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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 05:54
La musique est la respiration du langage des émotions...

La musique est la respiration du langage des émotions...

Préceptorat et enseignement : l'esprit de la méthode... Une maïeutique du style...

 

 

     Pierre GAPENNE  10   place du maréchal Joseph Joffre Appartement 204

      80000 AMIENS     Professeur de Philosophie, Précepteur Conseiller,
                       Chargé de  projet  Ingénierie de formation   
                

(  03.22.92.40.63           gapenne.pierre@gmail.com       

http://fr-fr.facebook.com/people/Pierre-Gapenne/1722300238
Préceptorat      et  enseignement         
    Rien n'est en notre pouvoir que la volonté elle-même, en effet, dès que nous voulons, elle est à notre disposition. Et pourtant, si nous avons le secours nécessaire pour pouvoir sans lequel nous n'aurions pas pu vouloir, nous n'avons pas toujours le secours nécessaire pour vouloir. p 289, Théodicée. Bref, nous n'avons pas toujours la volonté de nos intentions.
    
Ni ne dit, ni ne cache, il signifie (fragment 39 ; Héraclite)

 

           Comment rendre significatif ce que l'on veut dire ? La manière dont nous définissons la notion de style est devenue le s(c)hibboleth de l'éducation. A partir de la notion de style, L'impératif du style : une sensibilité aux formes de vie reconsidérer ce qu’il en est de la connaissance et des savoirs, des attitudes et des aptitudes, des compétences et des performances, des capacités et des capabilités de nos facultés : bref, travailler à créer les conditions pour métamorphoser les sensibilités, l’habitus et l’hexis de notre être à partir d'une praxis appropriée. Professeur depuis 2004 dans l'Education Nationale CV pierre Gapenne , je propose un enseignement rigoureux et exigeant, axé sur de la MÉTHODE. Mon contact avec les élèves ou les étudiants est très simple, les cours se déroulent dans une atmosphère détendue : je travaille à partir de consignes : il s'agit de créer des conditions de travail qui visent plus à une efficience à long terme qu’à une efficacité mécanique à court terme (l'efficacité a des visées de courte vue : la cause efficace produit des effets sans rien perdre ni dépenser d'elle-même tandis que la cause efficiente a des ambitions métamorphiques : elle est la cause qui produit son effet en se transformant en lui, même partiellement). Mon enseignement s'attache à opérer une maïeutique du style en s'employant d'abord à réformer la perception des élèves et des étudiants : on prépare l'effet en s'appliquant à expérimenter des effets sans causes, en éduquant les perceptions. La première séance est toujours une séance d'évaluation diagnostic, afin de cerner les points forts et les points faibles et ce que sont les demandes et les besoins de l’élève ou de l’étudiant pour envisager un pronostic : à savoir, Un PROGRAMME proposé en conséquence. Qu'est ce que je peux faire de moi ?

 

- Qu'est ce qu'une problématique ?
             - Quelles sont les Méthodes de construction d'une dissertation ?
             - Entraînement à l'analyse de textes (commentaire, explication, synthèse   
- Stages intensifs en préparation du Baccalauréat   Programmes des terminales générales
             - Préparation aux concours de Culture Générale
           - Soutien CNED Transvaluations des faits et transmutation des valeurs

 

Préparation au Bac de Philosophie. Méthodologie.
Appréhension des théories.
Rédaction de l'épreuve : emploi du temps.
Soutien toute l'année pour conserver ou acquérir le niveau souhaitable à l'examen

 

Cours de philosophie pour
Classes préparatoires : professeurs NORMALIENS ou Maîtres de Conférence.
Lycée : professeurs AGRÉGÉS ou CERTIFIÉS et EN EXERCICE EXCLUSIVEMENT !
L'appel de l'oeuvre : réhabiliter l'effort et le travail

Stages de vacances (à partir des vacances de février, dans la limite des places disponibles) :
- Terminale : animés par des professeurs de Terminale.
- Classes préparatoires (Supérieure, Spéciale, Hypokhâgne, Khâgne) : animés.
Dissonances et consonances


Voici le détail des principaux points généralement travaillés, afin d'obtenir une progression rapide :

= METHODOLOGIE : dissertation et commentaire de texte.
- Plan (apprendre à le construire)
- Problématique (s'entraîner à la trouver)
- Conseils et exercices pour apprendre à mieux rédiger...

= CONNAISSANCES : Mise au point et vérification des acquis.
- Révisions ou cours sur les notions au programme
- Culture générale (remise à niveau)
- Cours d'histoire littéraire et culturelle
Ajuster et ajointer

= PREPARATION examens et concours : Entraînements réguliers / correction de copies.
- Conseils pour progresser
- Mise en place d'objectifs clairs
- Savoir ce qui est attendu par les correcteurs

+ Parfaite connaissance des programmes de l'éducation nationale en philosophie, économie et français.

Progression assurée en cours d'année
Résultats aux examens très satisfaisants
Le blog qui déchire les voiles d'ignorance


- Organisme agréé : 50% de réduction / crédit d'impôts.
- Bilan du 1er contact et contrat personnalisé (après la 3ème séance) : consultables en ligne.
- Bilans réguliers consultables en ligne.
- Messagerie interne permettant de dialoguer avec le professeur.
- Forfait au nombre d'heures, achat progressif de coupons
- Coupons remboursables si non utilisés. Pâtir et compâtir

         Préceptorat et enseignement est une société coopérative d'intérêt collectif : à ce titre, les utilisateurs de ses services ne sont ni des clients, ni des usagers et encore moins des consommateurs : l'homologation de l'identité de celui-ci n'est pas déterminée a priori, elle est précisément l'objet de la transaction. Voir Escamoter le rapport marchand, escamoter le rapport de force. Dans l'idéal, ce sont des citoyens.

         De même que seul le style qui contient sa propre critique peut exprimer la domination de la critique présente sur celle du passé, de même seul le produit qui inclut sa propre critique dans son mode d'emploi, peut prétendre surmonter l'épreuve du réel. C’est trop peu dire que d’affirmer que ceux qui fréquentent l'Education Nationale ou l'Université ressentent un certain malaise, que leurs fonctions, leurs fonctionnalités et leurs fonctionnements paraissent largement déficients ou mal appropriés à la demande, aux besoins ou aux desiderata de la population (encore que, sans doute pas pour tout le monde). Encore faut il ajouter que le mérite et que les excellences qu’elles ont mis au principe de leurs pédagogies, ne s’avèrent au bout du compte que des espèces de conformismes, que la massification de l’enseignement ne vaut rien ou peu s’en faut pour la plupart. Tout se passe comme si les objets et les objectifs de ces institutions se détournaient des problèmes concrets des individus réels. Que nous devions désormais imaginer un enseignement sans divisions par classes (au sens propre et au sens figuré), voilà sans doute ce qui doit s'imposer. Ce qui importe, c'est de ne plus prendre en mauvaise part la meilleure part de nous-même : nos sensibilités ne sont pas (que) des sensibleries : nos sensibilités valent mieux que les statuts dont les professionnels des professions s'affublent. Voilà quelques uns des motifs qui nous imposent  d'imaginer la mise en oeuvre de dispositifs innovants alternatifs. Préceptorat et enseignement prend tout son sens à partir du moment où nous prenons pleinement conscience de cet état de chose.  

                En effet, avec Préceptorat et enseignement, il va s’agir de proposer des prestations individualisées et personnalisées qui aient en vue de remédier autant que possible à cet état de chose : qui dira assez l'intensité de nos émotions, la vivacité de nos impressions premières, la beauté de nos premiers émois, la fraîcheur de nos premières pensées, les impulsions décisives de nos premiers élans ! C'est de ce lieu que nous entendons faire procéder toute notre pédagogie. Escamoter le rapport marchand, escamoter le rapport de force  Préceptorat et enseignement entend s’adresser au plus grand nombre : chacun doit pouvoir trouver sa juste place (A chacun son dû) en faisant appel à l'énergie de ses propres forces. A cette fin, nous entendons mettre tous ceux qui en font la demande en état de comprendre << ce qui nous arrive >> : comprendre ce qu’on sait, comprendre ce qu’on fait, comprendre ce qu’on veut ou ce qu’on ne veut pas, ce qu’on peut ou ce qu’on ne peut pas >>. C’est peut être cela qui nous manque le plus : comprendre et se comprendre (attitude du jugement synthétique) et non plus seulement expliquer et s’expliquer (attitude du jugement analytique). Les contrefaçons de l'éducation ont édulcoré les saveurs et les savoirs, les plus belles émotions de nos vécus, rendons leurs toutes leurs vivacités. Notre démarche s'inspire largement de la pédagogie de Janus Korczak dont les conceptions nous ont permis de comprendre toute l'importance qu'il y a à ce qu'une justice immanente à l'enseigné, puisse présider du dedans à toute initiative pédagogique. De l'origine et de la fin de toutes choses : l'ordinaire

 

                Les méthodes de travail que nous proposons se veulent aussi classiques que possible :

 

                - Histoire de vie : récit de l’identité narrative : (re)construire son projet de vie

 

                - Analyse transactionnelle, Programmation-Neuro-Linguistique, Prendre Soin de Soi (le care)

 

                - Mobilisation des ressources propres : rejoindre son lieu propre. L'expérience de l'ordinaire

 
         Préceptorat et enseignement entend contribuer à faire participer le plus grand nombre à l'intelligence d'une espèce de synergie collective : << L'art de l'association est la science mère >> affirme Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (tome 2 p 149 GF Flammarion). La notion de coopération doit être le maître-mot des codifications des communications de nos sociabilités : c'est aux modalités des différents types de coopération que nous devons attacher toute notre attention. La description de ces codifications, c'est cela qui devrait requérir toute notre application : le coeur de cible de notre action, c'est l'ensemble de toutes les issues réalisables qui sont politiquement compatibles, les optimum de ces codifications sont des configurations de relations qui donnent des perspectives visibles souhaitables à l'égalisation de nos conditions. Ces descriptions des codifications de nos formes de vie, c'est au travers des usages de la langue de nos langages que pour l'essentiel, nous les effectuons. Aufhebung et intentionnalité : porteur de sens, faiseur de sens

 

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12 octobre 2017 4 12 /10 /octobre /2017 07:44
Une tradition éducative : Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès....

Une tradition éducative : Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès....

       

                La sagesse de la tradition enregistre le savoir et l’expérience de la souffrance et de la douleur  du déjà-vu et du déjà vécu que contient et que comprend le terme latin mos majorum (ou mos maiorum), littéralement « mœurs des anciens » ou « coutumes des ancêtres », elle désigne dans la Rome antique le mode de vie et le système des valeurs ancestrales. Il est souvent pris comme une référence et est à opposer au spectacle de la décadence du temps présent. Ce sont les traditions ancestrales, un code non écrit de lois et de conduite.

                De grandes figures politiques, tel Caton l'Ancien, tentent sans succès de rétablir les vertus traditionnelles romaines fondées sur le travail, la fidélité à la patrie, la frugalité, le refus de l'oisiveté, mais elles ne sont pas écoutées. Auguste, lors de la mise en place du Principat, va s'attacher à restaurer les valeurs traditionnelles romaines par différentes lois, sur les mœurs par exemple, ou en redonnant vie à certains rites religieux tombés en désuétude.

                Les sept fondements du mos majorum sont :

  • fides : fidélité, respect de la parole donnée, loyauté, foi, confiance et réciprocité entre deux citoyens ;
  • pietas : piété, dévotion, patriotisme, devoir envers les divinités romaines ;
  • majestas : majesté, dignité, sentiment de supériorité naturelle, provoqué par l'appartenance à un peuple élu ;
  • virtus : qualité propre au citoyen romain, courage, activité politique ;
  • gravitas : ensemble des règles de conduite du romain traditionnel, respect de la tradition, sérieux, dignité, autorité ; (il ne faut pas parler sèchement à un humide) ;
  • constantia : le fait de s'en tenir à ses décisions (la stabilité) ;
  • frugalitas : la frugalité, la modestie, la tempérance, la simplicité.

                Lucius Quinctius Cincinnatus est un modèle, la personnalité qui représente, pour les patriciens, le mos majorum. Il est considéré comme un héros de la République, un ancien et un modèle de vertu et d'humilité. Il est nommé dictateur pour relever Rome lors de la crise politique de 458 av. J.-C…  Selon la légende, Cincinnatus était dans son jardin, occupé à cultiver lorsqu'on est venu le supplier d'accepter la dictature. Sa restitution du pouvoir absolu dès la fin de la crise devient, pour les futurs dictateurs romains, un exemple de bon commandement, de dévouement au bien public, de vertu et de modestie.

         La notion de tradition ne renvoie pas nécessairement à du folklore, elle désigne surtout à notre attention un mécanisme très intime de toutes les sociétés qui contribue largement à présider à leurs bonnes santés morale et mentale : ce mécanisme (s’)opère par la transmission,  par la médiation d’un travail (notamment peut-être par le travail du rêve et la mémoire) qui (re)constitue par des habituations, la continuation et le prolongement  d'un contenu culturel à travers l'histoire depuis un événement fondateur ou un passé immémorial (du latin traditio, tradere, de trans « à travers » et dare « donner », « faire passer à un autre, remettre »). Cet héritage immatériel peut constituer le vecteur d'identité d'une communauté humaine. Dans son sens absolu, la tradition est une mémoire (un arké) et un projet (un telos), en un mot une conscience collective : le souvenir de ce qui a été, avec le devoir de le transmettre et de l'enrichir. Le goût du traditionnel nous vient à l’esprit quand on cherche à sortir des névroses des personnages de Honoré de Balzac et des psychoses des personnages de Gustave Flaubert.

                Dans une perspective anthropologique, la notion de tradition met en œuvre des institutions qui sont ce qui est établi par l'arbitraire de la culture du langage et des règles des mœurs qui s’opposent à la nature de l’instinctif : de ce point de vue, elle concerne aussi bien les organisations du religieux que l’organisation des structures familiales : elle s’étage ainsi du biologique au symbolique en passant par toutes les formations étatiques intermédiaires : c’est l’esprit de corps de l’institution judiciaire, de l’institution des enseignements, des institutions médicales, des institutions de la police ou de la défense et des institutions politiques gouvernementales…

                Dans le langage courant, le mot tradition est parfois employé pour désigner un usage, voire une habitude ou une règle de vie, consacré par une pratique prolongée au sein d'un groupe social même restreint (par exemple une tradition familiale) : de ce point de vue, il nous faudra considérer deux points :

                1) En sociologie une tradition est une coutume ou une habitude qui est mémorisée et transmise de génération en génération, à l'origine sans besoin d'un système écrit. Les outils pour aider à ce processus incluent des éléments de poésie comme la rime et l'allitération. Des histoires sont bâties pour une ritualisation de la pensée autour d'une manière de faire et de ses accessoires, désormais fortement relayées par la publicité et les lois. Le lien entre la tradition et la modernité est complexe à étudier. De traditions anciennes et orales peuvent naître peu à peu des traditions modernes et écrites, à une autre époque, dans un autre espace. Avec un emprunt au risque de l'origine, et quand faire sien, c'est alors faire autrement comme l'explicite l'anthropologue Martyne Perrot (" Faire sien ", Communications, no 77, 2005, Centre Edgar Morin, EHESS). De nombreux chercheurs en sciences sociales (philosophie, sociologie, anthropologie, histoire, histoire de l'art...) ont travaillé sur ce thème. Parmi les chercheurs les plus réputés, on citera comme différents exemples :

                - Georg Simmel (1858-1918) (sociologie, philosophie) sur l'art, la culture, l'argent, la mode, la sociabilité

                - Norbert Elias (1897-1990) (sociologie) sur les sociétés occidentales, les mœurs, le corps, la violence, le sport

                - André Leroi-Gourhan (1911-1986) (anthropologie, paléontologie) sur l'art et les techniques

                2) Il nous faudra aussi considérer avec une attention toute particulière la notion de tradition rationaliste parce qu’elle résume explicitement tout un implicite mis à mal de nos mœurs civilisés normalement guidés par la notion de progrès tel que Condorcet avait pu l’imaginer dans L’esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain… Par ailleurs, il ne sera pas inutile d’examiner l’analyse que Jacques Bouveresse nous a livré dans un ouvrage intitulé Cynisme et rationalité. Il consacre un chapitre entier tout particulièrement éclairant à un bon nombre des sophismes  qui biaisent le sens de la connaissance : face à des relativismes de toutes sortes (Richard Rorty et le postmodernisme de Jean-François Lyotard), à des scepticismes notamment l’anarchisme méthodologique de Paul Feyerabend (Contre la méthode) ou des irrationalismes, il s’agit de fonder en raisons la légitimité d’une démarche scientifique qui repose sur le paradigme d’une épistémologie saine. Le régime de faveur dont bénéficie la tradition trouve sa justification quelque part dans l’inachevé d’un certain classicisme romantique flamboyant d’une finalité sans fin…

                Le concept de tradition revêt un sens différent dans le mot traditionalisme, qui représente une volonté de retour à des valeurs traditionnelles, et non de transmission d'un héritage à travers l'évolution historique. Le traditionalisme est l'opposé du progressisme. Il ne s'agit donc pas d'une notion directement liée à la définition première de la tradition. Fondamentalement, avec l'article indéfini, dans le temps long des structures profondes de nos mentalités, une tradition peut désigner le mouvement religieux de la foi qui l'anime, ou plus couramment, une pratique symbolique particulière, comme les traditions populaires…

                La tradition est universelle et se présente souvent sous différentes formes selon les pays, mais une tradition n'est pas toujours à l'échelle nationale, elle peut être familiale. La coutume est une histoire de localité, de région. Les traditions illustrent l'histoire des peuples. La tradition est une transmission culturelle qui dure à travers le temps et concerne des doctrines qui peuvent être religieuses, morales, politiques, etc. Les traditions se transmettent de génération en génération et il s’agit plus d’une pensée et d’un état d’esprit qui entoure des faits et des habitudes. Une coutume est une pratique qui s’applique à travers les générations afin de reproduire et de conserver les mêmes habitudes et les mêmes agissements anciens d’un peuple, d’un pays ou d’une famille. La coutume et la tradition sont intimement liées et sont souvent associées mais la tradition peut être définie comme la pensée qui entoure la mise en application concrète de coutume dans les faits.

                La tradition militaire — également au pluriel les traditions militaires — constitue un ensemble de pratiques, d'us et coutumes propre au domaine militaire, associé à une unité militaire, par exemple à un régiment ou à une division. Une tradition militaire peut porter sur des éléments d'uniforme, de défilé ou de musique, mais également sur l'histoire, les faits d'armes et la mémoire de l'unité.

                Au Royaume-Uni, la tradition militaire est portée par le lignage des régiments. Chaque régiment a donc sa propre histoire, ses propres racines, et donc ses propres traditions. Néanmoins, les réformes en cours au sein de la British Army sont ressenties comme une menace planant sur ces traditions.

                La France est l'inventrice de « l'esprit de corps », concept forgé autour de la fierté d'appartenance à une unité militaire, et ce pratiquement au sein de n'importe quelle arme ou niveau opérationnel de l'Armée française. Par exemple, les unités d'Afrique du Nord comme les Zouaves, les Turcos, la Légion étrangère ou encore les Mamelouks de la Garde impériale sont des unités ayant développé des traditions très distinctes et distinctives, s'agissant notamment de l'uniforme. Il n'est pas rare que les unités actuelles fassent remonter leurs traditions jusqu'aux unités impériales, voire pour certaines aux unités de l'Ancien régime.

                Un zouave français de 1888. Sa tenue relève de la tradition de l'unité, constituée en Afrique du Nord. Le sarouel est toutefois plus fréquemment rouge. L'historique d'un régiment, n'est pas l'historique d'un corps déterminé, mais l'historique d'un numéro à travers l'Histoire. Chaque unité perpétue les traditions d'un numéro.

                Jusqu'au début de la Première Guerre mondiale, les traditions militaires allemandes plongent leurs racines historiques dans les traditions de l'Armée prussienne, laquelle a constitué la colonne vertébrale des forces militaires de l'Empire allemand. Chaque État composant l'Empire allemand puis la République fédérale de Weimar dispose de ses propres traditions militaires — Bade, Bavière, Brandebourg, Saxe, Wurtemberg… —. Ainsi, les troupes impériales du début du premier conflit mondiale sont étatiques ; les troupes alliées se battent contre des Prussiens, porteurs de casque à pointe, des Wurtembergeois ou des Brandebourgeois. La tradition militaire allemande se définit alors à deux niveaux, soit des traditions rattachées aux anciens États allemands d'une part, soit au niveau régimentaire pour certaines troupes d'élite d'autre part.

                Toutefois, au cours du conflit, ces unités nationales disparaissent au profit d'un recrutement mixte ; la composante étatique de la tradition militaire allemande tend à disparaître au profit de la composante régimentaire. Après la refonte du système militaire allemand au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les traditions militaires reviennent au niveau régimentaire.

                Oui, bonjour je voulais vous proposer une thématique : celle de tradition : force et faiblesse de la tradition. La mémoire de la tradition peut-t-elle s’enrichir de (son) l’Histoire ? La communauté des ébranlés nous enseigne que l’état d’exception de la tradition des opprimés, c’est la règle. Mettre en lumière cet état d’exception : à chaque époque, il faut tenter d’arracher la tradition aux conformismes. C’est les seuls anciens éclats du temps messianique qui peuvent remettre du futur dans le présent. Les lucioles n’éclatent pas en pleine lumière, elles sont fugitives…

  1. Au sens de l’enracinement dans le mos majorum : (Cicéron, Simone Weil) ; coutumes, habitudes et règles de vie… Carlos Levy Cicero Academicus. Recherches sur les Académiques et sur la philosophie cicéronienne...
  2. Au sens des anthropologues ou des sociologues : Georges Simmel

                                                                                                   Norbert Elias

                                                                                                   André Leroi-Gourhan

  1. Au sens de la tradition rationaliste comme Jacques Bouveresse la soutient dans Cynisme et rationalité
  2. Au sens religieux : l’esprit traditionnel de l’Occident, René Guénon, La crise du monde moderne… L’affirmation que la loi a existé de temps immémorial. L’autorité de la loi est fondée sur deux thèses : dieu l’a donné, les ancêtres l’ont vécu… La tradition finit par devenir sacrée et par inspirer la vénération. Toute tradition devient plus respectable à mesure que l’origine s’en éloigne : la tradition est l’oubli de l’origine… Résister à la tradition, c’est être méchant ou immoral…

 

Conclusion : qu’est-ce que la tradition ? Une autorité supérieure à laquelle on obéit non par ce qu’elle commande l’utile, mais parce qu’elle commande… Suivre le fil de la tradition, rompre avec les raisons de la tradition : ce sentiment de la tradition se confond avec la vague crainte d’une intelligence supérieure ou la terreur d’une puissance incompréhensible et indéfinie qui nous menace plus ou moins directement… C'est par l'oubli des origines qu'on incorpore le mieux un habitus qui reconstitue la passion du passé...

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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 17:15
Pour comprendre et juger Balzac, il faut connaître son humeur et sa vie...

Pour comprendre et juger Balzac, il faut connaître son humeur et sa vie...

Il rendit les affaires poétiques : ce qu'il entre d'héroïsme dans la vie d'un boutiquier. C'est la probité venue sur terre, cet homme là... Il s'agit d'indiquer au Ciel un martyr de la probité à décorer de la palme éternelle... César Birotteau...

BALZAC. I. Sa vie et son caractère par Hippolyte Taine

Sa vie, p 1. Son esprit, p 7. Son style, p 15. Son monde, p 25.

Ses grands personnages, p 32. – Sa philosophie, p 40.

Les œuvres d'esprit n'ont pas l'esprit seul pour père. L'homme entier contribue à les produire ; son caractère, son éducation et sa vie, son passé et son présent, ses passions et ses facultés, ses vertus et ses vices, toutes les parties de son âme et de son action laissent leur trace dans ce qu'il pense et dans ce qu'il écrit. Pour comprendre et juger Balzac, il faut connaître son humeur et sa vie. L'une et l'autre ont nourri ses romans ; comme deux courants de sève, elles ont fourni des couleurs à la fleur maladive, étrange et magnifique que l'on va décrire ici. Son œuvre se prête assez bien à une description par les nombres : il a produit près de cent romans peuplés de deux mille cinq cent personnages (dont cinq cent sont récurrents dans plusieurs romans). Il fût un véritable démiurge de la comédie des humains, humains trop humains sans doute…

I) La vie de Balzac. 1) Balzac fut un homme d'affaires, et un homme d'affaires endetté. De vingt et un ans à vingt-cinq, il avait vécu dans un grenier, occupé à faire des tragédies ou des romans qu'il trouvait mauvais lui-même, contredit par sa famille, recevant d'elle fort peu d'argent, n'en gagnant guère, menacé à chaque instant d'être jeté dans quelque profession machinale, déclaré incapable, dévoré par le désir de la gloire et par !a conscience de son talent. Pour devenir indépendant, il se fit spéculateur, éditeur d'abord, puis imprimeur, puis fondeur de caractères. Tout manqua ; il vit approcher la faillite. Après quatre ans d'angoisses, il liquida, resta chargé de dettes, et écrivit des romans pour les payer. Ce fut un poids horrible et qu'il traîna toute sa vie.

De 1827 à 1836 (Balzac, d'après sa Correspondance, par Mme Surville, sa sœur), il ne put se soutenir qu'en faisant des billets que les usuriers escomptaient et renouvelaient avec grand-peine. Il fallait les amuser, les fléchir, les séduire, les fasciner. Le malheureux grand homme dut jouer bien des fois sa comédie de Mercadet avant de l'écrire. Rien ne servait. La dette, accrue par les intérêts, grossissait toujours. Jusqu'à la fin sa vie fut précaire et pleine de craintes. En 1848, il disait à Champfleury, qui le trouvait dans une maison élégante. « Rien de tout cela ne m'appartient ; ce sont des amis qui me logent ; je suis leur portier. Toujours assiégé et harcelé, il fit des prodiges de travail. Il se levait à minuit, buvait du café et travaillait d'un trait douze heures de suite (Il s'enfermait ordinairement pour six semaines ou deux mois, volets et rideaux fermés, ne lisant aucune lettre, travaillant parfois dix-huit heures par jour à la clarté de quatre bougies, en robe blanche de dominicain (Balzac, par Werdet, son éditeur, p, 275) après quoi il courait à l'imprimerie et corrigeait ses épreuves en songeant à de nouveaux plans. Il fonda deux revues et rédigea l'une d'elles presque seul. Il essaya trois ou quatre fois du théâtre. Il conçut vingt projets de spéculation et courut une fois en Sardaigne pour voir si les scories des mines exploitées par les Romains ne contenaient pas d'argent. Une autre fois il crut avoir découvert une substance propre à la fabrication d'un nouveau papier, et fit là-dessus des expériences. Comment payer ? Comment devenir riche? Excédé de tracas et de misères, il imaginait un banquier généreux, ami des lettres, qui lui disait « Puisez dans ma caisse, acquittez-vous, soyez libre. J'ai foi en votre talent ; je veux sauver un grand homme. » Il s'exaltait, finissait par croire à son rêve, et devenait le premier homme du monde académicien, député, ministre. Un instant après, retombé sur terre, il courait à son bureau ou chez le prote et abattait de l'ouvrage comme un bûcheron et comme un géant. D'autres fois, au milieu d'une conversation, il s'arrêtait brusquement et s'injuriait lui-même « Monstre, infâme, tu aurais dû faire de la copie au lieu de parler.» Puis il comptait l'argent que lui auraient gagné les heures perdues ; tant de lignes à tant la ligne, tant au journal, tant chez le libraire, tant pour l'impression, tant pour les réimpressions ; la somme ainsi multipliée devenait énorme. L'argent, partout l'argent, l'argent toujours ce fut le persécuteur et le tyran de sa vie ; il en fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, le poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, dirigea ses yeux, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères et répandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs.

Ainsi poursuivi et ainsi instruit, il comprit que l'argent est le grand ressort de la vie moderne. Il compta la fortune de ses personnages, en expliqua l'origine, les accroissements et l'emploi, balança les recettes et les dépenses, et porta dans le roman les habitudes du budget. Il exposa les spéculations, l'économie, les achats, les ventes, les contrats, les aventures du commerce, les inventions de l'industrie, les combinaisons de l'agiotage. Il peignit les avoués, les recors, les banquiers il fit entrer partout le Code civil et la lettre de change. Il rendit les affaires poétiques. Il institua des combats comme ceux des héros antiques, mais cette fois autour d'une succession et d'une dot, avec les gens de loi pour soldats et le Code pour arsenal. Sous sa plume, les millions s'accumulèrent. On vit les fortunes qu'il maniait s'enfler, engloutir leurs voisines, s'étaler en grosseurs monstrueuses, puis déborder en luxe et en puissance. Les lecteurs se sentaient glisser sur une nappe d'or. De là une partie de sa gloire. Il nous représente la vie que nous menons, il nous parle des intérêts qui nous agitent, il assouvit les convoitises dont nous souffrons.

2) Il fut Parisien de mœurs, d'esprit, d'inclination c'est le second trait. Dans cette noire fourmilière, la vie est trop active. La démocratie instituée et le gouvernement centralisé y ont appelé tous les ambitieux et enflammé toutes les ambitions. L'argent, la gloire, le plaisir, préparés et amoncelés, y sont une curée après laquelle s'acharne une meute de désirs insatiables, exaspérés par l'attente et la rivalité. Parvenir ! Ce mot, inconnu il y a un siècle, est aujourd'hui le souverain maître de toutes les vies. Paris est une arène involontairement, comme dans un cirque ou dans une école, on est entraîné tout disparait devant l'idée du but et des rivaux ; le coureur sent leur haleine sur ses épaules toutes ses forces se tendent ; dans cet accès de volonté, il double son élan et contracte la fièvre qui l'use et le soutient. De là des prodiges de travail, et non seulement le travail du savant qui apprend jusqu'à s'accabler, ou de l'artiste qui invente jusqu'à s'hébéter, mais le labeur de l'homme spécial qui court, intrigue, calcule ses mots, mesure ses amitiés, entrecroise les mille filets de ses espérances pour pécher une clientèle, une place ou un nom.

