Samedi 3 mars 2012 6 03 /03 /Mars /2012 16:23

  Abandonné à lui-même, en état de << disponibilité créatrice >>, l'homme
cherche désepérément un clou à enfoncer ou un moteur à démonter. Le progrès est une idole barbare.

                                   Travail exalté, rapport social occulté

         

  Le plaisir nous tue, le travail nous fortifie : assujettissement de soi-même à soi-même : la discipline (règle) du travail comme moyen intensif  de la fécondité : pour guérir de tout, de la misère, de la maladie et de la mélancolie, il ne manque absolument que le goût du travail. Charles Baudelaire.

             5) Comment faire pire en croyant bien faire ?
                           La technique et le travail

           L’appel aux valeurs de travail peut d’abord bien paraître louable si on veut dire par là qu’il faut encourager nos capacités à entreprendre des projets. Pourtant, si cet appel doit déboucher sur une gestion management par le stress, alors, on peut redouter le pire. Ce qu'en disent Christophe Desjours dans La France en souffrance (Le travail vivant) ou Marie Pézé, dans Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, est absolument décisif : nous ne pouvons sans doute qu'encourager l'effort, l'application, le zèle et la mobilisation de l'intelligence, que congratuler les médiations du travail qui réfrènent les désirs, qui différent les plaisirs pour accomplir leur œuvre : nous n’ignorons pas qu’en transformant la matière du monde, combien le travail  a pu transformer l’homme lui-même, ses habiletés, son goût et sa sensibilité même : dans le travail de perlaboration de nos tâches, nous développons des registres de sensibilités. Pourtant, si on fait de cet appel, un rappel à l’ordre, s’il est magnifié inconsidérément, indépendamment des conditions de son exercice, alors, on peut craindre qu’on ne fasse pire que mieux. Si on fait de cet appel une exaltation à vouloir remettre tout le monde au travail, si on fait de cet appel une incitation qui encourage encore les spoliations du travail d'autrui, on n’en fait alors qu’une autre nouvelle mauvaise farce pataphysique.
La décence commune commanderait sans doute que les glorifications du travail, que les infatigables discours sur la bénédiction du travail, sur les durs labeurs et leurs disciplines baissent d’un ton : nous ne pouvons y voir partout que la même arrière pensée que dans les louanges du sacrifice, que dans des actes impersonnels et d’intérêt général : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Nous n’avions certes pas attendu Marx ou Nietzsche pour nous apprendre tout cela mais nous nous rendons maintenant très bien compte combien cette notion, cette valeur ou plutôt cette fiction a pu empoisonner la mentalité de populations entières en faisant de la concurrence ou de la rivalité à occuper les places, les postes ou les emplois une finalité pervertie. Car la tâche médiocre, loin de former l’homme, le rabaisse, le tient en laisse et le réduit en esclavage à une condition ignoble : le travail use la force nerveuse du travailleur en lui retirant cette force à la réflexion, à la méditation, au rêve, au désir, à l’amour et à la haine, il lui propose de se dédommager en ne plaçant plus devant ses yeux que des buts mesquins qui n’accordent que des satisfactions faciles et régulières. Une société qui travaille sans cesse pourra sans doute jouir d’une plus grande sécurité mais cette sécurité qu’on adore comme une divinité suprême, c’est ce la même qui finit par entraver le développement de la raison, du désir et du goût de l’indépendance. C'est tout l'univers du travail qui est affecté d'un certain nombre de  mutations : non seulement la stabilité de l'emploi n'existe plus mais la polyvalence informatique a produit un nouveau stakhanovisme qui chasse les temps morts, comprime les tâches sur une même personne et place les employés sous tension. Quand on voit ce qu'ils font et ce qu'ils ont fait du travail ! Dans des temps où d’aucuns ne voient de salut que dans et par des formes nouvelles de stakhanovisme (travailler toujours plus pour gagner plus), il s’agit peut-être plutôt de rendre raison à des considérations un peu plus raisonnables : en réalité, le travail quand il n’est pas dissimulé ou invisibilisé, il est le plus souvent fantôme ou réduit en un sous-emploi : au bout du compte, nous n’avons le plus souvent, plus  à faire qu’à des pseudo travailleurs (le vrai travail aussi est ailleurs).

            Le << ne travailler jamais >> de certains extrêmismes, cela ne veut sans doute pas dire d'abord << prennez toujours des vacances >>. Il s'agit plus d'une désobéissance à l'impératif laborieux : une paresse choisie et partagée quand elle n'est pas pathologique. Ce qui est un mensonge, c'est de dire que le travail rend libre par lui-même : ce dont il peut nous délivrer, c’est du désoeuvrement désabusé. Ne pas travailler cela ne veut pas dire qu'il faille toujours prendre des vacances ou ne plus penser qu’à ne rien faire. Ce dont il s'agit de se rendre compte, c'est bien que le travail tel qu'il a été disqualifié, n'a plus guère de valeur parce que sa valeur a été absorbée par les frivolités du spectacle de certaines apparences. Dans les entreprises privées comme dans nos institutions officielles, on a organisé un  commerce de simonies de rôles et de statuts, de postes honorifiques et de places  de prestige (où chacun fait semblant de travailler) qui se présentent comme des fins en soi sans penser qu’il ne s’agissait que de moyens de faire des médiations si bien qu’on a figé dans des appareils administratifs des revenus de rente : les basses oeuvres de la flagornerie font ici merveille. La remise en cause des positions de rente ne saurait concerner que les seuls affaiblis (il n’y a pas de pauvres, il n’y a que des appauvris). Loin de nous l’idée que le travail intermittent soit une mauvaise chose, il faut au contraire requalifier le travail à partir du projet qu’il est susceptible de porter, à partir de la mission ou de la vocation qu’il est susceptible de faire naître. Si tout bouge, tout devrait bouger également pour tous : il faut précariser aussi les précarisateurs. La rente, c’est celle des prétendus auteurs d’œuvres et de chef-d’oeuvres.  En réalité, en univers interactif, le génie est à la portée de tous ceux qui interagissent : le talent qui donne ses règles à l’art n’est plus tant un don naturel qu’un donné naturel.  Nous coproduisons nos vies privées dans les espaces des domaines publics. Tandis que d’aucuns prétendent que la gratuité c’est du vol, que d’autres affirment que l’impôt c’est du vol, notre propos sera de soutenir que c’est l’accaparement des propriétés intellectuelles qui est du vol : ce qui importe, c’est l’appropriation individuelle possible de tout par tous. Alors que faire du travail ? Travailler pour quoi faire d’abord ? A quoi et à qui l’utilité du travail est elle utile ? demande Hannah Arendt : << le travail du corps et l’œuvre de nos mains c’est l’asservissement à la nécessité : cet asservissement est inhérent aux conditions de la vie humaine >>. L’aspect destructeur et dévorant de l’activité du travail de l’animal laborens qui peine et assimile << à la sueur de son front >> s’oppose à l’activité ingénieuse, créatrice et fertile de l’ouvrage des mains de l’homo faber qui réalise le produit de son art. Tandis que les sociétés de travail ne jugent les producteurs qu’au travers de la seule quantité produite, les sociétés de manufacture juge les hommes d’après la qualité de leurs fonctions qui leur confère aussi une certaine dignité. Accepter un sale boulot, c'est devenir un collaborateur zélé d'un système pervers ou paranoïaque.

