui sont les nôtres de croire que quelque chose est vrai. Que nous ayons découvert des preuves de l’existence des dinosaures n’est pas indépendant de notre environnement social. Mais qu’il s’agisse d’une preuve en faveur de cette hypothèse, l’est. 3) La conception classique se fait aussi une certaine idée du rôle que jouent les raisons épistémiques qui sont les nôtres d’expliquer pourquoi nous croyons ce que nous croyons. Etre confronté à des preuves par exemple, qui justifient la croyance qu’il y a eu des dinosaures peut dans certains cas expliquer à soi seul pourquoi nous croyons à l’existence passée de dinosaures. Autrement dit, il n’est pas toujours nécessaire d’invoquer d’autres facteurs et notamment d’invoquer nos valeurs et nos intérêts sociaux contingents. Il est possible que cette preuve explique à elle-seule pourquoi nous en sommes venus à croire ce que nous croyons. En d’autres termes, on peut caractériser le modèle classique de la connaissance contre lequel un certain relativisme va s’opposer selon ce triple objectivisme : 1) objectivisme relatif aux faits tout d’abord 2) objectivisme de la justification de certaines de nos croyances 3) enfin objectivisme relatif à l’explication des faits rationnels. Tout relativisme s’en prend à l’une ou l’autre de ces caractéristiques du modèle traditionnel de la connaissance, parfois même aux trois. Nous nous attacherons ici aux deux premières pour indiquer qu’elles ne sont pas toutes de même teneur, ni de même gravité.

 

               Examen du relativisme du constructivisme des faits : thèse la plus radicale et la plus contrintuitive : et pourtant, elle est aujourd’hui la thèse la plus influente mais elle est incohérente. Le monde ne nous a pas attendus pour exister et de nombreux faits ont existé avant nous. Dans certaines de ses versions, le constructivisme relativiste dit que nous construisons un fait parce que nous acceptons une façon de parler ou de penser qui décrit ce fait. C’est la position qu’adopte Nelson Goodman dans Manières de faire des mondes. Conception que reprennent Hillary Putnam ou Richard Roty : il s’agit de dire qu’il n’y a pas de façon dont est le monde qui soit indépendante d’une description. Il n’y a pas de façon dont le monde est en dehors de quelque description que ce soit, qui soit indépendante d’une description. Au demeurant, certains faits dépendent de leurs descriptions ou de l’esprit. Il ne pourrait pas y avoir d’argent, ni de prêtre, ni de président, d’homosexuels (selon Foucault) si personne n’était ou n’avait été disposé à un moment ou à un autre à les décrire de la sorte. Mais d’une part, cela n’est pas nécessairement vrai de tous les faits : on a du mal à croire que cela puisse être le cas des montagnes, des dinosaures ou des électrons. Autrement dit, la relativité sociale des descriptions est une chose, le constructivisme des faits en est une autre. Il est nécessaire pour que une telle construction puisse marcher qu’il y ait une sorte de patte (pâte) primitive pour qu’on puisse opérer sur elle. Même dans la version subtile que propose Hillary Putnam, dans la manière dont il construit son réalisme interne par une approche qui lui fait dire qu’il n’y a pas de version des choses en elles-mêmes indépendamment du choix de telle ou telle chaîne conceptuelle, cela ne marche pas. Il dit par exemple : on peut selon tel schème conceptuel considérer qu’il y a trois catégories d’objets en face de nous et si nous sommes des logiciens polonais considérer en face de deux objets qu’il y en a un troisième qui est leur somme : de ce point de vue nous devrons qu’il y a non pas trois mais sept objets. Mais tout ce que cela veut dire, c’est que tout simplement qu’il peut y avoir plusieurs descriptions également vraies du monde ou d’une certaine de ses parties. Du moment que ces descriptions sont cohérentes, même si de fait elles impliquent des notions distinctes d’objets, aucun objectiviste n’y trouvera à redire. On peut parler de huit personnes ou de quatre couples. Mais pour cela, nous sommes bien obligés d’admettre qu’il existe des faits de base (Carnap La logique de la construction du monde et Goodman la réalité des apparences) aussi bien pour des raisons qui tiennent à la causalité des faits, il ne peut pas y avoir de causalité à rebours pour des raisons qui tiennent aussi bien à nos compétences intellectuelles : le concept de dinosaure n’a pas été construit par nous. Cela aurait-il un sens pour nous d’utiliser le concept de dinosaure, celui d’électron si nous considérions que ce sont des choses que nous avons totalement construites. Nous parlerions vraisemblablement d’autres choses : « si un lion pouvait parler, nous ne pourrions pas le comprendre » dit Wittgenstein, c'est-à-dire qu’il ne fait pas parti de nos concepts qu’un lion puisse parler. Il n’entre pas dans nos schèmes catégoriels que nous puissions utiliser des concepts comme montagne, dinosaure ou électron comme si il s’agissait de choses entièrement construites. 3) Nous serions aussi obligés dans ce cas de violer un principe logique de base, le principe de non-contradiction puisque nous serions obligés d’affirmer que nécessairement, ce n’est pas le cas que p et que non p ou encore dès lors que les constructions seraient tenues pour contingentes, nous ne pourrions pas comprendre qu’on puisse construire simultanément des faits logiquement et métaphysiquement incompatibles. Donc le relativisme relatif aux faits est tout simplement impossible à soutenir. Sans doute, pourra-t-on accorder de manière un peu différente que la relativisation des faits à une théorie permet d’éviter certains de ces problèmes. C’est un petit peu vers cette position que quelqu’un comme Richard Rorty très habilement a cherché à s’orienter. Il suffit de dire 1) il n’y a pas de faits absolus de forme p 2) si nos jugements factuels veulent avoir une chance d’être vrais, nous ne devons pas interpréter les énoncé de la forme p comme exprimant l’affirmation que p mais plutôt comme exprimant l’affirmation suivante : c’est selon une théorie T que nous acceptons p. En d’autres termes en nous appuyant sur le pluralisme des faits suivants : il y a de nombreuses théories alternatives pour décrire le monde mais il n’y a pas de faits en vertu desquels l’une serait plus fidèle qu’une autre à la façon dont les choses sont en elles-mêmes. Mais si une telle manière de voir les choses peut sembler cohérente appliquée à tel ou tel relativisme local, (pour la morale, l’esthétique et les cultures), on est obligé de constater que cela devient absurde dès que nous entreprenons de le généraliser. Le problème d’une thèse relativiste, c’est qu’elle a en effet besoin de présupposer l’existence d’au moins quelques vérités absolues. Or, le relativisme par définition, si du moins, il veut être cohérent avec lui-même doit affirmer qu’il n’y en a aucune. La version relativiste doit donc affronter un dilemme insurmontable : ou bien elle cesse d’être relativiste, ou bien ele perd toute intelligibilité. Si c’est le cas nous n’avons donc d’autres choix que de reconnaître qu’il doit exister des faits objectifs indépendants de l’esprit. Certes, cela ne nous dit rien encore sur ce qu’ils sont, ni quels sont parmi les faits qui existent ceux qui sont indépendants de l’esprit et ceux qui ne le sont pas, mais en tout cas, le relativisme ne nous a pas donné pour le moment de sérieuses raisons de penser que nous avions tort de considérer qu’il y a bel et bien autour de nous certains faits concernant les dinosaures, les montagnes, les girafes ou les hippopotames : bref le monde est le monde tout simplement , dans une très large mesure, le monde est ce qu’il est tel qu’il est extérieurement et indépendamment de ce que nous croyons de lui.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Lundi 6 février 2012 1 06 /02 /Fév /2012 09:21

    Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification.

   Ajuster le monde ou s'ajuster au monde. La traversée de l'improbable Dissonances et consonances Pâtir et compâtir Transvaluations des faits et transmutation des valeurs

      Il ne faut pas se cacher que poussé à l’extrême, le contextualisme pourrait nous faire courir le risque d’une forme de relativisme radical contre les normes épistémiques. La normativité épistémique. Qu’est-ce qui distingue une norme d’une norme épistémique ? Obligation et devoir épistémique. Le contextualisme poussé à l’extrême nous fait courir le risque d’une forme de relativisme. La vérité reste bien l’objectif de la connaissance entendue comme enquête. Il est possible que la vertu soit une condition nécessaire de la connaissance mais il n’est pas sûr que ce soit une condition suffisante : il faut chercher un autre modèle pour répondre comme il convient à la question de la valeur de la connaissance, il faut trouver des parades efficaces à la double menace relativiste et sceptique. En quoi consiste la normativité épistémique ? Nous évaluons nos raisonnements et nos jugements et nous disons qu’ils sont justifiés ou injustifiés, qu’ils sont bons ou mauvais, qu’ils sont rationnels ou irrationnels : nous faisons ainsi des jugements normatifs, la justification est une notion normative dans uns discipline normative : l’épistémologie normative. Normativité pratiques, normes épistémiques et normes cognitives. Dans Va savoir  (2007) de Pascal Engel, celui-ci distingue cinq types de normes selon que celles-ci s’appliquent au langage, à la pensée, à la connaissance et selon la manière dont elles guident les états, les actions ou les pratiques qu’elles ont supposées régir :

 

    1)       les normes comme règles de signification linguistique. Savoir ce que veut dire chat, c’est connaître la règle qui permet de l’appliquer à des chats.