Que nous sommes loin de nos pères et de ces salons où une jolie lettre, un madrigal leste, un bon mot étaient l'intérêt de toute une soirée et la source de toute une fortune ! Ceci n'est rien ; la fièvre du cerveau y est pire que celle de la volonté. Toutes les professions ont reçu le droit de cité par l'avènement de la bourgeoisie ; avec les hommes spéciaux, les idées spéciales sont entrées dans le monde ; le courant des pensées n'est plus un joli ruisseau de médisance mondaine, de galanterie ou de philosophie amusante, mais un large fleuve que la banque, le négoce, la chicane, l'érudition ont enflé de leurs eaux bourbeuses c'est ce torrent qui, tombant chaque matin dans chaque cervelle, vient la nourrir et la noyer. Multipliez-le en songeant que l'approfondissement des sciences y a jeté par millions des faits nouveaux, que l'élargissement de l'intelligence y a fait entrer les littératures et les philosophies des autres peuples, que toutes les idées du monde y affluent comme en un réceptacle universel et jugez de sa force, puisque ceux qui l'alimentent sont des talents éprouvés par la lutte, prouvés par le succès, les plus sagaces, les plus puissants, les mieux munis d'idées, les mieux fournis de force inventive, les plus obstinés à penser. Quiconque pense est ici. Les académies, les bibliothèques, les journaux, la société des gens d'esprit, le droit de vivre inconnu y attirent tous les esprits originaux et libres. Sur un banc du Luxembourg vous écoutez une discussion de médecine. Au coin de ce trottoir, un géologue vous conte les découvertes des dernières fouilles. Ce long musée vous fait traverser en une demi-heure toute l'histoire. Cet opéra qu'on reprend vous jette au milieu des pensées éteintes depuis un demi-siècle. En deux heures, dans un salon, vous passerez en revue toutes les opinions humaines ; il y a ici des mystiques, des athées, des communistes, des absolutistes, tous les extrêmes, tous les intermédiaires, toutes les nuances. Point de pensée si bizarre, si large ou si étroite qui n'ait accaparé un homme, n'ait fructifié en lui, ne se soit munie de toutes les forces de la folie et de la raison ; les spécialités pullulent, et avec elle les monomanies. De tous ces cerveaux qui fument, la pensée sort comme une vapeur ; involontairement on l'aspire ; elle pétille dans tous ces yeux inquiets ou fixes, sur ces visages flétris et plissés, dans ces gestes précipités et précis ; ceux qui arrivent ici pour la première fois ont le vertige ; ces rues parlent trop, cette foule pressée court trop vite ; il y a tant d'idées pendues aux vitres, entassées aux étalages, imprimées dans les monuments, attachées aux affiches, glissantes sur les physionomies, qu'ils en sont encombrés et oppressés ; ils sortaient d'une eau calme et froide ils tombent dans une chaudière où bouillonne la vapeur sifflante, où tourbillonne la tempête des flots froissés tumultueusement les uns contre les autres et repoussés par la paroi frissonnante du métal brûlant.– Contre cette fièvre de la volonté et de la pensée, quel est le repos ? Une autre fièvre, celle des sens.

En province, l'homme fatigué se couche à neuf heures, ou tisonne au coin du feu avec sa femme, ou va se promener sur la route vide, pacifiquement, à petits pas, regardant la plaine uniforme, et songeant au temps qu'il fera demain. Contemplez Paris à cette heure le gaz s'allume, le boulevard s'emplit, les théâtres regorgent, la foule veut jouir ; partout où la bouche, l'oreille, les yeux soupçonnent un plaisir, elle se rue plaisir raffiné, artificiel, sorte de cuisine malsaine faite pour exciter, non pour nourrir, offerte par le calcul et la débauche à la satiété et à la corruption. Jusqu'aux jouissances de l'esprit, tout y est excessif et âcre ; le goût blasé veut être réveillé ; il faut des paradoxes de style, des expressions monstrueuses, des idées dévergondées, des anecdotes crues ; le reste languit ; la raison y doit prendre des habits de folle ; l'imprévu, le bizarre, le tourmenté, l'exagéré n'y sont que le costume ordinaire. On y fouille toutes les plaies secrètes de l'âme et de l'histoire ; des quatre coins du monde, de tous les bas-fonds de la vie, de toutes les hauteurs de la philosophie et de l'art, arrivent les images, les idées, la vérité, le paradoxe ; tout cela bout ensemble, et l'étrange liqueur qui s'en distille pénètre tous les nerfs d'un plaisir maladif et vénéneux. Balzac disait en parlant de Paris : ce grand chancre fumeux, étalé sur les deux bords de la Seine, quel homme plus que lui en a aspiré les émanations? Qui a plus lutté, pensé et joui ? Quel esprit et quel sang ont plus brûlé de toutes les fièvres ? Celle de la volonté d'abord. On a vu l'horrible travail sous lequel il demeura enchaîné, les nuits passées par centaines, la dépense inouïe d'invention et de science, la lutte contre les créanciers, la persécution des affaires, le désir effréné de gloire, l'ambition universelle, les exaltations, les épuisements, et tous les gouffres de désespoir dans lesquels il a roulé. Que dirai-je de ses débauches de pensée, de toutes ces sciences feuilletées, de tous ces métiers étudiés, de cette philosophie inventée, de cet art fouillé jusqu'au fond ? Paris nous excite trop, nous autres gens ordinaires quelles fourmilières d'idées devaient pulluler dans cet esprit, qui, multiplié par l'inspiration et par la science, apercevait dans un geste, dans un vêtement un caractère et une vie entière, les reliait à leur siècle, prévoyait leur avenir, les pénétrait en peintre, en médecin, en philosophe, et étendait le réseau infini de ses divinations involontaires à travers toutes les idées et tous les faits ! Faut-il ajouter qu'il a eu des sens d'artiste, qu'un romancier invente en plaisir comme en autre chose, qu'il fut gourmand et gourmet en matière de luxe et de volupté ? Permettez à la vie privée, même après la mort, de rester close ; d'ailleurs son goût pour les meubles précieux servira d'indice (Voyez la description de ses deux appartements dans le livre de M. Werdet). Quand il travaillait dans sa robe blanche de dominicain, il avait des pantoufles de maroquin rouge brodées d'or ; son corps était serré par une longue chaîne d'or de Venise, à laquelle était suspendu un plioir d'or, un canif d'or et des ciseaux d'or). Il était collectionneur, presque monomane ; il avait besoin de livres splendides, de fauteuils antiques, de cadres sculptés, de tableaux de choix la galerie qu'il décrit dans Le Cousin Pons avec une minutie amoureuse était, dit-on, la sienne. Il s'est mis souvent dans de cruels embarras pour avoir des porcelaines de Saxe, des tentures et autres babioles. Au plus fort de sa première misère, il écrivait à sa sœur : « Ah ! Laure, si tu savais comme je raffole (mais motus) de deux écrans bleus brodés de noir (toujours motus !) » Harcelé, accablé, il ne s'en détache point c'est une idée fixe : toujours mes écrans ! Sa passion pour les belles choses ressemble à une sorte de démangeaison physique ; c'est une concupiscence sensuelle plutôt qu'un noble goût de l'esprit. Voilà ses alentours et sa vie vous prévoyez quelles plantes ont dû pousser sur ce terreau artificiel et concentré de substances âcres. Il en fallait un pareil pour faire végéter cette forêt énorme, pour y empourprer les fleurs de ce sombre éclat métallique, pour y emplir les fruits de ce suc mordant et trop fort. Beaucoup de gens souffrent de le lire. Le style est pénible, surchargé ; les idées s'encombrent et s'étouffent ; les intrigues compliquées saisissent l'esprit de leur pince de fer ; les passions accumulées, grondantes, flamboient comme une fournaise. Sous cette lueur fauve se détache avec un relief violent une multitude de figures grimaçantes, tourmentées, plus expressives, plus puissantes, plus vivantes que les physionomies réelles ; parmi elles une vermine sale d'insectes humains, cloportes rampants, scolopendres hideux, araignées venimeuses nées dans la pourriture, acharnées à fouir à déchirer, à entasser et à mordre ; par-dessus tout des féeries éblouissantes, et le cauchemar douloureux et gigantesque de tous les rêves auxquels l’or, la science, l'art, la gloire et la puissance peuvent fournir.

3) Il en est mort à cinquante ans, le sang enflammé par le travail des nuits et l'abus du café auquel ses veilles forcées le condamnaient. Pour publier en vingt ans quatre-vingt-dix-sept ouvrages si obstinément remaniés qu'il raturait chaque fois dix ou douze épreuves, il fallait un tempérament aussi puissant que son génie. Ses portraits montrent un homme robuste, trapu, aux épaules larges, aux cheveux abondants, le regard audacieux, la bouche sensuelle, « le rire fréquent et bruyant, les dents solides, comme des crocs. Il avait l'air, dit Champfleury, d'un sanglier joyeux. La vie animale surabondait en lui. On l'a trop vu dans ses romans. Il y hasarde maint détail d'histoire secrète, non pas avec le sang-froid d'un physiologiste, mais avec les yeux allumés d'un gourmet et d'un gourmand qui, par une porte entrebâillée, savoure des yeux quelque lippée franche et friande. La liberté fort grande du style contemporain et parisien ne lui suffisait pas. Il prit celui de Rabelais et de Brantôme pour peindre avec la minutie du seizième siècle les crudités du seizième siècle, et composa ses Contes drôlatiques, contes admirables, mais beaucoup plus que lestes, où toutes les convoitises physiques, déchaînées et satisfaites, se démènent comme une bacchanale de Priapes enluminés. George Sand, ayant lu l'ouvrage, le trouva indécent.

Il appela George Sand prude, de très-bonne foi, semblable à la Fontaine, qui ne voyait point de mal à ses gaudrioles et ne pouvait comprendre les reproches de son confesseur. C'était leur air natal ; ni l'un ni l'autre ne supposaient que des étrangers pussent s'y trouver mal à l'aise. Quand un oiseau tombe à l’eau, les poissons s'étonnent probablement qu'il n'y puisse pas respirer. Vous voyez que cette force approchait parfois de la grossièreté. Il y tombait facilement ; sa joie, un peu physique, était celle d'un commis voyageur. Le jour où il invente de relier tous ses romans entre eux, pour en faire la Comédie humaine, il accourt rue Poissonnière, chez sa sœur, tout épanoui. Il entre en faisant des gestes de tambour-major avec sa grosse canne de roseau à pomme de cornaline, sur laquelle il avait fait graver en turc cette devise d'un sultan : je suis briseur d'obstacles, et après avoir imité les boumboum de la musique militaire et les roulements du tambour : saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie. Ses lettres, si affectueuses, ont quelque chose de trivial, sa plaisanterie est lourde (J'ai de bonnes nouvelles à t'annoncer, sœurette ; les revues me payent plus cher mes feuilles. Hé hé ! Werdet m'annonce que mon Médecin de campagne a été vendu en huit jours. Ha ! Ha ! J'ai de quoi faire face aux grosses échéances de novembre et de décembre qui t'inquiétaient. Oh ! Oh ! Ah il y a trop de millions dans Eugénie Grandet. Mais bête, puisque l'histoire est vraie, veux-tu que je fasse mieux que la vérité ? J'essayerai du théâtre ; je commencerai par Touchet, une fière pièce, où je dresserai en pied de fiers personnages. Halte là ! Madame la mort ; si vous venez, que ce soit pour m'aidera recharger mon fardeau, je n'ai pas encore fini ma tâche). Il gesticule, il chantonne, il tape sur le ventre des gens, il fait le bouffon. Sa verve est celle d'un opérateur. Il lui a suffi d'en grossir les traits pour trouver celle de Bixiou et de Vautrin. Tout cela partait d'une nature trop pleine, sève exubérante, qui débordait en mouvements, en plaisirs, en inventions, en travail, point délicate, parfois même brutale (Voir dans la Revue parisienne, ses articles sur le Port Royal de M. Sainte-Beuve. Un jour dans un dîner un jeune écrivain ayant dit devant lui : nous autres gens de lettres… Balzac pousse un formidable éclat de rire et lui crie : vous, monsieur, vous homme de lettres : quelle prétention, quelle folle outrecuidance vous, vous comparer à nous ! Allons donc ! Oubliez-vous monsieur avec qui vous avez l’honneur de siéger ? Avec les maréchaux de la littérature moderne. Werdet, p. 343.), et toujours impuissante à se contenir. Il contait à tout venant ses projets de romans, ses plans, jusqu'aux détails, bien pis, ses projets de fortune, par exemple, son idée d'exploiter les vieilles mines de Sardaigne; naturellement, on la lui prit. Il s'admirait naïvement et publiquement : vous me ressemblez, disait-il à Champfleury ; je suis content pour vous de cette ressemblance. Puis, il ajoutait : iI n'y a que trois hommes à Paris qui sachent leur langue Hugo, Gautier et moi. A quatorze ans, il annonçait déjà sa célébrité future. Quand, dans ses lettres ou dans sa conversation, il parle de ses romans, le mot chef-d’œuvre revient naturellement et perpétuellement se poser sous sa plume ou sur ses lèvres. Il se croit universel ; n'a-t-il pas trouvé dans Louis Lambert le dernier mot de la philosophie et des sciences ? Il rêve une place à l'Institut, à la Chambre des pairs, un ministère. Est-ce que ce ne sont pas les gens qui ont fait le tour des idées qui sont les plus propres à gouverner les hommes ? Je voudrais bien voir qu'on s'étonnât de mon portefeuille » Cette jactance (Il avait une statuette de Napoléon dans sa chambre, et sur le fourreau de l'épée on lisait ces mots « Ce qu'il n'a pu achever par l'épée, je l'accomplirai par la plume »), qui, dans toutes ses préfaces, éclate en traits énormes, n'est que maladroite ; chacun a la sienne seulement, par prudence et bon goût, chacun cache la sienne ; chacun se glisse poliment et doucement dans ce salon plein qu'on appelle le monde ; Balzac, en homme gros et fort, se pousse bruyamment, marchant sur les pieds des gens, bousculant tes groupes. Ce n’était point insolence, mais abandon. Au besoin, il se laissait contredire, il supportait le blâme, il remerciait les conseillers sincères. Il riait lui-même de ses vanteries, et, après un peu de réflexion, on les tolère le seul orgueil odieux est l'orgueil tyrannique et il était bon, enfant même, partant bon enfant, aussi éloigné que possible de la morgue et de la roideur, écolier dans ses délassements, badaud à l'occasion, naïf, capable de jouer aux petits jeux et de s'y amuser de tout son cœur. Ses lettres de famille sont vraiment touchantes il n'y a pas d'affection plus belle et plus franche que son attachement pour sa sœur ; l'épanchement est entier et profond (Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant des larmes me gagnent en t'écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe. Soigne bien notre mère, Laure pour le présent et pour l'avenir !). Sensualité, rudesse, trivialité, gaieté joviale, jactance, bonté, voilà plusieurs effets du naturel expansif ; il en reste un qui mit à son service tous les autres, la fougue inventive, l'imagination enthousiaste et inépuisable. Sa tête a été un volcan de projets, songes dont il s'éprenait et qu'il quittait pour de plus beaux, rêves de fortune et de gloire, combinaisons d'affaires, réformes de l’Etat, de la langue et de la science, systèmes d'administration et d'aventures, erreurs et vérités sur toutes choses, enchevêtrement de fusées étranges et splendides qui illuminent et révèlent un siècle et un monde. Sa vie, ses alentours et son caractère le conduisaient au roman. Il s'y installe, comme dans son royaume, par droit de nature et par droit de volonté.

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Published by Pierre GAPENNE
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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 16:25
Il commençait à la façon non des artistes, mais des savants...

Il commençait à la façon non des artistes, mais des savants...

Il y a en chacun de nous une certaine habitude qui le mène, le forçant de regarder d'abord là, puis ici, longtemps ou peu de temps, lentement ou vite, suggérant ici les images, là-bas la philosophie, plus loin la raillerie, tellement qu'il y tombe toujours, quelque ouvrage qu'il fasse, infailliblement, parce que cette nécessité est devenue sa nature, sa volonté et son goût...

II) L'esprit de chercherie (sa curiosité selon Baudelaire) de Balzac : une chronique des sociétés. Ce qu'on appelle l'esprit d'un homme, c'est sa façon ordinaire de penser. Il y a en chacun de nous une certaine habitude qui le mène, le forçant de regarder d'abord là, puis ici, longtemps ou peu de temps, lentement ou vite, suggérant ici les images, là-bas la philosophie, plus loin la raillerie, tellement qu'il y tombe toujours, quelque ouvrage qu'il fasse, infailliblement, parce que cette nécessité est devenue sa nature, sa volonté et son goût. Les savants appellent cela une méthode ; les artistes, un talent. On va voir celui de Balzac.

1)Il commençait à la façon non des artistes, mais des savants. Au lieu de peindre, il disséquait. II. n'entrait point du premier saut, et violemment, comme Shakespeare ou Saint-Simon, dans l'âme de ses personnages il tournait autour d'eux, patiemment, pesamment, en anatomiste, levant un musclé, puis un os, puis une veine, puis un nerf, n'arrivant au cerveau et au cœur qu'après avoir parcouru le cercle entier des organes et des fonctions. Il décrivait la ville, ensuite la rue et la maison. Il expliquait la devanture, les trous de la pierre, la structure et les matériaux de la porte, la saillie des plinthes, la couleur des mousses, la rouille des barreaux, les cassures des vitres. Il disait la distribution des appartements, la forme des cheminées, la date des tentures, l'espèce et la place des meubles, puis il s'étendait sur les vêtements. Arrivé au personnage, il montrait la structure des mains, la cambrure de l'échine, la courbure du nez, l'épaisseur des os, la longueur du menton, la largeur des lèvres. Il comptait ses gestes, ses clignements d'yeux, ses verrues. Il savait ses origines, son éducation, son histoire, combien il avait en terres et en rentes, à quel cercle il allait, quels gens il voyait, ce qu'il dépensait, quels mets il mangeait, de quel cru étaient ses vins, qui avait formé sa cuisinière, bref, la multitude innombrable de toutes les circonstances infiniment ramifiées et entrecroisées qui viennent façonner et nuancer la surface et le fond de la nature et de la vie humaine. Il y avait en lui un archéologue, un architecte, un tapissier, un tailleur, une marchande à la toilette, un commissaire-priseur, un physiologiste et un notaire ces gens arrivaient tour à tour, chacun lisant son rapport, le plus détaillé du monde et le plus exact; l'artiste écoutait scrupuleusement, laborieusement, et son imagination ne prenait feu que lorsqu'il avait amoncelé en façon de foyer cet échafaudage infini de paperasses.

Il le savait et le voulait : je suis, disait-il, un docteur des sciences sociales. Elève de Geoffroy Saint-Hilaire, il annonçait dans la Préface de la comédie humaine le projet d'écrire une histoire naturelle de l'homme ; on a composé le catalogue des animaux il voulait faire l'inventaire des mœurs. Il l'a fait ; l'Histoire de l'art n'a point encore offert une idée aussi étrangère à l'art, ni une œuvre d'art aussi grande ; il a presque égalé l'immensité de son sujet par l'immensité de son érudition.

De là plusieurs défauts et plusieurs mérites en beaucoup d'endroits, il ennuie beaucoup de gens. Je disais tout à l'heure qu'il y a dans son antichambre une cohue d'industriels et d'huissiers ; nous y sommes avec eux, et il est désagréable de faire antichambre. L'artiste se fait trop attendre on le maudit lorsqu'on s'est morfondu une heure dans l'escouade de ses employés. Cette cohorte, d'ailleurs, n'est rien moins que divertissante. Ces mémoires de menuisiers, ces comptes d'avoués finissent par casser la tête on est vite suffoqué par une odeur de greffe, d'amphithéâtre et d'échoppe.

Il faut être observateur de profession, critique par exemple, ou bien encore homme d'affaires pour s'y trouver bien. Si nous n'étions pas tous des plébéiens amateurs de science, nous aurions planté là M. Goriot au commencement de son apoplexie séreuse, et jeté César Birotteau au feu dès le premier déficit de son bilan l'auteur verrait fuir la moitié de son public si le dix-neuvième siècle n'avait pas mis de la poésie dans les cataplasmes et les protêts. Ce qui est pis, c'est que le livre en devient obscur.

Une description n'est pas une peinture, et Balzac souvent croit faire une peinture quand il n'a fait qu'une description. Ces compilations ne font rien voir; elles ne sont qu'un catalogue ; l'énumération de toutes les étamines d'une fleur ne nous mettra jamais dans les yeux l'image de la fleur. Il faut le souffle poétique de George Sand et de Michelet ou la vision violente de Victor Hugo et de Dickens pour susciter en nous, la figure des objets corporels ; nous sommes alors jetés hors de nous-mêmes et l'émotion nous conduit à la lucidité. La minutieuse explication de Balzac nous laisse dans le repos et dans les ténèbres il a beau décrire copieusement les croisillons de l'hôtel du Guénic (Béatrix) ou le nez du chevalier de Valois, ces croisillons et ce nez restent dans l'ombre un physionomiste ou un archéologue y devinent seuls quelque chose le commun des lecteurs demeure respectueusement la bouche béante, implorant tout bas le secours d'une vignette ou d'un portrait. Un dernier malheur, c'est que la description trop longue fausse l'impression. Quand l'imagination aperçoit un personnage absent, c'est dans un éclair ; si vous la traînez sur un trait ou sur une couleur pendant douze lignes, elle n'aperçoit plus rien du tout. On ne sait plus si la figure est douce, grandiose et fine. Sa physionomie a disparu il n'en reste qu'un paquet de chairs et d'os. Est-ce une femme que vous voyez ici, ou bien un monceau de pièces anatomiques : l'arc des sourcils tracé vigoureusement s'étend sur deux yeux dont la flamme scintille par moment comme celle d'une étoile fixe le blanc de l'œil n'est ni bleuâtre ni semé de fils rouges, ni d'un blanc pur ; il a la consistance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La prunelle est bordée d'un cercle orange ; c'est du bronze entouré d'or, mais de l'or vivant, du bronze animé. Cette prunelle a de la profondeur elle n'est pas doublée, comme dans certains yeux, par une espèce de tain qui renvoie la lumière et les fait ressembler aux yeux des tigres ou des chats. Mais cette profondeur a son infini, de même que l'éclat des yeux à miroir a son absolu.» Le portrait continue ainsi pendant deux cents lignes. Un de mes amis, naturaliste, me pria un jour de venir voir un papillon magnifique, qu'il venait de préparer. Je trouvai une trentaine d’épingles qui tenaient fichées sur le papier une trentaine de petites ordures. Ces petites ordures faisaient ensemble le magnifique papillon.

Mais aussi quelle puissance ! Quelle saillie et quel relief l'interminable énumération donne au personnage comme on le connaît dans toutes ses actions et toutes ses parties ? Comme il devient réel ! Avec quelle précision et quelle énergie il s'implante dans le souvenir et dans la croyance comme il ressemble à la nature, et comme il fait illusion. Car telle est la Nature ; les détails y sont infinis et infiniment déliés ; l'homme intérieur laisse son empreinte dans sa vie extérieure, dans sa maison, dans ses meubles, dans ses affaires, dans ses gestes, dans son langage ; il faut expliquer cette multitude d'effets pour l'exprimer tout entier. Et, d'autre part, il faut assembler cette multitude de causes pour le composer tout entier. Les mets qui vous nourrissent, l'air que vous respirez, les maisons qui vous entourent, les livres que vous lisez, les plus minces habitudes où vous vous laissez glisser, les plus insensibles circonstances dont vous vous laissez presser, tout contribue à faire l'homme que vous êtes une infinité d'efforts se sont concentrés pour former votre caractère, et votre caractère va se déployer par une infinité d'efforts votre âme est une lentille de cristal qui rassemble à son foyer tous les rayons lumineux élancés de l'univers sans bornes, et les renvoie dans l'espace sans bornes, étalés comme un éventail. C'est pour cela que chaque homme est un être à part, absolument distinct, immensément multiple, sorte d'abîme dont le génie visionnaire ou l'érudition énorme peuvent seuls égaler la profondeur. J'ose dire qu'ici Balzac est monté au niveau de Shakespeare. Ses personnages vivent ils sont entrés dans la conversation familière ; Nucingen, Rastignac, Philippe Bridau, Phellion, Bixiou et cent autres sont des hommes qu'on a vus, qu'on cite pour donner l'idée de telle personne réelle, qu'on reconnaîtrait dans la rue. Comme il le disait des artistes créateurs, il a fait « concurrence à l'état civil.».

S'il est si fort, c'est qu'il est systématique ceci est un second trait qui complète le savant ; le philosophe en lui s'ajoute à l'observateur. Il voit avec les détails les lois qui les enchaînent. Ses maisons et ses physionomies sont des coquilles sur lesquelles se moule l'âme de ses personnages. Tout se tient en eux il y a toujours quelque passion ou situation qui les fonde et ordonne tout le reste. C'est pour cela qu'ils laissent une empreinte si forte ; chacune de leurs actions et de leurs parties concourt à l'enfoncer ; quoique innombrables, elles s'assemblent pour un effet unique. Nous les sentons toutes en une seule sensation la figure est plus expressive que celle des vivants eux-mêmes ; elle concentre ce que la nature a dispersé. Cela est plus visible encore dans les plans. L'ordonnance y est supérieure il a fallu une puissance de compréhension extraordinaire pour lier tous ces événements, manœuvrer cette armée de personnages, combiner ces longues chaînes de machinations et d'intrigues. Il est comme un cocher de cirque qui tient en sa main cinquante chevaux vigoureux ou terribles, leur imposant leur route, sans diminuer leur fougue.

Plusieurs de ses plans sont si savants qu'on s'y perd il faut être presque négociant pour comprendre César Birotteau, presque magistrat pour suivre Une ténébreuse affaire ; cela dépasse la portée des organes ordinaires ; c'est un concert si riche, composé de tant d'instruments nouveaux, de tant d'idées diverses et diversement attachées les unes aux autres, que nos oreilles, accoutumées à la simplicité des classiques, peuvent à peine saisir l'ensemble et la pensée du compositeur. Bien plus et bien mieux, il y a toujours quelque grande idée qui sert de centre à sa fable. Il a le tort de l'annoncer, mais il ne trompe point en l'annonçant. Non-seulement il décrit, mais il pense. Il n'a pas assez de voir la vie, il la comprend. Le célibat, le mariage, l'administration, la finance, la luxure, l'ambition, toutes les situations principales toutes les passions profondes, voilà le fond de son œuvre ; il a philosophé sur l'homme. Qu'on prenne Le Père Goriot, par exemple rien de plus particulier que chaque caractère rien de plus éloigné de ces êtres généraux, pures abstractions que les romanciers métaphysiciens affublent d'un nom et d'une condition d'homme. Mais qui ne voit, à travers les détails qui constituent l'individu et font la vie, l'histoire abrégée du dix-neuvième siècle, les combats d'un homme jeune, pauvre, ambitieux, capable, placé entre l'obéissance et la révolte, voyant d'un côté un père, le Christ de la paternité, qui meurt sur un grabat infâme, trahi par ses filles et abandonné de tous; de l'autre, un bandit grandiose, le Cromwell du bagne, muni de toutes les séductions que le génie, l'occasion et l'expérience peuvent amasser ? Et qui ne retrouve sous cette histoire particulière de notre siècle l'histoire éternelle du cœur, l'Hamlet de Shakespeare, l'adolescent généreux ennobli par les caresses de la famille et les illusions de la jeunesse, qui tout d'un coup, tombé dans le bourbier de la vie, suffoque, se débat, sanglote, et finit par s'y installer ou s'y noyer ? Mais ce qui véritablement achève en lui le philosophe et le met au niveau des plus grands artistes, c'est la réunion de toutes ses œuvres en une œuvre unique. Chaque roman tient aux autres les mêmes personnages reparaissent ; tout s'enchaîne ; c'est un drame à cent tableaux chacun d'eux rappelle le reste jugez de l'effet par ce seul mot. A chaque page vous embrassez toute la comédie humaine. C'est un paysage disposé de manière à être aperçu entier à chaque détour. Les personnages se lèvent dans votre imagination avec le cortège innombrable des circonstances où vous les avez connus vous revoyez d'un coup d'œil leur parenté, leur pays, les origines de leur caractère et de leur fortune jamais artiste n'a concentré tant de lumière sur le visage qu'il voulait peindre ; jamais artiste n'a mieux paré à l'imperfection originelle de son art. Car le drame ou le roman isolé, ne comprenant qu'une histoire isolée, exprime mal la Nature. Il ne découpe qu'un événement dans le vaste tissu des choses et supprime ainsi les attaches et les prolongements par lesquels cet événement se continue dans ses voisins parce qu'il choisit, il mutile, et il altère son modèle en le réduisant. C'est donc être exact que d'être grand : Balzac a saisi la vérité parce qu'il a saisi les ensembles sa puissance systématique a donné à ses peintures l'unité avec la force, avec l'intérêt la fidélité.

Elle y jette aussi plus d'un ridicule. On traversait une jolie scène ; tout à coup tombe une averse de métaphysique ; on s'essuie en grondant, et on saute deux pages au plus vite. On suivait un bon raisonnement tout à coup survient une de ces lois fantastiques improvisées par l'imagination et imposées au nom de la science (Nathalie avait la taille ronde, signe de force, mais indice immanquable d'une volonté qui souvent arrive à l'entêtement chez les personnes dont l'esprit n'est ni vif ni étendu. Ses mains de statue grecque confirmaient les prédictions du visage et de la taille, en annonçant un esprit de domination illogique, le vouloir pour le vouloir). On achevait une comédie piquante et touchante, la vie d'un pauvre chanoine chassé de sa pension bourgeoise tout d'un coup on se trouve plongé dans le galimatias emphatique que voici : nul doute que Troubert n'eût été en d'autres temps Hildebrand ou Alexandre VI. Nous vivons à une époque où le défaut des gouvernements est d'avoir moins fait la société pour l'homme que l'homme pour la société. Il existe un combat perpétuel entre l'individu et le système qui veut l'exploiter et qu'il tâche d'exploiter à son profit tandis que jadis l'homme réellement plus libre se montrait plus généreux pour la chose publique. Le cercle au milieu duquel s'agitent les hommes s'est insensiblement élargi ; l'âme qui peut en embrasser la synthèse ne sera jamais qu'une magnifique exception, car habituellement, en morale comme en physique, le mouvement perd en intensité ce qu'il gagne en étendue. La société ne doit pas se baser sur des exceptions. D'abord l'homme fut purement et simplement père, et son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon de sa famille. Plus a tard, il vécut pour un clan ou pour une petite république. Tout cela à propos d'un procès entre deux chanoines et d'un bonhomme désolé, parce qu'il ne trouve plus ses pantoufles. Si Balzac est philosophe, il est nébuleux, et s'il est savant, il est pédant.