      L'hypertrophie hystérique de la culture du résultat et le volontarisme. La dégradations qui caractérisent un bon nombre des situations de travail, sont consécutives du sentiment de ce que Gunther Anders a pu désigné par le terme d’ << obsolescence de l’homme >> où la dignité de la prestation de son travail est ravalée à celle du rouage d’une machine administrative ou d’un dispositif industriel. << Car le travail n'est plus une force, il est devenu signe parmi les signes. Il s'échange avec le non travail, avec le loisir selon une équivalence par laquelle tout est commutable : le travail n'est plus le lieu d'une praxis engendrant des rapports sociaux singuliers. Il entre dans le design général de la vie, c'est à dire dans l'encadrement par les signes. >> (Jean Baudrillard : L'échange symbolique avec la mort). Là réside l'un des paradoxes actuels le plus déroutant : le travail a triomphé sans reste de toutes les autres façons d’exister, dans le temps même où les travailleurs sont devenus superflus. Les gains de productivité, la délocalisation, la mécanisation, l’automatisation et la numérisation de la production ont tellement progressé qu’elles ont réduit à presque rien la quantité de travail vivant nécessaire à la confection de chaque marchandise. Nous vivons le paradoxe d’une société de travailleurs sans travail, où la distraction, la consommation, les loisirs ne font qu’accuser encore le manque de ce dont ils devraient nous distraire. A l’origine, si la technique est un produit du travail, aujourd’hui, c’est plutôt le travail qui est lui-même conditionné par la technique. La noblesse du travail qui nous augmente, qui libère nos capacités et qui les accomplit s’oppose à une certaine bassesse du travail qui exploite, qui profite, qui aliène, qui rapetisse et qui avilit les hommes. Pour mettre en évidence la malédiction qu’il a pu représenter dans certaines de ses formes comme l’esclavage ou le servage de la féodalité, il suffit de rappeler son étymologie : << le tripalium >> qui n’est rien d’autre qu’un instrument de torture. La nécessité du travail dans une société de travailleurs sans travail (qui n’est pas sans rappeler ces injonctions contradictoires) ne peut sans doute plus avoir pour but de << transformer le monde >> ou même de << changer la vie >> : les incitations individuelles ou collectives à la coopération et à la solidarité dans et par le travail, doivent en finir avec les stratégies absurdes des prétendues expertises : pour être efficientes, les organisations du travail doivent expérimenter  des cohérences appropriées, c'est à dire à la portée du plus grand nombre de ceux qui sont concernés. De toute évidence, les indicateurs de performance ne suffisent pas à mettre à jour les effets pervers induits par les mécanismes des effets indésirables des primes à la performance. Tout ce qui se fait pour nous sans nous, se fait contre nous. La nécessité désormais d'économiser, d’épargner le monde et la vie de leurs mauvais usages, s’impose sans doute tout autant sinon plus : le juste prix de l'échange économique doit céder la place au juste change de l'écologie.
 
La technique et le travail Le blog qui déchire les voiles des asiles d'ignorance

               

 

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Politique - Communauté : La commune des philosophes
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Vendredi 2 mars 2012 5 02 /03 /Mars /2012 09:14

 

      Analyse spectrale de l'improbable : pourquoi y a t il de l’improbable plutôt que rien ou plutôt que quelque chose (de probable) ? La faible probabilité de certains riques n'empêche pas de pouvoir spéculer sur les conséquences de leurs gravités : avec certains risques, nous avons tout à perdre. (C'est l'inverse du pari de Pascal). On est dans l'improbable parce qu'on ne peut rien prouver.

           Comment l'impression de voir partout du contre intuitif (pour faire le plus malin) peut-il prendre valeur de légitimation de l'improbable ?

      Milton dans le Paradis perdu décrit le passage des cohortes d'anges déchus  II, vers 618-622

      Elles traversent maintes vallées sombres et tristes,

      Maintes régions douloureuses,

Par dessus, maintes Alpes de glace et maintes Alpes de feu :

Rocs, cavernes, lacs, mares,fondrières, antres et ombres de mort, Univers de mort.

Mieux vaut régner en Enfer que servir au Paradis

Politiques de l’improbable : les cohortes improbables ou les anges déchus des déglingues de l’Occident.

L'homme improbable   Politique de l'esprit de Paul Valéry Comment l'improbable devient ce qu'il y a de plus significatif ?

Quem deus vult perdere, prius dementat : quand le dieu veut perdre quelqu'un, il le rend fou. L'improbable n'est pourtant pas irrationnel.

La mue, cela se fait à l'envers dans ce monde inventif... Il n'y a plus rien, Léo Ferré

Pascal : << travailler pour l'incertain >>. L'idée de vouloir attacher une preuve de probabilité à ce qu'i y a de plus improbable.