   2)       Deuxième type de norme : normes propres à des concepts, (condition de possession de ces concepts) par exemple ceux liés à la perception et ceux liés à la logique. Concepts qui recouvrent des transitions entre des états mentaux et les autorisations prima facie. Principe d’acceptation pour le témoignage, principe d’autorisation (prima facie) perceptive.

   3)       Troisième type de normes : les engagements ou les prérequis normatifs de rationalité qui gouvernent des états mentaux ou des actions. Normes associées à des concepts mais avec des exigences inférentielles qui gouvernent la croyance. Si je crois que p de manière consciente et réfléchie, je ne peux pas en même temps croire que non p. Si je crois que p implique q, alors je m’engage par là même à accepter q. Des normes voisines régissent l’assertion : principe mooréen. Des principes inférentiels de ce genre régissent aussi les intentions. Quelle est la portée exacte de ces normes ? Doivent-elles inclure les normes qu’on trouve dans la conception bayesienne du changement de croyance. L’école bayésienne utilise les probabilités comme moyen de traduire numériquement un degré de connaissance (la théorie mathématique des probabilités n’oblige en effet nullement à associer celles-ci à des fréquences, qui n’en représentent qu’une application particulière résultant de la loi des grands nombres). Dans cette optique, le théorème de Bayes peut s’appliquer à toute proposition, quelle que soit la nature des variables et indépendamment de toute considération ontologique.

   4)       Les normes considérées comme des justifications ou des raisons de croire telle ou telle croyance. Le fait de croyance me donne des raisons de croire que s’il pleut, la rue est mouillée. Ma raison à partir des données probantes dont je dispose pour ma croyance est normative.

   5)       Les normes générales de la connaissance. Ne croyez que p que si elle est vraie. Ne croyez que p que si vous savez que p. Une croyance n’est correcte que si elle est vraie.

 

    Y-a-t-il une structure commune à ces normes ? A partir de ces cinq registres, on peut voir apparaître plusieurs positions possibles : John Skorupski pensent qu’elles se réduisent toutes à des raisons ou à des types de raisons. Pour d’autres comme Zagzebski, elles sont toutes fondées sur des structures des valeurs des vertus épistémiques. D’autres auteurs encore considèrent qu’elles relèvent d’une catégorie spécifique de nécessité normative. D’autres enfin les réduisent à des impératifs instrumentaux et n’y voient que des descriptions générales des fonctions de la cognition. D’où une première question qui se pose à nous : faut-il plutôt admettre un pluralisme ou plutôt un monisme s’agissant de ces normes et de ces valeurs ? Peuvent-elles entrer en conflit ? Doit-on le tenir pour a priori ? Les plus générales seraient constitutives de la pensée quand d’autres seraient plus locales.

 

       Distinction entre les normes et les valeurs : les notions déontiques formulées en termes de devoirs, d’obligations ou d’interdits, de ce qui est correct ou incorrect, de prescriptions et de permissions et les notions téléologiques ou axiologiques qui s’expriment habituellement au moyen de termes comme bon, mauvais, valable, vertueux, vicieux. Putnam  minimise cette distinction entre faits et valeurs : les premières sont liées en faisant appel à des actions et peuvent être l’objet de sanction, elles ne sont pas affaire de degré alors que les secondes impliquent plutôt quelque chose comme une sensibilité de l’agent que celui-ci, se prête à la louange et au blâme plutôt qu’à des sanctions ou des récompenses. On peut faire des comparaisons des propriétés normatives (on est plus ou moins vertueux) mais on n’obéit pas plus ou moins à des obligations. Les propriétés déontiques sont dites minces alors que les propriétés axiologiques sont associées à des propriétés épaisses. Faut-il privilégier les premières ou les secondes : est ce que la priorité accordée aux unes (au point que nous n’aurions que des raisons déontiques ou que des raisons axiologiques). Une éthique conséquentialiste ne retenant que les secondes, est parfaitement défendable (Ruwen Ogier).

     La notion de norme est communément associée ou réduite à celle de rationalité à la fois parce que les normes en général concernent ce que nous devons idéalement faire ou penser de manière rationnelle et aussi par ce que la rationalité semble par nature normative au sens où elle prescrit ou à tout le moins guider une certaine sorte de conduite de notre part. Il y a des raisons d’agir et il y a des raisons de croire et qu’il y a certains parallèles frappants entre la structure des deux domaines : il y a des raisonnements théoriques qui font passer de croyances à d’autres croyances et il y a des raisonnements pratiques qui font passer d’intentions à d’autres intentions ou à des actions. On dit aussi que les croyances et les désirs ont des directions d’ajustement opposées : les croyances sont vraies ou fausses et sont supposées s’ajuster au monde, alors que les désirs et les intentions sont réalisées ou non et le monde est plutôt supposé s’ajuster à eux. Le concept de raison dans chacun de ces domaines théorique et pratique peut tantôt désigner une explication causale (une raison motivante, le mobile d’une croyance ou d’un comportement), tantôt une justification de cette croyance et de ce comportement. On parle alors d’une raison normative ou de motif. Enfin, les échecs de la rationalité pratique (par exemple, la faiblesse de la volonté, l’akrasia), agir à l’encontre de son meilleur jugement semblent avoir certaines analogies avec les échecs de la rationalité des croyances (être dupe de soi, l’aveuglement volontaire), croire à l’encontre de ce qu’on juge ne pas devoir croire. Toutefois, ces analogies ne doivent pas être poussées trop loin car ce que visent les croyances (en principe la vérité) diffère de ce que visent les désirs (leur satisfaction ou le bien). Et nous savons qu’il peut être utile de choisir un parti plutôt qu’un autre, quand on est indifférent on prend les deux mais qu’il n’est pas rationnel de croire une chose plutôt qu’une autre quand nous avons autant de raisons de croire l’une que l’autre. Dans ces cas, il vaut mieux suspendre son jugement. En outre, est-il si facile de déterminer si la rationalité elle-même est plus normative que descriptive ? En un sens ce que la rationalité requiert sur le plan de la normativité, diffère des raisons que l’on a d’agir ou de penser. C’est ce pour quoi certains considèrent que la première prévaut sur les seconds. C’est le cas de la conception relais des valeurs, la back passing dans le domaine éthique soutenu par exemple par des philosophes comme Thomas Cameleon, John Anton Dantzig, John Skorupski. Tous les concepts normatifs, y compris ceux qui sont téléologiques, doivent selon eux pouvoir se traduire en terme de raison donc cela comprend aussi les raisons épistémiques d’où la question qui se pose de savoir dans ces conditions si ces dernières ont ou n’ont pas priorité sur les valeurs épistémiques.

 

Quatrième question : la norme de rationalité, étant entendu qu’il y a des normes épistémiques. En quoi consistent-elles ? Elles recouvrent les exigences générales de la rationalité qui résultent de la nature même de la croyance et de l’esprit. Il y a deux exigences majeures de la rationalité : la cohérence d’une part et la clôture déductive de l’autre. Premier principe, on ne peut pas croire p et non p ; deuxième principe, on doit croire q si on croit p et que p implique q. Mais quelle est la nature de ce on doit croire ? Il semble qu’une contrainte pesant sur une croyance rationnelle ou un principe général que doit suivre n’importe quel sujet qui dit croire quelque chose, du moins si on peut pouvoir dire de lui qu’il est rationnel, c’est qu’il entende les principes de la logique ou encore ceux de la théorie de la probabilité comme les normes les plus générales de la croyance et qu’il ne pourra pas être dit avoir une croyance rationnelle, à moins qu’il n’ait satisfait un certain nombre de ces normes. Le problème, c’est que ces normes ont un tel degré d’élévation que d’une certaine manière, elles ne sont même plus normatives. Pour qu’un principe soit dit normatif, il faut certes qu’il ait une certaine force normative pour qu’il puisse réguler de façon efficace nos croyances mais il faut aussi que d’une certaine façon, il reste une certaine liberté normative au sens où il faut bien à un moment donné qu’on puisse enfreindre les normes générales et abstraites de la rationalité (à l’instar des deux normes de cohérence et de clôture dont je viens de parler) qui n’ont finalement aucune de ces propriétés puisque ce qu’elles caractérisent, ce sont des descriptions idéalisées d’un agent rationnel. Au mieux, elles nous disent en quoi consistent les propriétés constitutives de la croyance rationnelle mais elles ne donnent guère de guide pour nos pratiques épistémiques. Donc, il se peut que de tels énoncés normatifs s’appliquent au fait d’avoir un esprit, donc d’être interprétable comme un esprit rationnel mais on a du mal à voir en quoi elles peuvent avoir en même temps (contraintes normatives) quelque chose de vraiment prescriptif. En tout cas, on peut apprécier la force d’un idéal normatif et comme l’expérience nous l’enseigne en permanence et échouer à inférer si l’on a une raison de ne pas croire. Par exemple, vous croyez que si la terre a été créée en six jours, elle a été créée en moins d’une semaine, on se trouve contraint (ou engagé) en moins d’une semaine. On peut peut-être avoir de bonnes raisons et de bonnes justifications qui vous laissent croire que ce n’est pas tout à fait vrai. Les exigences rationnelles ont une portée large ou étroite, vous devez veut dire, vous ne pas détacher q de p. La rationalité est toujours affaire de portée étroite, c’est une inférence. Le non détachement est le symptôme de l’application des idéaux de la raison à des cas particuliers. Il nous savoir en permanence comment les normes rationnelles idéales régulent les attitudes (aptitudes) épistémiques des agents. Parce que nous ne sommes pas des êtres désincarnés et que nous pouvons être irrationnels à l’occasion, certains ont conclu que les exigences rationnelles dans la mesure où elles expriment les normes de la logique sont impuissantes et que la logique n’a aucune pertinence pour le raisonnement psychologique. Ce faisant, on peut apprendre la logique (celle-ci améliore notre capacité de raisonner) tout comme on peut apprendre les règles épistémiques. Le problème est de savoir comment d’une certaine manière elles nous guident dans nos pratiques épistémiques.