II) Voilà les matériaux de l'œuvre. Quand l'observateur et le philosophe avaient amassé ainsi les idées et les faits, l'artiste arrivait ; peu à peu il s'animait ses personnages prenaient une couleur ou une forme, ils commençaient à vivre après avoir raisonné, il sentait; il voyait involontairement leurs gestes leurs discours, leurs actions se formaient d'eux-mêmes dans son cerveau. La chaleur entrait dans cette lourde masse de métal péniblement accumulé de si loin et par tant de soins il se fondait, il descendait dans le moule, et la statue nouvelle et toute brillante apparaissait. Mais par quels efforts et après quel travail Balzac n'a point la fougue, l'inspiration subite et heureuse, la divination facile et abondante du vrai et du beau. Naturellement il est obscur ; ses expressions sont contournées son premier jet est trouble, interrompu, incertain ; il bouillonne comme l'eau dans un vase fermé, étouffé par un pesant couvercle qu'il soulève par saccades et ne peut briser. Sa lourde nature corporelle semble opprimer son invention native ; il a lutté contre lui-même autant que contre les événements. Il a écrit quarante volumes de mauvais romans, qu'il savait mauvais, avant d'aborder sa Comédie humaine. On vient de voir les amas d'études, sortes de constructions souterraines qui supportent chacune de ses œuvres, et on se souvient qu'il corrigeait, regrattait, refondait jusqu'à les rendre illisibles dix à douze épreuves de chaque roman. Et pourtant parfois c'était trop peu. Tous ses personnages ne vivent pas quelquefois, dans les plus vivants, une phrase ou une action fausse indique que l'inspiration a manqué la flamme de sa fournaise n'était pas assez intense des morceaux d'airain ont résisté et bossellent comme des difformités plusieurs de ses corps les plus musculeux et les plus grands. Il ne se transformait pas d'abord et de lui-même en son personnage il n'y arrivait que par degrés ; parfois il s'arrêtait en chemin, et sous le personnage, on aperçoit Balzac lui-même. Les Mémoires de deux jeunes mariées, Farrabesche dans Le Curé du village, le père Fourchon dans Les Paysans, presque tous ses grands hommes, presque toutes ses femmes honnêtes ou amoureuses, sont des statues à demi coulées qu'il faudrait remettre à la fonte. Le Parisien viveur, l'observateur raffiné et encyclopédiste le physiologiste amateur de maladies morales, le philosophe nébuleux, matérialiste et mystique percent sous ces divers masques. Les tirades de Mme de Mortsauf sont presque aussi désagréables que les cencetti de Shakespeare. La comtesse Honorine, qui meurt par un excès de pudeur, écrit en mourant la lettre la plus indécente. Mme Claës, au lit de mort, laisse échapper des allusions physiologiques et des axiomes métaphysiques dont heureusement elle était incapable. La pauvre Eugénie Grandet, provinciale, naïve, presque cloîtrée, si réservée, si pieuse, si fière, écrit à son cousin, qui la plante là subitement et grossièrement, ce mot incroyable : soyez heureux selon les conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières amours. Elle aurait usé son écritoire avant de trouver la première moitié de cette phrase; elle aurait brisé son écritoire plutôt que d'écrire les trois derniers mots.

Mais le plus souvent il sort de lui-même et devient son personnage. Sa fureur de travail surmonte tout ; l'artiste opprimé sous le savant se dégage. Levé à minuit, assis douze heures de suite, enfermé chez lui pendant deux mois, perdant le sens des objets extérieurs, jusqu'à ne plus reconnaître les rues, il s'enivre de son œuvre (Je n'ai pas une idée, je ne fais pas un pas qui ne soit la Physiologie. J'en rêve, je ne fais que cela), il en comble son imagination, il est hanté de ses personnages, il en est obsédé, il en a la vision ; ils agissent et souffrent en lui, si présents, si puissants que désormais ils se développent d'eux-mêmes avec l'indépendance et la nécessité des êtres réels. Réveillé il reste à demi plongé dans son rêve. Il croit presque aux événements qu'il raconte : je pars pour Alençon, pour Grenoble, où demeurent Mlle Cormon, M. Bénassis. Il vient donner à ses amis des nouvelles de son monde imaginaire comme on en donne du monde véritable. « Savez-vous qui Félix de Vandenesse épouse ? Une demoiselle de Grandville. C'est un excellent mariage qu'il fait là les Grandville sont riches, malgré ce que Mlle de Bellefeuille a coûté à cette famille. Il faut avoir cette puissance d'illusion pour créer des âmes (Un jour Jules Sandeau revenant d'un voyage parlait de sa sœur malade Balzac l'écoute quelque temps, puis lui dit : tout cela est bien, mon ami, mais Revenons à la réalité ; parlons de Eugénie Grandet. Une autre fois Balzac décrit chez Mme Sophie Gay, un superbe cheval blanc qu'il veut donner à Sandeau, finit par croire qu’il l’a donné à Sandeau). Les êtres imaginaires ne naissent, n'existent et n'agissent qu'aux mêmes conditions que les êtres réels. Ils naissent de l'agglomération systématique d'une infinité d'idées, comme les autres de l'agglomération systématique d'une infinité de causes. Ils existent par la présence simultanée et la concentration involontaire des idées, comme les autres par l'action simultanée et la concentration naturelle des causes.

Ils agissent par l'impulsion indépendante et irréfléchie des idées composantes, comme les autres par l'effort spontané et personnel des causes génératrices. Le personnage alors se détache de l'artiste, s'impose à lui, le mène, et l'intensité de l'hallucination est la source unique de la vérité. Je crois que cette espèce d'esprit est le premier de tous. Il n'y en a pas qui rassemble plus de choses en moins d'espace. Telle action, tel mot de Vautrin, de Bixiou, de Grandet, de Hulot, de Mme Marneffe, exige et rappelle tous les traits de leur naturel et toutes les circonstances de leur vie vous y apercevez, en un éclair, les vérités les plus Inattendues et les plus vastes, la psychologie des tempéraments, des sexes, des passions, l'homme entier et l'humanité avec l'homme ce sont des raccourcis d'abîmes. J'en citerai plus lard de longues suites en voici deux seulement ; il s'agit de ce philosophe de bagne, sorte de Iago, moins méchant et plus dangereux que l'autre, qui a érigé la perversité en principe et la prêche avec toute la verve du génie et de la corruption. Il fait à Rastignac le budget d'un intrigant du grand monde : votre blanchissage vous coûtera mille francs l’amour et l'église veulent de belles nappes sur leurs autels. Un peu après, l'ayant presque embauché dans un assassinat, il va lui prendre la main. Rastignac retira vivement la sienne et tomba sur une chaise en pâlissant. Il croyait voir une mare de sang devant lui. Ah nous avons encore quelques petits langes tachés de vertu, dit Vautrin à voix basse. Papa d'Oliban a trois millions, je sais sa fortune. La dot vous rendra blanc comme une robe de mariée et à vos propres yeux. Je ne crois pas que le cynisme et la misanthropie, aient jamais inventé des mots plus poignants. En voici un autre Balthazar Claës, riche Flamand, devient chimiste, presque alchimiste, athée ; sa femme un jour pénètre dans son laboratoire, au milieu d'une expérience dangereuse, il se jette sur elle, l'enlève comme une plume, atteint l'escalier parmi les éclats de verre brisé, et s'assied sur une marche, anéanti. Ma chère, dit-il, je t'avais défendu de venir ici Le saints t'ont préservée de la mort. Dans cette prostration vous voyez que l'homme fait a disparu ; les superstitions enfantines seules ont subsisté il parle comme s'il avait douze ans. Il y a en effet plusieurs exemples de commotions cérébrales qui, supprimant la connaissance des langues apprises, ne laissaient dans le souvenir que la langue nationale ; les idées superposées s'écroulent il ne reste que les vieux fondements. Apparemment Balzac ici ne songeait guère à ce détail de pathologie ; mais l'inspiration est une divination.

Vous avez vu parfois une lourde chenille aux pattes multipliées, aux dents infatigables, s'endormir et se transformer dans l'épais réseau qu'elle s'est tissé ; il en sort péniblement un papillon pesant, empêtré et nourri par les débris de sa chrysalide, et que ses ailes magnifiques et énormes emportent au plus haut de l'air. Tel est Balzac, soutenu et alourdi par la vigueur grossière de, son tempérament, par l'entassement de sa science, et dont le génie ne se dégage qu'à force de patience, après mille retards, avec des imperfections visibles, par l'accumulation et le triomphe de la volonté.

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Published by Pierre GAPENNE
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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 15:32
Vous devez enfin être poli et tout homme poli évite les airs de grand homme, le ton prétentieux, les attitudes extraordinaires, impérieuses, qui recherchent l'attention et qui commandent les respects...

Vous devez enfin être poli et tout homme poli évite les airs de grand homme, le ton prétentieux, les attitudes extraordinaires, impérieuses, qui recherchent l'attention et qui commandent les respects...

Badinerie : son style choque ou étourdit ; afin d'être fort, il le force ; pour s'échauffer, il se chauffe cela est malsain et je m'arrête là...

III. Le Style de Balzac.

1 Lorsqu'on présente Balzac à un homme de goût qui sait bien le français et qui a été nourri dans les classiques, on assiste à la petite comédie que voici. Notre homme manie avec un peu de crainte ces seize gros volumes. Voilà bien des choses à lire, et nouvelles ; les modernes écrivent trop. La Bruyère se plaignait déjà qu'on eût tout dit ; qu'est-ce que ce nouveau venu a pu trouver pour en dire si long ? “ Il se hasarde pourtant, avec précaution, et feuillette par essai, au hasard, quelques pages il tombe sur ce mot « La matérialité la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes. » Il ouvre de grands yeux, n'ayant jamais vu les empreintes de cet être rébarbatif, la matérialité. Il réfléchit un peu et se traduit tout bas la chose cela signifie sans doute « Les Flamands sont raffinés dans leurs habitudes de bien-être.

Un peu effarouché, il ouvre un autre volume et lit « Il est impossible d'échapper au dilemme matériel et social qui résulte de ce bilan de la vertu publique en fait de mariage. Cela est rude. Peut-être M. de Balzac eût mieux fait de dire simplement « Les femmes mariées ne sont pas toutes honnêtes, c'est un mal, mais c'est un bien, sans cela les hommes s'adresseraient trop bas.»

Pour se délasser (ces traductions sont pénibles), il demande une petite peinture simple on lui indique Le curé de Tours ; il y a là une vieille fille tracassière et dévote probablement M. de Balzac en parlera gaiement. Il rencontre ce début < Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que Mlle Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille fille. Créature, genre féminin, nature élégiaque, suis-je au muséum d'anthropologie ? Il tourne la page, ses yeux s'arrêtent sur cette jolie phrase : « telle était la substance des plantes jetées en avant par les tuyaux capillaires du grand conciliabule femelle. Effectivement c'est un cours de botanique dans quel guêpier me suis-je fourré ? Il saute vingt feuillets et lit trois fois avec un étonnement croissant la dernière page : l'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation ou des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions et en quelque sorte la maternité des masses ? Pour enfanter des peuples neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantes têtes les mamelles de la femme la force de Dieu ? – Jamais il n'a vu d'hommes ayant des mamelles dans la tête. Il frappe la sienne ses bras tombent, et il regarde en souriant le malheureux ami qui trouve cela beau. Il prend haleine, et au bout d'une demi-heure se remet à la tâche. Il rencontre des convictions immarcescibles, « les douleurs lancinantes d'un cancer qui ronge l'âme, « un télégraphe labial.» Il trouve que le commis voyageur est un « pyrophore humain, un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de ses dogmes.»

Il apprend, entre la vente de deux chapeaux qu'une nation qui a deux Chambres, qu'une femme qui prête ses deux oreilles sont également perdues, qu'Ève et son serpent forment le mythe éternel d'un fait quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde. Il juge que l'histoire d'un commis voyageur donne lieu à bien de belles morales il pose en principe que M. de Balzac est un encyclopédiste pédant; s'il tolère ses grands mots, son argot scientifique, son fatras philosophique, c'est comme on supporte la pluie en novembre. Il lui reste deux choses à supporter.

Il ouvre Eugénie Grandet. Tout le monde lui a dit que c'est un chef-d'œuvre dans le genre simple certainement la première phrase sera simple un début l'est toujours ; voyons celui-ci. Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle des cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes et les ruines les plus tristes. Peut-être y-a-t-il en effet dans ces maisons et le silence du cloître, et l'aridité des landes et les ossements des ruines. Quel début ! M. de Balzac fait la grosse voix et annonce sa pièce avec la solennité empesée et formidable d'un montreur de marionnettes.

Le pauvre lecteur prend patience ; il entame d'un air résigné un autre roman presque aussi célèbre, Le Lys dans la vallée, un des favoris de l'auteur. « A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux sur le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment qu'elles s'ouvrent ! »

Tant de figures dès la première ligne ! Ces métaphores se sont levées de bien grand matin ! M. de Balzac ressemble à un peintre qui avant de peindre verserait un pot de rouge sur son tableau. Le mal de tête commence ; le lecteur juge que ce style est plaqué, qu'il indique un écrivain laborieux et malheureux, coloriste en dépit de lui-même et par ordre. En effet, regardez plutôt ces passages pris entre vingt autres semblables. « Toutes les fabriques de produits intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leur réjouissance.

De là les primes, les dividendes anticipés de là ce rapt des idées que, semblables aux marchands d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent, et traînent aux pieds de leur sultan hébété, leur Shahabaham, ce terrible public qui, s'il ne s'amuse pas, leur tranche la tête en leur retranchant leur picotin d'or. » M. de Balzac veut être poète ; il le veut tant, qu'il le veut trop, il aboutit aux énigmes « Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor ; car un jour, de même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la tête à la férocité de la pourpre impériale.» Cela signifie qu'une femme bête peut devenir méchante. Les filles de Gorgibus parlaient ainsi.

Encore un effort ; qu'il en coûte d'aborder les grands écrivains modernes ! Jadis on entrait de plain-pied dans un beau livre ; aujourd'hui les abstractions et les métaphores obstruent la porte, aussi jolies et aussi commodes qu'une broussaille de houx. Voici le commencement du Le ménage du garçon. En 1790, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait un médecin nommé Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. Jouissez ! Les portiers seuls disent encore. Vous jouissez d'une mauvaise santé… Je ne suis pas un portier, je n'aime pas qu'on me parle de ce style. Notre lecteur continue par grâce, et trouve, en feuilletant çà et là, des phrases comme celle-ci (il s'agit d'un vieux colonel qui, dans un mouvement généreux, casse sa pipe). Les anges eussent peut-être ramassé les morceaux de la pipe. Ou bien elle laissa échapper ce sourire des femmes résignées qui fendrait le granit. Les mots sublimes, délicieux, éblouissant, surhumain, reviennent à chaque page.

Décidément M. de Balzac a de mauvaises manières ; il est grossier et charlatan il a le gros rire et la voix criarde des gens du peuple. Son style choque ou étourdit ; afin d'être fort, il le force ; pour s'échauffer, il se chauffe cela est malsain et je m'arrête là. Là-dessus il vous rend les seize volumes et dit : quand je lis quelqu'un, c'est comme si j'admettais chez moi un homme bien élevé et sachant causer.

M. de Balzac parle comme un dictionnaire des arts et métiers, comme un manuel de philosophie allemande et comme une encyclopédie des sciences naturelles. Si par hasard il oublie ces jargons, il reste de lui un ouvrier gouailleur qui polissonne et crie à la barrière. Si l'artiste enfin se dégage, je vois un homme sanguin, violent, malade, hors de qui les idées font péniblement explosion en style chargé, tourmenté, excessif. Pas un de ces gens ne sait causer, et je n'en admets pas un dans mon salon.

II) Ce jugement, tout français et classique, dérive des habitudes de vie et d'esprit du dix-septième siècle il suppose deux choses, l'une qu'on parle à des hommes du monde, l'autre que ces hommes forment leurs idées par analyse. En effet, regardez tour à tour les habitudes d'analyse et de salon. Dans un salon, le premier devoir est de ne point déplaire le second, de plaire. Tous devez éviter aux gens, surtout aux femmes, tout langage spécial, ils ne l'entendraient pas ; les termes de chimie, de zoologie ou de banque feraient là le même effet que des cornues, des squelettes ou des registres étalés auprès des jardinières et sur les divans l'amour-propre souffrirait de ne point les comprendre ; le bon goût serait choqué de ces disparates ; la délicatesse répugnerait à ces souvenirs de travail et d'argent. Vous devez encore éviter tout jargon métaphysique ; vous auriez l'air de professer une soirée n'est pas une école ; d'ailleurs on s'y amuse, et jamais la métaphysique n'a diverti.

Vous devez surtout éviter les mauvais gestes et les cris trop forts. Les gens ici sont riches, tout au moins oisifs, lettrés ; ils forment une sorte d'aristocratie et l'aristocratie, par orgueil, par pruderie, par finesse de goût, rejette avec horreur tout ce qui sent le cabaret. Vous devez enfin être poli et tout homme poli évite les airs de grand homme, le ton prétentieux, les attitudes extraordinaires, impérieuses, qui recherchent l'attention et qui commandent les respects.

D'autre part, quand les hommes forment leurs idées par analyse, ils ne pensent que pas à pas un saut brusque les déroute ils exigent et mettent des transitions partout (Voyez, par exemple, les transitions de Boileau dans la Satire des femmes. Il en souffrait mais s'y croyait astreint). Ils ne veulent point que de la banque on les projette tout d'un coup dans l'astronomie, ni que d'un palais on tombe à l'instant dans une échoppe. Ils demandent que la seconde idée suive naturellement la première, que la page se développe en pensées de la même espèce et du même ordre, que pour arriver aux vérités très générales l'auteur dresse l'échelle de toutes les vérités subordonnées et secondaires, qu'il expose d'abord des choses familières et des événements quotidiens, et que par degrés, insensiblement, il emmène le lecteur jusqu'aux réflexions élevées et inattendues. Ils lui prescrivent de comparer les choses nobles aux choses nobles et les objets vils aux objets vils, de trouver en des sujets religieux des figures pieuses, et des images joviales en des sujets gais. Ils choisissent les mots d'après leur racine et leur usage, n'emploient que les plus simples, imitent partout le style latin et antique, poursuivent sans cesse l'exactitude et la clarté. Ils ont horreur des comparaisons extraordinaires, des expressions violentes, des accouplements de mots disparates, des paradoxes de style, des bizarreries, des raffinements, des coups d'imagination. Ils veulent qu'on leur parle une sorte d'algèbre élégante, et que l'esprit, coulant d'une idée dans l'idée voisine, avance incessamment, uniformément, de lui-même, sans déviation, sans effort et sans heurt.

Certes Balzac doit déplaire aux personnes qui ont cet esprit et qui mènent cette vie. Mais on peut répondre que tous les hommes ne mènent pas cette vie et n'ont pas cet esprit. Changez les habitudes de conduite et de pensée à l’instant toutes les règles de style se trouvent changées. Au lieu d'un salon, mettez un club d'affaires politiques l'âpre ironie, la polémique acharnée, les passions concentrées et haineuses, la solidité et la vulgarité de l'esprit pratique remplaceront l'élégance et la finesse. Pareillement, au lieu de causeurs qui analysent, mettez des peintres qui imaginent les images prodiguées, les bonds d'esprit brusques et énormes, les figures triviales, décousues, éclatantes, remplaceront les développements mesurés et réguliers. Bien plus, si vous portez dans le club le langage du salon, vous paraîtrez raffiné et fade ; on vous appellera freluquet et danseur. Si vous parlez aux peintres en style d'analyste, vous paraîtrez ennuyeux et terne ; on vous appellera académicien et bavard. Le bon style est l'art de se faire écouter et de se faire entendre ; cet art varie quand l'auditoire varie ; il déplaît à celui-ci parce qu'il plaît à celui-là ; ce qui est obscurité et ennui pour l'un devient clarté et attrait pour l'autre. Aucun n'a le droit d'imposer à autrui son plaisir et sa nature ; aucun n'a le droit d'emprunter à autrui sa nature et son plaisir. Il y a donc un nombre infini de bons styles ; il y en a autant que de siècles, de nations et de grands esprits. Tous diffèrent. Si vous écriviez aujourd'hui à la façon d'Hérodote et d'Homère, on vous traiterait d'enfant ; si vous parliez aujourd'hui à la façon d'Isaïe ou de Job, on vous fuirait comme un fou. Il y a entre les siècles et les esprits des barrières aussi fortes qu'entre les espèces et les instincts.

La diversité de nature fonde chez les uns la diversité des instincts comme chez les autres la diversité des littératures ; l'histoire sociale n'est que le prolongement de l'histoire naturelle et la prétention de juger tous les styles par une seule règle est aussi énorme que le dessein de réduire tous les esprits à un seul moule et de reconstruire tous les siècles sur un seul plan.

Considérez donc l'auditoire de Balzac et sa structure d'esprit. Vous lui imposiez des habitudes de salon ; est-ce qu'il y a aujourd'hui des salons ? Je vois bien encore une grande salle avec des fleurs, un piano, des bougies ; mais c'est là tout. Les hommes après le dîner vont au fumoir ; s'ils restent, vous les trouvez entassés dans un coin, ou par petits groupes.

Ils parlent de politique, de chemins de fer, un peu de littérature, beaucoup d'affaires ; ils sont venus pour se mettre au courant, pour entretenir leurs relations. De temps en temps l'un d'eux se détache, va saluer les dames qui font cercle, seules autour du feu l'abolition de la galanterie et de la cour les a mises là ; elles ne causent plus que de robes et de musique. Au bal, combien d'hommes dansent après vingt-cinq ans ? Et en vérité ils ont raison. Il faut les jolies joues du chevalier de Grammont, son habit rose ou vert pomme, ses dorures, ses rubans, ses dentelles pour un tel office ; leur funèbre habit noir, leur air soucieux, leur sourire obligé y répugnent ; en somme, ils ne sont bien qu'entre eux ; leur vrai salon c'est un cercle las d'affaires, de chiffres, de science et de travail, ils y vont lire les journaux. Presque tous hommes spéciaux, ils se sont frottés aux hommes spéciaux de toute espèce, et les jargons des métiers ou des sciences ne les offensent plus. Toutes les philosophies et toutes les littératures ont coulé sur eux, distillées par les gazettes, la conversation et les mille machines de vulgarisation qui alimentent la vie parisienne. Paris est à la fois un réservoir et un alambic où s'engorgent et se raffinent toutes les idées de l'univers.

Ainsi dégoûtés et nourris, ils peuvent trouver du plaisir dans tout ordre de pensées, et ils ne souffrent de pensée que sous une forme frappante. Ils veulent être distraits, émus ; ils ont besoin de nouveauté, de singularité et de surprise. Il leur reste, je le sais, un fond de modération, de politesse et d'élégance ; Balzac, je l'accorde, par sa bizarrerie, sa pédanterie, son obscurité et son exagération, dépasse souvent ce que leur goût demande. Il n'importe, c'est là un auditoire original, complet, distinct des autres, ayant les droits des autres ; s'il a ses défauts, il a ses mérites ; s'il est moins poli et moins aimable que l'ancien, il est plus savant, il a l'esprit plus ouvert, il est plus expert en littérature. Vous voyez bien que Balzac a le droit d'être encyclopédiste, philosophe, violent et étrange, que ses habitudes de style conviennent à nos habitudes de vie, et que l'écrivain est autorisé par le public.

Regardons maintenant l'écrivain vous lui imposez vos habitudes d'analyse il en a d'autres, puisqu'il est artiste; et les siennes valent les vôtres, puisque comme vous il se fait entendre de ses pareils. Votre esprit ressemble à la table d'un bon livre de zoologie ou de physique les idées s’y ordonnent d'elles-mêmes en séries continues, progressives. Elles naissent divisées et classées leur départ se fait naturellement et d'abord. Elles trouvent des cases préparées d'avance, et chaque famille entre dans la sienne sans perdre un seul de ses membres, sans recevoir un seul membre étranger. Ce n'est pas ainsi que l'artiste crée. Toutes ses facultés s'émeuvent à la fois ; chez lui, le philosophe, l'encyclopédiste, le médecin, l'observateur se lèvent ensemble. Et il le faut bien, puisque les matériaux fournis par toutes ces facultés concourent ensemble à fournir les actions et les paroles du personnage qu'il fait agir et parler. Si elles s'y employaient tour à tour et isolées, elles ne produiraient que des créatures mutilées et des êtres abstraits. Chez lui les idées s'amassent et se cristallisent par blocs, dans tous les coins du creuset, selon tous les hasards et les inégalités de l'inspiration, sans cadres symétriques et faits d'avance, pêle-mêle ici un mot éblouissant qui peint en raccourci un caractère, près de lui une maxime générale, au même endroit une pointe de raillerie, tout le chaos bouillonnant des images, des réflexions et des sentiments. Vos mots sont des notations, ayant chacun sa valeur exacte, fixée par la racine et ses alliances ; les siens sont des symboles dont la rêverie capricieuse invente, le sens et l'emploi. Il a été sept ans, dit-il, à comprendre ce qu'est la langue française.

La vérité est qu'il l’a étudiée profondément (Voyez pour preuve le style admirable et original des Contes drolatiques, tout semblable aux carnations de Jordaëns), mais à sa façon, comme d'autres qu'on accuse aussi d'être des barbares. Pour eux, chaque mot est, non un chiffre, mais un éveil d'images ; ils le pèsent, le retournent, le scandent pendant ce temps, un nuage d'émotions et de figures fugitives traverse leur cerveau ; mille nuances de sentiments, mille souvenirs confus, mille aperçus brouillés, un bout de mélodie, un fragment de paysage, se sont entrecroisés dans leur tête le mot, est pour eux l'appel soudain de ce monde vague d'apparitions évanouies. Quelle distance entre ce sens et celui des grammairiens ! Mais c'est un sens ; vous ne devez pas le nier parce qu'il vous échappe. Il y a là une espèce d'architecture, nouvelle, il est vrai, mais aussi vaste que l'ancienne, qui ne doit ni imposer ses règles à l'autre, ni subir les règles de l'autre, et qui, comme sa rivale, a ses beautés.

D'abord la grandeur, la richesse et la nouveauté. Ce style est un chaos gigantesque ; tout y est les arts, les sciences, les métiers, l'histoire entière, les philosophes, les religions, il n'est rien qui n'y ait fourni des mots. On parcourt, en dix lignes, les quatre coins de la pensée et du monde. Il y a ici une idée swedenborgienne, à côté une métaphore de boucher ou de chimiste, deux lignes après un bout de tirade philosophique, puis une gaudriole, une nuance d'attendrissement, une demi-vision de peintre, une période musicale. C'est un carnaval extraordinaire de métaphysiciens grimauds, de silènes paillards, de savants blêmes, d'artistes dégingandés, d'ouvriers en sarrau, chamarrés et caparaçonnés de toutes les magnificences et de toutes les friperies, coudoyant les costumes et les défroques de tous les siècles, ici un haillon, là-bas une robe d'or, la pourpre cousue aux loques, les diamants brodant les guenilles, toute cette foule tourbillonnant et suant dans la poussière et dans la lumière, sous les flamboiements du gaz dont l'âpre éclat ruisselle et éblouit. Vous êtes choqué d'abord ; puis l'habitude vient, bientôt la sympathie et le plaisir. Vous êtes remué par cette irruption de figures étranges, par cette largeur des perspectives, par cette immense et soudaine ouverture de tous les horizons. Bientôt ces bizarreries vous piquent ; vous vous complaisez dans une métaphore inattendue votre esprit aperçoit entre des objets infiniment distants un lien inconnu. Les mille filets par lesquels toutes les choses se rejoignent et se tiennent d'un bout de l'univers à l'autre entrelacent sous vos yeux leur réseau inextricable. La chimie explique l'amour ; la cuisine touche à la politique ; la musique ou l’épicerie sont parentes de la philosophie. Vous voyez plus de choses et plus d'attaches entre les choses ; au lieu d'un jardin commode et bien planté, c'est le fouillis obscur et énorme d'une grande forêt.

Avec l'esprit, bientôt le cœur s'émeut ; sous le fourmillement tumultueux de ces idées regorgeantes, on sent une chaleur qui croît. Ces expressions violentes, ces images ramassées dans l'hôpital et dans le bagne, ces accouplements d'expressions inouïes, cette ardeur du style étouffé d'idées qu'il ne peut contenir annoncent un degré de souffrance, d'effort et de génie qu'on ne trouve point ailleurs.

Il lutte contre la lourdeur de sa nature et l'encombrement de sa science ; sa fournaise intérieure s'embrase plus ardente sous la masse qui l'écrase et qu'elle finit par soulever. On prend part à ce labeur et à cette victoire ; on souffre de cet acharnement de l'inspiration obstruée, de ces exploits de la volonté fiévreuse ; mais on est pénétré de cette passion qui grandit et de cette puissance qui triomphe. L'impression est maladive, mais si forte qu'on ne l'oublie plus. Ainsi troublé et emporté, on ne s'étonne plus de cette profusion d'images ; elles percent la masse bouillonnante comme ces flammes de pourpre et de rose qui voltigent au-dessus d'un creuset. Il a des yeux de peintre involontairement et volontairement il voit les couleurs et les formes ; il en a besoin ; les abstractions aboutissent chez lui aux tableaux ; au détour d'un raisonnement, il tombe dans un paysage.

Je copie la description d'une journée et d'un bouquet ; voici ce que l'imagination et la passion ont fait de la botanique : avez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez au vent votre chevelure, que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières ? Une petite herbe, la flouve odorante, est le principe de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il la garder impunément auprès de soi. Mettez dans un bouquet ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts, d'inépuisables exhalaisons remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase. Au fond du col évasé de la porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée de touffes blanches particulières au tédum des vignes en Touraine vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De cette assise sortent des spirales de liserons à cloches blanches, les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées ; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliâmes comme des prières.

Au-dessus, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées, de l'amourette purpurine, qui verse à flots ses anthères presque jaunes ; les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux ; la verte chevelure des bromes stériles les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis du vent violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves, et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleur. Mais déjà plus haut quelques roses du Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du glaucus, les plumes de la linaigrette, les marabouts de la reine-des-prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des mille-feuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus déchiré ; des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, des tiges tourmentées comme de vagues désirs entortillés au fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde, s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes. Quelle femme enivrée par la senteur d'aphrodise cachée dans la flouve ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de l'amour qui demande un bonheur refusé dans ces luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle ? Tout ce qu'on offre à Dieu n'était-il pas offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur en y caressant des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui s'enflamment et s'éteignent comme les fils de la Vierge dans une nuit chaude ?

La poésie orientale n'a rien de plus éblouissant ni de plus magnifique c'est un luxe et un enivrement on nage dans un ciel de parfums et de lumière, et toutes les voluptés des jours d'été entrent dans les sens et dans le cœur, tressaillantes et bourdonnantes comme un essaim tumultueux de papillons diaprés. Évidemment cet homme, quoi qu'on ait dit et quoi qu'il ait fait, savait sa langue ; même il la savait aussi bien que personne ; seulement il l'employait à sa façon.

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Published by Pierre GAPENNE
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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 14:38
La vraie noblesse lui manque ; les choses délicates lui échappent ; ses mains d'anatomiste souillent les créatures pudiques ; il enlaidit la laideur. Mais il triomphe quand il s'agit de peindre la bassesse...

La vraie noblesse lui manque ; les choses délicates lui échappent ; ses mains d'anatomiste souillent les créatures pudiques ; il enlaidit la laideur. Mais il triomphe quand il s'agit de peindre la bassesse...

Aux yeux du naturaliste, l'homme n'est point une raison indépendante, supérieure saine par elle-même, capable d'atteindre par son seul effort la vérité et la vertu, mais une simple force, du même ordre que les autres, recevant des circonstances son degré et sa direction...

IV. Le monde de Balzac.

Dans sa préface de la Comédie humaine, Balzac annonce le dessein d'écrire l'Histoire naturelle de l'homme ; son talent était d'accord avec son dessein ; de là l'espèce et les traits de ses figures tel père, tels enfants. Quand on sait de quelle manière un artiste invente on peut prévoir ses inventions.