                           Toute détermination qui ne comprend pas sa part d'indétermination est une certitude rigide (l'incertitude ne saurait être seulement ou la marque de notre ignorance ou l'ectype d'un archétype négatif) : la notion d'improbable semble toujours d'avance chargée d'un affect déceptif : la part d'indétermination est la part réfléchissante de nos jugements sur nos expériences. De l'homme improbable au héros de Balthazar Gracian en passant par le parésiaste de Michel Foucault.

         van-gogh-8.jpg Si l'Histoire n'avoue jamais (elle ne saurait jamais prétendre savoir où elle va, Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur), en revanche, elle désavoue souvent ceux qui meurent dont on oublie la mémoire : ce n'est plus tant l'impossible qu'il faudrait désirer, que l'improbable. Au travers de l'improbable, l'Histoire ouvre la brèche entre le passé et le futur qu'on appelle événement. (Hannah Arendt, préface de La crise de la culture).

                                  La religion en ce sens est l'énigme de notre entrée à reculons dans l'Histoire. L'identité d'inspiration qu'on parvient à établir sur la foi des théologies, des cosmogonies ou des sotériologies constituées, on l'appréhende beaucoup mieux en revanche au plan des attitudes et de l'expérience religieuse. (p 11 et 46 : Le désenchantement du monde, Marcel Gauchet).

       Votre tenue mon ami, est beaucoup trop extravagante. Vous devez apprendre à mieux comprendre l’époque dans laquelle il vous est donné de vivre. Vous laissez voir trop distinctement, votre vie intérieure, votre état d’esprit. Vous vous complaisez à exhiber en pleine rue vos fantaisies et vos rêveries. Personne ne doit voir sur vous que vous êtes original et singulier, que vous avez de l’imagination et que vous êtes insolite. Sans quoi, vous serez jugé partout en mauvaise part et votre sans-gêne ne vous vaudra à chaque pas que des déboires.  Robert Walser, Wurzbourg ; Vie de poète, traduction de Marion Graf, 2010.  

                Jusqu’à récemment, nos politiques ont surtout été inspirées par des statistiques simples et même parfois simplistes : autrement dit, elles s’appuyaient essentiellement sur des probabilités qui projetaient dans l’avenir les tendances qui avaient pu être repérées dans le passé  : dans cette optique, l'évolution vers les états les plus probables semble être une loi générale à laquelle il n'est pas possible d'échapper : à l'inverse, l'improbable est un défi lancé à toutes les probabilités sociologiques ou psychologiques : il fait rupture : (Gabriel Tarde : Les lois de l'imitation (1890) : les probabilités se propagent par imitation, les improbabilités par contre imitation : << il faut que la statistique comme l'archéologie ait conscience à la fois de sa vraie utilité et de son insuffisance réelle, qu'elle sache où elle va, où elle doit aller et qu'elle ne s'abuse pas sur les raisons profondes des chiffres qu'elle produit >>. p 118 ; La logique sociale 1895). (Voir les deux tomes de sa Psychologie économique (1900) et le livre de Yves Citton : Esquisse d'une économie politique des affects). Le réel est cohérent et probable parce qu'il est réel, et non réel parce qu'il est cohérent ; l'imaginaire est incohérent ou improbable parce qu'il est imaginaire, et non imaginaire parce qu'il est incohérent. (Le visible et l'invisible, p 63). Le gouvernement des hommes et l’administration des choses et des affaires courantes s’appuyaient essentiellement sur les fiabilités prévisibles de leurs conduites observées dans le passé pour les envisager dans l’à venir. Sans doute, il n’avait échappé à personne que cela ne marchait pas toujours, aussi nous nous avons dû nous aviser progressivement qu’un grand nombre de nos comportements obéissent à d’autres motivations que celles du bon sens : à des injonctions paradoxales qui déjouent les routines habituelles qui semblaient inscrites dans les mœurs. Mais personne jusqu’alors n’avait oser imaginer qu’il nous faudrait en venir pour éclairer les anticipations sur le futur non plus tellement par des planifications linéaires que sur des systématiques qui entreprennent d’intégrer à différents niveaux nos manières de plus en plus improbables de nous mettre en scène : dans cette optique, on peut estimer qu’à l’inverse de la démarche constructive des probabilités, ce dont nous avons le plus besoin pour comprendre ce qui se passe, c’est un modèle capable de décrire la déconstruction (ou décohérence) de nos manières syncrétiques spontanées de nous mettre en scène : dans cette optique, il semble qu'on puisse évoluer vers des états moins probables. La Fatuité moderne aura beau rugir, éructer tous les borborygmes de sa ronde personnalité, vomir tous les sophismes indigestes dont une philosophie récente l'a bourrée à gueule-que-veux-tu, cela tombe sous le sens que l'industrie, faisant irruption dans l'art, en devient la plus mortelle ennemie, et que la confusion des fonctions empêche qu'aucune soit bien remplie. (Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques p 79). Nos formes de vie sont improbables et même de plus en plus improbables à plusieurs titres : d’abord parce que leurs nouveautés présentent du point de vue de l’individu une espèce d’inquiétante étrangeté (unheimlich) mais surtout parce que du point de vue de la vision globale de ce qui arrive et de ce qui se passe dans le monde, la situation paraît inqualifiable tant elle paraît dans des  gestations inédites et inouïes. Les déglingues de l’Occident sont les symptômes de cet état de chose : toutes ces formes d’incivilités ou de désinvoltures débridées qui confinent parfois à la sauvageonnerie : ce style mal poli, cela fait de moins en moins monde commun, cela vise à transgresser, à défier ou même à remettre en cause toujours davantage les ordres établis de la décence commune ou même des autorités légitimes. Il est vrai que sans doute, << nous nous gouvernons à peu près toujours à mi chemin entre l’inflexibilité bornée de l’homme qui n’ajuste jamais ses règles aux situations qu’il vit, et l’indétermination névrotique de l’homme qui hésite souvent parce qu’il craint toujours de ne pas avoir tout à fait compris ce qu’il en est de cette situation >>. (Emmanuel Halais, Individualité et valeur dans la philosophie morale anglaise, p 25)