 

      Un cinquième groupe de questions porte sur la régulation normative et sur l’objectivité normative. On dit d’un énoncé normatif qu’il gouverne ou qu’il guide les actions de ceux qui sont gouvernés par la norme qu’ils expriment. En quoi consiste cette régulation par les normes ? S’agit-il d’une simple permission ? D’une recommandation ? S’agit-il d’obéir à une prescription stricte ? Jusqu’à quel point encore, l’agent qui obéit à une norme est il censé être conscient qu’il est sujet à celle-ci ? Dans quelle mesure autrement dit, un « doit » implique-t-il un « peut » ? Et si tel est le cas, quelle est la nature du « peut » normatif ? Cela dépend en partie de la question de savoir si vous considérez le « doit » combattif comme catégorique, c'est-à-dire prescriptif indépendamment de tout but instrumental ou bien si vous l’entendez comme hypothétique, c'est-à-dire relativement auquel une prescription est instrumentale. S’agissant à présent de l’objectivité normative, doit-on considérer que les normes sont plutôt des règles ou plutôt des conventions qui dépendent de décisions humaines ou bien qu’il s’agit de principes universels qui régissent le domaine entier de la pensée ou de l’action, y compris les domaines de l’émotion et du goût. Sont-elles nécessairement plurielles ? Est-il possible de les unifier, de les hiérarchiser sous des catégories distinctes ? Y-a-t-il éventuellement des normes de base qui régiraient l’ensemble du domaine de la normativité ? On retrouve la question du statut ontologique de l’objectivité des normes : y-a-t-il d’authentiques faits ou propriétés normatives qui rendent nos jugements normatifs vrais ou faux ? Est-ce que tous nos jugements ne sont que l’expression de certaines attitudes ? C’est toute la différence entre les cognitivistes (Ralph Wellroudge) ou les exprissivistes relativement aux normes. En fonction de l’attitude adoptée, on peut entendre l’épistémologie comme une discipline métanormative qui va traiter des normes et des valeurs explicites mais qui a aussi pour objectif d’évaluer le caractère approprié et objectif de ces normes à un niveau métathéorique. Y-t-il des standards qui permettent d’évaluer des métanormes qui gouvernent le choix et la détermination des normes qu’il convient d’adopter ? Si oui, comment devons nous les sélectionner, si les normes et les valeurs épistémiques sont objectives, certaines doivent-elles êtres telles que nous (ne) puissions (plus) poursuivre notre évaluation ?

 

      Sixième champ d’investigation : comment naturaliser les normes épistémiques ? Est-ce que les normes surviennent sur les faits naturels ? Peut-on les y réduire ? Sauf à admettre des formes de nonfactualismes, d’éliminativismes d’après lesquelles l’objectivité apparaît à partir d’un discours illusoire, on doit se poser la question de savoir quelle est la nature du lien qui raccorde le descriptif et le normatif ? La contrepartie épistémique de cette question est celle de savoir jusqu’où l’épistémologie doit dépendre des faits empiriques et notamment de ceux qui relèvent de la psychologie et de la biologie. Un certain nombre soutiennent que certains concepts mentaux psychologiques relèvent de l’espace des raisons : s’il y a une dimension normative du mental, est-t-elle intrinsèque ou extrinsèque ? Est-ce un trait réel des contenus mentaux ou n’est-ce qu’un trait de nos attributions et interprétations de nos concepts mentaux ? Comment prenons nous conscience de la normativité du mental ? Cette normativité est-elle phénoménologiquement saillante ? Pourquoi le prenons-nous au sérieux et avons-nous de bonnes raisons de le faire ? La normativité du mental s’étend-t-elle au désir, à l’attention ou à d’autres états motivationnels ? La dimension est un obstacle à l’analyse causale et naturelle. D’où deux types d’investigation : 1) celle qui a trait à l’intégration des normes épistémiques dans une conception naturaliste du monde. 2) Peut-on naturaliser toutes ces questions ?

 

       Obligations et devoirs portants sur les croyances et les justifications épistémiques : le devoir-être n’entraîne pas nécessairement un devoir-faire. Les croyances ne sont pas des actions et ne sont pas sous le contrôle de la volonté, nous ne pouvons évidemment pas nous conformer à de telles obligations. Leurs existences deviennent douteuses. Par conséquent, il n’est pas certain que la responsabilité que nous avons sur nos croyances, que la capacité que l’on a de recevoir le blâme ou la louange dans le domaine épistémique, doive reposer sur l’existence de devoirs épistémiques. Dans quelle mesure la croyance peu-t-elle être volontaire ? Les croyances comme les actions peuvent-elles être contrôlées par nos intentions ? Selon le volontarisme doxastique, la réponse est positive, selon l’antivolontarisme, elle est négative. Même si on est convaincu comme les pragmatistes que ce qui vaut pour l’investigation générale vaut aussi pour l’éthique, que notre expérience est imprégnée de valeurs et de normes épistémiques, cognitives et éthiques, il nous faut accepter de soumettre nos jugements éthiques aux mêmes critères que ceux auxquels sont soumis nos jugements épistémiques ou à défaut expliquer pour quelles raisons, il convient de distinguer les critères éthiques et épistémiques de la justification. Un examen attentif de la controverse entre Clifford (trop exigeant) dans L’Ethique de la croyance qui affirme que «  c’est un tort toujours et partout pour quiconque de croire quoi que ce soit sur la base d’une évidence insuffisante, de raisons non suffisantes », et de William James (trop permissif) doit nous amener à distinguer entre ce qui est éthiquement mauvais et épistémiquement mauvais. La justification épistémologique est une sous-catégorie de la justification éthique. Il y a quelques mérites dans la foi ou dans la croyance de la femme qu’un mari est fidèle alors que les évidences sont contraires. Peirce affirme qu’il ne pourrait pas condamner un homme qui ayant perdu sa femme se persuade de croire en une vie après la mort dans laquelle ils seront réunis même si la croyance est injustifiée ou injustifiable. Peut-on induire en soi des croyances pour vouloir croire ? Même si le sens commun admet que notre volonté et notre désir peuvent nous amener à former des croyances, il ne s’ensuit pas que les croyances induites ainsi soient-elles-mêmes volontaires. De même que nous ne pouvons pas décider de douter, nous ne pouvons décider de croire immédiatement n’importe quoi. Supposons que je veuille croire que je suis courageux pour franchir un précipice, si je veux le croire, c’est que je crois que je ne le suis pas car peut-on vouloir ce qui est déjà le cas ? Si je peux parvenir à croire ce que je veux par des croyances autoréalistrices, cette croyance va coexister avec son contradictoire. Celui qui prend ses désirs pour des réalités (formations irrationnelles de croyances) est plus une victime que coupable de son aveuglement. Nos raisons éthiques l’emportent sur nos raisons épistémiques parce qu’elles sont plus utiles. Clifford pense que la croyance injustifiée (la coupable ignorance) est nocive si elle est délibérée. Celui qui néglige volontairement de vérifier les détails techniques de son entreprise, s’expose. Il s’agit d’une défaillance du devoir moral de savoir. Pour quoi est-il coupable ? Faiblesse épistémique ou faiblesse éthique ? La personne est dotée d’une responsabilité particulière : avoir la maîtrise de sa décision. Ne pas l’admettre reviendrait à ne pas voir qu’il y a des cas dans lesquels les croyances injustifiées ne sont pas dûes à une quelconque incontinence ou akrasia doxastique (une enquête menée en dépit du bon sens ou des conclusions hâtives ou à un aveuglement volontaire) mais sont belles et bien imputables à une inadéquation cognitive personnelles ou culturelles. Cette responsabilité de l’agent ne suppose pas que l’on endosse une conception déontologique de la justification. Car on cède alors à deux illusions : 1) l’illusion cartésienne qui voudrait que notre liberté se manifeste d’abord dans l’exercice de notre volonté (or étant donné ce qu’est la croyance : moins un état mental qu’une disposition à agir), il est douteux qu’on puisse croire à volonté. 2) l’illusion kantienne qui limiterait l’obligation éthique que nous ne pouvons nous empêcher de sentir au seul respect de l’impératif catégorique du devoir. Le contrôle de la croyance ne dépend ni de la volonté, ni de l’obéissance mais plutôt de la distance (irrésistible et naturelle sous l’effet de l’éducation de nos croyances habitudes que la disposition grâce à laquelle nous leur avions accordé notre confiance) critique et réflexive que nous exerçons à l’égard des valeurs et des normes. La justification éthique ne peut tenir lieu de justification épistémique : par mauvais, nous entendons souvent moralement mauvais. James tient la position de Clifford pour étroite et pleutre : « ne croyez rien, suspendez votre jugement plutôt que d’encourir le terrible risque de croire ce qui est faux et cela pour avoir accordé votre assentiment à une justification insuffisante ». A l’inverse il y a des cas où en suivant la voie selon laquelle nous devons suivre l’injonction « nous devons connaître la vérité » et non l’autre « nous devons éviter l’erreur », il peut être bon, voire rationnel de croire des choses qu’on n’a pas de raisons bien assurées de croire. Et même dans certains cas, il peut être bon de croire à l’encontre des données dont on dispose. Si nous devions suivre Clifford, nous irions contre notre nature passionnelle et nous irions contre notre propre intérêt pour la connaissance. James pense donc que nous pouvons croire par l’effet d’une certaine volonté passionnelle indépendamment des raisons épistémiques de croire, qu’il peut être bon de le faire. S’il est rationnel de croire à proportion de ce qu’on est justifié à le faire, on comprend aussi que ce ne soit pas toujours le cas : croire que p peut contribuer à faire voir que p est vrai. Nous ne pouvons condamner ce qui ont foi sans avoir des preuves de croire adéquates mais que nous devons respecter la liberté d’esprit de chacun. Il n’est pas toujours de croire sur la base de justifications insuffisantes. Les liens que nous pouvons construire entre nos obligations épistémiques d’un côté et nos obligations éthiques de l’autre sont susceptibles d’être expérimentés.