Aux yeux du naturaliste, l'homme n'est point une raison indépendante, supérieure saine par elle-même, capable d'atteindre par son seul effort la vérité et la vertu, mais une simple force, du même ordre que les autres, recevant des circonstances son degré et sa direction. Il l'aime pour elle-même c'est pourquoi, à tous ses degrés, dans tous ses emplois, il l'aime ; pourvu qu'il la voie agir, il est content. Il dissèque aussi volontiers le poulpe que l'éléphant il décomposera aussi volontiers le portier que le ministre. Pour lui, il n'y a pas d'ordures. Il comprend et manie des forces ; c'est là son plaisir, il n'en a pas d'autre il ne dit pas ; le beau spectacle mais Le beau sujet. Et les beaux sujets sont les êtres curieux, importants dans la science, capables de mettre en relief quelque type notable, quelque déformation singulière, propres à révéler des lois étendues et nouvelles. De pureté, de grâce, il ne s'en inquiète guère ; à ses yeux un crapaud vaut un papillon ; la chauve-souris l'intéresse plus que le rossignol. Si vous êtes délicat, n'ouvrez pas son livre il vous décrira les choses telles qu'elles sont, c'est-à-dire fort laides, crûment sans rien ménager ni embellir s'il embellit, ce sera d'une façon étrange comme il aime les forces naturelles et n'aime qu'elles, il donne en spectacle les difformités les maladies et les monstruosités grandioses qu'elles produisent lorsqu'on les agrandit.

L'idéal manque au naturaliste ; il manque encore plus au naturaliste Balzac. On a vu qu'il n'a point cette vive et agile imagination, par laquelle Shakespeare effleure et manie les fils déliés qui unissent les êtres il est lourd, péniblement et obstinément enfoncé dans son fumier de science, occupé à compter toutes les fibres qu'il dissèque, avec un tel encombrement d'outils et de préparations repoussantes, que lorsqu'il sort de sa cave et revient à la lumière, il garde l'odeur du laboratoire où il s'est enfoui. La vraie noblesse lui manque ; les choses délicates lui échappent ; ses mains d'anatomiste souillent les créatures pudiques ; il enlaidit la laideur. Mais il triomphe quand il s'agit de peindre la bassesse. Il se trouve bien dans l'ignoble, il y habite sans répugnance ; il suit avec un contentement intérieur les tracasseries de ménage et les tripotages d'argent. Avec un contentement égal, il développe les exploits de la force. Il est armé de brutalité et de calcul ; la réflexion l'a muni de combinaisons savantes ; sa rudesse lui ôte la crainte de choquer. Personne n'est plus capable de peindre les bêtes de proie, petites ou grandes.

Telle est l'enceinte où le pousse et l'enferme sa nature c'est un artiste puissant et pesant, ayant pour serviteurs et pour maîtres des goûts et des facultés de naturaliste. A ce titre, il copie le réel, il aime les monstres grandioses, il peint mieux que le reste la bassesse et la force. Ce sont ces matériaux qui vont composer ses personnages, rendre les uns imparfaits et les autres admirables selon que leur substance s'accommodera ou répugnera au moule dans lequel elle doit entrer.

1) Au plus bas sont les gens de métier et de province. Jadis ils n'étaient que des grotesques, exagérés pour faire rire ou négligemment esquissés dans un coin du tableau. Balzac les décrit sérieusement ; il s'intéresse à eux ce sont ses favoris, et il a raison, car il est là dans son domaine. Ils sont l'objet propre du naturaliste. Ils sont les espèces de la société, pareilles aux espèces de la nature. Chacune d'elles a ses instincts, ses besoins, ses armes, sa figure distincte. Le métier crée des variétés dans l'homme, comme le climat crée des variétés dans l'animal ; l'attitude qu'il impose à l'âme étant constante, devient définitive; les facultés et les penchants qu'il comprime s'atténuent les facultés et les penchants qu'il exerce s'agrandissent l'homme naturel et primitif disparaît il reste un être déjeté et fortifié, formé et déformé, enlaidi, mais capable de vivre. Cela est repoussant, peu importe ; ces difformités acquises plaisent à l'esprit de Balzac. Il entre volontiers dans la cuisine, dans le comptoir et dans la friperie ; il ne se rebute d'aucune odeur et d'aucune souillure ; il a les sens grossiers. Bien mieux ou bien pis, il se trouve à son aise dans ces âmes il y rencontre la sottise en pleine fleur, la vanité épineuse et basse, mais surtout l'intérêt. Rien ne l'en écarte, ou plutôt tout l'y ramène ; il triomphe dans l'histoire de l'argent c'est le grand moteur humain, surtout dans ces bas-fonds où l'homme doit calculer, amasser et ruser sous peine de vie. Balzac prend part à cette soif de gain, il lui gagne notre sympathie, il l'embellit, par l'habileté et la patience des combinaisons qu'il lui prête. Sa puissance systématique et son franc amour pour la laideur humaine ont construit l'épopée des affaires et de l'argent. De là ces salons de province, où les gens hébétés par le métier et par l'oisiveté viennent en habits fripés et en cravates roides causer des successions ouvertes et du temps qu'il fait sortes d'étouffoirs où toute idée périt ou moisit, où les préjugés se hérissent, où les ridicules s'étalent, où la cupidité et l'amour-propre, aigris par l'attente, s'acharnent par cent vilenies et mille tracasseries à la conquête d'une préséance ou d'une place. De là ces bureaux de ministère où les employés s'irritent, s'abrutissent ou se résignent, les uns cantonnés dans une manie, faiseurs de calembours ou de collections, d'autres inertes et mâchant des plumes, d'autres inquiets comme des singes en cage, mystificateurs et bavards, d'autres installés dans leur niaiserie comme un escargot dans sa coque, heureux de minuter leurs paperasses en belle ronde irréprochable, la plupart faméliques et rampant par des souterrains fangeux pour empocher une gratification ou un avancement. De là ces boutiques éclaboussées par la fange de Paris, assourdies du tintamarre des voitures, obscurcies par la morne humidité du brouillard, où de petits merciers flasques et blêmes passent trente ans à ficeler des paquets, à persécuter leurs commis, à aligner des inventaires, à mentir et à sourire. De là surtout ces petits journaux, la plus cruelle peinture de Balzac, où l'on vend la vérité et surtout le mensonge, où l'on débite de l'esprit à telle heure et à tant la ligne, absolument comme on allume un quinquet, où l'écrivain harcelé de besoins, affamé d'argent, forcé d'écrire, se traite en machine, traite l'art en cuisine, méprise tout, se méprise lui-même, et ne trouve d'oubli que dans les orgies de l'esprit et des sens.

De là ses prisons, ses tables d'hôte, son Paris, sa province, et ce tableau toujours le même, toujours varié, des difformités et des cupidités humaines. Au fond elles lui plaisent ce sont ses héros, puisqu'il les couronne Scapin, qu'il appelle Rastignac, est fait ministre d'État Turcaret, qu'il nomme Nucingen, devient pair de France, trente fois millionnaire. La plupart de ses fripons se trouvent à la fin riches, titrés, puissants, députés, procureurs généraux, préfets, comtes. La dorure est une sorte d'auréole, la seule dont ils soient capables à l'exemple de la société et de la nature, il la pose complaisamment sur leur habit.

2) Ses gens d'esprit ont son esprit. Ne cherchez jamais en eux l'ironie mesurée et discrète, arme de la raison et du bon goût, la finesse délicate, la justesse de style, l'aisance tranquille et fière d'un homme bien élevé qui est sûr de sa pensée, de son rang et de ses façons. Ils ont une verve bourbeuse et violente qui jette à flots et qui entrechoque les trivialités et la poésie, l'argot de la banque et les figures de l'ode, sorte d'ivresse malsaine et puissante comme celle que donnerait un vin brûlant et frelaté. Ils parlent en artistes et en gamins, touchant tout et cassant tout, la philosophie et la politique, la vérité et la vertu. Paris a mis entre leurs mains toutes les idées et ils polissonnent avec elles à la façon des sceptiques et des enfants qui volontiers feraient des cocottes avec une Charge ou un Évangile.

Tu ferais pot-bouille avec une actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de cabinet. Mais vivre avec une femme mariée c'est tirer à vue sur le malheur. » Et ailleurs reprochez-vous à ce pauvre Rastignac d'avoir vécu aux dépens de Mme de Nucingen ? D'abord, abstraitement parlant, comme dit Royer-Collard, la question peut soutenir la critique de la raison pure ; quant à celle de la raison impure.

Cela continue ainsi pendant deux cents pages calembours, idées étranges et profondes, allusions scabreuses, métaphores flamboyantes, caricatures subites et subitement rompues, style de banquier, de prédicateur, de commissaire de police et de peintre leur langage ressemble à ces tas d'ordures parisiennes où l'on trouve pêle-mêle tous les débris de l'extrême richesse et de l'extrême misère, des restes de dentelles et des épluchures de choux. Cela fait du terreau puissant, je vous l'accorde, mais accordez moi qu'il est infect. «Mon effervescence première, dit l'un d'eux, me cachait le mécanisme du monde ; il a fallu le voir, se cogner à tous les rouages, entendre le cliquetis des chaînes et des volants, se graisser aux huiles. Un autre lui crie : « ta plaisanterie est vieillotte ta phrase est plus connue qu'un remède secret ! » J'en passe et de plus belles.

La source de ce style est la désillusion ; l'expérience les a bronzés et brisés ; ils jugent la vie laide et sale, et ils jettent de la boue avec colère et avec plaisir contre l'essaim brillant des beaux songes qui viennent bourdonner et voltiger au seuil de la jeunesse.

Il faut dire que le désenchantement, pour les saisir à la gorge, a pris la plus laide forme, celle de créancier ; la lettre de change les protêts, les recors, la saisie sont leur compagnie ordinaire ; leurs phrases involontairement en gardent la mémoire derrière tous leurs châteaux en Espagne ils entrevoient Clichy à l'horizon. Pour achever de les rendre tristes, Balzac les rend philosophes ; ils dissertent sur leur siècle, sur la vie, sur l'histoire amèrement comme des vaincus, ou brutalement comme des tyrans, mais toujours en style de viveurs misanthropes qui entre deux bouteilles de Champagne s'amusent à flétrir l'homme et à disséquer la société. Voilà un nouveau genre de divertissement, propre à Paris, à Balzac et au dix-neuvième siècle la philosophie du dégoût, professée en termes d'école et de cuisine, au milieu des verres cassés et des papiers timbrés, par des artistes devenus à demi financiers, à demi malades et à demi coquins.

3) Le naturel des femmes se compose de finesse nerveuse, d'imagination délicate et agile, de réserve innée et acquise. C'est dire que presque toujours il échappe à Balzac. Parfois je le sais, son talent d'observateur triomphe il a si bien regarde et tant réfléchi qu'il a peint avec vérité quelques jeunes filles honnêtes et tendres la Fosseuse, Evelina, Eugénie Grandet, Marguerite Claës. Çà et là pourtant ces chastes figures ont des taches ; mais dans les autres les fautes sont telles, que le portrait en est tout gâté. L'homme au tempérament grossier, le philosophe pédant, le physiologiste habitué des salles de dissection, percent sous le masque mal attaché de la femme honnête. Elles ont des mots d'auteur. Mme Claës, Espagnole ignorante, femme d'intérieur et de ménage, dit à son mari : la vie du cœur comme la vie physique, a ses actions. La gloire est le soleil des morts. Mme de Mortsauf répond à Félix de Vaudenesse qu'elle ne peut pas l'aimer parce qu'elle se doit à ses enfants et à son mari malade : ma confession ne vous a-t-elle pas assez montré les trois enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle ? » Ces deux femmes, Mme Graslin et beaucoup d'autres, étaient nées certainement prophétesses et bas-bleus. La pudeur, autant que le bon goût, leur manque.

Modeste Mignon, écrivant à un jeune homme qu'elle aime et qu'elle n'a vu qu'une fois, se récrie sur les jolis gants qui moulaient sa main de gentilhomme. Mme de Mortsauf, que l'auteur présente comme une madone, commet cinq ou six actions presque lestes, et sa dernière lettre lève bien visiblement et bien haut le rideau de l'alcôve conjugale. La vérité est que Balzac y entre trop ; sans doute il est utile de mettre le pied dans le cabinet de toilette, à la façon d'une femme de chambre, ou l'œil au trou de la serrure à la façon d'un commissaire de police ; mais si cela désenchante, cela empêche d'enchanter. Je n'ai plus de plaisir devant une belle toilette quand on m'en donne la facture et qu'on m'en démontre le mécanisme. Je n'ai plus de sympathie (Ferragus, Mémoires de deux jeunes mariées) pour un joli ménage quand on me compte les cuvettes d'eau fraîche et les flacons de vinaigre employés tous les soirs pour entretenir la beauté. Je n'ai plus d'admiration pour une femme vertueuse, quand, au bout d'une belle action, je la vois se poser en pied comme une actrice et réciter une tirade de drame. Quand Balzac veut peindre la vertu, la religion et l'amour, il rencontre l'enflure pénible d'une sublimité fausse, la banalité fardée d'une phraséologie officielle, la concupiscence d'une imagination dévergondée et d'un tempérament échauffé, ses beaux portraits de femmes sont ailleurs. Ce sont d’abord les grotesques, pauvres sottes prétentieuses, taquines ou niaises, Mme Soudry, Mlle Rogron, Mlle Gamard, la grande Nanon, Mlle Cormon, et cent autres, déformées par la vie de province, le métier, les soins du ménage, les tracasseries, les commérages, n'ayant pour poésie qu'une dévotion machinale et l'art de frotter leurs meubles, piquées sourdement par la griffe du diable que Balzac, leur gros libertin de père, ne manque jamais d'aiguiser. Ce sont aussi les intrigantes, Mme Camusot par exemple, sorte de procureurs en jupons, plus cruels et plus rusés que les autres, artificieuses, âpres au gain, implacables, plus dangereuses que les hommes, parce qu'elles ont moins de scrupules, moins de craintes et plus de passions. Ce sont encore les malades, Mme Graslin, Mme d'Aiglemont, créatures délicates, que l'ignorance, la pureté, l'imagination ont rendues trop sensibles, et qui, tombées tout d'un coup dans la platitude de la vie et dans les brutalités du mariage, languissent, s'exaltent, s'abattent, et finissent par se perdre ou se faner. Partout où il y a une difformité ou une plaie, Balzac est là ; il fait son métier de physiologiste personne n'a si bien décrit la laideur et le malheur, et beaucoup de gens l'en louent, disant que c'est là tout l'homme.

Le mariage, comme l'argent, est sa place d'armes il y revient toujours c'est le grand arsenal de nos misères. A la vérité, il veut l'égayer, et s'affuble d'une robe de pédant pour vous divertir. Il secoue l'arbre de la science, et vous donne à croquer les pommes les plus vertes. Vous mangez et vous essayez de rire ; mais au fond vous avez envie de pleurer. Les scènes de la vie conjugale sont un chef-d’œuvre mais quel triste chef-d'œuvre ! Tu trouvais ton idéal, toi ! Un bel homme toujours si bien mis, en gants jaunes, la barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus exquise, aux petits soins ! En effet, tel est l'idéal. Et des promesses de bonheur, de liberté ! On entendait rouler dans ses moindres mots des chevaux et des voitures. Armand me faisait l'effet d'un mari de velours, d'une fourrure en plumes d'oiseau dans laquelle tu allais t'envelopper. J'achève, ou plutôt Cécilie de Marville achève : donner cinq cent mille francs à son compagnon d'infortune Oh ! Maman ! J’aurai voiture et loge aux Italiens.

L'homme épouse une dot et une bonne tenue, la femme épouse une calèche et une frisure. De là un bonheur conjugal vraiment unique, chacun tirant à soi, tous deux trompés dans leurs espérances, usant de leur esprit pour se picoter en secret et s'aimer en public. Mettez tous ces vices et toutes ces forces ensemble, vous aurez le bas-bleu et la lorette Mme de Bargeton, Mme de la Baudraye, Mme Schontz, Esther, Josépha ; ce sont dans Balzac les plus parfaites figures de femmes. Sa pédanterie, son style prétentieux, ses phrases à longue queue et à ramages, sa sensualité à demi couverte, conviennent au bas-bleu, qui est une courtisane d'imagination et qui fait des orgies d'esprit. Son audace, son dévergondage de style, sa verve brutale et fangeuse, ses nerfs d'artiste, son goût pour la magnificence et le plaisir, sa science de la vie et son cynisme conviennent à la courtisane qui exploite le monde et qui en jouit.

IV) Il y a pourtant des gens vertueux dans Balzac, car il y en a dans la nature; mais les siens sont d'une espèce particulière, et portent, comme le reste, la marque de leur auteur. Le poète moraliste, Corneille par exemple, pose ses héros debout tout d'abord. Ils veulent être héros, ils le sont ; nulle autre cause ; leur volonté suffit et se suffit à elle-même pour se fonder et s'expliquer. Le naturaliste pense autrement à ses yeux la volonté a ses causes quand l'homme marche, c'est qu'il est poussé (à moins qu’il soit attiré) ; quelque ressort a remué dans l'automate spirituel et a remué le reste.

Pour lui la vertu est un produit, une substance comme le vin ou le vinaigre, excellent à la vérité, et qu'il faut avoir chez soi en abondance, mais qui se fabrique, comme les autres, par une série connue d'opérations fixes, avec un effet mesurable et certain. Ordinairement elle n'est que la transformation ou le développement d'une passion ou d'une habitude ; l'orgueil, la roideur d'esprit, la niaiserie obéissante, la vanité, le préjugé, le calcul y aboutissent ; les vices contribuent à la faire, pareils à ces substances infectes qui servent à distiller les plus précieux parfums. Le juge Popinot est une sorte de petit manteau bleu, bienfaiteur systématique et habile de tout son quartier mais sa bienfaisance s'est tournée en manie, et l'on voit qu'il aime les pauvres comme un joueur aime le jeu. Le marquis d'Espard, ayant appris que la moitié de sa fortune vient d'une confiscation criminelle obtenue il y a deux cents ans, découvre, après mille peines, l'héritier légitime, et lui rend son bien mais sa probité héroïque est nourrie par l'orgueil nobiliaire, et chacun devine qu'il veut effacer une tache de son blason. Le notaire Chesnel sacrifie sa fortune, presque son honneur, et sauve la famille d'Esgrignon par des prodiges de dévouement entassés. Mais ce zèle est une passion de vieux domestique, et le lecteur découvre dans l'aveuglement et dans les éclats de son amour la fidélité animale et involontaire d'un chien. Les Pillerault, les Birotteau sont probes par habitude et par orgueil de négoce, par étroitesse d'éducation et d'esprit. Certainement, nous pouvons les admirer encore ; mais notre admiration diminue au spectacle des sources de leur vertu, d'autant plus que ces sources versent en eux la sottise et le ridicule aussi abondamment que la beauté. Birotteau lâche à chaque minute des phrases de parfumeur et de niais ; Pillerault est une dupe politique ; Popinot vit dans la crasse et montre les habitudes d'un automate judiciaire. Balzac compte les bégaiements, les verrues, les tics, toutes les petites misères, toutes les grandes laideurs qui se rencontrent dans l'homme vertueux comme dans les autres.

C'est le rendre visible, mais c'est l'amener du ciel en terre ; il le fait réel, mais il l'amoindrit. Il l'amoindrit d'une autre façon encore ; car il ne peint jamais d'autres sources de vertus, les plus pures de toutes, la grandeur d'idées qui a soutenu Marc Aurèle, et la délicatesse d'âme qui a guidé Mme de Clèves. Il a besoin de l'enfer pour encourager ses saintes. Les benfaits de Bénassis et de Mme Graslin ne sont que les calculs d'un grand remords. Mme Hulot, Mlle Cormon, Mme de Mortsauf placent à gros intérêts sur la terre, afin d'être mieux payées dans le ciel. La vertu ainsi présentée n'est qu'un prêt à usure et sur gages. C'est la plus laide idée de Balzac. Que le naturaliste nous désenchante, on s'y résigne ; mais que l'artiste supprime en nous l'élévation et la finesse, on se révolte, et on lui répond que s'il les abolit dans les autres, c'est probablement parce qu'il ne les trouve point en lui.

V) En effet, son idéal est ailleurs. Ses médecins n'ont pas de plus grand plaisir que la découverte d'une maladie étrange ou perdue ; il est médecin et fait comme eux. Il a décrit maintes fois (La Fille aux yeux d'or, Sarrasine, Vautrin, Une Passion dans le désert) des passions contre nature, telles qu'on ne peut pas même les indiquer ici. Il a peint avec un détail infini et une sorte d'entrain poétique l'exécrable vermine qui pullule et frétille dans la boue parisienne, les Cibot, les Rémonencq, les Mme Nourrisson, les Fraisier, habitants venimeux des bas-fonds obscurs, qui, grossis par la lumière concentrée de son microscope étalent l'arsenal multiplié de leurs armes et l'éclat diabolique de leur corruption. Il est allé chercher dans tous les recoins et dans toutes les fanges les créatures étranges ou malsaines qui vivent en dehors de la loi et de la nature, des joueurs, des entremetteuses, des bohèmes, des usuriers, des forçats, des espions ; il a si bien pénétré dans leur être, il a si fortement lié et équilibré tous leurs ressorts, il a rendu leur naturel si nécessaire et leurs actions si conséquentes, qu'en les détestant on les admire, et que l'imagination qui voudrait s'en détourner ne s'en détache plus. Ce sont en effet les héros du naturaliste et du rude artiste que rien ne dégoûte ; ils sont les curiosités de sa galerie. Vous passez vite devant ses honnêtes femmes indélicates, devant ses prêtres emphatiques, devant ses grands hommes nébuleux ou bavards le beau n'est point ici ; un muséum n'est point un musée.

Mais vous vous arrêtez devant ses gens de métier et d'affaires, chacun casé sous sa vitrine, étalant les arrêts et les excès de développement qui le rangent dans son espèce ; devant ses gens d'esprit, tous éblouissants, pervertis et dégoûtés ; devant ses femmes malades, ses commères de province, ses dames auteurs et ses lorettes ; devant ses hommes vertueux, préparés comme les autres par la triste méthode anatomique, et qui tous tirent leurs vertus de leurs préjugés, de leurs manies, de leurs calculs ou de leurs vices ; devant les êtres excentriques ou difformes qu'il a réservés et mis en saillie comme pièces d'élite. Attendez encore un instant, il va lever un rideau et vous verrez dans une salle distincte les monstres de la grande espèce, il les aime encore mieux que les petits.

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Published by Pierre GAPENNE
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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 13:40
Comment rendre beaux la folie et le vice ?

Comment rendre beaux la folie et le vice ?

Qu'y a-t-il de grand dans un usurier grimé, ratatiné, inquiet, attaché à faire des comptes, à rogner ses dépenses et à grignoter le bien d'autrui ?

V) Les personnages de Balzac. Si vous croyez que dans la nature humaine la pièce essentielle est la raison, vous prendrez pour héros la raison, et vous peindrez la générosité et la vertu. Si vos yeux s'appliquent à la machine extérieure et ne s'attachent qu'au corps, vous choisirez le corps pour idéal, et vous peindrez des chairs voluptueuses et des muscles vigoureux. Si vous voyez dans la sensibilité la partie importante de l'homme, vous ne verrez de beauté que dans les émotions vives, et vous peindrez les accès de larmes et les sentiments délicats (Par exemple Corneille, Rubens, Dickens). Votre opinion sur la nature fera votre opinion sur la beauté ; votre idée de l'homme réel formera votre idée de l'homme idéal ; votre philosophie dirigera votre art. C'est ainsi que la philosophie de Balzac a dirigé l'art de Balzac. Il considérait l'homme comme une force : il a pris pour idéal la force. Il l'a affranchie de ses entraves ; il l'a peinte complète, libre, dégagée de la raison qui l'empêche de se nuire à elle-même, indifférente à la justice qui l'empêche de nuire aux autres ; il l'a agrandie, il l'a nourrie, il l'a déployée, et l'a donnée en spectacle, au premier rang, comme héroïne et comme souveraine, dans les monomanes et dans les scélérats.

Comment rendre beaux la folie et le vice ? Comment gagner notre sympathie à des bêtes de proie et à des cerveaux malades ? Comment contredire l'usage presque universel de toutes les littératures et mettre l'intérêt et la grandeur à l'endroit précis où elles ont ramassé le ridicule et l'odieux ? Qu'y-a-t-il de plus honni que le soudard grossier, poursuivi de quolibets et de mésaventures depuis Plaute (Le fanfaron) jusqu'à Smollett ? Regardez, le voilà qui se transforme, Balzac l'explique vous apercevez les causes de son vice ; vous vous pénétrez de leur puissance et vous prenez part à leur action. Vous êtes transporté par la logique et vous voyez disparaître la moitié de votre scandale et de votre dégoût. Philippe Brideau est un soldat dépravé par le métier et la famille, par le succès et le malheur. Officier à dix-huit ans, il a eu pour éducation la campagne de Waterloo, les trahisons et les débandades ; puis, au Texas, le spectacle de l'égoïsme et de la brutalité américaine. Lieutenant-colonel et deux fois décoré, du plus haut des rêves de la jeunesse, de l'ambition et du succès, il est retombé dans sa famille ruinée, pauvre hère opprimé et suspect, encagé comme un lion derrière le grillage d'une caisse, habitant haineux des bas-fonds du théâtre et de la presse, bientôt malade des débauches où il se roule pour s'assouvir et se distraire, puis conspirateur et jeté en prison au sortir de l'hôpital. Il a été endurci par le spectacle et l'exercice de la force ; il a été aigri par l'humiliation de la défaite et les privations de la misère ; il a été corrompu par la compagnie des escrocs, par l'habitude de l'orgie, par l'indulgence de sa famille, par l'adoration de sa mère, par l'impunité de ses premiers crimes. Vous étonnez-vous maintenant qu'il étale et pratique le mépris de la justice et des hommes ? Ce courant de cause emporte l'esprit comme un fleuve. On ne se rebute plus des grossièretés de Philippe, on veut les voir son caractère les exige et fait que nous les exigeons. Bien plus, l'atrocité les recouvre à force d'insensibilité il devient grand. Il n'y a plus rien d'humain en sa nature ; il exploite tout et il foule tout. Ayant volé sa caisse, il effraye sa mère par une feinte de suicide on l'embrasse, on pleure, on lui offre à genoux la fortune de la famille : tiens ! se dit-il, l'annonce a fait son effet. Voilà sa reconnaissance. Il a filouté le dernier argent de la vieille Descoings, sa seconde mère, et le lendemain la trouve mourante : vous me chassez, n'est-ce pas ? Ah vous jouez ici le mélodrame du Fils banni ? Tiens, tiens ! Voilà comme vous prenez les choses ? Eh bien vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de mal ? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, que diable ! Et voilà. C'est là son repentir. II a été nourri par un vieux camarade d'armée et de débauches, Giroudeau ; devenu riche, il l'éconduit et le fait disgracier. C'est, dit-il, un homme sans mœurs. Voilà son amitié. – Il a épousé une femme de basse origine pour avoir un million, arrivé à Paris, il la jette dans le demi-monde, puis dans la plus basse ordure, il l'y laisse mourir de misère et de maladies. Voilà sa loyauté conjugale. Il a tué sa mère par la brutalité de son ingratitude. Un camarade député par la famille le supplie de venir la voir au lit de mort, il se met à rire. Eh que diable veux-tu que j'aille faire là ? Le seul service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt possible. Je suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut, à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour mon frère. Merci. C'est là sa piété filiale. – Qui pense encore à la grossièreté fougueuse du viveur et du soudard ? L'horreur ici noie la crapule c'est l'éclat inhumain et sinistre d'une statue d'airain. Balzac y ajoute la force l'éducation qui a perverti Philippe l'a cuirassé ; sabreur et joueur, parmi les chances de la guerre et de la roulette, il a gagné ce sang-froid qui donne à l'homme la possession de soi-même et la domination sur autrui. Il a le regard qui plombe les imbéciles la dissimulation qui trompe le public, le coup d'œil qui saisit l'occasion. Écoutez de quel style, avec quelle hauteur de mépris, avec quel flegme de corps de garde il endoctrine son oncle, vieil imbécile exploité par sa servante et par l'amant de sa servante. Bonjour, Messieurs, dit-il aux visiteurs ; je promène mon oncle, comme vous voyez, et je tâche de le former, car nous sommes dans un siècle où les enfants sont obligés de faire l’éducation de leurs grands-parents. Je vous tuerai Maxence comme un chien. Vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai alors marcher cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous aimera, tonnerre de Dieu ! Ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la cravacherai. Vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange une fois son deuil passé ; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle fondra en larmes. Mais laissez couler l'eau. Jamais le cynisme et le dédain ont-ils trouvé une expression plus poignante et plus amère ? Philippe sangle et saigne les hommes comme un bétail, en cavalier et en boucher. Il est si fort qu'il prodigue sa force il fait sauter le sabre des mains de Maxence, lui dit de le ramasser, puis le tue après l'avoir insulté de son pardon. II est aussi grand calculateur que duelliste, il empoche la succession de son oncle, se débarrasse de son oncle, de sa femme, de ses amis, de sa mère, s'installe devant le public en beau costume officiel de générosité et d'honneur, gagne des croix, un titre, des millions, et touche au faîte. Pour l'achever, Balzac lui donne la philosophie du vice : un scélérat n'est pas complet s'il ne l'est par principe il faut qu'il sache ce qu'il fait et ce qu'il vaut, qu'il s'en glorifie, qu'il appelle sa cruauté justice, qu'il insulte à la vertu comme aux hommes, qu'il appuie ses crimes sur l'autorité du droit, qu'il les érige en maximes, qu'il les étale dans toute la gloire de la raison, sous toute la clarté du ciel. L'impudence et la théorie sont sa dernière couronne : écoutez Philippe : les femmes, dit-il, sont des enfants méchants ; c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre ; car la pire condition pour nous c'est d'être gouvernés par ces brutes-là. Et ailleurs, je suis un parvenu, mon cher, je ne veux pas laisser voir mes langes Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il ne sera pas mon fils. Vous voyez qu'il se fait justice, et s'assied dans sa brutalité comme dans un lit glorieux et commode ; Machiavel et Borgia n'eussent pas mieux dit. Qu'importent sa fin et les deux ou trois coups de hasard qui le ruinent et le tuent ? Une pierre peut tomber dans la plus belle machine, casser un ressort, et déconcerter le reste ; la machine n'en reste pas moins un chef-d'œuvre. Qu'elle déchire et broie, je n'y pense plus ; je ne songe qu'à l'enchaînement géométrique de ses rouages d'acier, aux formidables dents grinçantes de ses engrenages froissés, à l'invincible élan du volant qui disparaît dans sa vitesse, au lugubre éclat du fer meurtri qui brille et crie ; l'artiste m'a vaincu, m'a emporté, m'a ébloui, et je ne sais plus et je ne veux plus qu'admirer son œuvre.