                 Au singulier Le déclin de l’Occident de Oswald Spengler, de sinistre mémoire, on peut préférer aujourd’hui ce pluriel : les déglingues de l’Occident pour désigner cette reconfiguration perpétuelle des mentalités qui se déroule sous nos yeux dans l’actualité (nous sommes bien loin de la détresse tendre et ironique du monde en dissolution des personnages de Tchékov). Sinistre par toutes ces formules qu’il utilise qui s’appuient sur des prétendus caractères raciques des populations qu’il considère ; ce livre n’en présente pas moins un certain nombre d’intérêts : de sinistre mémoire (c’est le caractère de cette époque qui sans doute était le plus sinistre : les années vingt et trente) encore que, parce que après tout, nous devons bien convenir que le tableau qui y est dressé de l’état du monde des années vingt du vingtième siècle, est tout de même assez saisissant. De même qu’il paraît inapproprié de parler de la singularité d’un progrès d’un développement ou même d’une croissance, de même, il semble bien qu’il soit devenu inadapté de désigner la diversité des contrariétés que rencontrent nos sociétés par un terme unique (la notion de déclin) : le déclin renvoie à une régression massive et tragique (voir le film de Olivier Hirschbiegel La chute) ; la déglingue renvoie plutôt à des déprimes légères, éphémères qui relèvent davantage encore de la farce ou de la comédie que du tragicomique, parfois à des espèces variées d’incohérences générales ou mieux même à la légitimation de certaines formes extravagantes de débraillés cyniques. Si le débraillé peut comme le négligé avoir quelque chose de décontracté qui n’est pas toujours pour nous déplaire, il finit aussi parfois par perdre tout sens de la retenue et de la décence : en tout état de cause, ce à quoi nous voudrions mettre en exergue ici, c’est à quelque chose de plus marqué, c’est à toutes ces formes d’insignifiances qui semblent se répandre : nous nous efforcerons de mettre en évidence << tous >> les avant-goûts du mauvais goût de ces insignifiances mutines artistes ( Philippe Muray : Après l'histoire : les mutins et les matons de panurge). Orwell avait assez bien remarqué la ficelle un peu grosse d’un bon nombre de ces procédés : l’indécence héroïsée des faux rebelles. Sans doute, on a toujours raison de se révolter, pourtant cette espèce de deus ex machina de la révolte obligée finit par faire poncif. Les déglingues des temps modernes ne sont rien d’autre en réalité que ces révoltes exacerbées des segments bariolés des populations de nos sociétés multitudes : à ce style pontifiant de Spengler, il faut opposer les styles révoltés et révoltants d’Antigone ou de ce documentaire sur les révoltes noires des Etats-Unis au travers de la musique : Black music (22 et 29 avril 2010 sur ARTE) ; il faut opposer au progrès lissé de nos évolutions, les ruptures du Blow up d’Antonioni et quelques autres rebellions bien senties. Les expressions de nos révoltes font déglinguées parce qu’elles se présentent d’abord à nous sous les formes de l’absurde. Les logiques de nos crises sociales, financières ou personnelles sont absurdes : elles nous forcent à avancer à reculons. Nous voyons mieux ce que nous voulons (dire) à partir de ce que nous ne voulons pas (dire). Nous avons partout des candidats ou des présidents improbables : l’absolument improbable, le sublime improbable est pour bientôt. La démolition des héros chasse les rêves du probable : elle crée de l’équivoque, de l’ambivalence, de l’ambiguïté, des précieuses ridicules et même de l’impayable : une pointe d'amertume. (Morales du grand siècle de Paul Bénichou)

                L'improbable est aussi assez souvent la marque d'une certaine impuissance ou plus exactement le symptôme de certains sentiments d'impuissance (degré de fureur et de ressentiment) qui fait suite à la prise de conscience que les richesses ne sont plus indexées au mérite. Dans toutes ces situations de mauvais genres où pour arrêter le carnage, il faut un carnage : la haine muette de ceux qui n’ont plus de retour, de ceux qui veulent annuler ceux qui les nient et les méprisent. << Je me déclare en état de guerre totale avec la société >> dit Fritz Zorn dans Mars : je m’insurge contre les conditions qui nous sont faites. Dans les Lettres du front d’une société d’individus qui se font la guerre à eux-mêmes, on perçoit toute l’outrance de nos situations. La révolte des révoltés n’en finit plus de revendiquer ses droits naturels à la reconnaissance. La vie qui s’ébroue entend bien se faire écouter : Hiroshima est partout. Harold Pinter ne respectait aucune règle sauf celles du cricket. Tout ira bien pourvu que tout aille mal. Comme l’annonce Fight club de David Fincher fait à partir du roman de Chuck Palahniuk et le fight club de François Angelier à propos de La logique du massacre : derniers écrits des tueurs de masse.Ed. Inculte, Paris - 28 avril 2010. Traduit de l'américain par Eva Roques. Le 20 avril 1999, deux adolescents s’introduisent dans leur lycée, et assassinent froidement une dizaine de leurs camarades et professeurs. Avec « le massacre du lycée Columbine », le monde entier découvre les mass murderers (tueurs de masse), qui échappent aux typologies médiatiques et psychologiques habituelles. Ces drames inspireront des réalisateurs comme Michael Moore et Gus Van Sant (Paranoïd park). D’une violence extrême, ces événements sont souvent traités par les médias de manière sensationnaliste. Aucun ouvrage en France ne s’est encore penché sur ce phénomène. Les documents bruts retranscrits dans La Logique du massacre (journaux intimes, blogs, lettres, etc.) révèlent le besoin de ces meurtriers d’être compris. Ils y expriment leur inadéquation au monde, à travers une parole politique désespérée, radicale et confuse, et/ou l’expression d’une intense frustration sexuelle et sentimentale. Ce recueil permet au lecteur de saisir ce que ces hommes ont en commun, et ce qu’ils disent de notre société. Des documents exceptionnels et inédits, à lire en parallèle de l’essai de Joan Burbick sur la culture des armes aux États-Unis, Gun Show Nation, à paraître au même moment. Dans la culture des armes aux USA, les assassins règlent leur mal être par des délires qui se veulent mystiques. Meurtriers indétectables niés par leur famille, niés par leur profession, ils ne génèrent plus aucun effets, ils n’ont plus aucun magnétisme, aucune capacité à irradier quoi que ce soit ; dans leur solitude, il sont réduits au néant, ce sont des être sous vides : aussi dans leur incapacité à exister, ils sentent bientôt le besoin d’en découdre et de faire du raffût. La dernière manière d’exister, c’est la mort, il faut s’auto annuler et auto annuler ceux qui les entourent qui les nient. Ils sont dans un cul de sac. Leurs graphies sont aussi chahutées que leurs logorrhées sont délirantes. Partout des déglingues d’exemples qui se juxtaposent (dans Main Stream de Frédéric Martel par exemple) qui ne sont même plus exemplaires et qui constituent même des contre exemples avérés. (inspiré d'un commentaire de François Angelier) L'indécence du monde : la crise, c'est eux, la solution, c'est nous