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Dimanche 5 février 2012 7 05 /02 /Fév /2012 12:06

  place-metaphysique.jpg Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification.La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

      L'homme est-il un animal métaphysique ? Comment la spéculation métaphysique est-elle susceptible d'élucider les complications de la pensée, de la croyance et des modalités du jugement ? D'après la conférence de Claudine Tiercelin. La connaissance métaphysique, un appel d’air : respirer. Le terme vénérable de métaphysique sera ici réintroduit : certes, on n’a pas cessé de déclarer que le terme de métaphysique est un archaïsme, qu’il fallait la dépasser ou encore la déconstruire. En réalité, la métaphysique est inséparable de toute entreprise de connaissance et plus particulièrement de l’enquête scientifique. Aussi longtemps que la science sera obligée de se servir de notions comme celles de causes et de lois, d’objets ou de propriétés ou d’événements, même simplement de vérité ou de réalité, il lui sera impossible de rompre tout lien avec la métaphysique. Il ne s’agit pas seulement d’analyser ces concepts en question pour dissiper les confusions mais bien de s’interroger sur les réalités qu’ils désignent. Refusant la représentation classique d’un univers contingent de substances atomisées et passives, il s’agira de soutenir l’idée d’un réel foncièrement dynamique constitué de capacités, de dispositions et d’interactions causales régies par des lois. Cette conception est plus proche de l’image que nous renvoient les sciences de la nature. Inspiré à la fois par le refus d’une métaphysique en apesanteur et par celui d’une métaphysique à prétention scientiste, le projet que nous défendrons est celui d’une métaphysique scientifique, rationaliste et réaliste, ce qui n’a rien à voir avec une métaphysique scientiste. Il ne s’agit nullement de mimer la science et de courir derrière ses résultats, la philosophie qui sera présentée ici a ses propres méthodes et rencontre des problèmes spécifiques à sa discipline mais en tout état de cause nous ne saurions ne pas tenir compte de l’état présent des connaissances scientifiques et surtout savoir adopter face au réel l’attitude scientifique (au sens de Peirce) un ardent désir de savoir réellement comment les choses sont. C’est à partir de ce Leibniz américain que nous tâcherons de comprendre ce qu’il en est de la valeur de la connaissance. Mais si comme le soulignait Martial Guéroult, la métaphysique comme esprit de système était déjà bien dépréciée à la fin du XVIII ème siècle, à l’époque où Kant hésitait à utiliser le terme, aujourd’hui cette conception est tombée dans un tel discrédit que celui qui voudrait la défendre pourrait bien être accusé moins de présomption  que d’ignorance, de naïveté ou de sottise. Nous devons donc mesurer le degré d’audace, de témérité ou d’inconscience qu’il aura fallu pour associer ce terme à celui de connaissance. Celle qui fût un temps nommé la reine des sciences n’est souvent plus considérée que comme un dogmatisme insensé de la pensée, un radotage verbeux, d’esprit cédant ou sacrifiant aux idoles ontologiques ou onto-théologiques, aux fantasmes d’un possible accès à la réalité, à la vérité et à la connaissance. C’est ainsi que le plus souvent on se figure la métaphysique et que l’on ironise sur ses partisans : pour les esprits chagrins ou censément lucides, certains tournants kantiens, heideggériens, positivistes, linguistiques, cognitivistes ont été pris une fois pour toute. Qui osera aller au-delà des phénomènes ? La réalité nous est inaccessible, pris que nous sommes dans les rets du langage. Sauf à se présenter comme une recherche dont la visée se tiendrait dans une céleste transcendance ou comme le simple envers dont une théologie serait le naturel en droit, une démarche qui prétendrait encore dans la pure tradition d’une Metaphysica Generalis enquêter sur l’essence des choses ou sur l’être en tant qu’être, serait effectivement ignorante, bien naïve ou bien sotte. Pour les optimistes, pour ceux qui ont encore le bon sens de penser que bien des choses sont encore connaissables et qu’il est concevable et possible de les tenir pour vraies, il va généralement de soi que c’est aux nombreuses sciences de s’en occuper et ce que du reste elles font très bien. Et si il faut en toute rigueur, sinon connaître, du moins penser, exprimer ou vivre encore quelque chose, la littérature et l’art s’en chargent et mieux encore incontestablement que la métaphysique. A supposer que celle-ci ait encore un sens, il faudrait se demander quel os il lui reste à ronger ?

 

                On l’oublie souvent mais comme le disait Emile Meyerson, « l’homme fait de la métaphysique comme il respire. » Avec la métaphysique, on doit simultanément parvenir à la plus haute certitude possible tout en étant incapable au départ de donner ou de construire une définition de son objet. Kant a bien vu qu’en métaphysique, à l’inverse des mathématiques, je ne possède au départ aucun concept de mon objet et je dois en chercher la notion distincte au travers d’exemples. Il n’y a donc rien d’inconcevable ou d’inconvenant à vouloir prétendre posséder une authentique connaissance métaphysique aux méthodes et aux critères de validation distinctifs et d’y voir même une forme aussi légitime qu’indispensable de l’enquête rationnelle. Dès le début, la métaphysique est la science de l’être en tant qu’être mais les difficultés commencent dès qu’on veut définir et déterminer ce qu’est l’être ou un être et les propriétés qui lui appartiennent en tant qu’il est. Car je puis considérer qu’être un être revient à être au sens d’exister et je me contente alors de poser absolument la chose dans son acte d’être : ainsi quand j’affirme que dieu est ou existe ou bien qu’être un être, c’est être un étant, c'est-à-dire quelque chose qui a la propriété de posséder l’être. Mais je puis aussi me servir d’être pour attribuer à un sujet, une propriété ou un prédicat. Et quoi de plus simple si je dis que la rose est blanche, que j’ai là un instrument de liaison, une copule neutre qui me permet de prédiquer une qualité la blancheur d’une chose, la rose. Mais les tracas commencent bientôt car si je veux que ce que je dis échappe au non-sens ou à la tautologie, je dois m’assurer d’abord que je prédique bien quelque chose de quelque chose de l’être donc et non pas de rien. Il me faut ensuite déterminer quelle est la nature de ces quelques choses auxquelles renvoient le sujet rose et le prédicat blanc et savoir si cette nature est du même ordre dans les deux cas. Toute analyse de l’être doit donc me fournir les règles de fonctionnement d’un discours dans le cadre d’un langage qui obéit à une certaine logique et elle doit aussi préciser la nature, c'est-à-dire la condition de ce qui est en tant qu’il est : l’essence qui rend possible la prédication. Ce n’est pas parce que nous pensons avec vérité que la neige est blanche que la neige est blanche mais c’est parce que la neige est blanche qu’en disant qu’elle l’est que nous disons la vérité. Aussi, il n’y a jamais de rupture radicale entre le logique et l’ontologique : le respect du principe de non contradiction est le premier principe de la science de l’être. Si l’être vrai ne fait pas parti de notre enquête sur l’être, c’est parce qu’il a la même extension que lui. « Ce n’est pas parce que nous pensons avec vérité que tu es blanc, que tu es blanc mais c’est parce que tu es blanc qu’en disant que tu l’es que nous sommes dans la vérité. »

 