Celui-ci encore pouvait devenir poétique il y a dans le soudard la hardiesse et le flegme, et Balzac n'a eu qu'à les étaler pour le relever. Mais que faire de l'avare ? Qu'y a-t-il de grand dans un usurier grimé, ratatiné, inquiet, attaché à faire des comptes, à rogner ses dépenses et à grignoter le bien d'autrui ? Comment écrire après Molière et pour contredire Molière ? Qu'est-ce que Harpagon, sinon un grotesque que le poète diffame et soufflette pour nous amuser et nous corriger ? Comptez tous ces ridicules trouvez-vous une place où la beauté puisse se loger ? Sa lésine est d'autant plus basse qu'il est né riche bourgeois, et que son rang l'oblige à garder valets, diamants et voitures. Qu'y a-t-il de plus vil qu'un usurier à carrosse inventeur de mets économiques, thésauriseur de chandelles et grippe-sou ? Il est raillé par ses voisins, vilipendé par ses domestiques ; il laisse son fils s'endetter et sa fille s'enfuir ; il veut prêter sur gages, et l'affaire manque il veut cacher son argent, et on le lui vole il veut se marier, et on lui prend sa maîtresse il tâche d'être galant, et il est imbécile ; il pleure, et le spectateur rit. Que de moyens pour rendre un personnage grotesque Donc en prenant les moyens contraires, on rendra le personnage poétique ; l'être ridicule et bas se trouvera tragique et grandiose ; Harpagon retourné deviendra Grandet. Faisons-le paysan, tonnelier, piocheur de vignes sa mesquinerie deviendra excusable s'il compte les morceaux de sucre au déjeuner du matin, s'il cloue de ses mains les caisses de son neveu, s'il appelle sa servante auprès de lui pour économiser une chandelle, c'est que les habitudes durent, que le jeune homme persiste dans le vieillard, et que l'âme garde toujours l'attitude qu'elle a prise d'abord nous en aurions fait autant à sa place, et nous supportons ici la ladrerie qui nous choquait ailleurs. Harpagon, maladroit, bafoué, et dupe, était un sujet de rire ; Grandet, habile, honoré et heureux, deviendra un objet de crainte. Il exploite ses gens et sa famille, ses amis et ses ennemis. Il a pris pour servante une campagnarde taillée en grenadier, dont personne ne voulait, en qui il a imprimé un dévouement machinal et la fidélité d’une bête de somme. Il a choisi pour femme une ménagère dévote, soumise par religion, par délicatesse et par bêtise, qui lui laisse prendre ses épargnes et évite de lui demander un sou. Il a dressé sa fille à l'économie stricte, et profite de sa vertu filiale pour lui dérober l'héritage auquel elle a droit. Il se débarrasse de son neveu ruiné, et trouve moyen de faire le généreux en lui prenant ses bijoux à un taux de juif. Il est respecté par les plus riches bourgeois, qui lui font la cour espérant épouser sa fille. Il tire d'eux vingt services, recevant de l'un des consultations gratuites, envoyant l'autre à Paris pour arranger ses affaires. Il profite de toutes les passions, de toutes les vertus, de toutes les misères, véritable diplomate, calculateur obstiné, si attentif et si prudent, qu'il dupe les gens d'affaires et se joue de la loi avec la loi. Il a commencé avec deux cents louis et finit avec dix-sept millions. La splendeur de l'or couvre ici la laideur du vice, et l'avarice glorifiée s'assoit sur le succès comme sur un trône. Pour la porter plus haut encore, Balzac la munit de toutes les forces de l'esprit et de la volonté. Grandet est tellement supérieur, que d'ordinaire il consent à faire le sot ignorant et humble, bredouillant, disant que sa tête se casse, qu'il n'entend rien aux complications des affaires, jusqu'à ce que ses adversaires oublient leur défiance et lui livrent leurs secrets.

Il se moque d'eux, il s'amuse à les faire courir et suer il se joue de leur attente et de leurs révérences : entrez, Messieurs, dit-il à ses visiteurs, gens huppés de la ville, je ne suis pas fier, je rafistole moi-même la marche de mon escalier. Et il les fait asseoir devant son unique chandelle, côte à côte avec sa servante. Il s'installe dans son avarice comme Brideau dans sa brutalité ; il s'étale en maximes avec une précision et une conviction atroce. Quand son frère s'est tué et que son neveu pleure : Il faut laisser passer la première averse mais ce jeune homme n'est bon à rien, il s'occupe plus des morts que de l'argent… Rirez-vous d’un homme après de telles paroles ? Cette sentence est un coup de couteau qui tranche d'un trait la racine de l'humanité et de la pitié. Son vice en lui est un dogme embrassé avec l'âpreté de la volonté et l'acharnement de l'amour. Il est tyran chez lui et terrible ; ses femmes tremblent sous son regard, ce sont ses linottes, petites bêtes gentilles à qui on donne de temps en temps un grain de mil, mais à qui d'un coup de pouce on tordrait le cou. La passion gronde à travers ses expressions sarcastiques et crues. Je ne vous donne pas mon argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle. Tiens de la bougie ? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là ! On est emporté par la véhémence et les éclats de sa colère ; on voit qu'à ce degré le vice ne reçoit ni frein ni mesure, qu'il brise tout et foule tout ; et se rue à travers les sentiments et le bonheur des autres, comme un taureau à travers une maison ou une église. A quoi vous sert de manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre cœur quand vous n'aurez plus que ça à lui prêter ? » Sa femme le supplie au nom de Dieu : que le diable emporte ton bon Dieu. On a peur ici de la nature humaine ; on sent qu'elle renferme des gouffres inconnus où tout peut s'engloutir, tout à l'heure la religion, à présent la paternité. Lorsque sa fille signe l'acte par lequel elle renonce à l'héritage de sa mère, il pâlit, il sue, il défaille presque, puis tout d'un coup l'embrasse à l'étouffer. « Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père. Voilà comme doivent se faire les affaires. La vie est une affaire. Je te bénis. Tu es une vertueuse fille qui aime bien son papa. »

Cette trivialité, cette bénédiction jetée en manière d'appoint, ces cris saccadés et étranglés de l'avare qui étouffe le père, sont horribles. A cette hauteur et avec ces actes, la passion atteint la poésie et peut-être un pareil avare n'est-il qu'un poète à huis clos et dévoyé. Il nage en imagination sur son fleuve d'or. Il parle de son trésor avec les vivantes et caressantes expressions d'un amoureux et d'un artiste. « Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets de vie et de mort sur les écus. Vraiment, les écus vivent et grouillent comme les hommes ; cela va, cela vient, cela sue, cela produit. » A la fin, ses yeux restent des heures entières collés sur des piles de louis, comme pour se nourrir de leur scintillement ; « ça me réchauffe dit-il. Le trouvez-vous grotesque encore ? Que de joies a goûtées cet homme ! Il a joui de son or par les yeux comme un peintre il a vogué comme un poète parmi les inventions et les espérances de cent mille féeries resplendissantes il a savouré le long plaisir continu du succès croissant, de la victoire répétée, de la supériorité sentie, de la domination établie il n'a souffert ni par le cœur, ni par l'argent, ni par les privations, ni par les remords; il est mort au bout de l'extrême vieillesse, dans la possession et dans la sécurité, dans l'entier assouvissement de sa passion maîtresse, dans le silence des autres désirs amortis ou arrachés. Si Corneille écrivait la généreuse épopée de l'héroïsme, Balzac écrit la triomphante épopée de la passion.

Ceux-là encore échappent à la laideur par leur puissance ; choisissons une passion qui soit une faiblesse ; au lieu d'une bête de proie, prenons un fou ; cherchons un vice qui fasse non un tyran, mais un esclave, et qui dévore le cœur et la vie de celui qui le porte, au lieu de ravager la vie et le bonheur d'autrui. Il en est un, le plus bafoué de tous, plastron commun de la comédie antique et de la comédie moderne, le libertinage des vieillards amoureux qu'on dupe, qu'on vole et qu'on chasse. Celui-là aussi, pour Balzac, va devenir un héros ; car qu'importe l'homme ? Est-ce à Grandet ou à Brideau que je m'intéresse ? Que sont-ils aux yeux de l'artiste, sinon le piédestal d'une statue qui est leur passion ? C'est elle qu'il admire, car c'est elle qui est grande, éternelle, souveraine et dévastatrice de la nature et du monde humain. Sa puissance est pareille et pareillement visible lorsqu'elle brise les objets qui l'entourent ou le vase qui la contient. Il est beau de la voir entrer comme un poison dans un corps vigoureux et sain, brûler son sang, tordre ses muscles, le soulever en soubresauts, l'abattre, puis décomposer lentement la masse inerte qu'elle ne lâche plus. Le baron Hulot d'Ervy, un des grands administrateurs de l'Empire, à demi ministre, père de la plus florissante famille, adoré par la plus belle et la plus vertueuse des femmes, homme d'esprit, d'invention, de résolution et d'expérience, magnifique, aimable, s'est laissé peu à peu infecter de ce venin. Les femmes d'Opéra ont dévoré sa fortune ; il n'a plus d'argent pour soutenir sa maison et marier sa fille, et sa passion accrue par l'habitude est devenue une obsession. « Et tout cela pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je ne suis pas là, qui m'appelle : un vieux chat teint. Oh ! C’est affreux qu'un vice coûte plus cher qu'une famille à nourrir. Et c'est irrésistible. Je te promettrais à l'instant de ne jamais retourner chez cette abominable israélite, si elle m'écrit deux lignes, j'irais comme on allait au feu sous l'Empereur. Un vice ainsi enraciné devient une monomanie. Le fumeur d'opium qui voit son camarade râler dans un coin de la taverne dit : voilà pourtant comme je serai dans trois mois, et il se retourne pour charger sa pipe ; la passion prend l'homme et le tire de son croc de fer, par un mouvement prévu et invincible, dans l'ornière sanglante et fangeuse de toutes les hontes et de toutes les douleurs.

Renvoyé par sa cantatrice, Hulot s'est épris d'une jolie femme, qui semble une femme honnête, la plus dangereuse courtisane qu'on ait peint, égale à la Cléopâtre de Shakespeare, reine pour l'audace, artiste pour la fougue et les inventions. Dans ce gouffre s'engloutissent les débris de sa fortune. Il engage ses tracements, il signe des lettres de change, il vend son crédit, il laisse sa femme sans pain, il envoie son oncle, brave paysan, obéissant comme un soldat, piller dans les fournitures d'Afrique. Père, l'homme prudent, l'administrateur, l'honnête homme disparaissent par degrés sous le débauché. Le vice monte en lui comme une marée, noyant l'humanité, le sens commun et l'honneur. Dans cette débâcle, il découvre que sa maîtresse le trompe et pour deux rivaux elle-même le lui dit en face avec un soudain éclat d'insolence et d'insulte. Il demande grâce le malheureux ! Il consent à donner une place au mari il reconnaît l'enfant bien plus, il se croit aimé, il pleure d'attendrissement ; ses yeux sont bouchés, il boit toute honte, sans plus rien sentir; possédé d'une idée fixe, il n'aperçoit plus les autres, il avance comme un enfant qui, le regard arrêté sur un fruit, court en trébuchant à travers les épines et les fanges ; à peine s'il est désabusé lorsque le couple d'escrocs le fait surprendre en flagrant délit d'adultère et lui extorque les derniers restes de son crédit et de son bien. Au même instant, la montagne de misères que son vice vient d'accumuler croule sur lui d'un seul choc. Son fils chancelle sous le poids des lettres de change ; sa femme, traînée par l'extrême désespoir et le plus sublime dévouement jusqu'au bord du déshonneur, tombe mourante son vieux frère, austère républicain, meurt en trois jours son oncle, emprisonné pour lui, se poignarde dans son cachot avec un clou. Foudroyé par les mépris du prince son patron, chassé de ses places, déclaré voleur, il s'abat quasi dissous sous la ruine des fortunes qu'il a brisées, parmi les sanglots des familles qu'il a déshonorées, au glas des deux morts qu'il a causées. En est-ce assez ? Et la poésie physiologique s'arrêtera-t-elle à cette agonie de l'honneur ? La logique la traîne plus loin, des convulsions grandioses jusqu'à l'inertie flasque de la dissolution et de la mort. Désormais Hulot n'est plus un homme, « mais un tempérament. »

La délicatesse, l'élégance, l'amour, tout ce qui peut embellir ou excuser le vice s'est anéanti pour lui ; il n'en reste qu'une habitude et un besoin. Il descend jusqu'à emprunter de l'argent à la cantatrice, son ancienne maîtresse. Il vit avec des grisettes, quittant l'une, puis l'autre, comme un roman lu, parmi des ivrognes d'estaminet, des figurants, des claqueurs et la plus immonde canaille, lui-même, digne des drôles qu'il voit, toujours endetté et poursuivi, à la fin écrivain public dans une échoppe, ayant acheté avec de l'argent et des pralines une pauvre innocente enfant de quinze ans. Son avilissement se tourne en idiotisme il tombe jusqu'à une sorte d'instinct machinal et physique. Retrouvé par sa femme qui veut le rendre à sa famille sauvée et à sa fortune restaurée, il lui dit : je veux bien, mais pourrai-je emmener la petite ? C'est le geste aveugle et horrible d'un affamé qui s'accroche en tâtonnant à son dernier morceau de pain. Pour achever, il s'amourache d'une grosse Normande, maritorne de sa cuisine ; « ma femme n'a pas longtemps à vivre, lui dit-il, et si tu veux, tu pourras être baronne.» Sa pauvre femme malade meurt de ce mot qu'elle entend, et la cuisinière devient baronne. Quelle fin et quel mot mais quelle suite et quel ensemble Lucrèce n'a rien fait de plus puissant, lorsque, avec une verve désespérée et une logique intraitable, il a décrit la peste d'Athènes et fait de la peste son héros.

Arrêtons-nous ici ; ces trois portraits feront juger des autres. Balzac, comme Shakespeare, a peint les scélérats de toute espèce ceux du monde et de la bohème, ceux du bagne et de l'espionnage, ceux de la banque et de la politique (Vautrin, Mme Marneffe, de Marsay, Nucingen, Philippe Brideau, La Palfériné, Maxime de Trailles, etc. Comparez Richard III, Iago, lady Macbeth, Macbeth, Regane, Gonerille, etc...) Comme Shakespeare il a peint les monomanes de toute espèce ceux du libertinage et de l'avarice, ceux de l'ambition et de la science, ceux de l'art, de l'amour paternel et de l'amour (Claës, Hulot, Grandet, Goriot, Louis Lambert, Marcas, Frauenhofer, Sarrazine, Facino Cane, etc. Dans Gambara et Massimilla Doni, petit roman en deux parties, il y a sept monomanes. Comparez Coriolan, Hamlet, Lear, Othello, Antoine, Hotspur, Juliette, Léonatus, Timon, etc…) Souffrez dans l'un ce que vous souffrez dans l'autre. Nous ne sommes point ici dans la vie pratique et morale, mais dans la vie imaginaire et idéale. Leurs personnages sont des spectacles, non des modèles ; la grandeur est toujours belle, même dans le malheur et dans le crime. Personne ne vous propose d'approuver et de suivre ; on vous demande seulement de regarder et d'admirer J'aime mieux en rase campagne rencontrer un mouton qu'un lion ; mais derrière une grille, j'aime mieux voir un lion qu'un mouton. L'art est justement cette sorte de grille ; en ôtant la terreur, il conserve l'intérêt.

Désormais, sans souffrance et sans danger, nous pouvons contempler les superbes passions, les déchirements, les luttes gigantesques, tout le tumulte et l'effort de la nature humaine, soulevée hors d'elle-même par des combats sans pitié et des désirs sans frein. Et certes, ainsi contemplée, la force émeut et entraîne. Cela nous tire hors de nous-mêmes nous sortons de la vulgarité où nous traîne la petitesse de nos facultés et la timidité de nos instincts. Notre âme grandit par spectacle et par contrecoup nous nous sentons comme devant les lutteurs de Michel-Ange, statues terribles dont les muscles énormes et tendus menacent d'écraser le peuple de pygmées qui les regarde ; et nous comprenons comment les deux puissants artistes se trouvent enfin dans leur royaume, loin du domaine public, dans la patrie de l'art.

Shakespeare a trouvé des mots plus frappants, des actions plus effrénées, des cris plus désespérés ; il a plus de verve, plus de folie, plus de flamme, son génie est plus naturel, plus abandonné, plus violent il invente par instinct, il est poète ; il voit et fait voir par subites illuminations les lointains et les profondeurs des choses, comme ces grands éclairs des nuits méridionales, qui d'un jet soulèvent et font flamboyer tout l'horizon. Celui-ci échauffe et allume lentement sa fournaise ; on souffre de ses efforts ; on travaille péniblement avec lui dans ces noirs ateliers fumeux, où il prépare à force de science les fanaux multipliés qu'il va planter par milliers, et dont les lumières entrecroisées et concentrées vont éclairer la campagne. A la fin, tous s'embrassent le spectateur regarde : il voit moins vite, moins aisément, moins splendidement avec Balzac qu'avec Shakespeare, mais les mêmes choses, aussi loin et aussi avant.

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Published by Pierre GAPENNE
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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 07:49
Dans l'Histoire comme dans la Nature, la pourriture est le laboratoire de la Vie. Le Capital, Livre I, 15, 9... p 352...

Dans l'Histoire comme dans la Nature, la pourriture est le laboratoire de la Vie. Le Capital, Livre I, 15, 9... p 352...

Sans une philosophie, le savant n'est qu'un manœuvre et l'artiste qu'un amuseur...

VI. La philosophie de Balzac.

Le signe d'un esprit supérieur, ce sont les vues d'ensemble. Au fond, elles sont la partie capitale de l'homme ; les autres dons ne servent qu'à préparer ou à manifester celui-là s'il manque, ils restent médiocres sans une philosophie, le savant n'est qu'un manœuvre et l'artiste qu'un amuseur. De là le rang éminent d'Ampère en physique, de Geoffroy Saint-Hilaire en zoologie, de M. Guizot en histoire. De là aussi le rang de Balzac dans le roman.

I) Il avait des idées générales sur tout, tellement que ses livres en sont encombrés et que leur beauté en souffre. Quelles sont les causes, les suites et les alliances de chaque faculté et de chaque passion, quels sont les effets privés ou publics de chaque condition et de chaque profession, comment on fait et on défait sa fortune, les cent mille vérités sur l'homme et sur les hommes qui composent l'expérience du monde, tout cela est dans son œuvre : il y a des traités sur le mariage, sur le commerce, sur la banque, sur la faillite, sur l'administration, sur la famille, sur la presse. Il raisonne et ses personnages raisonnent à chaque instant. Cette abondance de pensées fait leur grandeur ; presque toujours leurs paroles valent la peine d'être méditées. Chacun arrive avec la masse de réflexions accumulées par toute une vie ; et toutes ces masses opposées et liées les unes aux autres composent par leur union et leur contraste l'encyclopédie du monde social. Qu'est-ce que ce monde, et quelles forces le mènent ? Aux yeux du naturaliste Balzac, ce sont les passions et l'intérêt. La politesse les orne, l'hypocrisie les déguise, la niaiserie les couvre de beaux noms mais au fond, sur dix actions, neuf sont égoïstes. Et il n'y a là rien de bien surprenant ; car dans ce grand pêle-mêle, chacun est confié à soi-même la constante pensée de l'animal est de se nourrir et de se défendre ; et l'animal persiste dans l'homme, avec cette différence que, la conception de l'homme étant plus vaste, ses besoins et ses dangers sont plus grands. C'est pourquoi Balzac considère la société comme un conflit d'égoïsmes, où la force triomphe guidée par la ruse, où la passion perce sourdement et violemment les digues qu'on lui oppose, où la morale acceptée consiste dans le respect apparent des convenances et de la loi. Cette vue triste et dangereuse l'est d'autant plus, qu'il fait des scélérats hommes de génie, qu'en donnant la théorie du vice il le rend involontairement intéressant et excusable, qu'il peint médiocrement les sentiments élevés et fins, qu'il peint admirablement les sentiments grossiers et bas, et que de temps en temps emporté par son sujet il jette des maximes contraires à la paix publique et peut-être même alarmantes pour l'honneur. D'ailleurs cette amère philosophie manque chez lui de son contrepoids naturel, l'histoire, qu'il savait mal ; il oubliait que si l'homme aujourd'hui offre beaucoup de vices et de misères l'homme autrefois en offrait bien davantage, que l'expérience agrandie a diminué la folie de l'imagination, l'aveuglement de la superstition, la fougue des passions, la brutalité des mœurs, l'âpreté des souffrances, et que chaque siècle on voit s'accroître notre science et notre puissance, notre modération et notre sécurité. Pour philosopher sur l'homme, ce n'est pas assez d'une observation exacte, il faut encore une observation complète et la peinture du présent n'est point vraie sans le souvenir du passé.

1. Les gens vertueux ont presque toujours de légers soupçons de leur situation ; ils se croient dupés au grand marché de la vie. (Les Parents pauvres.) « Il ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquelles il a sacrifié son avenir, doivent se modifier chez lui comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. (La vieille fille.) « Il vit le monde comme il est, les lois et la morale impuissantes chez les riches, et vit dans la fortune l'ultima ratio mundi.» (Le Père Goriot)

Car aussitôt que l'on considère le passé, on est tenté de trouver le présent beau et honnête. Au fond, rien n'est plus trompeur que ces mots de beauté et de bonté, rien n'est plus dangereux que de les employer à juger le monde. Il ne faut jamais dire que le monde est mauvais, ni le contraire. Ainsi employés, ces mots signifient seulement que les choses sont belles ou laides par comparaison à certains objets c'est pourquoi si on les compare à des objets différents, ces mêmes choses prendront un nom et une qualité contraires. La vérité est qu'il y a dans le monde une mesure de bien qui paraît grande si on la compare à une moindre, petite si on la compare à une plus grande, et qui, de même que toute quantité, n'est ni grande ni petite en soi.

Vous trouvez l'homme misérable et mauvais c'est qu'au fond du cœur vous avez une image de la vie heureuse et juste, et que, rapprochant notre vie de celle-là, vous voyez de combien de degrés elle est au-dessous. Mais si vous considérez la vie naturelle et animale, le jeu effréné et discordant de l'imagination et des désirs, le conflit nécessaire de la volonté et des choses, vous admirerez la portion de justice et de bonheur qui subsiste à travers ces tempêtes, et vous louerez la noblesse de la nature humaine, qui entre tant de forces déchaînées et aveugles maintient et dégage la raison et la vertu. De sorte qu'à volonté et selon ce point de départ, l'homme vous paraîtra vertueux ou vicieux, beau ou laid, heureux ou misérable, sans qu'aucun de ces noms exprime sa véritable nature, sans qu'aucun décès noms puisse fixer une règle de gouvernement ou de conduite, et cela, parce que chacun de ces noms mesure seulement la distance qui se trouve entre l'homme réel et un certain homme imaginaire, que vous composez arbitrairement, que vous grandissez ou rapetissez à votre plaisir, et qui peut varier dans tous les sens et à l'infini. Quittez ces mots vagues, si vous voulez traiter de morale ou de politique ; tâchez par l'histoire et la pratique de savoir les choses. Comptez, sur un nombre donné d'actions, combien il y en a d'égoïstes et combien de dévouées ; cette proportion établie, vous saurez jusqu'à quel point la société présente est une paix, jusqu'à quel point elle est une guerre, et dans quelles limites vous devez songer à l'intérêt des autres et à votre intérêt. Séparez et considérez les penchants et les facultés dominantes de votre nation et de votre temps ; cette distinction établie, vous saurez quelles puissances mènent votre patrie et quelle espèce de gouvernement elles soutiennent ou réclament. Sinon vous écrirez, comme Rousseau ou M. de Maistre, d'après des impressions passionnées et des théories abstraites, pour conclure universellement à la république ou au despotisme avec l'illusion d'optique qui a guidé et égaré Balzac.

De sa morale, en effet, naît sa politique. Comme tous ceux qui ont mauvaise opinion de l'homme, il est absolutiste (1. Voir Le Médecin de campagne, Le Curé de village, La Maison Nucingen, Préface générale, etc.). Lorsqu'on ne voit dans la société que des passions naturellement égoïstes et mutuellement hostiles, on implore une main toute-puissante qui les brise et les réprime. Ainsi faisait Hobbes, théoricien du despotisme, lorsqu'au sortir de la révolution d'Angleterre il réclamait des verges de fer et un dompteur de bêtes contre les animaux malfaisants qui venaient de se déchaîner. Balzac déteste et méprise notre société démocratique, et à chaque occasion éclate en injures, souvent brutales, contre le gouvernement des deux Chambres. Il déplore que Charles X n'ait pas réussi dans son coup d'État, la plus prévoyante et la plus salutaire entreprise qu'un monarque ait jamais formée pour le bonheur de ses peuples. Il pense que le gouvernement est d'autant plus parfait qu'il est établi pour la défense d'un privilège plus restreint ; que le principe de l'élection est un des plus funestes à l'existence des gouvernements modernes : que « les prolétaires sont les mineurs d'une nation et doivent toujours rester en tutelle ». Il regrette la pairie héréditaire, les majorats, le droit d'aînesse. « La grande plaie de la France est dans le titre. Des successions du Code civil, qui ordonne le partage égal des biens. » Il trouve ridicule l'abolition de la loterie, sorte d'opium qui aidait le peuple à supporter sa misère ; l'établissement des caisses d'épargne qui encouragent les domestiques à voler leurs maîtres ; l'institution des concours qui hébètent beaucoup de bons esprits et fabriquent une multitude d'ânes savants. Il maudit la liberté de la presse, et appelle les journaux des entrepôts de venin. Il n'a pas assez de tant d'institutions despotiques, et trouve qu'il faudrait par-dessus toutes ces belles choses plusieurs grains d'arbitraire. « Les lois, dit un de ses politiques favoris, sont des toiles d'araignée à travers lesquelles passent les grosses mouches, et où restent les petites. Où veux-tu donc en venir ? - Au gouvernement absolu, le seul où les entreprises de l'esprit contre la loi puissent être réprimées.

Oui, l'arbitraire sauve les peuples en venant au secours de la justice ». – Pour achever, il ajoutait à la tyrannie civile la tyrannie religieuse. Il voulait l'une pour maîtriser les esprits comme d'autre pour maîtriser les corps. L'enseignement, ou mieux l'éducation par les corps religieux, est le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans la société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion ». II est clair qu'avec la gendarmerie d'un côté et l'enfer de l'autre, on peut beaucoup sur les hommes, et que des peuples exclus de l'égalité par les majorats, de la liberté par le despotisme, de la pensée par l'Église seraient trop heureux d'être bien nourris et point trop battus.

Des esprits mal faits vous répondraient peut-être que contre les vices des hommes vous cherchez refuge dans un homme, naturellement aussi vicieux que les autres, et encore gâté par la licence du pouvoir absolu. Ils vous feraient remarquer que si une presse et une Chambre libres sont le théâtre d'ambitions rivales et l'organe d'intérêts égoïstes, elles prêtent une voix à toutes les minorités contre toutes les oppressions, et que dans les grands besoins le sentiment public les rallie de force autour de la vérité et du droit. Ils montreraient que si l'homme est mauvais, ses vices peuvent mettre un frein à ses vices, et que l'orgueil en Angleterre, l'égoïsme bien entendu aux États-Unis maintiennent la paix et la prospérité publiques mieux que n'a jamais fait le despotisme d'une Église et d'un roi. Ils ajouteraient qu'un bon politique ne s'oppose pas à des penchants invincibles que l'esprit de vanité et de justice implante en France l'égalité des conditions et des partages que l'accroissement de la richesse, du loisir et de l'instruction y implantera la science et le souci des affaires publiques bref, qu'on n'empêche pas le feu de brûler, que le plus sage parti est de modérer, de régler et d'utiliser la flamme. Ils concluraient que Balzac, en politique comme ailleurs, a fait un roman.

Il en a bien fait d'autres, en psychologie notamment et en métaphysique. Pour découvrir de grandes idées vraies, il faut se délier de soi-même, revenir cent fois sur ses pas, vérifier à chaque instant ses conjectures, savoir ignorer beaucoup de choses, séparer les vraisemblances des certitudes, mesurer la probabilité, n'avancer qu'avec méthode dans le grand chemin déjà éprouvé de l'analyse et de l'expérience. Tout philosophe renferme un sceptique. Balzac ne l'était ni par nature ni par métier. Sa nature et son métier l'obligeaient à imaginer et à croire ; car l'observation du romancier n'est qu'une divination ; il n'aperçoit pas les sentiments comme l'anatomiste aperçoit les fibres : il les conjecture d'après le geste, la physionomie, l'habit, le logis, et si vite qu'il se figure les toucher, ne sachant plus distinguer la connaissance directe et certaine de cette connaissance indirecte et douteuse (Louis Lambert, Théorie de l’intuition).

Il a pour instrument l'intuition, faculté dangereuse et supérieure par laquelle l'homme imagine ou découvre dans un fait isolé le cortège entier des faits qui l'ont produit ou qu'il va produire, sorte de seconde vue propre aux prophètes et aux somnambules, qui parfois rencontre le vrai, qui souvent rencontre le faux, et qui ordinairement n'atteint que le vraisemblable. Balzac l'employait dans les sciences ; vous jugez avec quel effet. Quand les conceptions sont contrôlées une à une par l'expérience, elles peuvent exprimer la nature des choses qu'elles représentent mais quand elles se développent d'elles-mêmes et d'elles seules, elles n'expriment que la nature de l'esprit qui les forme. Si cet esprit est net, sec, impropre à saisir les ensembles, elles seront matérialistes. S'il est vague, poétique, enclin à réaliser les abstractions, elles seront mystiques. Ainsi sont nés presque tous les grands systèmes de religion et de philosophie. Ainsi songent aujourd'hui plusieurs grands poètes, celui-ci copiant Pythagore et disant que les cailloux sont des âmes déchues, celui-là imitant les alexandrins et flottant dans les vapeurs d'un christianisme à demi chrétien. Ainsi pensa et rêva Balzac, fabriquant le monde et l'âme d'après la structure de son propre esprit. Un peu grossier d'imagination et accoutumé à donner un corps aux choses invisibles, il ne put contempler nos idées telles qu'elles sont et toutes pures ; il prétendit que l'âme est un fluide matériel. éthéré, analogue à l'électricité ; « que le cerveau est le matras où l'animal transporte ce que, suivant la force de cet appareil, les diverses organisations peuvent absorber de cette substance et d'où elle sort transformée en volonté ; que nos sentiments sont des mouvements de ce fluide, qu'il sort en jet a dans la colère qu'il pèse sur nos nerfs dans l'attente que le courant de ce roi des fluides, suivant la haute pression de la pensée ou du sentiment, s'épanche à flots, ou s'amoindrit et s'effile, puis s'amasse pour jaillir en éclairs. » Il crut que les idées sont des êtres organisés, complets, qui vivent dans le monde invisible, et influent sur nos destinées ; que, concentrées dans un cerveau puissant, celui d'un bon magnétiseur, par exemple, elles peuvent maîtriser le cerveau des autres, et franchir des intervalles énormes en un éclair. Il expliquait ainsi la transmission de pensée, la vue à distance, la divination prophétique, l'insensibilité des nerfs, la puissance des muscles, le perfectionnement des sens, la guérison des maladies, les apparitions, les possessions, les catalepsies, les extases et tous ces faits douteux ou étranges que nous ont légués les sciences occultes et que les sciences contestées essayent aujourd'hui de rétablir. Il expliquait ainsi bien d'autres choses, en constructeur savant et habile, amassant beaucoup de documents et liant fort bien les faits, mais décriant involontairement ses théories par la fougue d'imagination et les aveux poétiques qu'il y mêlait.