                Le travail de l'improbable ou les injonctions paradoxales exacerbées  : flexions, réflexions et inflexions du paradoxe par l’oxymore. L’improbable est notre condition, la déglingue notre apanage et les démocraties modernes (sans traditions) procèdent à partir de ces deux là désormais, les ressorts nécessaires pour prévenir et affronter tous les revers possibles et imaginables, y compris ceux de la médiatisation de la catastrophe écologique (im) prévisible du réchauffement climatique. De l’improbabilité des choses, on appréhende : on y aspire mais on la redoute. Qui dira assez le mal de prendre un oxymore pour un paradoxe : comme l’explique Bertrand Méheust dans ce petit pamphlet La politique de l’oxymore : ce n’est pas de l’écologie libérale et du « développement durable » que viendra la réponse : ces discours consistent à graver dans l’esprit du public l’idée que l’écologie est compatible avec la croissance et même mieux, qu’elle la réclame afin de masquer l’incompatibilité entre la société globalisée dirigée par le marché et la préservation de la biosphère. Un univers mental ne renonce jamais à lui-même si des forces extérieures ne l’y contraignent pas. Le système a saturé tout l’espace disponible et est à l’origine de tensions de plus en plus fortes. Pour les masquer, ceux qui nous gouvernent pratiquent une politique de l’oxymore. Forgés artificiellement pour paralyser les oppositions potentielles, les oxymores font fusionner deux réalités contradictoires : « développement durable », « agriculture raisonnée », « marché civilisationnel ou projet civilisationnel », « flexisécurité », « moralisation du capitalisme », « mal propre », etc. Ils favorisent la destruction des esprits, deviennent des facteurs de pathologie et des outils de mensonge. Plus l’on produit d’oxymores et plus les gens sont désorientés et inaptes à penser. Utilisés à doses massives, ils rendent fou. Ainsi, si le pouvoir fait rupture, c’est par la production et l’usage cynique, sans précédent dans la démocratie française, d’oxymores à grande échelle. La déglingue se remarque le mieux à cette espèce de rhétorique qui n’est pas sans rappeler cette ambiance du dernier homme (après moi, le déluge), d’un << sauve qui peut >>, qui se profilait depuis les interprétations parfois délirantes de certains livres de Jean Baudrillard ou de Paul Virilio, et qui s’amplifie encore. Ce climat, c’est encore celui de ce film Les anges déchus de la planète Saint Michel de Jean Schmidt qui en 1978 produisait ce documentaire sur la désillusion assez glauque des usages de stupéfiants à grande échelle. Flexions, réflexions et inflexions de l’oxymore. Les sociétés contemporaines, depuis quelque temps n’en finissent plus de décliner des conjugaisons curieuses et des renvois insolites en ayant recours à des automates grammairiens qui font l’effet de chiffons rouges : le mot d’ordre << Soyons réalistes, demandons l’impossible >> en est un échantillon à peu près parfait ; << soyez spontané >> en est un autre. Réussir à faire son propre malheur, c’est réussir à échouer : les parties de poker menteur qui consistent à tout faire pour favoriser l’élection de ses adversaires n’en finissent plus. Les charmes discrets mais envoûtants de l’oxymore font merveilles.  La politique de l’oxymore se nourrit de contradictions : prétendre revaloriser le travail mais refuser la moindre augmentation des salaires. Prôner l’effort et le mérite mais favoriser fiscalement les revenus des capitaux et l’héritage qui n’exigent pas d’efforts démesurés pour les gagner. Limiter la vitesse pour les conducteurs, mais ne pas brider les moteurs des automobiles. Faire de la publicité pour une barre riche en sucres et en graisses et écrire en dessous « pour votre santé, manger moins gras et moins sucré ». Multiplier les informations alarmistes et les faits-divers en boucle puis exhorter les gens à « mieux gérer leur stress ». Prôner le goût du risque mais mener une politique obsessionnellement sécuritaire. Parler de simplification administrative et produire une nouvelle loi et dix décrets par jour. Considérer que les services publics ne servent pas à grand-chose et déplorer que leurs grèves bloquent le pays. Vouloir la libre circulation des marchandises et des capitaux mais fermer les frontières à la libre circulation des humains. Cela finit par rendre fou. Effectivement, oxymore signifie étymologiquement à peu près « folie aigre douce amère » : une folie qui préfère s’enivrer de contradictions plutôt que d’accepter que son mode de pensée soit contredit. Dans trois livres assez remarquables : Le culte de la performance, L'individu incertain et La fatigue d'être soi, Alain Ehrenberg dresse un tableau clinique de cet état de chose où l'individualisme contemporain est le produit de deux mutations parallèles : privatisation de la vie publique et publicisation de la vie privée.