                Supposons à présent que je dise « l’actuel roi de France est chauve » : selon toute apparence, j’attribue quelque chose, la calvitie à quelqu’un, l’actuel roi de France. Mais est-ce aussi sûr car pour que cet être qui est l’actuel roi de France soit vraiment une essence, ne lui manque-t-il pas justement d’être. On voit mal comment on pourrait dériver son existence de sa seule essence. Et s’il n’existe pas de roi de France, à qui au juste attribuons-nous la calvitie. A un être qui est un moindre être parce qu’il n’existe pas maintenant, bien qu’il reste après tout possible, à un pur et simple non-être parce qu’il est une contradiction dans les termes ou à une sorte de demi-être, à quelque chose qui a bien de l’être mais seulement dans notre imagination. Admettons que cet être ne soit pas un pur et simple néant, il est bien après tout quelque chose, un être de notre raison au même titre qu’une licorne ou que le père Noël. De quelle réalité, pouvons-nous le doter ? Car on admettra difficilement qu’il y a même quantité d’être dans l’actuel roi de France ou dans une licorne ou dans un triangle, lequel n’a pourtant d’existence que dans notre esprit. Mais pourquoi ? Sans doute parce que tout être de raison qu’il soit, bien qu’il ne soit pas une entité physique, un triangle a certains effets bien réels. On peut à l’aide d’un tel être réel ou formel, effectuer une démonstration, produire des résultats mathématiques qui a bien des égards échappe à l’idiosyncrasie de notre pensée et ont donc une forme de réalité, d’indépendance bien spécifique. Tout mathématicien le sait mais laquelle au juste : quelle est la réalité d’une entité mathématique, d’une figure ou d’un nombre ? Nous savons, nous disons, nous affirmons que ce roi est chauve mais ce faisant qu’attribuons nous au juste à ce roi ? Une propriété qui lui serait essentielle, sans doute pas car ce n’est pas la calvitie qui fait d’un roi un roi. Si nous voulons trouver l’essence d’un roi, ce qui nous permet de dire avec quelque raison que Socrate ressemble plus à Platon qu’à un âne, à un chou ou à une ligne, il nous faudra sûrement chercher ailleurs ce qui est au fondement de son intelligibilité. Une propriété accidentelle à laquelle on peut attribuer une essence. En quoi consistera-t-elle ? En l’absence de cheveu ? Mais qui ne se souvient de l’argument du sorite, du tas et autre prédicat vague ? A partir de combien de cheveux y aura-t-il ou pas calvitie ? A partir de combien de grains de sable aurons nous un tas ?

 

                Prenons un énoncé plus simple : la rose est blanche. Plus de risque de confusion qui serait liée à la dimension existentielle de l’être. Nous ne faisons que prédiquer une qualité générale la blancheur d’une substance particulière, bref un universel d’un individu. Mais si la blancheur est dans cette rose ci, comment peut-elle être dans cette rose là ? Il faut bien en un certain sens qu’elle y soit réellement sinon quelle serait la différence entre une rose blanche et une rose rouge et en un sens qu’elle n’y soit pas complètement car d’abord il y a d’autres roses blanches, ensuite, toutes les roses ne sont pas blanches, enfin, il n’y a pas que les roses qui soient blanches. Sous quelle forme la blancheur en général participera-t-elle à cette rose blanche là en particulier et à la rose tout court ? Dès l’Antiquité est apparu un des problèmes majeurs de la métaphysique : celui de la participation de l’un au multiple que les médiévaux reprendront sous la forme de ce qu’on nommera le problème des universaux. En s’interrogeant de plus en plus près sur les distinctions qu’il est nécessaire de faire pour penser la relation du général au particulier : s’agit-il d’une distinction réelle, de raison, voire formelle et sur la nature réelle, formelle ou nominale des universaux que l’on en tienne pour le réalisme, le conceptualisme ou le nominalisme. Le Moyen-âge a été et reste un moment particulièrement important pour la philosophie par la richesse et la variété des réponses que des philosophes comme Pierre Abélard, Guillaume d’Occam  ou Jean Duns Scot se sont évertués à proposer à cette difficulté triangulaire principielle. Nous avons bien les mots, les signes : mais comment nous assurer que ce ne sont pas de purs flatus-vocis, qu’ils renvoient bien à des concepts, à des intellections, au produit d’un jugement, d’une pensée et que ces concepts nous parlent bien des choses, du monde et de ce qui est. Mot, concept, chose, triangle d’or. Être se dit de multiples façons, c’est là que tout commence mais c’est de là que vient aussi le risque constant de l’équivocité et la contradiction ou du pur et simple non-sens. On comprend que Parménide ait préféré en rester à une position stricte : l’Etre est, le Non-être n’est pas. Pour avancer sur ce qui est, il faut faire parler l’Etre comme y insistera Aristote, la métaphysique commence dès lors qu’il y a un langage, une ontologie, un discours sur l’Etre et ses significations. C’est aussi pour ces raisons qu’on a souvent accuser les métaphysiciens de se payer de mots. On comprendra aussi la tentation de passer outre en privilégiant l’intuition. Mais c’est juger que ces mots associés à ce fond de langue commune, ont finalement peu d’importance, qu’ils sont tellement coupables d’engendrer à eux-seuls de faux-problèmes et des arguties scolastiques qu’il vaut mieux éviter de les prendre à la lettre. Est-ce possible ou souhaitable ?

 

                L’apport le plus considérable d’auteurs comme Peirce, Carnap, Russell, Wittgenstein, Quine, Putnam ou Davidson aura sans doute consisté dans le redéploiement magistral de ce thème : prendre acte que la philosophie commence là où il y a des significations comme le rappelle Gilles-Gaston Granger en lecteur assidu d’Aristote que de Peirce ou de Wittgenstein. Prendre à tort une simple différence dans la construction grammaticale de deux mots pour une distinction entre les idées qu’ils expriment, prendre à tort la sensation produite par un manque de clarté de notre propre pensée pour un caractère de l’objet auquel nous pensons, telles sont les deux erreurs dont Peirce dira qu’elles doivent être soignées avec la même énergie que le soulignera par après Wittgenstein. Puisque nous ne pouvons pas faire fi de nos énoncés, nous devons nous doter pour cette thérapie, des outils linguistiques et logiques adéquats, indispensable organon. Il nous faire nôtre les recommandations de Jules Vuillemin et de Jacques Bouveresse : la philosophie du langage apporte à la logique un irremplaçable concours. Toute la difficulté est d’en fixer la fonction et la portée exacte. Si on accorde une telle place au langage, c’est que ce qui compte ce n’est pas tant lui que la réalité. A la différence de Vuillemin et de Granger qui furent plus tentés par un nominalisme des axiomatiques et des structures, Bouveresse soutient un réalisme fortement ancré dans un réalisme de la perception. Mais, il n’a eu de cesse de rappeler aussi que le risque est à ses yeux la faute la plus grave en philosophie, surtout si on est attaché comme on doit l’être à la recherche de la vérité et à l’exigence rationaliste, c’est sûrement à s’avancer à dire plus de choses qu’on en sait. Peut-être aura-t-il des réticences à suivre le programme que nous nous sommes fixé à partir de Peirce. Pour ce dernier, la méthode de clarification conceptuelle empruntée à la logique et à la sémiotique plus qu’à l’analyse du langage, devait certes éliminer les faux-problèmes de la métaphysique traditionnelle, jeter les bases d’une nouvelle théorie de la signification et de la connaissance, mais de telle manière qu’elle se mît alors au service d’une métaphysique qui une fois purifiée, devait pouvoir se faire scientifique et réaliste. Préférant les soieries aux cotonnades, Meyerson s’est attelé à ce programme ambitieux, à bien des égards démesuré que nous nous sommes donnés après lui.

 

                Si on peut dire quelque chose sur l’être, c’est qu’on peut le connaître. Le réalisme métaphysique implique le réalisme cognitif. Un mathématicien spontanément porté au platonisme s’en étonnera peut-être : en mathématiques comme en métaphysique, on a d’abord affaire à des entités abstraites qui ne sont pas localisables dans l’espace et le temps. Elles existent nécessairement et elles sont immuables quels que soient les détails contingents de la fabrique du monde. La connaissance de ces entités est certaine apriori et se distingue de la connaissance faillible des autres sciences. Si la vérité des énoncés mathématiques dépend bien des propriétés de ces entités, elle ne dépend en rien de la capacité ou de l’incapacité qui serait la notre de les connaître ou de les vérifier. Au diable l’épistémologie, l’ontologie sait prendre soin d’elle-même et des mathématiques. En bon platonicien, le mathématicien jugera souvent que ces entités réelles à proportion de leur inaccessibilité. Et si d’aventure, on ose lui demander comment une telle connaissance est possible, il lui suffira pour répondre comme le fera Gödel d’invoquer comme on sait la fameuse mystérieuse et calamiteuse intuition. Une telle réponse en fait tracassait déjà Platon qui dans le Théétète faisait remarquer qu’on aura du mal à dire de quelqu’un qu’il connaît s’il n’est pas capable outre de montrer que sa croyance ou que son opinion est vraie, de l’assortir de quelques raisons pour la justifier. Et on aura beau faire, on dira plus aisément d’un enfant qu’il connaît son théorème de Pythagore s’il est capable non seulement de le réciter mais si on lui demande de la démontrer, donc d’expliquer comment et pourquoi le théorème est vrai. Comment aussi comprendre que le savoir mathématique s’applique avec un tel succès aux domaines spatio-temporels des choses physiques du monde où nous vivons et dont nous supposons que toute connaissance le concernant implique d’avoir avec elle une interaction causale minimale. On veut bien comme le diront Quine et Putnam qu’il soit indispensable de postuler des entités mathématiques tout comme d’ailleurs, il est indispensable pour le physicien de postuler des électrons ou d’autres entités somme toute inobservables mais on attend alors un semblant de justification : à quoi serons-nous alors censés faire référence ? Et cela d’autant plus que les dichotomies dont les positivismes logiques faisaient grand cas entre l’a posteriori et l’a priori, entre l’analytique et le synthétique, entre les sciences formelles et les sciences de la nature ont largement vécues. Certes, pendant longtemps, nous avons associé d’un côté a priori à analytique nécessaire et de l’autre a posteriori, contingent et synthétique. Depuis Kant, nous savions déjà que certains jugements pouvaient être synthétiques a priori mais Quine et Putnam nous ont appris que la distinction tranchée entre l’analytique et le synthétique est à revoir ou encore que la logique et les mathématiques sont en fait elles aussi des sciences empiriques. Les discussions qui ont eu lieu dans les années soixante-dix autour des travaux de Kripke ont renforcé nos doutes quant au bienfondé de certaines de nos intuitions modales sur l’identité, la nécessité ou sur l’essentialisme. Il semble que certaines vérités nécessaires ne soient elles-mêmes connaissables qu’a posteriori. Ainsi, nous pouvons concevoir que l’eau ne soit pas H20 et pourtant, il est impossible qu’elle ne le soit pas. Elle l’est nécessairement bien qu’il s’agisse d’une vérité nécessaire que nous découvrons a posteriori. Mais sa nécessité est aussi peu contestable que celle d’énoncés aussi analytiques et a priori, que des énoncés comme l’eau est l’eau ou H20 est H20. De même, il peut y avoir des vérités contingentes a priori comme l’étalon de mesure à Sèvres mesure un mètre.