« Le plaisir de nager dans un lac d'eau pur, au milieu des rochers, des bois et des fleurs, seul et caressé par une brise tiède, donnerait aux ignorants une bien faible image du bonheur que j'éprouvais quand mon âme était baignée dans les lueurs de je ne sais quelle lumière, quand j'écoutais les voix terribles et confuses de l'inspiration, quand d'une source inconnue les images ruisselaient dans mon cerveau palpitant. » Ce n'est pas ainsi qu'on trouve des lois en psychologie ; il y faut plus de calme et de circonspection. Dans ce tourbillon, tout se confond, la lumière, les sons, les idées, le monde visible et le monde invisible ; on ne voit plus qu'une sorte de fantasmagorie agile et resplendissante l'on est tout disposé à prendre, comme Louis Lambert, la pensée de l'homme pour une sorte de flamme, et les forces de l'univers pour une sorte d'éther. Au troisième siècle, quand fourmillaient les poètes, les visionnaires et les malades, on vit les manichéens soutenir que Dieu est un liquide, brillant à la vérité et subtil, mais qui imprègne la matière pesante, à la façon d'une éponge. Heureusement nous ne sommes plus au temps des manichéens.

Ces matérialistes étaient volontiers mystiques. Balzac était l'un et l'autre, et pour la même raison (Séraphîta). Les tranquilles déductions du savant dégoûtent ces cerveaux tumultueux et poétiques, elles leur paraissent lentes, froides, impuissantes ; ils aiment bien mieux se livrer aux ravissements et aux éclairs magnifiques de leurs orages intérieurs. Ils finissent par y croire et les considérer comme une puissance divinatoire et supérieure, seule capable d'ouvrir à l'homme l'univers infini et les choses divines. Vous trouverez cette théorie tout au long dans Plotin, dans saint Bonaventure, dans sainte Thérèse, dans saint Martin et dans Swedenborg. Quand Balzac quittait son microscope, il était swedenborgien il disait force mal des simples raisonneurs, purs abstractifs ; comme il les appelle, prétendant que « les plus beaux génies humains sont partis des ténèbres de l'abstraction pour arriver aux lumières de l'intuition. – « L'intuitif est nécessairement la plus parfaite expression de l'homme, l'anneau qui lie le monde visible aux mondes supérieurs. Il agit, il voit, il sent par son intérieur. Je ne sais s'il priait beaucoup, mais il parlait de la prière à la façon des illuminés. « La dernière vie, celle en qui se résument toutes les autres, où se tendent toutes les forces, et dont les mérites doivent ouvrir la porte sainte à l'être parfait, est la vie de la prière. Comme un vent impétueux ou comme la foudre, elle traverse tout et participe au pouvoir de Dieu. Vous avez l'agilité de l'esprit ; en un instant vous vous rendez présent dans toutes les régions, vous êtes transporté comme la parole même d'un bout du monde à l'autre. II est une harmonie, et vous y participez il est une lumière, et vous la voyez ! Il est une mélodie, et son accord est en vous ! En cet état, vous sentirez votre intelligence se développer, grandir, et sa vue atteindre des distances prodigieuses ; il n'est, en effet, ni temps ni lieu pour l'esprit… Quoique ces choses s'opèrent dans le calme et le silence, sans agitation, sans mouvement extérieur, néanmoins tout est action dans la prière, mais action vive, dépouillée de toute substantialité et réduite à être, comme !e mouvement des mondes, une force invisible et pure. Ceci est la théorie de l'extase vous jugez quelles beautés et quels rêves elle peut enfanter. La fin de Séraphîta ressemble à un chant du Dante ; le fond du dogme y reste chrétien, et la destinée humaine est présentée comme une suite de vies ascendantes où l'âme, guidée d'abord par l'amour de soi, puis par l'amour des êtres et enfin par l'amour du ciel, traverse tour à tour le monde naturel, le monde spirituel et le monde divin.

Mais toutes les splendeurs de l'hallucination et de la poésie viennent recouvrir la doctrine ; une vision confuse et magnifique ouvre le ciel, sorte d'océan de lumière où nagent les mondes, chacun dans sa robe d'or, autour du mystérieux et flamboyant moteur qui leur communique la vie et l'amour. « Ils entendirent les diverses parties de l'infini formant une mélodie vivante ; et à chaque temps où l'accord se faisait sentir comme une immense respiration, les mondes entraînés par ce mouvement unanime s'inclinaient vers l'Être immense qui, de son centre impénétrable, faisait tout sortir et ramenait tout à lui. La lumière enfantait la mélodie, la mélodie enfantait la lumière, les couleurs étaient lumière et mélodie, le mouvement était un nombre doué de la parole ; enfin tout y était à la fois sonore, diaphane, mobile en sorte que chaque chose se pénétrant l'une par l'autre, l'étendue était sans obstacle et pouvait être parcourue par les anges dans la profondeur de l'infini. La était la fête. Des myriades d'anges accouraient tous du même vol, sans confusion, tous pareils, tous dissemblables, simples comme la rose des champs, immenses comme les mondes. Il ne les vit ni arriver ni s'enfuir ils ensemencèrent soudain l'infini de leur présence, comme les étoiles brillent dans l'indiscernable éther ». Voilà les féeries et les croyances auxquelles aboutit son génie. Pour les exprimer, il abusait du roman, comme Shakespeare du drame, lui imposant plus qu'il ne peut porter. Shakespeare, opprimé par un surcroît de poésie, mettait sur la scène des cantates, des opéras, des rêveries, et tous les enfants charmants ou dévergondés de la fantaisie. Balzac, opprimé par un surcroît de théories, mettait en romans une politique, une psychologie, une métaphysique, et tous les enfants légitimes ou adultérins de la philosophie. Beaucoup de gens s'en fatiguent, et rejettent Séraphîta et Louis Lambert comme des rêves creux, pénibles à lire ; ils voudraient une philosophie moins romanesque ou des romans moins philosophiques. Ils ne se trouvent ni assez instruits ni assez amusés ; ils demandent plus d'intérêt ou plus de preuves. Ils devraient remarquer que ces œuvres achèvent l’œuvre, comme une fleur termine sa plante, que le génie de l'artiste y rencontre son expression complète et son épanouissement final ; que le reste les prépare, les explique, les suppose et les justifie ; qu'un cerisier doit porter des cerises, un théoricien des théories, et un romancier des romans.

II. On fait des mots sur tout à Paris, c'est une façon de résumer les idées pour les rendre portatives ; en voici quelques-uns que j'ai recueillis sur Balzac :

« C'est le musée Dupuytren in-folio.

« C'est un beau champignon d'hôpital.

« C'est Molière médecin,

« C'est Saint-Simon peuple.

Je dirai plus simplement : Avec Shakespeare et Saint-Simon, Balzac est le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine.

Oraison funèbre de Victor Hugo à la mémoire d'Honoré de Balzac. Victor Hugo. Honoré de Balzac. Honoré de Balzac. Victor Hugo. Quand l'un des plus grands auteurs du 19ème siècle rend hommage à l'un des plus grands talents de son siècle, on ne peut assister qu'à un superbe moment de littérature, où les émotions se mêlent. Rendre un dernier hommage à un génie de la trempe de Honoré de Balzac ne constituait pas une tâche aisée. Elle était à la hauteur d'une plume comme Victor Hugo.

Honoré de Balzac pouvait partir en paix.

Messieurs. L'homme qui vient de descendre dans cette tombe était de ceux auxquels la douleur publique fait cortège. Dans les temps où nous sommes, toutes les fictions sont évanouies. Les regards se fixent désormais non sur les têtes qui règnent, mais sur les têtes qui pensent, et le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces têtes disparaît. Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de l'homme de talent; le deuil national, c'est la mort de l'homme de génie. Messieurs, le nom de Balzac se mêlera à la trace lumineuse que notre époque laissera à l'avenir.

M. de Balzac faisait partie de cette puissante génération des écrivains du dix-neuvième siècle qui est venue après Napoléon, de même que l'illustre pléiade du dix-septième est venue après Richelieu - comme si, dans le développement de la civilisation, il y avait une loi qui fit succéder aux dominateurs par le glaive les dominateurs de par l'esprit.

M. de Balzac était un des premiers parmi les plus grands, un des plus hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce qu'était cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l'on voit aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine ; livre merveilleux que le poète a intitulé comédie et qu'il aurait pu intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse Tacite et qui va jusqu'à Suétone, qui traverse Beaumarchais et qui va jusqu'à Rabelais ; livre qui est l'observation et qui est l'imagination; qui prodigue le vrai, l'intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui par moment, à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal.

À son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps à corps la société moderne. Il arrache à tous quelque chose, aux uns l'illusion, aux autres l'espérance, à ceux-ci un cri, à ceux-là un masque. Il fouille le vice, il dissèque la passion. Il creuse et sonde l'homme, l'âme, le cœur, les entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun a en soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un privilège des intelligences de notre temps qui, ayant vu de près les révolutions, aperçoivent mieux la fin de l'humanité et comprennent mieux la Providence, Balzac se dégage souriant et serein de ces redoutables études qui produisaient la mélancolie chez Molière et la misanthropie chez Rousseau.

Voilà ce qu'il a fait parmi nous. Voilà l'œuvre qu'il nous laisse, œuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit, monument, œuvre du haut de laquelle resplendira désormais sa renommée. Les grands hommes font leur propre piédestal ; l'avenir se charge de la statue.

Sa mort a frappé Paris de stupeur. Depuis quelques mois il était rentré en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie, comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mère !

Sa vie a été courte, mais pleine ; plus remplie d'œuvres que de jours !

Hélas ! Ce travailleur puissant et jamais fatigué, ce philosophe, ce penseur, ce poète, ce génie, a vécu parmi nous de cette vie d'orages, de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps à tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des contestations et des haines. Il entre, le même jour, dans la gloire et le tombeau. Il va briller désormais, au-dessus de toutes ces nuées qui sont nos têtes, parmi les étoiles de la patrie.

Vous tous qui êtes ici, est-ce que vous n'êtes pas tentés de l'envier ?

Messieurs, quelle que soit notre douleur en présence d'une telle perte, résignons-nous à ces catastrophes. Acceptons-les dans ce qu'elles ont de poignant et de sévère. Il est bon peut-être, il est nécessaire peut-être, dans une époque comme la nôtre, que de temps en temps une grande mort communique aux esprits dévorés de doute et de scepticisme un ébranlement religieux. La Providence sait ce qu'elle fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face à face avec le mystère suprême, et quand elle lui donne à méditer la mort qui est la grande égalité et qui est aussi la grande liberté.

La Providence sait ce qu’elle fait, car c'est là le plus haut de tous les enseignements. Il ne peut y avoir que d'austères et sérieuses pensées dans tous les cœurs, quand un sublime esprit fait majestueusement son entrée dans l'autre vie ! Quand un de ces êtres qui ont plané longtemps au-dessus de la foule avec les ailes visibles du génie, déployant tout à coup ces autres ailes qu'on ne voit pas, s'enfonce brusquement dans l'inconnu ! Non, ce n'est pas l'inconnu !

Non, je l'ai déjà dit dans une autre occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le répéter, non, ce n'est pas la nuit, c'est la lumière ! Ce n'est pas la fin, c'est le commencement ! Ce n'est pas le néant, c'est l'éternité ! N'est-il pas vrai, vous tous qui m'écoutez ? De pareils cercueils démontrent l'immortalité ; en présence de certains morts illustres, on sent plus distinctement les destinées divines de cette intelligence qui traverse la terre pour souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme, et l'on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont été des génies pendant leur vie ne soient pas des âmes après leur mort !

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Published by Pierre GAPENNE
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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 16:44
 Juger : faites le bien ou ne le faites pas du tout...

Juger : faites le bien ou ne le faites pas du tout...

 

 



                Juger : faites le bien ou ne le faites pas du tout. A l’aube de la civilisation occidentale, Anaximandre semble avoir tracé le projet d’une justice universelle qui innocente le monde :  << De là où proviennent les choses, c’est vers là aussi qu’elles doivent toucher à leur fin selon la nécessité de l’ordre du temps >>. Le paradoxe le plus significatif du juger, c'est que dans le même temps qu'il cherche à dire la vérité, il donne une opinion. A l’instar de la justice, l’acte de juger est souvent suspecté de n’être qu’une parodie ou qu’une contrefaçon qui ne fait pas suffisamment sa part à chacun. On l’accuse volontiers d’être partial et de n’en rester qu’à une estime des apparences qui méconnaît les vraies raisons. Le reproche le plus constant qui lui est fait, c’est qu’elle serait même expéditive d’où sans doute cette recommandation qui lui est souvent adressée de suspendre son jugement. Dans ces conditions, s’il est vrai que (l’acte de) juger, c’est d’abord savoir apprécier l’importance des éléments qui déterminent une situation, il faut croire que nous avons besoin d’un certain nombre de critères d’authenticité qui légitiment cet acte. Et pour ce faire, nous avons sans doute besoin de savoir ce qui serait susceptible de nous faire juger plus juste, ce qui serait susceptible d’améliorer notre discernement, notre lucidité et notre visibilité, ce qui serait susceptible de nous guérir de nos aveuglements. Et de ce point de vue, s’il est vrai que (l’acte de) juger, c’est d’abord cette capacité de déterminer des éléments objectifs d’une situation, c’est aussi cette capacité d’être sensible à une part inconditionnée du jugement et à une part subjective du jugement. De ce point de vue, penser et juger n’est jamais que sentir : à preuve, tous ces jugements de goût et tous ces jugements qui prononcent les préférences de nos choix. Les frustrations que l’on peut ressentir lorsque nous sommes empêchés de faire valoir ces jugements subjectifs de nos expériences quotidiennes, mettent en évidence toute leur importance décisive. Tout se passe comme si nous étions d’abord progressivement insensibilisés, comme si nous étions ensuite désensibilisés insensiblement et comme si au bout du compte, nous étions complètement anesthésiés L’image et l’affect . Il n’est pas rare qu’une telle frustration, aboutisse à une espèce de colère rentrée qui peut d’autant plus s’amplifier qu’elle spécule plus sur l’émotion qu’elle suscite.

 

                Soumettre la cause d’une personne à la décision d’un jugement, astreindre la résolution d’un problème ou d’une affaire à la procédure d’un jugement, assujettir notre assentiment à la conformité d’un jugement, telles sont quelques unes des modalités de cet acte de juger. Dans l’ordre du juridique, un tel acte revêt toute sa charge solennelle : le sérieux de sa sentence sonne le glas de l’ironie. Juger, c’est rendre justice, c’est donc retrouver le sérieux de l’attention et de l’intention. Attendu que des faits délictueux ou criminels ont été commis ou perpétrés, attendu qu’ils ont pu être établis, poursuivis et reconnus comme tels, attendu que des victimes se sentent accablés par des sentiments d’horreur ou d’injustice, attendu qu’ils sentent animés d’u désir de vengeance, qu’elles réclament réparation, les instances d’un tribunal sont tenues d’imputer des responsabilités, de trouver des mobiles ou des causes, d’incriminer leurs auteurs et de sanctionner les fautes constatées à proportion du dommage ou du tort infligé. Compte tenu des circonstances atténuantes ou aggravantes des charges retenues, la justice juge, c'est-à-dire qu’elle tranche et prononce une peine. L’administration de la justice passe par une instruction du jugement dont la logistique est instructive : on cherche des indices, des preuves confondantes, on réunit des témoignages. Les procédures règlent les confrontations de ces éléments. Le procureur accuse, l’avocat plaide et le juge arbitre. Le point de vue des parties adverses particulières et le point de vue de la société dans sa plus grande généralité, s’affrontent. Le jugement de la justice met en scène une pièce de théâtre qui respecte les trois règles de l’unité de lieu, de temps et d’action où s’effectuent des délibérations antagonistes dans l’enceinte d’un forum extérieur qui doit accorder les fors intérieurs des consciences de chacune des parties en lice. Le jugement établit ou rétablit une interprétation des faits et de leurs vérités : ce faisant, il opère la catharsis des passions qui ont été provoqués par les inimitiés qui ont été suscitées par le différent qui a valu la convocation de la justice. Plus qu’un recours et le secours d’une consolation, le jugement vise à une résolution qui pacifie les affects des conflits. La justice concerte vérité et réconciliation : John Rawls, dans La théorie de la justice comme équité élucide les fonctionnalités du juger qui s’établissent dans le jeu dialectique qui voit s’affronter les valeurs opposées de liberté et d’égalité. Ce que l’on gagne dans un sens, on le perd dans l’autre et vice versa. Cette théorie de la justice fait l’anamnèse des principes du jugement en levant les voiles d’ignorance de la position et même de la condition de chacun : elle retrouve la voie qui fraie vers les principes qui gouvernent le consensus du modus vivendi du contrat social tacite qui préside à la vie des sociétés. Cet appel du jugement à un sens de la justice comme rémission et comme pardon consentis, s’inspire d’un appel à la légitimité par le droit naturel dont Léo Strauss a montré toute l’importance dans Droit Naturel  et Histoire : une telle conception du droit s’oppose au droit comme rapport de force. Elle a pour tâche d’opérer une instruction permanente de ce qui contribue au juste et de contrevenir à ce qui lui fait obstacle. L’anthropodicée rawlsienne est un innocentement par la réconciliation qui permet ainsi de remonter jusqu’à l’attitude à partir de laquelle l’autorité du jugement se substantialise et acquiert force de loi. Juger est un usage tolérant du pardon qui ne cède pourtant en rien à la nécessaire rigueur du juger juste : il pratique ainsi une pacification des mœurs qui assèche et fait disparaître progressivement les eaux troubles des vieux ressentiments et des haines recuites.

 

                Ce qui vaut dans l’ordre juridique et politique, la pompe du sérieux de l’acte de juger vaut aussi dans l’ordre  religieux. On peut même dire sans doute que dans cet ordre le jugement est magnifié au point qu’il acquiert désormais pour fonction de sauver les âmes des morts et des vivants : dans l’Ancien Testament, les Psaumes qui font l’éloge de l’Alliance du peuple Hébreux, invoquent à de nombreuses reprises << les bienfaits du jugement et de la justice >> (Psaume 119 notamment). Le récit du Jugement de Salomon met en scène les difficultés et même la quasi impossibilité d’établir parfois la vérité dans un litige : on est alors dans un dilemme, ou bien on partage les torts, ou bien on met ces parties devant une situation qui oblige l’une d’elles au moins de changer sa requête. Enfin, la promesse d’un jugement dernier qui permettrait d’accéder à une nouvelle vie après la mort ne manque pas de persuader ou de convaincre le jugement d’un bon nombre de fidèles : << quand viendra le Jugement Dernier, vos oppresseurs seront châtiés et vous les opprimés, vous serez récompensés ; les premiers seront les derniers et les derniers, les premiers >>. Platon dans le livre X de La République met en scène dans le mythe du soldat Er le Pamphylien ressuscité des morts après une bataille où il a été blessé et laissé pour mort, le récit du jugement des morts dont la bonté de l’âme est soupesée à l’aune des bonnes et des mauvaises actions qu’ils ont commises durant leur vie : 614 d << il y vit donc des âmes qui s’en allaient uns fois jugées par les deux ouvertures correspondantes : les bons à droite, en haut et en avant, les mauvais à gauche, en bas et en arrière. Par les deux autres des âmes entraient qui montaient des profondeurs de la terre, de l’autre descendaient pures du ciel. Ces âmes semblaient avoir fait un long voyage >>. Chacune de ces âmes reçoit sa punition et sa récompense. Cette thématique du jugement dernier qu’on trouve à la fois dans Platon (Le Phédon) et à la fois dans le Nouveau Testament déclinée en trois phases, la chute, le rachat et la vie éternelle, trouve dans la poésie de Dante dans La Divine Comédie une expression qui parachève et réconcilie la tradition hébraïque et la tradition grecque au travers d’une eschatologie sublime de l’humanité qui fait succéder aux affres des cercles de l’Enfer, les expiation des assises du Purgatoire. Les routes de l’Enfer et du Purgatoire conduisent l’humanité à faire l’ascension du Paradis pour conquérir de haute lutte la vertu impériale de Justice. Dante juge l’évolution de l’humanité en unifiant la Sagesse grecque et la Révélation évangélique en associant les fruits les plus nobles de l’intelligence païenne aux efforts de la volonté chrétienne : c'est les vallées de larmes qui fécondent l'avenir.

 

                Nous avons dans un premier temps mis en perspective la justice terrestre et la justice divine céleste afin de mettre en évidence l’une des fonctions principales de la justice : l’expiation des souffrances commises ou endurées et leurs rédemptions dans un repentir : il convient de relever qu’une telle perspective fait sortir les populations des cercles infernaux des sortilèges et des possessions de la superstition. Juger, c’est accéder à une certaine prise de conscience, juger, c’est sonder les cœurs et les reins, c’est mettre à jour la sincérité et la véracité des âmes, c’est fustiger les dissimulations, c’est se mettre en quête d’une certaine authenticité véritable et même d’une vérité tout court. Et tel est bien le projet notamment de la justice qui met en œuvre le système des procédures inquisitoriales : le but de ce système, c’est d’établir la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. A ce titre, le juge se tient tenu d’arracher et même parfois d’extorquer des aveux. C’est précisément au nom de cette recherche d’une vérité objective supposée que les tribunaux de l’inquisition soumettaient leurs prévenus à la question et que les tribunaux de l’Ancien Régime les torturaient. De ce point de vue, juger, ce n’est pas d’abord juger à partir de preuves : ce sont les aveux qui constituent la pièce centrale du jugement, fussent ils provoqués par des instructions intimidantes. A l’inverse, dans le système de procédure accusatoire, l’initiative de l’action en justice est laissée aux intéressés, demandeur dans un procès civil, citoyen lésé dans un procès administratif, organes publics dans un procès criminel. Tous les actes de la procédure sont de même accomplis par l’initiative des intéressés ou de leurs représentants à qui il appartient de rassembler les éléments de preuve et les témoignages et d’accomplir tous les actes nécessaires à l’avancement du procès. Le juge n’a pour mission que de juger le litige en fonction des éléments qui lui sont fournis par les intéressés. Au travers de l’opposition de ces systèmes de  règles procédurales, nous aurons reconnu l’antinomie des méthodes que nous pouvons mettre en œuvre pour tâcher d’atteindre la vérité d’un jugement. Dans la procédure inquisitoriale à l’instar des systèmes rationaliste, la vérité est présupposée : elle doit être atteinte, ce qui a eu lieu ne peut pas être autrement que ce qu’il a été quand il a eu lieu. A l’inverse, dans la procédure accusatoire à l’instar des conceptions empiristes, la vérité est seulement approchée : les aveux n’ont souvent qu’un rôle mineur. Le statut de la vérité est minoré : elle est pragmatique, elle ne vaut que dans la mesure où elle est de nature à apaiser les conflits d’intérêt et à pacifier les passions. Plaider coupable suscite l’indulgence : faute avouée est à moitié pardonnée. Tandis que la procédure inquisitoriale présuppose une institution qui domine les débats, la procédure accusatoire se place au ras de l’expérience. Du coup, nous voilà introduit à l’opposition qui voit s’affronter les conceptions rationalistes du jugement et les conceptions empiristes du jugement. Dans La recherche de la vérité, Malebranche présente une théorie du jugement naturel : par le jugement naturel, dieu juge en moi, pour moi, sans moi et même malgré moi. Ce faisant, il semble développer une thématique que Descartes avait abordé dans La dioptrique dans laquelle, il  discute comment il est possible que notre jugement puisse apercevoir des perceptions de profondeur : les actions de la pensée du jugement ne laisse pas d'envelopper en soi un raisonnement : il s'agit donc d'un jugement enveloppé. Le jugement naturel voudrait être une médiation entre l'oeil et l'âme : ce n'est pas l'oeil qui voit, c'est l'âme. Dans la Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty examine de très près ce débat : tout particulièrement dans le chapitre III L’attention et le jugement. Il relève que l’attention dans sa forme la plus typique, c’est ce mouvement de focalisation de la conscience qui met notre attitude en arrêt : c’est là une attitude qui nous prépare au jugement : l’opération de l’esprit que l’attention suscite, c’est de créer un champ perceptif ou mental. Le jugement, c’est une traduction dans le langage de nos expériences d’attention. L’expérience commune s’applique souvent à distinguer nettement entre le jugement et le sentir. En effet, pour elle, le jugement est une prise de position qui vise à connaître quelque chose de valable pour nous même à tous les moments de notre vie et pour tous les autres esprits existants ou possible, au contraire, sentir, c’est s’en remettre aux apparences. Dans l’opposition qu’il fait jouer entre l’intellectualisme rationaliste et l’empirisme, il s’applique à mettre en évidence comment le jugement traverse tous les doutes possibles pour s’installer d’emblée en pleine vérité. << Le doute a bien pu interrompre les affirmations explicites touchant au monde mais cela ne change rien à cette sourde présence du monde qui se sublime dans l’idéal de la vérité absolue >>. L’analyse du morceau de cire par l’inspection de l’esprit, c’est le concept qui descend dans la nature. De ce point de vue, porter un jugement, juger des choses, c’est se mettre en rapport avec elles. Le jugement est la fonction essentielle de l’intelligence : elle lui donne son contenu, un objet qui forme une synthèse. Le jugement est même dans la perspective kantienne une fonction qui met évidence une variable Être tout chose : le mot, la chose et leurs déréifications . Dans la tradition empiriste à l’inverse, le jugement est comme tous les autres opérations de l’esprit réduit à une simple association d’idées dont du reste nous n’avons pas forcément conscience : un tel peut nous faire penser à un autre sans que nous nous en rendions forcément bien compte. Mais les jugements et les associations qui les expriment n’énoncent pas seulement les modes par lesquels nous les concevons, ils énoncent aussi la conviction et la persuasion que ces choses existent : de ce point de vue, juger qu’on a vu quelque chose, c’est croire qu’on a vu quelque chose, c’est donner notre assentiment (parfois sous toute réserve) à une affirmation. D’une certaine manière, juger, c’est sentir, c’est être sensible à notre sensibilité.

 

                Nous avions vu d’abord que juger, c’est d’abord rendre justice, nous avons vu ensuite que juger c’est d’une autre manière rendre raison puis même que d’une certaine façon, juger c’est être sensible au vécu d’une expérience. Il nous reste à voir si il est possible de concevoir une manière de concevoir un jugement ferme, solide et fiable d’une expérience susceptible de s’expérimenter (non pas seulement forcément dans un sens performatif mais aussi dans un sens orphique). En effet comme Husserl le relève avec insistance dans La crise des sciences européennes, nous avons beaucoup trop fait de nos sciences des appareils qui instrumentalisent nos jugements dans un sens objectif tandis qu’il aurait fallu à l’inverse accorder à la part subjective du jugement toute sa place. Les confusions d’esprit, les désorientations et dans une certaine mesure les dépressions d’un bon nombre de nos contemporains témoignent que nos facultés de juger sont en crise, c'est-à-dire qu’elles sont dé(sol)ées. Cette thématique que Heidegger désignera par des formules comme << l’oubli de l’être >> ou comme << la déchéance de l’étant >> disent assez ce qui nous manque le plus : la mise en œuvre effective de cette capacité de juger librement. L’économiste Armatya Sen a mis en évidence toute l’importance des frustrations qui proviennent de la non utilisation de nos capabilités. De toute évidence, nos formes de vie sont de plus en plus arraisonnées par des conditionnements  qui nous ligotent aux régulations des appareils idéologiques plutôt qu’ils nous libèrent. Nous n’avons plus que les préjugés de nos appartenances à des catégories socioprofessionnelles : la division du travail et l’hyperspécialisation des tâches  que nous entreprenons sont peut être avantageuse du point de vue d’une certaine efficacité, du point de vue d’une certaine rentabilité ou d’une certaine profitabilité du productivisme, mais elles sont ruineuses du point de vue de la vie de l’esprit. Un tel mode de vie nous réduit à l’impuissance de juger de notre situation : nous sommes infantilisés, colonisés et empêtrés dans des modes de vie qui ne font plus sa part à notre faculté d’apprécier la qualité des relations que nous entretenons avec les milieux humains et les milieux naturels qui nous entourent. Un certain intellectualisme jacobin semble en passe de nous anesthésier complètement en diffusant à haute dose des médiocrités qui stérilisent les initiatives locales. Tel est bien le diagnostic que prononce Axel Honneth dans La société du mépris : << l’accroissement des possibilités de réalisation de soi donne lieu à une récupération de ces idéaux par une bureaucratie proliférante>>. Les pathologies de la (non) reconnaissance sont les conséquences d’une négation de la possibilité d’une << entente sans contrainte >>. Juger vraiment, c’est créer les conditions de possibilité d’une intersubjectivité qui soit susceptible de constituer la base sur laquelle des vies authentiquement vécues puissent être construites. Une telle intersubjectivité ne peut réellement se mettre en place qu’à la faveur d’un travail d’enrichissement du langage que nous utilisons. Dans l’expérience, le moment du jugement, c’est un temps d’arrêt qui nous apprête à poser un problème : le jugement affirme ou nie, évalue, compare, apprécie, délibère et s’achève dans une décision. Le jugement dès lors justifie l’adhésion d’une disposition à une position et à une proposition qui lie entre elles des représentations. Juger, c’est approuver, c’est donner des approbations, des preuves et des garanties de son assentiment, c’est accepter, admettre, agréer, autoriser, confirmer, entériner, homologuer, permettre, ratifier, sanctionner. A l’inverse, ce peut être aussi désapprouver, nier, renier, dénier mais c’est aussi classer et catégoriser, c’est faire rentrer dans un cadre. Et donc juger, c’est encore aussi bien louer, applaudir ou encourager que disqualifier, bannir, réprouver et condamner : on comprend sans peine toute l’attention que beaucoup ont pu lui porter. Juger, c’est en effet faire un usage de médiations linguistiques qui nous font toucher du doigt l’universel, le général, le particulier et la singularité des identités. Le jugement opère les régulations de nos expériences. Dans l’Appendice à la dialectique transcendantale de la Critique de la raison pure. Kant décrit assez bien les mécanismes des systèmes (la plus grande unité systématique et finale de la raison) régulateurs. C’est cet usage régulateur de la faculté de juger qui forme le schème de la sensibilité à la manière d’un automate probabiliste qui compense, décompense et fonde dans une unité systématique la rationalité du sens intime et l’unité systématique et finale de la plus grande variété possible des choses du monde. Cette analyse des mécanismes du juger trouve son prolongement dans la Critique de la faculté de juger qui met en scène les distributions du goût au travers des analyses du jugement réfléchissant. Tant que nous vivons dans les sphères parallèles de nos professions, nous nions la possibilité d’un sens commun des sensibilités de l’humanité. Juger vraiment présuppose que nous accordions que puisse exister une communicabilité des états d’esprit : le jugement de goût postule une communicabilité universelle et présume un sens commun qui soit susceptible d’accorder les goûts et les sensibilités des multitudes dans les plaisirs raffinés et délicats de l’esthétique et de l’art. L'exigence de transparence du jugement est un devoir.