                La puissance qui est à l’œuvre au travers de l’improbable, on en circonscrit peut être le mieux toutes les limites au travers de la théorie de la connaissance de John Locke. Dans un chapitre de l’Essai sur l’entendement humain, sur De l’erreur, John Locke commence par remarquer que << notre assentiment est normalement fondé sur la vraisemblance, c'est-à-dire sur la probabilité que les choses arrivent >>. Mais il remarque que << quantité de gens, même de ceux qui pourraient faire autrement, passent leur vie sans s’informer des probabilités qu’il peut sembler qu’il devrait leur importer de connaître >>. De sorte qu’<< il arrive que des doctrines probables ne sont pas toujours reçues avec un assentiment proportionné aux raisons qu’on peut avoir de leur probabilité >>. << Il y a même ajoute-t-il une autre sorte de gens qui lors même que les probabilités réelles leur sont clairement exposées à leurs yeux, ne se rendent pourtant pas aux raisons manifestes sur lesquelles ils les voient établies mais le donne (leur assentiment) à l’opinion la moins probable >>. De ce point de vue, l’improbable est à peu près une exception à la règle de la vraisemblance où c'est l'invraisemblable qui devient le plus vraisemblable : Locke voit dans l’enthousiasme la forme la plus exacerbée de ce délire de l’improbable. Comme ces sectes qui s’obstinent avec d’autant plus d’acharnement à attendre avec certitude la fin dernière de l’apocalypse qu’elle se fait plus attendre. Locke met en exergue de son Essai sur l'entendement humain, cette citation de Cicéron extraite du livre I du De natura deorum :  << Qu'il est beau d'être prêt à avouer de ne pas savoir ce que vous ne savez pas plutôt que de développer sur ces matières des choses qui pourraient vous déplaire >>. Il s'agit pour Locke de mettre des limites à notre tendance à interpréter de peur de tomber dans des délires d'interprétation : si le degré de probabilité le plus haut peut être identifié avec la certitude, le probable et non certain qui n'est cependant pas tout à fait impossible peut être déclaré hautement improbable dès lors qu'il se raréfie. C’est un point que Kierkegaard a thématisé d'une autre manière : l’improbable thématise les décrochages et les faux raccords de nos expériences vécues à des paradoxes. Dans La reprise, il décrit une espèce de travail de l’improbable où << dans un combat dialectique, l’exception fait irruption dans le général : l’exception injustifiée se reconnaît précisément à ce qu’elle veut éluder le général >>. La lutte elle-même de la singularité qui se veut exceptionnelle avec le général est un prodigieux conflit entre la colère et l’impatience du général avec le dérèglement et le tumulte qui s’ensuit que l’exception occasionne. L’indocilité de l’exception qui défie le général transforme ses aveux de faiblesse (à ne pas savoir se plier à la règle générale) et même parfois sa morbidité (seule contre tous), en force. En effet, l’exception qui se tient ferme dans son adversité au général conquiert peu à peu sa légitimité pour peu qu’elle lui tient tête. En vérité, le général est une exception qui a fait un coup de force et qui a réussi à imposer se vues. C’est sa capacité à polémiquer avec le général qui l’approprie et la réconcilie avec le général. Si l’exception n’a pas la puissance d’une passion, elle ne se justifie guère, elle a donc à se frayer la voix de ses raisons et de ses justifications. Dans le chapitre qu'elle consacre à répondre à la question : Qu'est-ce que la liberté, Hannah Arendt dans La crise de la culture en vient à réhabiliter paradoxalement le miracle comme forme de l'<< improbabolité infinie >>. << S'il est vrai que l'action et le commencement sont essentiellement la même chose, il faut en conclure qu'une capacité d'accomplir des miracles compte aussi au nombre des facultés humaines : il est de la nature même de tout commencement qu'il fasse irruption dans le monde comme une improbabilité infinie : c'est précisément cet infiniment improbable qui constitue en fait la texture même de tout ce que nous disons réel. Car du point de vue des processus de l'univers, de la nature et de leurs probabilités statistiquement accablantes, l''évolution de l'homme même à partire de processus de la vie organique sont toutes des improbabilités infinies, ce que l'on appelle couramment des miracles >>. << C'est à cause de cet élément du miraculeux présent dans toute réalité que les événements aussi précisément que nous les fasse prévoir la crainte ou l'espoir, nous laisse toujours sous le coup de la surprise >>. << L'improbabilité infinie met en lumière le fait que ce que nous appelons réel dans l'expérience ordinaire a le plus souvent surgi grâce à des coïncidences plus étranges que la fiction >>. << Ce serait pure superstition d'opérer des miracles, d'espérer l'infiniment improbable dans le contexte de processus historiques et politiques automatiques, bien que cela même ne puisse jamais être exclu >>. << L'histoire par opposition à la nature, est pleine d'événements : ici, le miracle de l'accident et de l'improbabilité infinie se produit si fréquemment qu'il peut sembler étrange de parler de miracle >>. << La différence décisive entre les improbabilités infinies sur lesquelles repose la réalité de notre vie terrestre et le caractère miraculeux inhérent aux événements qui établissent la réalité historique, c'est que dans le domaine des affaires humaines, nous sommes les auteurs de ces miracles >>. (p 220, 221, 222)