 

                Il n’est pas sûr que la seule réponse aux insatisfactions du réalisme d’allure platonicienne consiste à s’engouffrer dans telle ou telle forme d’antiréalisme comme ce fût le cas précisément en mathématiques où les réactions intuitionnistes, formalistes et finitistes ne se sont pas faites attendre. Il est en réalité parfaitement concevable, même si on peut le juger contestable de ne pas opter pour l’antiréalisme mais au contraire, en s’inspirant de l’extrême subtilité des solutions que proposèrent les médiévaux de défendre aujourd’hui sans revenir au platonisme, un réalisme conséquent et qui soit parfaitement adapté aux exigences imposées par la science moderne et plus généralement par toute entreprise qui a pour visée le savoir. Assez peu contestable en revanche me semble la leçon qu’on peut tirer des mésaventures du platonisme : l’une des questions qui se pose de façon aigue à toute entreprise cognitive et pas seulement à la connaissance mathématique est celle que Christopher Peacocke a appelé le défi de l’intégration : en d’autres termes, « la tâche générale consistant à fournir pour un domaine déterminé une métaphysique et une épistémologie simultanément acceptables et à montrer qu’elles le sont. » Comment peut-on réconcilier une analyse plausible de ce qui est impliqué dans la vérité des propositions d’une certaine sorte et une analyse crédible de la manière dont nous pouvons connaître ces propositions lorsque nous les connaissons. Avec raison, Peacocke estime en effet que cela lie ensemble le métaphysique et l’épistémologique et que lorsqu’on échoue à réaliser l’intégration des deux dans un domaine donné, cela fait de façon caractéristique apparaître comme manifestement défectueuses les explications de ce que c’est pour un contenu concernant ce domaine, que d’être vrai. Parvenir à le comprendre, ce serait non seulement disposer d’une clé pour la métaphysique et l’épistémologie de ce domaine en question, mais ce serait aussi accéder à une partie essentielle de la compréhension que nous avons de nous-mêmes. C’est un point sur lequel Jacques Bouveresse a longtemps insisté et qui lui semble crucial si nous voulons pouvoir apporter une réponse satisfaisante à la question de savoir en quoi consiste ou consisterait quelque chose comme la connaissance philosophique. Il faut que le concept de vérité philosophique tel qu’il est expliqué par ceux qui l’utilisent ne rende pas impossible à comprendre et complètement mystérieux ou invraisemblable au regard de l’idée que nous nous faisons de ce que peut être la connaissance en général, la manière dont nous pouvons avec les moyens que nous sommes censés avoir à notre disposition, en venir à connaître la vérité en question. Inversement, il ne doit pas y avoir une discordance complète ni même un écart trop important entre ce que nous savons des processus par lesquels nous formons des croyances et les certitudes philosophiques et l’idée que nous nous faisons du genre de vérité à la connaissance desquelles nous sommes censés avoir réussi à accéder grâce à eux. Pas question d’être aussi pessimiste que Bouveresse quant à la réponse qu’il croit devoir donner : « il est probable qu’en réalité nous n’avons les idées tout à fait claires ni sur le sens auquel il peut être question pour accéder à une vérité dans le cadre d’une discipline comme la philosophie, ni sur les moyens de connaissance dont nous disposons pour accéder à une vérité de cette sorte. » Mais nous pouvons le suivre sur ce point que « nous n’avons pas tout à fait d’autre choix que d’affronter ce défi d’un programme délibérément engagé dans un sens rationaliste. » Si cela vaut pour un programme philosophique, cela vaut a fortiori plus encore pour sa partie la plus spéculative et la plus abstraite en apparence qu’est la métaphysique dont on nous répète que la connaissance excède nos moyens. Nous sommes dans ces domaines dans des vérités d’un autre ordre que celles que nous pouvons rencontrer dans les autres sciences, de vérités transcendantes, invérifiables, inaccessibles qui échappent tout de part en part à l’expérience sensible des domaines spatio-temporels et qui dès lors ne sauraient être qu’hypothétiques, matières à croyances ainsi que le notait Renouvier dans Le dilemme de la métaphysique. Peut-être, se résigne-t-on trop vite. Sauf à considérer d’emblée que la vitalité dans la recherche métaphysique est un leurre. Si l’on rechigne à prendre au sérieux l’idée d’une possible connaissance métaphysique, c’est peut-être aussi que nous n’avons pas encore pris toute la mesure de l’évolution qui s’est produite dans nos concepts de science, ni davantage dans l’essor de la philosophie de la connaissance. On frémit à l’idée que la connaissance métaphysique implique un retour à l’idée de système telle qu’il est entendu dans un sens dogmatique. Dans L’Avenir de la science, Ernest Renan notait déjà que défendre un dogme, c’est prouver qu’on y tient et par conséquent qu’on en a besoin. C’est un signe de faiblesse. Mais cela fait longtemps que le dogme n’a plus cours, ni en métaphysique, ni davantage dans le modèle de la connaissance que représente à bon droit la connaissance scientifique. Rares sont les métaphysiciens encore obnubilés par des vérités universelles et éternelles et de surplomb. Dans leur grande majorité, ils essaient au contraire de comprendre la relation qui est la notre avec le réel : ce que l’on ne peut faire qu’à partir de l’endroit où on est et non de nulle part. Mais, c’est aussi sur ce modèle l’enquête et non plus tant sur le modèle de la croyance non justifiée ou encore sur celui de l’épistémologie des vertus qu’il faut à notre avis repenser la connaissance en général, y compris donc la connaissance métaphysique. Or, le but d’une enquête (système socratique de question et réponse) sur les doutes et les croyances est de fixer des croyances, non de fournir des vérités absolues et définitives. Il ne s’agit pas de fournir une réponse absolue et définitive, il s’agit plutôt d’élucider le ciment qui est à l’œuvre dans les choses et dans la connaissance de ces choses et de tenter de réconcilier la philosophie de la nature et la philosophie de l’intellect, il s’agit donc moins de proposer un nouvel autre système que de mettre en évidence (Herbart) les points principaux de ce en quoi devrait pouvoir consister une métaphysique scientifique, réaliste digne de ce nom. Non qu’il faille limiter la métaphysique comme le suggère certains à l’analyse de nos manières ordinaires de parler de ce que nous tenons sur un mode non réflexif pour certains traits du monde dans lequel nous vivons, ni davantage à une sorte de simple métastructure dont l’objet serait le sens constituant alors un substitut du critère absent de la vérité ainsi que l’envisageait Granger. Il faut accepter l’idée que la métaphysique est bien l’étude de la structure la plus fondamentale de la réalité coextensive avec l’ontologie et qu’elle vise la vérité. S’il y a encore un sens à se poser la question kantienne de sa possibilité, comme science, c’est parce qu’elle correspond à une enquête rationnelle à certaines caractéristiques suffisamment distinctives par ailleurs, pour pouvoir constituer le cœur d’une discipline indépendante et dont les justifications intellectuelles méritent d’être explorées. Entendons nous, il ne s’agit pas seulement de rejeter les affirmations néokantiennes ensuite reléguées par les analyses tant positivistes que heideggériennes d’une impossible connaissance métaphysique qui le serait du fait de notre limitation cognitive et de notre finitude humaine, du caractère particulier des objets de la métaphysique ou bien de son absence d’objet mais il ne s’agit pas non plus de réduire cette connaissance au modèle inspiré des sciences, d’une métaphysique en quelque sorte scienticisée et naturalisée car la possibilité d’une connaissance métaphysique ou d’une métaphysique scientifique excède très largement la question aussi étroitement liée soit-elle des relations mouvementées entre la métaphysique et la science. Encore faut-il d’ailleurs et pour commencer savoir ce que l’on met sous le concept de science car seules la paresse et l’ignorance et dans certains cas la malhonnêteté intellectuelle peuvent expliquer que certains accordent encore quelques crédits à une vision positiviste et scientiste de la connaissance scientifique. Aucune personne de bonne foi et surtout pas un philosophe des sciences ne pourrait admettre aujourd’hui que les concepts de science et de connaissance soit celui impérial qui pouvait encore avoir cours chez Kant d’un système achevé, apodictique ou doté des vertus de nécessité et d’universalité. Comme le notait, il y a déjà un certain temps, Patrick Suppes The probability of metaphysic, il faut bien davantage concevoir le terme sous une forme qui oblige à repenser non seulement certains concepts absolus, espace, temps mais aussi la nature probabiliste des lois de la matière, de la causalité, à noter le presque impossible accès à des connaissances certaines tant celles-ci sont plutôt approchées, provisoires, conjecturales, faillibles, à faire la part belle à la complexité des phénomènes, au doute, à l’idée de recherche procédant par essais et erreurs, aux rectifications, à la falsification autant qu’à la confirmation et à la vérification. Ce n’est donc pas faire preuve d’hostilité à la science, bien au contraire que de noter que sa marque n’est justement pas le scientisme ou le dogmatisme mais bien plutôt comme en témoigne toute activité scientifique normale, les incertitudes, les tâtonnements, l’incomplétude qui rendent du reste si aigu le risque du scepticisme ainsi que nous avons choisi d’y revenir. Il n’est pas surprenant à cet égard de voir à quel point ce risque est présent tout autant et peut-être même plus souvent encore chez les scientifiques que chez les philosophes. Dès lors que l’examen du risque sceptique et idéaliste sera au cœur des travaux de la théorie de la connaissance, cela n’a rien de surprenant, ni que soient si nombreux les ouvrages consacrés à son examen pour trouver différentes stratégies de parades convaincantes pour améliorer la définition même du concept de connaissance en montrant comment l’épistémologie déborde largement sur la métaphysique et sur l’éthique tant il faut mener sur ces trois fronts conjoints la lutte contre le scepticisme.