 

                Pouvoir juger de tout, c’est sans doute ce qui manque le plus dans les époques industrielles où on croit bon de pousser le modèle de l’analyse scientifique du travail jusque dans la vie sociale : nos inhibitions ne proviennent donc pas seulement de notre retenue, de notre réserve ou des pudeurs de nos politesses mais bien souvent nous sommes tenus de ne plus pouvoir nous exprimer que sur des matières pour lesquelles nous avons reçues des certificats de compétence. Hannah Arendt dans La crise de la culture fait remarquer quelque part que la rupture des sociétés modernes avec la tradition les prive d'un sens commun : le << juger >> doit contribuer à rétablir une confiance pour vivre en commun dans un monde commun. C’est tout particulièrement vrai de l’art moderne et de l’art contemporain où les jugements hâtifs ont tôt fait de valoir à son auteur la sanction en retour : trop souvent, la parole du jugement est confisquée par les délégations des spécialistes ou des experts. Le jugement objectif est une compétence, le jugement subjectif est un droit, c'est la prérogative de l'individu libre.(Critique de la raison institutionnelle).  Juger, c’est ce qui nous sauve du péché, de l’erreur et de l’oubli. Pour comprendre ce qu’on sait, on doit pouvoir en juger. << Que justice soit faite, dusse le monde entier en périr >> veut seulement dire avoir foi en la spontanéité créatrice et autorégulatrice de (l’acte de) juger.

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Published by Pierre GAPENNE - dans Philosophie
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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 06:28

https://www.youtube.com/watch?v=4DzmkLEn3fA&index=10&list=RDh9BnSLoLJao

Le récit des défenses de la pudeur dans Le Roman de la Rose : le style et la pudeur

La foi et l’espérance passeront, la charité persécutée demeurera… (Hymne à la charité Saint Paul Lettre aux Corinthiens I, 13,13) La Pudeur est la promesse non d'une félicité mais d'un salut... Les emphases elliptiques des pathos et des affects de nos pudeurs...

1) Introduction : c’est la Pudeur qui fait l’Homme

2) Histoire de la Pudeur : extension du domaine de la Pudeur

3) Les défenses de la Pudeur effarouchée dans Le Roman de la Rose

4) Le Cynisme : la Pudeur désinhibée

5) La Civilité et La Pudeur : la Pudeur comme refoulement

6) La Douceur et La Pudeur : la subtile pudeur s’avance vierge et savante

7) Les origines de la Pudeur : noli me tangere

8) La Pudeur comme consentement contrarié ou refus à regret

9) La traversée du nihilisme de La Pudeur

10) Conclusion : la Pudeur enfin éclairée par le sacré

Ce qu’est aux oiseaux le blanc de l’œuf, ce qu’est au pépin sa capsule, ce qu’est à la fleur son calice, ce que le ciel est au monde, la pudeur, l’est à nos vertus. Sans cet abri préservateur et mystérieux, elles ne pourraient pas éclore. Le germe en serait mis à nu, l’asile en serait mis au jour, l’essence en serait altérée. Le principe en serait heurté, la substance en serait froissée, l’accroissement intérieur, précipité ou ralenti, en resterait interrompu. Quels sont les fruits de la pudeur ? Un goût pur dont rien ne pourrait émousser les premières délicatesses, une imagination claire dont rien ne pourrait altérer le poli, un esprit agile et bien fait, prompt à s’élever au sublime, une flexibilité longue que n’a desséchée aucun pli, l’amour des plaisirs innocents, les seuls qu’on ait longtemps connus, la facilité d’être heureux par l’habitude où l’on vécut de trouver son bonheur en soi, un je ne sais quoi de comparable à ce velouté qu’ont les fleurs qui furent longtemps contenues entre des freins inextricables où nul souffle ne peut entrer, un charme qu’on porte en son âme et qu’elle applique à toutes choses en sorte qu’elle aime sans cesse, la faculté d’aimer toujours, enfin une telle habitude du commencement de soi-même qu’on ne saurait plus s’en passer et qu’il faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait, une éternelle honnêteté, car, il faut ici l’avouer, comme il faut l’oublier peut-être, aucun plaisir ne souille l’âme quand il a passé par des sens où s’est déposée à loisir et lentement incorporée, cette incorruptibilité.

A quoi se connaît la pudeur ? Par un lointain inétendu et un magique enfoncement qu’elle prête à toutes nos formes, à notre voix, à nos manières, à notre air, à nos mouvements, et qui leur donnent tant de grâces. Ce qu’est leur émail aux couleurs, ce qu’est leur cristal aux fontaines, ce qu’est un verre à nos pastels, et leur vapeur aux paysages, la Pudeur l’est à la beauté. Il n’est point de beauté sans elle. Rien ne peut charmer les yeux qui n’ont rien vu qu’à découvert, que n’a pas ménagés son voile. Le sentiment composé de sentiments qui s’entrelacent, une profonde horreur du blâme, la crainte extrême de déplaire, la Pudeur est le tact de l’âme… Essais Joseph Joubert…

Introduction : c’est la Pudeur qui fait l’Homme. L’oubli de la pudeur : shyness, coyness, shame, awareness, awesome, awe-struck. Dans un monde patenté d’activistes, de braillards, de brutes vocifératrices, d'imprécateurs qui jettent l’anathème sur tout et sur tout le monde, de « tarés acrimonieux » particulièrement teigneux, (Jean-Marie Le Pen, Jean-Luc Mélanchon ou Donald Trump), ce qui manque le plus à cette époque de notre monde, c’est peut-être d’un peu de pudeur et de délicatesse : dans ce monde d’affairés radicaux, ce sont ces vertus rares qu’on assassine. Dans un tel monde, si nous voulions retrouver un tant soit peu de la sérénité, ce que nous aurions de mieux à faire, c’est peut-être de mettre en dialogue les élans du style et les étonnements méfiants des apprêts réticents de la pudeur, d’avoir davantage de pudeur, d’un peu plus de retenue, d’une certaine réserve à parler de tout, trop haut, sans gêne et sans vergogne ; lire ou relire Le Roman de la Rose est de bonne thérapie pour nous amener à comprendre enfin le pourquoi du comment du « trop, c’est trop » de cet état de chose… Le type même de notre sensibilité ou de notre insensibilité à telles ou telles types de Pudeur, c’est ce genre de chose qui dit sans doute le mieux le genre d’être que nous sommes, l’identité même de nos préférences et de nos excellences… L’étrange morosité de Le Roman de la Rose (une certaine volupté à souffrir à différer le plaisir : morosa delectatio p 171 Denis de Rougemment L'amour et l'Occident), nous amène ainsi à nous définir par de la pudeur ; un tel parti pris, ce n’est nullement vouloir avoir la pruderie ou la pudibonderie d’un « Père la pudeur », c’est au contraire, s’attacher à circonscrire les conditions de possibilité d’une véritable autorité authentique de notre identité… Ce n’est pas l’homme qui fait la pudeur, c’est la pudeur qui fait l’Homme, l’humanité de l’homme, son pathétique, notre capacité et notre capabilité à souffrir, notre faculté d’empathie à avoir un tant soit peu de compassion et de pitié… C’est la pudeur ou l’impudeur de nos goûts et de nos dégoûts qui commandent la teneur de nos affinités électives qui président à la délibération de nos choix… L’homme pudique se sent inexorablement persécuté parce qu’il est le siège de conflits dont il sent le besoin d’arbitrer les délibérations : rendre justice à la pudeur, c’est restituer à cette notion son rôle moteur essentiel de réflexion sur les ressorts de nos interactions (au sens de Erwin Goffman, la pudeur est un rite d'interaction)… Le style exulte, la pudeur nous réfrène : la pudeur tâche de s’employer à refréner, à modérer ou à tempérer l’ardeur des styles des pulsions ou des impulsions de nos désirs… On peut sans doute soutenir qu’il existe bien une certaine forme de pudeur instinctive ou instinctuelle… Certains animaux semblent avoir eux-mêmes des comportements pudiques : une sorte d’instinct de défense qui tend à les faire se préserver… Paradoxalement, la pudeur peut bien nous amener à nous efforcer de persévérer dans notre être mais elle s’oppose aussi à la compulsion de nos désirs (la pudeur de celui qui s’enlève le pain de la bouche pour l’offrir à son prochain, peut-être même à son lointain : c’est la pudeur qui nous empêche) : un tel conatus, n’est pas le résultat de l’addition de nos désirs, il est tout autant fait de délicatesse, de retenue et de réserve… Par-delà le sens de la justice, le sens plus fin, plus raffiné de l’équité trouve dans la pudeur à la fois son auctoritas, sa potestas, sa gravitas et sa dignitas : puissance et gravité de la dignité de l’autorité que la pudeur confère… Si la verecundia (integumentum et involucrum) latine (Cicéron) a valeur de honte (Aristote, Ethique à Nicomaque II,2), de conscience (Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, L’Emile), de devoir et de respect (Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique), elle a surtout valeur de sollicitude au sens que Fichte lui accorde comme reconnaissance qu’un autre moi que le moi propre, puisse être aussi être aussi libre que ce moi (Johann Gottlieb Fichte, Fondements du droit naturel) et au sens du Care (Carol Gilligan, Une voix différente) alliant l’attention, le soin, la responsabilité, la prévenance, l’entraide et le souci d’autrui : le fait qu’on valorise l'idée et le fait de vivre les uns avec les autres plutôt que les uns contre les autres.… La Pudeur est la conscience de l’Amour, elle donne à l’esprit la conviction que dans l’élan amoureux, il y a le germe universel de l’Attente d’une unité présomptive d’une génialité propre de chacun, dans la valeur pressentie de l’amour une « Beauté » que les puissances de refoulement et de censure tiennent cachée… Dans l’intention amoureuse, la Pudeur dévoile sa profonde essence métaphysique qui se révèle être ainsi un puissant auxiliaire de l’Amour…

2) Histoire de la pudeur. Le concept d’intimité a été souvent couplé à celui de pudeur au moins dans la mesure où la pudeur permet de préserver et de protéger l’intimité de toute sorte d’intrusion extérieure, d’immuniser ainsi notre identité. En même temps, l’intimité ne coïncide avec la pudeur, la première renvoyant à l’individu lui-même, la seconde à la sensibilité au regard d’autrui et réagissant à une réprobation extérieure réelle ou hypothétique. Dans les interactions et dans les interdépendances des subjectivités de nos relations intimes, souvent quelque chose de pudique, d’un peu voilé, d’un peu caché ou de dissimulé, s’immisce qui fait plus ou moins obstacle à une transparence pleine : une certaine pudeur peut même sans doute parfois nous aveugler… La discrétion même de la pudeur peut passer volontiers pour une timidité maladive… Au début du XVI è siècle, la Pudeur et la Politesse sont faites d’appréhensions sur ce qui peut porter atteinte à notre dignité personnelle, au respect de nous-même. A la fin du XVI è siècle, la pudeur est une gêne devant les réalités sexuelles. A la fin du XVII è siècle, 1690, la pudeur désigne à notre attention la décence telle qu'elle est défendue par les convenances ou les règles d'une société donnée. A la fin du XIX è siècle, la pudeur veut distinguer la chasteté, en parlant d'une femme. Aujourd’hui, on dira que quelqu'un est pudique s’il pratique en permanence une dissimulation active de son corps, tout au moins de parties de son corps et de phénomènes corporels qui rappellent la faiblesse de la chair : sa vulnérabilité au désir, à la maladie, à la mort. La pudeur est cette sorte de scrupule que nous ressentons lorsque nous nous efforçons d’éviter des interactions désagréables : les dissonances de nos investissements sont alors mises à jour… Le trac de l’artiste est lui-même le signe avant-coureur d’un excès de pudeur qui peut devenir quasiment pathologique… Quelque part dans les Pensées de Joseph Joubert, nous trouvons cette formule : « Civilisation ! Grand mot dont on use et dont on abuse, et dont l'acception propre est ce qui rend civil. Il y a donc civilisation par la religion, la pudeur, la bienveillance, la justice ; car c’est tout qui cela unit les hommes ». La pacification et la cohésion des rapports sociaux reposent sur une angoisse refoulée qui affleure dans le sentiment de pudeur logé, depuis la Renaissance, dans la gestuelle et la manière de se présenter aux autres. Il postule une apparition des manières de civilité dans les manuels de la Renaissance qui renforce la répression de la vie pulsionnelle.

Pour le philosophe, la pudeur est à la fois un droit et une convention ; un droit assimilé à celui de la protection de la vie privée de l'individu : chacun a droit au respect de sa pudeur. Divers philosophes, sociologues et auteurs (dont Milan Kundera ; L’art du roman) montrent que derrière l'idée de transparence, comme derrière celle d'une pudeur imposée peut régner le totalitarisme. La pudeur est une dimension de la psyché précocement construite par l'éducation, importante pour l'insertion sociale. C'est aussi un vécu subjectif, fortement lié au sentiment de honte sur laquelle jouent, consciemment ou non, de nombreuses religions, sectes, forces de l'ordre, ou encore les auteurs de torture. Via le fantasme ou le retour du refoulé, certains y voient une dimension importante de la sexualité : la pudeur est le parfum de la volupté ; la satiété est l'arôme du dégoût. Et la pudeur accroît la volupté, comme la satiété l'écœure. Dans les contextes socioculturels où elle est valorisée, la pudeur apparaît plus ou moins consciemment chez l'enfant de 3 à 5 ans. La pudeur est la perception d’une dissonance. Alors qu'il usait auparavant sans honte d'une sexualité autoérotique, parfois assimilée à de l'exhibitionnisme mais qui était déjà pratiquée dans le ventre maternel, il prend peu à peu conscience que ces actes de plaisir ne sont pas admis, en tous cas en public. Il est contraint d'apprendre à cacher sa sexualité, qui devient éventuellement une source durable de honte (selon la réponse éducative)…

Alors qu'il construit ensuite une sexualité adolescente puis adulte, il explore les notions complexes d'esthétique, de bien-être, de plaisir, de désir, de morale, d'amour, en développant des rapports éventuellement ambigus d'attirance et/ou dégoût pour son propre corps et celui des autres, et tout particulièrement pour ce qu'on lui a appris le plus à cacher ; les organes génitaux (qui ont été durant quelques décennies couramment qualifiés de « parties honteuses ») les seins, les poils (longtemps censurés au Japon). Les adolescents et l'adultes qui prennent plus ou moins conscience de leur pudeur, refoulent tout ou partie de leur autoérotisme infantile, jusqu'à en faire une barrière solide qui prendra tout son sens lors de l'adolescence. Cette barrière lui servira à contrôler sa nouvelle sexualité, toujours en usant de la pudeur. On pourra encore distinguer la pudeur corporelle de la pudeur verbale ; cette dernière se trouve être le point de mire du psychiatre qui invite son patient à être le plus totalement impudique verbalement, à se dévoiler le plus possible. La pudeur est la perception d’une menace de (la) souillure… La pudeur semble contenir l’expérience intime d’un conflit des sentiments : le nouage paradoxal (que par le retour du refoulé, il s’agit de dénouer) d’une indulgence coupable, d’une pitié dangereuse ou d’un consentement un peu forcé… Si la pudeur n’est sûrement ni la pruderie ni la pudibonderie, en revanche, sa prudence n’est pas la moindre de ses qualités : sa prudence préside à concilier les délibérations des tendances contradictoires de nos caractères… « Fait en sorte que rien de ta singularité puisse offenser celle des autres », telle pourrait bien être la maxime de la Pudeur…

3) Les défenses de la pudeur effarouchée dans Le Roman de la Rose. Le Roman de la Rose peut bien paraître en première approximation lorsque Guillaume de Lorris l’entreprend, comme une bluette ; c’est certes un traité d’éducation sentimentale, mais c’est surtout une initiation à un amour dilettante qui s’en tient à un stade esthétique où le héros vit essentiellement dans l’immédiateté de sa jouissance et de son désespoir. Bien souvent, l’homme est oisif, il badine beaucoup trop avec l’amour : surtout si son inexpérience lui laisse à penser dans l’insouciance de son innocence native, que ce n’est pas si important : pour prendre au sérieux, les « jeux de l’amour », il devra subir les désagréments, les dérèglements d’un bon nombre des insuccès de la Fortune. La conquête du bouton de la Rose exige et justifie tous les sacrifices. Les égarements enthousiaste de l’amoureux intimidé, éperdu et éploré de Guillaume l’amène à se plaindre beaucoup : il est éconduit, balloté par l’amour « vache », finalement il est presque toujours insatisfait et même découragé : les conditions qui lui faites (réservées) témoignent assez de l’hostilité malveillante et malfaisante du milieu social et physique dans lequel, il est amené à évoluer. Il faut qu’il comprenne, instruit par l’expérience que la tromperie, l’intrigue et la corruption jouent un rôle tout à fait essentiel dans les affaires amoureuses : le véritable amour commande à se déprendre de soi pour échapper au narcissisme. Pour évoluer, Narcisse se fera le Pygmalion de sa propre figure, de sa personnalité et de son caractère…

Lorsque Jean de Meung reprend ce projet, il s’agit dorénavant de produire un roman de formation (Bildungroman : Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe), une véritable réflexion se met en œuvre qui va constituer un traité de rééducation sentimentale : la faiblesse du héros, sa sensibilité exacerbée s’avèrera aussi sa force ; les velléités frivoles devront se métamorphoser pour devenir une authentique bonne volonté qui puisse être fermement établie ; le dilettantisme de l’amateur devra se discipliner pour pouvoir prétendre accéder à un stade éthique (Soeren Kierkegaard Etapes sur le chemin de la vie). Face à l’échec patent des apprentissages des leçons du premier, le second va déployer un ensemble de systèmes argumentés par lesquels les dialectiques du désir et de ses échecs vont s’avérer capable de déjouer les pièges dans lesquels la naïveté un peu niaise du premier s’était fourvoyée : les pudeurs sont des points de fixation ou d’ancrage des pressions de la contrainte sociale

A l’inverse de la Bible de l’Ancien testament, le nouveau testament de Jean de Meung dépasse en longueur mais surtout en contenus, en développements de thématiques, de beaucoup, les préfigurations que Guillaume en avait tracé : à l’ingénuité d’âme du héros de Guillaume de Lorris, Jean de Meung va opposer, non pas tant seulement le cynisme du regard de l’homme mûr qui se rend lucide au travers d’un certain réalisme de bon aloi : il faut que les affects des bas instincts aient voie au chapitre, pour qu’ils puissent être bien identifiés pour que nous soyons en mesure de surmonter les turpitudes auxquelles les adversités de nos expériences passionnelles vont nous exposer. Si la pudibonderie est prude et chaste, le halo de l’aura de l’impression de Pudeur, procède de la répugnance instinctive de la terreur sacrée d’une espèce de Numineux qui n’a rien d’ascétique. Tout un pêle-mêle de mauvaises impulsions, d’intentions malveillantes ou d’actes malfaisants, sont ainsi mis en scène : la carole le fait entrer dans la danse mais les retentissements affectifs des exultations déréglées, dégénérées et débordantes du corps, métamorphosent l’esprit, le corrompt, le dénature et le déprave. La désillusion désenchantée va devenir une satire franchement cynique : Les bonnes femmes (satire VI) de Juvénal sont parfois cité : « fort peu savent encore discerner les vrais biens des biens trompeurs tant sont toujours folles la crainte et l’espérance »…

La demande du jeune homme inexpérimenté de Jean de Meung, embarrassé et affolé qu'il est semble toujours précipitée et prématurée : elle finit par renforcer les défenses de la pudeur effarouchée et neutralise les bonnes dispositions initiales au point de faire surgir une gêne, une rétraction même du naturel aimable et de sa socia(bi)lité… Le conflit des forces favorables et des obstacles à l’assouvissement du désir s’opère à la faveur d’une dialectique (La Fortune) qui met aux prises la Raison avec tous les travers et les biais de l’humaine condition : l’Orgueil, la Convoitise, l’Envie, l’Avarice, la Jalousie, le Trop donner de Folle largesse (la prodigalité), la Médisance de malebouche, la malveillance du traître avéré déloyal, la malfaisance du félon menteur qui calomnie, la rage vengeresse du mari jaloux et la méchanceté diffamante de la Vieille commère qui fait des racontars…

Derrière l’euphémisme et la périphrase de la litote de la pudeur, qui en dit moins pour en faire entendre beaucoup plus, se dissimule cette respiration (soupirer, expirer, inspirer) de nos émotions les plus vives, une espèce de petite musique de la dilatation et de la contraction de nos pudeurs toujours plus ou moins offusquées ou plus ou moins hardies et audacieuses… Les atteintes à la pudeur qui entament l’intégrité de nos identités, rétractent et neutralisent les bonnes dispositions favorables à l’épanouissement de notre naturel aimable : Doux penser, Doux regard, Doux parler… La nature de la pudeur semble être justement de se dérober dès qu'on voudrait la saisir… La pudeur, lorsqu’elle est transgressée ou transgressive, attire paradoxalement le regard en excitant la curiosité… L’exigence ou le souci de la pudeur vire souvent à l'obsession. On s’explique aisément que les extrémismes religieux en soient venus à kidnapper cette notion. Et pourquoi la pudeur devrait-elle être réservée aux femmes plutôt qu'aux hommes ? De même que la vertu masculine par excellence n’est pas le monopole de la virilité mâle, la féminité, « l’éternel féminin » n’est pas forcément féminin. Ces notions doivent sans doute être impérativement « dégenrée » pour qu’elles soient à la hauteur de remplir les conditions de possibilité requises pour que nos sensibilités cessent d’être offensées et blessées… Le courage de la pudeur et la pudeur du courage est la pudeur des pudeurs : la pudeur est une valeur sacrée : avoir l’autorité sur les choses du sacré, régler les choses sacrées, c’est régner sur nos âmes (Chapitre XVIII du Traité théologico-politique de Spinoza)…

Le génie générique de la Nature (Génius) de notre espèce nous donne à penser que toute notre vie fut l’objet non pas tant d’un dessein implicite que de l’attention de la confrérie secrète de nos pairs (la société) qui ont la main sur la discrétion, la puissance et la douceur des synthèses passives de la pudeur. La civilité, la politesse, la discrétion, la timidité, l’attendrissement, la commisération et la circonspection sont des productions affectives qui procèdent de la notion de pudeur. La discrétion n’est pas forcément une vertu mais elle est un article qu’on trouve souvent dans les manuels de politesse. Pour autant, être discret n’est pas toujours l’apanage des plus polis, ce peut être l’expression d’une timidité maladive ou d’un voyeurisme irrépressible. A moins que la discrétion, comme la politesse ne soit pas tant affaire de caractère que d’injonction morale nécessaire au bon fonctionnement d’une collectivité tel un ciment qui viendrait colmater des fissures dangereuses menaçant l’effondrement d’un ordre social établi. Les Lumières n’ont inventé, ni la civilité, ni la politesse mais elles leur ont donné une portée morale et une densité philosophique radicalement nouvelle. Et si la discrétion n’est pas tant une vertu qu’une expérience et la seule qui puisse non pas maintenir un ordre établi mais le mettre en question, tel un pas de côté poli mais nécessaire pour mieux prendre son élan. Tant qu’on est dans la lutte pour la reconnaissance (Axel Honneth : La société du mépris), qu’on a peur d’être méprisé (mépris de classe), qu’on est dans la souffrance d’être rabaissé, il n’y a pas de discrétion. La brutalité (surtout verbale) de l’’hostilité et de l’agressivité des incivilités, procède essentiellement de la violence symbolique. Le plus grand tort des Génies, c’est de faire rougir la pudeur et d’offenser la vertu… Il faut rogner les ailes des Génies…

4) Le Cynisme et La Pudeur. Pour le cynique, foin des pudeurs d’un temps châtré, elles ne sont tout au plus que verbales, sous leur manteau hypocrite, les pudeurs ne fleurent très souvent que la névrose et les poisons. Sade dans Histoire de Juliette ou les prospérités du vice, fait dire à la Delbène que " la Pudeur est une chimère, unique résultat des mœurs et de l'éducation, un mode d'habitude. La Nature ayant créé l'homme et la femme nus, il est impossible qu'elle leur ait donné en même temps de l'aversion ou de la honte à paraître tels. Si l'homme avait toujours suivi les principes de la Nature, il ne connaîtrait pas la Pudeur ". Pourtant, même les sociétés les plus amorales ont leur pudeur ; et même le plus grand et le plus évident des gredins n’a jamais assez de cynisme pour se reconnaître publiquement tel et se montrer fier de l’être. A l’inverse, la civilité comme droit naturel universel qui permet de réduire la violence, fait des formes raffinées de la politesse la maîtrise distanciée des codifications des étiquettes et des conventions convenables et décentes qu’une société accorde pour réguler les codes de sa socialité. La discrétion comme augmentation du sens de la pudeur (Norbert Elias : chapitre V de la deuxième partie de La dynamique de l’Occident : La pudeur et la gêne) dans sa forme moderne gomme, modère et radoucit les formes subsistantes d’un fond hiérarchique aristocratique dans une expérience démocratique où chacun est strictement égal à l’autre. C’est une égalité qui se donne à penser dans la dissymétrie et dans le retrait de l’un par rapport aux autres. La discrétion de la pudeur plus qu’un code ou une règle de conduite, ou qu’un trait de caractère, est une esthétique de la sobriété et une éthique de la frugalité. Quand on parle de la politesse, on pense à l’impolitesse des autres. A l’inverse, il n’y a pas des gens discrets et d’autres indiscrets au contraire, l’expérience de la discrétion, c’est l’art de disparaître, c’est ce moment où on se retire et dans ce retrait, où au lieu d’avoir l’angoisse de la disparition qui nous habite dans une société de la publicité comme la nôtre, on a au contraire un soulagement, un bonheur et une joie. La disparition serait un juste milieu entre la célébrité facile de la société de consommation et de l’autre, l’anonymat complet de la foule : se tenir dans un effacement pudique, détourner pudiquement les yeux des spectacles affligeants ou odieux de la bêtise… Ce conditionnement de l’économie pulsionnelle que nous désignons par le terme de Pudeur ou par celui de « sentiment de gêne », loin d’être une faiblesse devant la supériorité d’un autre ou un sentiment d’impuissance devant un danger, s’avère être surtout un mécanisme d’autocontrainte. Le Repentir suscité par la Pudeur n’est pas tant la « honte brûlante » qui accable, qui broie et qui contient surtout un acte de haine de soi, il n’est pas tant non plus un acte vindicatif ou une punition sévère. Il opère un travail civilisateur en nous faisant découvrir les interdits comme des impératifs hypothétiques ou catégoriques (au sens que Kant accorde à ces termes dans les Fondements de la métaphysique des mœurs) surgis des profondeurs de l’âme qui dissocie les fonctions pulsionnelles des fonctions de surveillance de ces pulsions.

« Pour le parfait flâneur, pour l'observateur passionné, c'est une immense jouissance que d'élire domicile dans le nombre, dans l'ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l'infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. L'observateur est un prince qui jouit partout de son incognito. L'amateur de la vie fait du monde sa famille, comme l'amateur du beau sexe compose sa famille de toutes les beautés trouvées, trouvables et introuvables ; comme l'amateur de tableaux vit dans une société enchantée de rêves peints sur toile. Ainsi l'amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d'électricité. On peut aussi le comparer, lui, à un miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. C'est un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, le rend et l'exprime en images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive ».

La pudeur inhibe : la force tranquille des discrets dans un monde trop bavard est peut être ainsi une forme heureuse de résistance des individus à une société du spectacle qui favorise et encourage beaucoup trop les réputations et les caractères primaires et extravertis de préférence au dépens des caractères secondaires et intravertis : comment peut-on être à la fois timide et courageux, fort et tranquille, c'est-à-dire se comporter dans la vie d’une manière affirmée, non en dépit mais grâce à une tendance profonde à la secondarité et à l’introversion ? Cette tendance des introvertis, c’est précisément la pudeur qui consiste à se concentrer sur le sens qu’ils donnent aux événements qui les entourent cependant que celle des extravertis est plutôt de s’y plonger ; pendant que les premiers rechargent leur batterie dans la solitude, les seconds n’ont de cesse de le faire dans les interactions sociales. C’est une affaire de gradient : personne n’est intrinsèquement intraverti ou extraverti, primaire ou secondaire : il y a des extravertis calmes et des introvertis anxieux et impulsifs comme il y a des introvertis actifs et des extravertis réservés et timides, il y a même des introvertis décidés qui aiment la solitude mais qui ne redoutent pas le jugement des autres.

5) La Civilité et La Pudeur. La discrétion est une expérience du monde démocratique qui est aussi un monde libéral : c’est un monde dans lequel, il est entendu que les individus trouvent leur réalisation principalement dans les affaires privées plutôt que dans la participation à la sphère publique. Il y a solidarité entre l’individualisme et la société de masse : la discrétion est une civilité minimale de celui qui se fond dans la masse des consommateurs d’un grand magasin. Contrairement à ce qu’en dit Sartre dans la Critique de la raison dialectique, (la file de l’autobus), il n’y a pas tant que cela dans cette expérience, du pratico-inerte de cette pudeur : en attendant le bus, on peut être heureux et dégagé. La pudicité est un refuge qui nous met à couvert des tentations de l’exhibition : nous devrions davantage prendre grand soin de notre pudeur

« La civilité, c’est ce qui nous empêche de mettre nos défauts à l’aise ». L’enjeu, c’est d’apaiser l’hostilité et l’agressivité, c’est de désénerver nos passions : la discrétion, c’est l’attitude de celui qui pourrait regarder les pires atrocités avec une équanimité parfaite. La civilité ne saurait accréditer le pire : la discrétion et la politesse sont deux stratégies politiques pour avancer masqué, raffinement de l’apparaître et joie du disparaître. La discrétion est un habitus discontinu et intermittent : involontaire ou plutôt non volontaire : une désapprobation discrète de ce qui gêne. « L’homme pudique se fait discret pour tâcher non pas tant de cacher mais pour éviter de trop souligner ses faiblesses et ses défauts. Il use de faux-semblants afin de se cacher derrière les apparences. L’inclination à se dissimuler et à se cacher vient du fait que la providence a voulu que l’homme ne soit pas totalement ouvert à ses faiblesses et à ses défauts : si tous les hommes étaient bons en effet, il n’y aurait nul besoin de camoufler ses défauts et nul besoin que les hommes soient discrets sur eux-mêmes.