                Compossible et improbable. Popper dans La connaissance objective (p 77) dans un article consacré à Hume (Ma solution au problème de l’induction) s’en prend aux certitudes du principe de raison suffisante de Leibniz pour lequel on peut donner une raison pour toute vérité : si nous ne voyons pas de raison suffisante pour croire (à la vraisemblance du probable), c’est une raison suffisante de ne pas croire >>. A l’inverse de Descartes, pour Leibniz, il est improbable, c’est même une illusion de croire qu’on puisse s’appuyer sur un sentiment intérieur pour affirmer la nécessité d’une décision ou d’une préférence. Nous n’apercevons pas toujours les causes ou les raisons souvent imperceptibles dont nos résolutions dépendent (Théodicée, p 132). Leibniz admet bien qu'il puisse y avoir des propositions contingentes qui rendent compte in mente de la contingence in re, mais il souligne aussi qu'une proposition vraie est une proposition qui peut être démontrée. La situation des propositions contingentes, c'est que nous sommes incapables de démontrer qu'elles sont vraies mais que nous sommes aussi tout autant incapables de démontrer l'impossibilité de démontrer qu'elles sont vraies. Nous sommes capables éventuellement de voir leur vérité de fait mais nous sommes incapables de trouver les raisons qui font qu'elles sont telles. (Bien des propositions qui pourraient être vraies, sont fausses et bien des propositions qui pourraient être fausses, sont vraies). Pour Leibniz, ce qui est possible, c'est ce qui est compatible avec le meilleur : du compossible à l'improbable, il y a la distance qui sépare l'essence (in mente ou de dicto) de l'existence (in re). Là où nous ne suivrons pas Jacques Bouveresse (cours du 31 mars 2010 sur Dans le labyrinthe de la Nécessité, de la Contingence et de la Liberté), c'est quand il affirme que << à partir du moment où il existe, il est nécessaire >> : avec Hume (Enquête sur l'Entendement Humain p 246, GF), il vaut bien mieux soutenir que << Tout ce qui est, peut ne pas être : l'idée d'inexistence est une idée qui sans exception est aussi claire et distincte que l'idée d'existence. La décohérence (cohérence, adhérer ensemble ; décohérence, désagrégation de cette adhésion) s'attaque donc au problème des successions de disparitions et d’apparitions des états superposés des niveaux macroscopiques des certitudes des opinions de nos sociétés. Son objectif est de démontrer que le postulat de réduction des masses de populations à des identités corporatistes organiques est caduque (Durkheim : De la division sociale du travail). L'idée de base de la décohérence est que les systèmes de connaisance des opinions des corporations ne doit pas être considéré comme isolé, mais en interaction avec un environnement possédant un grand nombre de degrés de liberté. Ce sont ces interactions qui provoquent la disparition rapide des états superposés qui tendent à effacer les différences. En effet, selon cette théorie, chaque éventualité d'un état superposé interagit avec son environnement ; mais la complexité de ces interactions est telle que les différentes possibilités deviennent rapidement incohérentes (autrement dit dissonantes). On peut comprendre logiquement que chaque interaction  met en phase les fonctions de probabilité des états les unes par rapport aux états des autres, jusqu’à ce qu’elles soient sinon compatibles du moins pas incompatibles. En conséquence, la probabilité d'observer un état superposé tend rapidement à rencontrer de grandes difficultés. Seuls restent observables les états dit « purs », correspondant aux états observables macroscopiquement. Les interactions et l'environnement dont il est question dans cette théorie ont des origines très diverses. Typiquement, le simple fait d'éclairer la connaissance d’un système institutionnel suffit à provoquer une décohérence. Même en l'absence de tout éclairage, il reste au minimum les individus du fond diffus du sens commun qui provoquent également une décohérence, bien que très lente. Naturellement, le fait de mesurer volontairement un système institutionnel provoque des interactions nombreuses et complexes avec un environnement constitué par l'appareil de mesure. Dans ce cas, la décohérence est pratiquement instantanée et inévitable. Donc, pour la théorie de la décohérence, l'effondrement de la fonction de la connaissance d’une corporation donnée n'est pas spécifiquement provoquée par un acte de mesure, mais peut avoir lieu spontanément, même en l'absence d'observation et d'observateurs. Ceci est une différence essentielle avec le postulat de réduction de masse qui ne spécifie pas comment, pourquoi ou à quel moment a lieu la réduction, ce qui a ouvert la porte à des interprétations mettant en jeu la conscience et la présence d'un observateur conscient. Ces interprétations deviendront sans objet si la théorie de la décohérence devient suffisamment complète pour préciser ces points : il s’agit d’abord pour ce faire, de prendre en compte la distinction entre la théorie cohérentiste de la justification et la théorie cohérentiste de la vérité telle qu’on la trouve chez Arnold Davidson dans Actions et Evénements (essais 12, 13 et 14).

                  Entre hasard et nécessité, la notion d’improbable désigne à notre attention le fait que les choses sont assez incertaines et plutôt indécises : il n’y a que du peut-être, que du peut-être bien que…cela va arriver ou pas. Rien n’est si sûr, rien ne saurait être si bien assuré, il faut nécessairement que tout soit à peu près compromis entre un peu d’être et beaucoup de néant ou l’inverse : << Le ciel et la terre sont indifférents aux passions humaines. Pour eux, les vivants ne sont que des chiens de paille. Éphémères. Entre le ciel et la terre, l'espace est comme un soufflet de forge. Il est vide mais pas épuisé. Soit qu'il s'enfle, soit qu'il s'abaisse, il est toujours prêt à servir, toujours inépuisable. L'homme qui veut saisir l'espace n'étreint que le vide. Mieux vaut se fondre dans ce vide, dans ce vide immense, dans ce vide démesuré. Le chemin, c'est ce vide sublime >>. Le Tao-tö-King dit assez bien cela. Pourtant de ce que les choses soient assez incertaines et plutôt indécises nous ne devons conclure ni qu’elles ne sont pas du tout, ni qu’elles ne sont rien : les carrières des choses se dessinent à la faveur d’une maïeutique qui les fait naître à la faveur d’un je ne sais trop pourquoi. Soutenir que les choses sont légères et frivoles, c’est prendre au sérieux leurs contingences. Il n’y avait pas de nécessité à la nécessité : il n’y a que des accidents et des accidents d’accidents : on a souvent méconnu ces vérités. L’improbabilité des choses ne devrait pas être non plus la nostalgie d’une nécessité perdue comme celle qui est l’œuvre dans Le déclin de l’Occident. L'improbable est une espérance qui craint d'avance d'être déçue : à ce titre, elle est intimidée, elle (s')appréhende. Dans les télescopages des tactiques du conatus et des stratégies de la monade, Spi(no)niz et Leibnoza sont amenés à penser que si la raison sans la liberté n’est pas raisonnable, la liberté sans raison est insupportable. L’Histoire ne saurait être qu’un dépassement dangereux, que le franchissement de la ligne continue : on veut aller trop vite, on se précipite. Plus question de se permettre d’allèguer << après cela, donc d’après cela >>. Le champ de force d’une conviction subordonne à sa tension tous les esprits qui s’y trouvent. (Tome 1, Le déclin de l’Occident, Oswald Spengler, p 393) L'homme improbable, c'est aussi celui qui éprouve la honte prométhéenne : un trouble de l'auto-identification : un rapport avec soi-même qui échoue, un acte réflexif qui dégénère pour n'être plus qu'un état intimidé. (Gunther Anders : L'obsolescence de l'homme, p 84, traduction de Christophe David).