 

                Au sein de ce continent de la théorie de la connaissance métaphysique, on peut distinguer quatre grands courants de la philosophie de la connaissance :

 

   1)       issue de Platon, la conception d’une connaissance comme une croyance vraie dotée de raison justifiée.

   2)       issue d’un modèle aristotélicien mettant en valeur dans ce qu’il est convenu d’appeler les contenus de l’épistémologie des vertus, l’importance de l’agent intellectuel et la place de l’éducation des aptitudes et des dispositions de l’esprit de l’agent.

   3)       Sur le mode lockéen de la connaissance comme état mental primitif.

   4)       Sur fond d’un modèle plus pragmatiste et réaliste selon lequel la connaissance se présente plutôt comme un processus dynamique d’enquêtes (inquiry) mettant en jeu des formes de savoirs pratiques (knowing how), autant que propositionnelles (knowing that), la perception de valeurs et où s’imposent au moins autant que l’analyse des conditions de possibilité de la connaissance, une analyse des conditions de possibilité du doute et de la rationalité normative.

         Ce sont là des avancées majeures qui témoignent de la grande vitalité que connaît cette discipline. Nous concentrerons notre examen sur la valeur de la connaissance. Cela donne des obligations à tous ceux qui ont le souci et qui se proposent de mieux définir les relations entre la connaissance dont on peut se prévaloir et celles qui caractérisent les autres domaines du savoir, de celles qui en particulier se proposent de répondre au défi de l’intégration. Quiconque cherche à déterminer en quoi peut consister une connaissance métaphysique, ne peut donc ni plus ni moins qu’un autre s’en exempter. Il faudra donc aussi s’interroger sur le type de croyance, de vérité, de justification auxquelles nous avons éventuellement à faire en métaphysique. S’agit-il de croyances dont la vérité dériverait du sens commun, à des vérités scientifiquement établies, partant nécessairement contraire à l’image manifeste (Wilfried Sellars) que nous renvoie le monde ? Ou bien à des croyances qui sont d’un tout autre ordre ? Dans un cas comme dans l’autre, quelles raisons, quelles justifications avons-nous d’entretenir ces croyances ? de privilégier telle ou telle conception de la vérité, de juger de la connaissance qu’elles nous livrent seulement concevables, possibles, voire nécessaires ? En suivant ces recommandations et en privilégiant le quatrième modèle que j’ai évoqué, celui de l’enquête rationnelle, il nous faut à présent indiquer dans ses grandes lignes comment et pourquoi la connaissance métaphysique nous semble non seulement légitime mais à bien des égards indispensable pour faire rendre gorge à l’idéalisme, au relativisme, à l’irrationalisme et au cynisme qui vont souvent de pair. Quatre étapes sont nécessaires pour pouvoir parler de connaissance métaphysique. 1) Toute enquête métaphysique exige de partir du cadre formel aprioriste de l’analyse qui seul permet de dégager les conditions de possibilité en termes de vérités et de significations des concepts que nous utilisons et de veiller notamment à effectuer les distinctions modales qui s’imposent. 2) Dans un second temps, il s’agit de voir et en quel sens les catégories de notre pensée et de notre langage ne sont pas de simples fonctions du jugement comme le pensait Kant mais bel et bien les catégories de la réalité. L’enquête métaphysique suppose donc une investigation a posteriori et une confrontation avec les sciences empiriques. 3) Il faut ensuite et c’est la partie proprement épistémologique du défi de l’intégration réfléchir sur la manière dont nos catégories et nos jugements constituent à leur tour des savoirs par confrontation donc avec les sciences déjà constituées mais en s’attachant aussi à déterminer si et pour quelles raisons par exemple les théories scientifiques sont vraies, peuvent recevoir le titre de connaissances justifiées et obligent ou non à un engagement en faveur du réalisme scientifique et épistémologique. 4) Il importe aussi dans un quatrième moment de s’interroger sur le type de réalité dont nous parle ces théories, sur la nature des propriétés, catégoriques ou dispositionnelles qui la constitue, sur les relations causales et gnomiques qu’elles ont entre elles et sur ce qui est nécessaire pour en garantir l’unité, bref pour en faire le ciment des choses. Et c’est alors le temps de l’engagement proprement métaphysique.

 

     Donnons quelques indications sur les deux premières étapes : la première étape est celle de la thérapeutique. Nous y procédons à l’analyse de nos concepts non pour en décrire la structure grammaticale ou logique mais pour les affiner et si besoin est les réviser. Si en effet et contrairement à Kant nous admettons que la connaissance métaphysique peut aller au-delà des phénomènes et faire plus que nous informer sur certaines caractéristiques nécessaires de ce que nous pensons à son sujet, en d’autres termes qu’elle peut rendre compte à un moment donné de ce en quoi consiste la réalité en soi, alors, l’analyse conceptuelle devra s’inscrire dans un projet de révision et non de simple description. En métaphysique, nous cherchons moins à dire ce qu'il y a, qu'à déterminer le mode d'être particulier de telle ou telle chose : c’est bien à la recherche de propriétés que nous partons et non pas de simples mots. L’analyse conceptuelle ne sera donc pas réductible à une simple analyse logique ou linguistique. On ne s’en tire pas non plus de n’importe quelles propriétés. Quand on se pose la question qu’est-ce qu’une personne ? par exemple, on n’a pas besoin de s’entendre dire que toute personne a un besoin profond d’être aimé même si tel est bien le cas. D’une propriété, on se demande ce qui fait qu’elle a une incidence sur ce qu’est un objet, bref sur ce qu’est son essence et ce qui justifie les distinctions que l’on fait entre ses propriétés essentielles ou définitionnelles et ses propriétés accidentelles. Il nous faut donc élucider d’abord ce qui régit notre activité classificatrice bien localisée et compter les choses en introduisant pas plus d’entités qu’il n’en faut. Mais nous savons aussi depuis Duns Scot que ce qui a permis l’autonomie de la métaphysique, c’est le fait qu’elle traite non pas tant de ce qui est que de ce qui pourrait être et qui est possible. Si la métaphysique peut devenir autonome par rapport aux autres sciences, logiques, physiques mais aussi théologie, c’est parce que pour le docteur subtil, elle a un objet propre l’ens commune pris dans sa indétermination totale lequel n’est réductible ni à la quiddité de la chose sensible dans laquelle néanmoins elle doit se contracter, ni à la seule prédicabilité logique, laquelle est toutefois seule à même de lui conférer l’universalité. C’est grâce à cela qu’elle est en mesure au-delà de l’être et du possible de s’assurer du réel possible, c'est-à-dire de la réalité même de l’être possible de choses qui existent et dès lors de la condition de possibilité des sciences en tant que sciences. Aussi, la rigueur scientifique exige-t-elle qu’on parte du possible seul domaine susceptible de couvrir le domaine du contingent aussi bien que celui du nécessaire ou de la quiddité métaphysique. Et pour ce faire, il n’est point d’autres méthodes que celles qui consistent à raisonner par le possible, ce qui ne veut pas dire contrairement à ce que la postérité reprochera souvent à Duns Scot, déduire le principe premier par analyse au terme d’une conception développée sur des essences mais tenter de dégager la structure interne du possible réel tant il est vrai que celui-ci s’enracine dans le réel concret de telle manière qu’on puisse induire le premier du second. Sans doute est-ce l’expérience qui pourra nous apprendre ensuite celles qui parmi plusieurs possibilités métaphysiques a le plus de chance d’être vrai dans la réalité. Mais l’expérience seule ne peut déterminer ce qui est réel en l’absence d’une délimitation métaphysique du possible. Si l’on ne pouvait effectuer une partition des possibles indépendamment de la manière dont le monde se présente, nous ne pourrions tout simplement pas dire à quoi il ressemble.