La pudeur, c’est cette inclination à se dissimuler et à se cacher qui vient du fait que la providence a voulu que l’homme ne soit pas totalement ouvert à ses faiblesses et à ses défauts : si tous les hommes étaient bons en effet, il n’y aurait nul besoin de camoufler ses défauts et nul besoin que les hommes soient discrets sur eux-mêmes. Nous affectons la politesse bien que nous soyons méfiants envers autrui. Nous nous accoutumons à la politesse et nous tâchons de donner le bon exemple, selon les apparences. S’il en allait autrement, les hommes se négligeraient, ils ne trouveraient personne meilleur qu’eux : l’effort que nous faisons pour paraître bon, finit par nous rendre bon en réalité (Emmanuel Kant : Cours sur des leçons d’éthique). Les hommes pourraient sans doute être parfaitement francs s’ils étaient tous bons mais c’est ce que l’état actuel des choses est rendu tout à fait impossible ». La discrétion n’est pas qu’une forme de vertu désuète : la prise de conscience de notre pauvre nature nous indique de ne pas trop en faire pour ne pas dévoiler au grand jour cette imperfection. Les grâces de la politesse ne sont pas la vertu mais ne sont pas non plus l’inverse de la vertu. Pour autant que nous puissions être des êtres moraux, nous devons être bienveillants, nous devons chercher le perfectionnement de nous-mêmes et le bonheur d’autrui.

Il ne suffit pas d’agir en apparence de manière moralement bonne pour agir réellement de manière bonne : Kant distingue le respect de la vertu du devoir de vertu : les bonnes manières, c’est de la petite monnaie mais ce n’est pas de la fausse monnaie. En matière de tempérament, il y a une échelle et notre position sur cette échelle qui nous fait préférer tel choix à tel autre, qui nous amène à mener une conversation de telle manière plutôt que de telle autre, de résoudre nos conflits et nos différends de telle façon plutôt que de telle autre, d’exprimer nos amours d’une telle façon plutôt que de telle autre : si nous ne sommes pas tel ou tel cas, nous sommes forcément entourés de cas qui nous sont opposés. Ces dispositions psychiques codées dans nos appareils cognitifs conditionnent nos conduites pour trouver des partenaires de jeux ou pour savoir faire des alliances. La discrétion est le souci de ne pas pécher par prétention : la pudeur ressortit de la vie privée…

6) La Douceur et La Pudeur. Cela peut sembler paradoxal, parler de puissance à propos de la douceur. On peut le dire autrement avec l’empereur stoïcien Marc Aurèle : « la douceur de la pudeur a des grâces secrètes, une noble pudeur est une prudence invincible ». Car si l’on y réfléchit bien, et si l’on se reporte un instant à ses souvenirs d’enfance, on retrouvera cette force insaisissable, ce pouvoir de persuasion et d’enchantement, ce mouvement d’accueil et de don à la fois, cette langue intime qui s’adresse tout autant à l’esprit et au corps. La douceur tisse autour de l’enfant un l'aura d'un halo de sens informulé mais pénétrant, dans une constante réciprocité qu’illustre au mieux l’image du petit endormi, qui nous renvoie nous-mêmes à cet abandon initial dont nous provenons. De cet échange muet, nous conservons à jamais la trace, celle de toutes les métamorphoses, dans les moments de fragile incertitude où nous développons nos potentialités.

C’est ainsi que nous pouvons faire converger toutes les occurrences de la notion de pudeur vers celle de douceur. « La douceur est un geste pudique et gracieux, elle est une caresse ». Emmanuel Levinas : « La caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme vers un avenir… ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore. » C’est ce qui fait de la douceur de la pudeur et de la pudeur de la douceur, un lien direct entre les corps, la parole inarticulée de la sensibilité, la pointe avancée du tact. Ou encore « une activation du sensible en intelligible. Sans elle y aurait-il un passage possible entre ces ordres ? »

La douceur s’oppose à la passion : « au jeu de miroirs narcissiques, nous opposerons « Le Miroir des Amoureux » conçu par Pygmalion ». En ce sens, et comme les Grecs l’avaient inscrit dans la langue, elle est le contraire de l’hybris, de la démesure de celui qui est en proie à ses pulsions. Le terme proates signifie d’ailleurs à la fois douceur et amabilité, il fait signe d’emblée vers la question de l’ « être ensemble », le premier cercle de l’éthique et du politique. Cela dit, le véritable contraire de la douceur n’est pas la brutalité ou la violence mais plutôt la mièvrerie bêtasse, qui serait une douceur sans puissance et sans relief, une contrefaçon de Faux-semblant qui la pervertit en la mimant, de même que « toutes les formes de compromissions, de suavité frelatée, de bouillie sentimentale ».

La douceur anime une nébuleuse où gravitent une mansuétude et un amour fait de pudeur, de clémence, d’indulgence et de pardon, d’harmonie ou de pitié, de soin et de souci de l’autre – ce que les anglo-saxons ont nommé le « care ». Et il est vrai que le soin a toujours été associé à la douceur, qui même si elle ne suffit pas à guérir, si elle ne s’autorise d’aucun pouvoir ni savoir, ajoute au soin une relation de compassion qui revient à souffrir avec l’autre, à reconnaître par là-même sa propre vulnérabilité, mais à éprouver la souffrance d’autrui en se gardant d’y céder, de manière à porter secours. La pudeur du soin est un besoin nécessaire…

La Douceur de la Pudeur est aussi une Puissance. Il convient en effet de revenir sur la notion aristotélicienne de puissance comme potentialité par rapport à ce qui est en acte, un passage qui implique une transformation, voire une métamorphose et on a vu que la douceur était nécessaire au processus qui peut supposer une certaine dose de violence, comme dans l’enfantement. Mais au-delà encore, la douceur représente une force de résistance symbolique prodigieuse, comme le montre l’exemple des saints et de leur martyre édifiant tout au long des siècles. Les mystiques rhénans qualifiaient de « suavitas » la puissance de Dieu, qu’ils désiraient retrouver jusque dans le néant. Plus près de nous s’impose la figure de Gandhi, qui a opposé au pouvoir colonial l’opiniâtre et finalement victorieuse résistance de la non-violence. On peut rappeler que l’une de ses sources d’inspiration était La désobéissance civile, le livre de Thoreau. Et Nietzsche lui-même, le penseur de la volonté de puissance, exalte dans Ecce Homo la douceur comme une redoutable force de résistance. « La douceur est un rapport au temps qui trouve dans la pulsion même du présent la sensation d’un futur et d’un passé réconciliés, c’est-à-dire d’un temps non divisé ».

Evidemment, la douceur a aussi sa face cachée. S’abandonner à la mélancolie peut facilement en tenir lieu, que cette douceur soit réellement absente ou réellement fantasmée. « Il n’est pas toujours doux de vivre. Mais la sensation d’exister appelle la douceur », comme dans cette image inoubliable de la Dolce Vita où Anita Ekberg s’avance tout habillée dans les bassins de la fontaine de Trevi, image « d’une vie qui invite à la douceur, mais aussi à la folie, à la liberté dansante et à la sensualité » Nomen dulce libertatis, disait Cicéron, elle a pour substantifique moelle, le doux nom la liberté. La pudeur que la Nature met à se cacher derrière les incertitudes des énigmes de nos mystères : avec la beauté des femmes augmente aussi en général leur pudeur. La pudeur existe partout où il y a un « mystère » ; or c’est là une conception religieuse qui avait, aux plus anciens temps de la civilisation humaine, une grande extension. Partout il y avait des domaines limités, dont le droit divin interdisait l’accès, sauf sous certaines conditions : c’était tout d’abord une interdiction toute locale, en ce sens que certains emplacements ne pouvaient être foulés par le pied des profanes et que, dans leur voisinage, ceux-ci ressentaient épouvante et inquiétude. Ce sentiment fut de diverses façons transporté à d’autres objets, par exemple aux rapports sexuels, qui, étant un privilège et un adyton (la partie la plus inaccessible et partant la plus sacrée de la mémoire de notre âme) de l’âge plus mûr, devaient être soustraits aux regards de la jeunesse, pour son bien : la garde de ces rapports et leur sanctification étaient l’affaire de plusieurs divinités qui étaient censées placées en sentinelles dans l’appartement nuptial. (En langue turque, cet appartement s’appelle par cette raison Harem, « sanctuaire, » et par conséquent est désigné par le nom usité pour les portiques des mosquées). C’est ainsi que la royauté, centre d’où rayonne la puissance et l’éclat, est pour le sujet un mystère plein de secret et de pudeur : effet dont bien des restes se font encore sentir aujourd’hui chez des peuples qui ne comptent pas d’ailleurs parmi les pudiques. De même le monde entier des états intérieurs, ce qu’on appelle l’ « âme », est actuellement encore un mystère, à la suite de ce que, pendant un temps infini, il fut cru digne d’une origine divine, de relations avec la divinité : il est par suite un adyton et éveille la pudeur. La pudeur procède du sacré

7) Les origines de la pudeur : quelque part entre la pitié et la piété, ce geste de retenue du « noli me tangere » dit assez l’origine de la pudeur. Ce que la pudeur doit à la Nature et à la Culture, à la Tradition et à la Modernité : l’enchevêtrement entre nature et culture est rendu possible et il est intéressant à étudier car il nous donne une définition originelle de la pudeur. En effet, alors que ses origines semblaient antinomiques au départ, nous nous rendons compte qu’elles ne le sont plus. Nous pouvons alors dire que si elle semble universellement recommandable, elle est bien loin d’être universelle (par exemple, la nudité des athlètes grecs choqua profondément les romains). S’il y a toujours une pudeur mais pas d’unanimité sur ce qu’elle doit cacher, c’est parce qu’elle ne peut s’apprécier que relativement aux codifications d’une société donnée. S’apercevoir qu’elle peut être naturelle et culturelle ou naturelle puis culturelle nous permet de la définir comme un sentiment d’un côté universel et d’un autre côté relatif, d’un côté intemporel et d’un autre côté temporel, objectif puis subjectif. Cette réponse semble nous permettre de constituer un fondement intéressant sur cette notion complexe : reste à comprendre comment la tradition s’incarne dans le sentiment de pudeur : dans la tradition chrétienne, le sentiment de pudeur est fortement lié au Péché Originel ; par ailleurs, ce noli me tangere du regard ou du toucher, de la parole même semble reconduire à une appréhension primitive… C’est la pudeur qui donne le mieux la mesure de nos caractères : les limites de ma pudeur sont les limites de mon monde… La posture de l’homme pudique, c’est celle que nous adoptons quand nous hésitons encore sur que nous dirions quant à la manière du Bartleby de Hermann Melville, nous voudrions par avance nous excuser de nos initiatives : un ange passe qui nous souffle : « j’aurais préféré ne pas… », « je préférerais m’abstenir… », « j’eus préféré ne jamais me sentir l’obligé de ceci ou de cela… », c’est la pudeur de celui qui a des scrupules à faire des choses qui ne lui ne conviennent pas tout à fait ou encore, c’est la pudeur de celui qui se refuse à envisager les conséquences d’une chose quand combien même il aurait pu approuver auparavant les causes qui le présupposent… C’est une espèce d’automate névrotique, le manège d’un automatisme de la parole qui en est réduit à refuser ce pour quoi sa fonction le désigne : du reste, dans l’exercice du pouvoir de la moindre supériorité, en particulier dans la domination, dans ces comportements sans ménagements où d’aucuns se sentent investis d’une autorité surplombante, on a souvent considéré que c’était de la « bêtise » qui était à l’œuvre : en réalité ce qu’on désigne par ce terme trivial de « bêtise » doit être entendu dans les termes convenus de la philosophie par un manque de pudeur ou de sollicitude. L’antidote à la bêtise, c’est la réhabilitation de la légitimité de la pudeur. On croit regagner en vertu la pudeur qui s’est enfui des cœurs. Surprise, ma pudeur virginale faisait en rougissant un aveu : le désaveu de l’aveu d’une pudeur inavouable, la réaction à la fausse pudeur : ne pas compromettre la pudeur à l’étonnement méfiant d’un consentement réticent… Les supplications de la Pudeur la plient, la déplient et la replient sans cesse : elles la tortillent...

8) La Pudeur comme consentement contrarié ou refus à regret. Comme l’indulgence peut être coupable, la pitié peut être dangereuse. Il y a deux sortes de pitié : l’une est sentimentale, l’autre est créatrice… Face à une malade, il commença à se sentir coupable d’être en bonne santé et il se mortifia (page 48 du roman de Stefan Zweig) : c’est par ce coup brusque sur les rênes que cela commença. Ce fut comme le premier symptôme de cet étrange empoisonnement par la pitié qui devait tant le tourmenter. Chez Samuel Beckett dans Molloy, la pudeur est une espèce d’hésitation sur un doute : « ne pas vouloir dire, ne pas savoir ce qu’on veut dire, ne pas pouvoir dire ce qu’on croit qu’on veut dire mais le dire quand même ou presque »… En droit de Common Law, le consentement est vu comme un principe de responsabilité, selon la maxime volenti non fit injuria (celui qui a consenti (fût-ce à regret) à un acte, ne peut prétendre (en) être victime d’un outrage, d’un tort ou d’un dommage causé par cet acte). Celui qui a consenti à courir un risque en connaissance de cause ne peut en rejeter la responsabilité sur quelqu'un d'autre. Le consentement est parfois difficile à établir (est-il implicite ? exprimé ? écrit ? ou seulement oral ?). Le passage de « la retenue délibérée à la réticence panique, du laconisme de l’émotion au malaise du mutisme ». La grâce efficace d'une pudeur bien comprise ne se laisse sans doute jamais mieux apercevoir que dans ces Intermezzi de Johannes Brahms, et très notamment dans ce deuxième Intermezzo... Obsequium reverentiaque : ce qui est tacitement impératif c’est l'attente des signes de la soumission, ce que Spinoza appelait l'obsequium, c’est le respect pur des formes institutionnelles que demandent par-dessus tout, les institutions. Obsequium est un mot latin qui pourrait être combiné avec dominantibus pour signifier « attitude respectueuse envers les puissants. » Obsequium est couramment utilisé de l'attitude de devoir rempli d'un employé envers son patron. Reverentia est similaire à obsequium, réverence, marque de « respect » pour ne pas dire d’allégeance et de soumission. Et comment ne pas inscrire dans cette série le refus de se soumettre au rite impensable de la soutenance de thèse, qui se justifiait du mot de Kafka : « Ne te présente jamais devant un tribunal dont tu ne reconnais pas le verdict » ? » Spinoza nomme obsequium le comportement qui résulte d'une balance affective déterminant l'individu à se faire sujet du rapport institutionnel, c'est-à-dire l'acceptation de se placer sous l’autorité de la règle d'une institution, et l'observance de ses réquisits. Faut-il le dire, l'obsequium n'a rien du choix d'un sujet-subjectum qui évaluerait à la lumière de la transparence d'une conscience réflexive les avantages et les inconvénients de se soumettre ou non à l'institution. Il est l'effet d'une configuration de forces affectives qui traversent l'individu et le déterminent à se mouvoir conformément au rapport institutionnel, ou bien à tenter d'échapper à son emprise. On ne saurait dire que l'individu n'est pour rien dans le mouvement qui l'emmène se placer sous le rapport institutionnel puisque ce sont les susceptibilités de son ingenium qui donnent ses coefficients de pondération à la balance affective déterminante. Mais à cette réserve près, cette balance elle-même est le pur produit de l'affrontement des puissances affectives sur la scène intérieure de la psyché, un combat dont la pureté sujet n'est que le théâtre, entre des forces dont il n'est que la proie et certainement pas le maître. Ses caractéristiques idiosyncratiques sont certes mobilisées puisqu'elles donnent une modulation singulière aux effets des affections institutionnelles, chaque individu n'est pas affecté identiquement par une même affection, et les des ingenia qui, cédant plus vite à telle forme de la crainte ou de l'espoir institutionnels, sont plus enclins à l'obsequium, d'autres qui offrant de moindres susceptibilités aux mêmes forces sont plus disposés à la mauvaise volonté, voire à la rébellion. C’est sans doute dans Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos que nous trouverons la meilleure illustration de ces sortes d’acquiescement contrarié, très notamment dans cette lettre 125. « Dans la foule de femmes auprès desquelles j’ai rempli jusqu’à ce jour le rôle et les fonctions d’amant, je n’en avais encore rencontré aucune qui n’eût, au moins, autant d’envie de se rendre que j’en avais de l’y déterminer ; je m’étais même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d’autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu’imparfaitement les premières avances qu’elles ont faites. Ici, au contraire, j’ai trouvé une première prévention défavorable, et fondée depuis sur les conseils et les rapports d’une femme haineuse, mais clairvoyante ; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée ; un attachement à la vertu, que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes, inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n’avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites »

9) La traversée du nihilisme de La Pudeur. La pudeur a beau être un tant soit peu apprêtée, à son corps défendant elle reste la vertu la plus troublante et la plus créative : comme pudeur de l’autorité, elle parvient à conquérir un statut en métamorphosant la substance d’une certaine gravitas qui endigue le nihilisme intempérant… Les effets si néfastes de l’’éternel retour ad nauseam des différentes formes de nihilisme peuvent être contre balancé par ce retour à soi, sur soi, pour soi de la pudeur : fuir seul vers le seul… Si la pudeur est l’affirmation fidèle du défaut de l’origine, une affaire de retenue et de fidélité au défaut originaire qui constitue l’essence de l’homme comme être absolument fini, on comprend que la faute philosophique par excellence, et par conséquent la faute éthique, soit, pour chacun, la non-reconnaissance et la transgression du défaut. À savoir : la quête forcenée de l’originaire, de ce qui se situe en deçà ou au-delà du processus, de la médiation. En un mot, la faute par excellence est incarnée par la quête œdipienne qui est, comme le souligne Hölderlin dans les Remarques sur Œdipe, « la quête démente » d’une origine et d’une conscience. En tant que marque du défaut de l’origine ou du propre, la pudeur n’est pas un arrêt provisoire, une sorte d’hésitation dépassable, mais bien un arrêt définitif, un renoncement radical, un deuil courageux de l’origine.

La pudeur / retenue a un précédent dans l’histoire, c’est un précédent grec que nous connaissons bien – la version platonicienne du mythe d’Épiméthée et de Prométhée. Sans faire toutes les analyses nécessaires, remarquons que cette version du mythe n’insiste ni sur la faute de Prométhée, ni sur le châtiment qu’il su­bit, elle n’insiste pas sur la dialectique du crime et du châtiment qui est au cœur de la plupart des approches éthiques, mais sur la di­mension ontologique – le défaut originaire constitutif de l’essence humaine. Le défaut originaire apparaît trois fois ; plus exactement, il apparaît une première fois et se creuse deux fois : il apparaît à l’origine, lorsque Épiméthée dont le nom propre signifie celui qui pense après n’a plus de qualité ontologique à donner à l’espèce humaine, de telle sorte que l’essence de l’homme est caractérisée par le défaut ; il se creuse une première fois, puisque le don du feu et du savoir technique ne permet pas aux hommes de vivre en commun ; il se creuse une deuxième fois avec l’intervention de Zeus qui fait don de deux qualités permettant de constituer des cités – la pudeur et la justice –, dans la mesure où il s’agit de qualités qui, loin de supprimer le défaut, l’affirment…

En effet, le terme aidôs désigne en général la pudeur comme le fait de couvrir ce qu’il y a de plus intime, il implique un regard sur sa propre nudité, ainsi qu’une attention au regard de l’autre ; c’est en ce sens, comme le souligne Émile Benveniste dans Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, que le terme aidôs fait signe vers une solidarité entre les mortels et qu’il est à rapprocher de philos. Dans le texte de Platon, la nudité que l’on couvre, mais qu’en couvrant on retient, est le dénuement originaire. C’est pourquoi aidôs est la retenue du dénuement originaire, la mémoire et le savoir du défaut. C’est ce que Nietzsche, autre grand interprète de l’aidôs, savait rigoureusement, lorsqu’il posait, dans l’Avant-propos du Gai savoir, la pudeur comme condition du savoir lucide, clair et serein : on devrait honorer davantage la pudeur que la Nature met à se cacher derrière l’énigme et les incertitudes. L’aidôs est donc le savoir du défaut, peut-être le gai savoir de la finitude. Et c’est l’affirmation de ce savoir qui fonde le rassemblement des liens d’amitié comme condition du politique – « les liens par lesquels s’unissent les amitiés » (Platon, Protagoras, 322c). La dimension éthique et politique de l’existence humaine, sa dimension praxique en général, a son origine dans le savoir du défaut, dans la retenue fidèle du défaut de l’origine que rien ne viendra combler à la fin.

Comme la sobriété, la pudeur est un savoir sensible. Là, savoir sensible de l’absence du propre, ici savoir sensible du défaut originaire. Mais savoir sensible ne signifie pas savoir immédiat. Bien au contraire. Le savoir de la finitude ou de la médiateté est un savoir qui passe nécessairement par une médiation, en l’occurrence par la médiation de l’écriture. La sobriété et la pudeur ne se vivent pas, ne se pratiquent pas d’abord dans telle ou telle action, mais s’écrivent ou se représentent de manière sensible, c’est-à-dire de manière esthétique. C’est l’écriture poétique que Hölderlin conçoit à partir de 1801 comme une écriture de l’interruption ou de la déliaison, c’est elle qui représente de façon sensible le savoir de la finitude que sont la pudeur et la sobriété. C’est à ce moment-là que la loi de la finitude est mise en acte. Ou pour le dire autrement : c’est dans l’écriture poétique, tout d’abord, que la loi ontologique de la finitude s’expose énergiquement, c’est là – au fond – qu’elle est à l’œuvre.

Pour risquer un dernier mot avant l’interruption : bien que nous ne nous prononçons pas explicitement le terme respect, tant la relation à la philosophie kantienne est problématique pour lui, son cheminement nous invite à penser le respect dans la proximité à la sobriété et à la pudeur / retenue. Un savoir de la finitude qui passe par un regard, une attention et un souci portés au mode de représentation, à la parole et à l’écriture. Un regard en arrière, certes, mais pas trop soutenu, afin que le respect ne se transforme pas en vision de l’origine – aspect ou si l’on se retourne, en idée de la destination humaine. C’est pour cela que nous écrivons dans une nouvelle version de l’autre poème de la mémoire qu’est Mnémosyne : « Mais ni en avant ni en arrière nous ne voulons / Regarder. »

Un souci aussi, un soin, mais ni un souci de soi ni un souci de l’autre. Un souci de la lettre et de sa tenue, comme l’affirme le soi-disant poème « chrétien » de Hölderlin – Patmos : « ... mais le père aime, [...] / Le plus, que soit pris soin (gepfleget) / De la lettre ferme, et ce qui demeure bien / Désigné (Gedeutet). Le chant allemand en provient. »

C’est pour cela que le respect, la sobriété, la pudeur et le souci ne peuvent pas être un propre de l’homme, mais qu’ils présupposent un détachement, un écart, une infidélité ou un irrespect qui, à son tour, ne peut pas être posé en propre négatif ou paradoxal. C’est pour cela que le souci, qui atteste la finitude de l’homme, ne peut s’instituer qu’à travers l’écriture ou la parole que Hölderlin a définie une fois : « on commence à comprendre pourquoi, la Pudeur doit être considérée comme le plus dangereux des biens »…

10) Conclusion : bien loin d’être une valeur désuète, la Pudeur spontanée que nous ressentons à l’égard de nos affects, s’avère aussi distincte de la honte et de la crainte. La honte sanctionne l’échec de la conduite pudique : si l’on ressent de la honte, c’est qu’il s’est produit chez soi-même ou chez l’autre, un outrage ou un manquement à la pudeur qui porte atteinte et attente à l’immunité de notre identité. Mais tandis que la honte nous saisit, la pudeur nous retient. La honte interdit le geste, la pudeur l’infléchit. L’une fige et paralyse, là où l’autre freine : la honte est un état dont on est affecté, une atteinte dont on subit la violence. On en souffre comme d’une passion. L’être pudique en revanche est un style de l’action, une manière rétractile et fugitive qui n’est pas empêtré dans sa pudeur comme le honteux l’est dans sa honte. La pudeur ainsi conçue ne dénigre ni la chair, ni la sexualité, comme la pruderie qui germe dans la honte ; elle crée une distance intérieure qui conserve au corps sa part de mystère, sa dignité. (Claude Habib, La pudeur et le trouble)

La pudeur est un secret de la Nature pour mettre des limites à un penchant qui Selon lui, la pudeur est une force refoulante, une digue qui survient au cours du développement psychique, mais qui doit être dépassée, vaincue. est pourtant très difficile à discipliner et qui, ayant pour lui l’appel de la Nature, semble toujours compatible avec des qualités morales, alors même qu’il dévie. Mais elle sert aussi en même temps à tirer un rideau plein de mystère devant les buts de la Nature même les plus légitimes et les plus nécessaires, pour éviter qu’une prise de conscience trop grossière de ces buts ne soit une cause de dégoût ou du moins d’indifférence à l’égard des fins d’un instinct sur lequel se greffent les penchants les plus délicats et les plus vifs de la Nature Humaine. (Kant, Dissertation sur le Beau et le Sublime). Si la Pudeur ne nous console de rien, elle indique quelque chose comme ce qui pourrait être un " bonheur pudique " : le salut de notre âme...Selon Freud (Trois essais sur la théorie de la sexualité), la pudeur est une force refoulante, une digue qui survient au cours du développement psychique, mais qui doit être dépassée, vaincue.

Dans les profondeurs de notre âme, par de petits actes larvés, ce sont toutes les nuances sombres et claires des sensibilités de nos pudeurs qui mettent en œuvre leurs pouvoirs de nous mouvoir et de nous émouvoir, qui nous intiment, qui nous notifient et nous commandent les feuilles de route de nos conduites : le travail civilisateur qui s’accomplit à la faveur de l’assomption de l’intime procède moins d’une opération de discernement que d’un acte positif de recueillement et de méditation qui fraie sa réflexion à travers les explorations de son expérience. Dans l’inquiétante étrangeté de son être, l’âme rend grâce aux sollicitudes furtives des affects qui l’atteignent et qui l’ébranlent en éprouvant sa résistance à l’adversité. Les esquives et les pointes d’esprit de la pudeur trouvent avec les tropismes que Nathalie Sarraute a mis à jour dans les sous-conversations de ses romans, sans doute une assez belle interprétation : ce sont des espèces de mouvements souterrains et sous-jacents.

Les offensives du style et la défense passive de la Pudeur. Les curieuses tendresses de la pudeur ont quelque chose de ces bonds furtifs de la dialectique qui met aux prises la pudeur et son contraire l’impudeur du style, quelque chose de ces passes savantes, de ces mêmes feintes, de ces mêmes fausses ruptures, de ces mêmes tentatives de rapprochement, de ces mêmes extraordinaires pressentiments, de ces mêmes provocations de ces mêmes jeux subtils mystérieux où la haine se mêle à l’effusion apitoyée, la révolte et la fureur à une docilité d’enfant, l’abjection à la plus authentique fierté, la ruse à l’ingénuité, l’extrême délicatesse à l’extrême grossièreté, la familiarité à la déférence : la pudeur taquine, excite, attaque, elle rampe et guette, elle fuit quand on la cherche, elle s’installe quand on voudrait la chasser, elle essaie d’attendrir et aussitôt, elle mord, elle pleure et révèle son amour, elle se dévoue et se sacrifie et elle se penche quelques instants après une couteau à la main pour tuer, elle parle la même langage doucereux, un peu moqueur et obséquieux, semé de diminutifs rampants et agressifs de mots prolongés servilement par ces suffixes sifflants qui marque une sorte de déférence âcre et sucrée, elle se redresse gravement, remplie de toute son indignation, elle domine, gratifie pardonne généreusement et écrase.

Cette intrusion indiscrète rompt le secret des voiles tissés par nos pudeurs : la confiance et le respect dont on a coutume de recouvrir nos agissements, met à découvert les pensées fugitives, ombreuses et timides de l’ineffable intimité du soi dans le quant à soi du for intérieur. Elle se fraie un chemin jusqu’à autrui en pénétrant en lui le plus loin possible au point de lui faire perdre toutes ses contenances, en le poussant à s’ouvrir et à lui révéler leurs plus secrets replis. Leurs dissimulations, leurs cachotteries, leurs coquetterie, leurs agaceries, leurs contradictions, leurs inconséquences dans leurs conduites piquent au vif sa curiosité et l’oblige à se révéler : elles sont percées à jour. La crainte de la souffrance infligée par le mépris l’amène à se tenir dans le for intérieur de son quant à soi. (Nathalie Sarraute, L’ère du soupçon). La Pudeur est la promesse d'un salut : encore qu'on l'appréhende et qu'on peut craindre qu'elle soit aussi une espèce de réticence à commencer de peur de se perdre et de s'abîmer dans les effets incontrôlés et subreptices des expressions des actes de son langage... Le sacré est ce moment de communion convulsive avec le tout et/ou le rien, qui est ordinairement retenu dans la pudeur, refoulé et étouffé dans la discrétion...

A l’ingénuité d’âme du héros de Guillaume de Lorris, Jean de Meung va opposer, non pas tant seulement le cynisme du regard de l’homme mûr qui se rend lucide au travers d’un certain réalisme de bon aloi : il faut que les affects des bas instincts aient voie au chapitre, pour qu’ils puissent être bien identifiés pour que nous soyons en mesure de surmonter les turpitudes auxquelles les adversités de nos expériences passionnelles vont nous exposer. Tout un pêle-mêle de mauvaises impulsions, d’intentions malveillantes ou d’actes malfaisants, sont ainsi mis en scène : la carole le fait entrer dans la danse mais les retentissements affectifs des exultations déréglées, dégénérées et débordantes du corps, métamorphosent l’esprit, le corrompt, le dénature et le déprave.

A l’ingénuité d’âme du héros de Guillaume de Lorris, Jean de Meung va opposer, non pas tant seulement le cynisme du regard de l’homme mûr qui se rend lucide au travers d’un certain réalisme de bon aloi : il faut que les affects des bas instincts aient voie au chapitre, pour qu’ils puissent être bien identifiés pour que nous soyons en mesure de surmonter les turpitudes auxquelles les adversités de nos expériences passionnelles vont nous exposer. Tout un pêle-mêle de mauvaises impulsions, d’intentions malveillantes ou d’actes malfaisants, sont ainsi mis en scène : la carole le fait entrer dans la danse mais les retentissements affectifs des exultations déréglées, dégénérées et débordantes du corps, métamorphosent l’esprit, le corrompt, le dénature et le déprave.

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  • : Face à la négativité des appareils idéologiques d'Etat (de l'Education Nationale, des Grandes Ecoles et de l'Université), proposer sur le mode des échanges réciproques de savoirs, un certain nombre de dispositifs d'apprentissages, de réflexions et d'enseignements susceptibles de faire affront à leurs dysfonctionnements. Echanger afin de décoloniser nos façons de vivre et créer les conditions de possibilité d'une vie authentique, c'est à dire d'une sociabilité équitable équilib
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  • Mes centres d'intérêt : La philosophie (Aristote, Descartes, Kant, James, Léo Strauss); la littérature (William Faukner, Nathalie Sarraute, poésie : Villon, Shakespeare, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont), ; la musique (classique et free jazz :
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