 

        Lorsque nous décrivons la réalité, nous passons notre temps à reconnaître et à exclure des possibilités. Nous en faisons spontanément l’expérience en lisant une carte par exemple pour déterminer où est la source du fleuve ou la ville la plus proche ou en faisant un énoncé aussi simple que « le train part à neuf heure ». En ce sens, le possible nous est aussi naturel que l’actuel : c’est un déterminant incontournable de la réalité. Contrairement à une idée répandue, la logique et l’épistémologie modale sont bien moins abstraites que l’on veut bien le dire. C’est au contraire sur elles qu’il faut s’appuyer et sur les modèles et expériences de pensée quelles proposent par application notamment de nos intuitions non pas intellectuelles mais communes à des cas possibles afin de dissiper les illusions modales dont nous sommes constamment les victimes. On sait en effet que selon la conception qu’on a du possible, par exemple, on concevra et on considérera plus ou moins aisément que ce qui est concevable, du moins entendu au sens non pas tellement du seul point de vue de quelque chose qui relève de l’imagination mais du seul entendement, est un lieu (indice) sûr de ce qui est ou non possible. Mais quelque chose peut être a priori concevable et cependant impossible. Ce qui est concevable ne suffit donc pas à première vue à garantir ce qui est épistémologiquement possible ou impossible. Si par exemple, je sais que le chat est sur le tapis, même si je peux concevoir une situation dans laquelle il ne l’est pas, il ne m’est pas épistémiquement possible de le nier. Et ce qui est logiquement possible ou non contradictoire ne l’est pas forcément physiquement ou métaphysiquement pris au sens absolu où dieu aurait pu vouloir que les choses fussent autrement. Ainsi, il n’est possible en aucun de ces sens que quelque chose soit rouge et non rouge : il est logiquement et non pas métaphysiquement possible que quelque chose soit rouge et non étendu. Il est métaphysiquement et non pas physiquement possible que quelque chose voyage plus vite que la vitesse de la lumière et il est possible dans les trois sens du terme que quelque chose voyage plus vite que la navette spatiale. On peut aussi juger logiquement possible ou nécessaire au sens large ce qui est vrai dans tout monde logiquement possible, c'est-à-dire dans tout monde possible : logiquement nécessaire sera donc coextensif à ce qui est métaphysiquement nécessaire. Certains objecteront que la proposition « l’eau est H2O » peut ne pas être vraie dans tous les mondes logiquement possibles. Mais répondront d’autres, ce ne sont pas les seules lois de la logique associées à des concepts ou à des définitions telles que « l’eau est H2O » qui rendent « l’eau est H2O » logiquement nécessaire. C’est la nature de l’eau dont nous connaissons désormais la composition. On comprend pourquoi in fine la nécessité logique tendra alors pour eux à se confondre avec la nécessité métaphysique. L’analyse conceptuelle est donc précieuse car tout en comportant une partie a posteriori et empirique, elle permet aussi en élargissant la fonction habituelle de nos concepts par les modèles possibilistes commodes de la logique modale de parvenir à des résultats a priori. Elle permet ainsi de définir et d’identifier ce dont on parle, de répondre à la question de savoir si la manière dont sont les choses données dans tel vocabulaire rend vraie une explication donnée dans telle autre. Et une fois encore, ce n’est pas rien quand on songe à quel point il importe d’avoir des idées claires en métaphysique et de ne pas prendre à tort comme nous y exhortent Peirce et Wittgenstein, une simple différence dans nos mots ou dans nos idées pour une différence dans les choses. Il semble donc indispensable d’utiliser cette thérapeutique : nous avons tout intérêt à l’adopter en métaphysique. Mais elle est d’autant plus précieuse qu’elle ne dispense pas du tout et va au contraire avec la méthode de test et les massages énergiques auxquels nous soumettons par ailleurs nos intuitions communes. Il s’agit au fond ici d’approfondir notre réflexion dans le style de celle inaugurée par John Locke, celle des expériences de pensée, puis de tester diverses solutions possibles à partir du réseau d’intuitions souvent incompatibles entre elles qu’on a constitué pour voir, celles qu’il convient de conserver, ou finalement d’écarter. A certains égards, le métaphysicien ne fait donc rien d’autre que ce qu’entreprend le psychologue du développement ou le théoricien des sciences cognitives : il rassemble comme peuvent le faire le biologiste, l’économiste ou le physicien les éléments de la théorie commune ou populaire qui vont constituer un réseau de principes et comme eux, il va s’employer ensuite à les tester et si besoin est à les réviser en s’instruisant en particulier du caractère contradictoire de ces intuitions, par exemple, sur l’identité personnelle, sur le changement, selon que l’un suivra une perspective tridimensionnelle en se représentant un objet existant en un temps comme totalement présent à ce temps, en durant et que l’autre adoptera une perspective quadridimensionnelle, l’objet existant en un temps, en ayant une partie temporelle à ce temps, bref en perdurant. Que les intuitions communes ne soient pas sacrosaintes, signifie aussi que si tel concept a fait ses preuves, cela n’implique pas qu’il serait irrationnel de le changer à la lumière de ce que nous apprend la réflexion ou telle découverte empirique ou du moins d’effectuer des ajustements raisonnables. En un mot et ce n’est pas rien, il faut admettre en métaphysique, science tenue jadis pour universelle, nécessaire et apodictique, le principe du faillibilisme. Il faut préserver ce lien entre la métaphysique et la psychologie et cela importe, car qu’on le veuille ou non, nos croyances sont bien le produit de l’évolution et bien davantage dirigées par les exigences pratiques de la survie que par les exigences théoriques de la vérité métaphysique. Cela veut dire aussi et même si cela ne signifie pas qu’elle n’aura pas à leur égard une attitude critique que la métaphysique, aussi engagée soit-elle dans un projet de révision doit être attentive à ce que la philosophie de l’esprit, la psychologie, les sciences cognitives peuvent avoir à lui apprendre. On peut fort bien ici envisager qu’il y ait une harmonie entre les facultés cognitives de l’homme d’une part et la réalité de l’autre. A tout le moins une réflexion s’impose sur la nature des liens qui peuvent exister entre ce qui est en nous naturel et ce qui est normatif comme l’avait du reste entrevu Kant sous la forme de ce qu’il appelait un système de préformation de la raison pure, troisième voie qu’il avait bien envisagée lui-même en métaphysique. Procéder par le possible logique, comme l’a bien vu Duns Scot n’est donc pas simple précaution méthodologique. Toute inintelligibilité, toute impossibilité logique est bien fait le plus souvent, n’en déplaise à Descartes le signe d’une impossibilité réelle. Si le possible réel n’est pas réductible au possible logique, ils ne sont pas non plus étrangers l’un à l’autre sans quoi nos concepts ne seraient que des mots et la science serait vide de tout contenu objectif. Mais à l’inverse, on ne saurait confondre le possible logique et le possible réel et le risque permanent qu’il convient d’éviter, est celui-là même qu’on a reproché à Duns Scot de tomber de construire une métaphysique où la seule non contradiction suffirait à dire les propriétés de ce qui est. La seule crainte que pourrait susciter une adoption immodeste de l’analyse conceptuelle serait assurément celle-là. De trop poursuivre dans la voie que d’aucuns ont traitée d’essentialiste qui va de Suarez à Wolf, de vouloir déduire analytiquement le réel à partir d’essences conçues comme possibles, d’oublier que le langage ordinaire et que la logique modale ne sont pas une garantie suffisante par exemple de la réalité de classes dans la nature ou de justifier les procédures logiques elles-mêmes en les dérivant d’une forme plus ou moins avouée est selon ces auteurs un honteux et irrécupérable essentialisme. Exagérer l’absence de rapport entre l’aspect a priori de l’analyse et l’aspect a posteriori serait donc catastrophique et pas seulement en raison du risque qu’une métaphysique en apesanteur que cela induirait mais parce que la logique et la sémantique elle-même sont toujours à un degré ou à un autre liée à nos raisons empiriques et donc aussi à nos découvertes empiriques scientifiques.

 

     Deuxième étape : il va s’agir maintenant de déterminer quelle est la place exacte qui reste dans ce contexte à la dimension a posteriori du projet métaphysique, aux sciences empiriques dans la détermination de ce qui est : sans doute, n’est-ce pas si facile et nos averroïstes contemporains ne se privent pas de dire que les sciences sont les mieux placées et les plus légitimes pour nous dire en quoi consiste la réalité des choses. S’il y a des questions fondamentales à poser sur l’existence et la nature de l’espace et du temps, c’est à la cosmologie et à la physique quantique d’y répondre et non à la métaphysique spéculative en fauteuil ou au métaphysicien en redingote. Je proposerai donc ici quelques principes et règles de bonne conduite pour faciliter la vie en commun.

 

     Premier principe : rejeter tout scientisme et refuser de considérer d’emblée ainsi que l’écrivait en 1957 Hans Reichenbach, que ce dont a besoin une philosophie scientifique, c’est simplement d’une réorientation des désirs philosophiques. C’est encore de revendiquer comme motivation exclusive de la métaphysique les tentatives faites pour unifier l