                Les déconstructions de nos états syncrétiques. Dans Physique et philosophie de l’esprit, (p 72 à 112) et dans De l’intérieur du monde (Pour une philosophie et une science des relations), Michel Bitbol au travers de la description de cette notion de décohérence, donne un modèle théorique qui rend assez bien compte de ce dont nous parlons : après avoir déterminé le statut des connaissances par des probabilités (par des inductions), il en vient en quelque sorte à préciser non plus tant des propensions comme Popper l’avait fait, mais bien les processus de déconstruction/reconstruction qui s’opèrent dans les interactions d’un sujet pourvu de talents/dispositions agissant et réagissant dans un champ de forces sociales. Michel Bitbol repense dans ces livres, la théorie de la connaissance pour l’adapter aux découvertes de la science du XXe siècle. La physique contemporaine rend cette démarche nécessaire : elle porte de moins en moins sur des choses et de plus en plus sur des relations. Si bien que l’image baroque de relations flottant en l’air sans appui sur les choses, d’un "sourire de chat sans chat" pour paraphraser Lewis Carroll, se fait jour de manière insistante. Comment comprendre des relations qui préexistent aux objets ou aux propriétés qu’elles unissent ? Une analogie est mobilisée pour élucider ce mystère : si la droite et la gauche se définissent par leur relation mutuelle, c’est que cette relation est orientée à son tour relativement à notre corps. Ici, comme en physique quantique, seul un supplément de philosophie relationnelle permet de résoudre les énigmes des relations. Seule la reconnaissance de notre situation à l’intérieur du réseau interconnecté du monde lève les paradoxes nés du rêve de le voir comme de l’extérieur. Le problème est qu’une résistance culturelle, dont le fil est retracé de Platon jusqu’à Russell, fait obstacle à l’indispensable radicalité de la pensée des relations. Une thérapie de cette résistance est cherchée dans la philosophie de Nagarjurna, penseur indien du 11e siècle, auteur de référence de l’école bouddhique de la "voie moyenne". Car cette philosophie, loin de minimiser la corelativité des phénomènes et leur absence (ou vacuité) de nature propre, la prend pour prémisse de sa tension éthique vers une manière d’être ouverte et disponible. Une réflexion originale permettant de comprendre comment une épistémologie peut avoir partie liée avec la quête existentielle. La situation que décrit Pierre Bourdieu dans les Méditations Pascaliennes est aussi de cet ordre : c’est celle d’un homme probable : la condition qui lui est laissée, qui lui est allouée au bénéfice des certitudes de la théorie, fait à nos yeux la part trop belle à un certain déterminisme statistique. La condition de l’homme improbable que nous entreprenons de décrire est toute autre. (Quatrième de couverture de De l’intérieur du monde)

                                La preuve de probabilité que nous en sommes réduits à attacher à l’improbable se présente comme une mauvaise espérance, une fausse espérance ou une modalité de l’illusion qui concerne aussi bien notre rapport au crédit qui gouverne les modes de vie d’une majorité des populations des classes moyennes qui nous entourent que nos attentes au redressement de l’économie, que nos craintes vis-à-vis du réchauffement climatique ou que les angoisses que suscitent les prétendues crises qui sont brandies par les financiers. Elles font office de ce que Orwell avait désigné par les mauvaises fées marraines de nos relâchements : leurs annonces résonnent comme des rappels à l’ordre (les bonnes fées des romans de Dickens). Elle est devenue une espèce de wishfull thinking qui ne marche plus ou du moins qui éprouve une certaine réticence parce qu’il a épuisé ses capacités de faire illusion. Nous sommes désillusionnés d’avance, nous n’y croyons plus. L’analyse spectrale de l’improbable à laquelle donne lieu l’examen des déglingues de l’Occident n’est pas tout à fait réjouissante tant que nous ne sommes pas en mesure de prendre un malin et cruel plaisir à nous immuniser au mal. L’oubli et la négligence de l’éthique, sa redécouverte tardive au travers du souci de soi (qui s’oppose au << connais toi, toi-même >>),  ruine la vie d’un bon nombre de nos contemporains. La fascination pour le cynisme ou pour le nihilisme se caricature par des déclarations péremptoires. Nous avons fait de Rousseau, le chien de garde des Lumières. Aller droit aux principes en s’opposant à la flatterie par une éloquence sobre en méprisant tout ce qui est scolaire et en interpellant directement par une prise de parole publique. Il faut opposer au nihilisme de l’arraisonnement, le sacrifice du cynique. Le moment cartésien, c’est le moment où nous postulons que c’est la vérité de la connaissance qui sauve le sujet. (Parole vive qui veut échapper à la paranoïa et qui sert d’alibi) Examen de conscience et direction d’intention. Il nous a, en effet, habitué à bien d’autres oxymores politiques, qui semblent constituer l’horizon indépassable de sa réflexion politique. On rappellera les principaux. Le cynisme, c’est le contraire de cette capacité à s’exposer par la prise de parole, la parésia (le franc parler de la franchise de donner accès à la vérité et de dire le vrai) que Socrate utilise et qui s’oppose à son ironie. La parésia ne parle pas de compétence, elle est une esthétique de l’existence et elle indique l’être de l’âme à qui elle entend donner du style à son existence et donner de l’existence à son style. S’adresser plus à nos modes de vie qu’à notre intelligence ou à nos compétences. Dire ses quatre vérités au monde, c’est décliner les quatre modalités de la vérité : la vérité, c’est ce qui n’est pas dissimulé, c’est ce qui n’est pas altéré, c’est ce qui est droit et direct, c’est ce qui est identique à soi et incorruptible. Héros du cynisme qui a floué le système et qui s’est attaché à se déprendre de tous les assujettissements, le paresiaste triomphe.

                Faut il se guérir de l'improbable  ? S’inventer soi-même, c’est-à-dire devenir majeur. Il faut d’abord développer une attitude archéologique contre le pouvoir de soumission immanent aux vérités des sciences humaines. On devient alors conscient de la volonté de vérité de certains discours et on apprend à se demander devant telle ou telle vérité sur nous-même « qui l’a dit ? », et « pourquoi l’a-t-il dit ? ». Ces deux questions mettent en évidence que toutes les vérités sont incarnées et que celui qui les profère est intimement lié à elles. C’est le sujet de véridiction qui importe pour savoir s’il faut justement accorder du crédit à une vérité. Et puis, avec le discours que l’on choisit, il faut construire son propre territoire, expérimenter dans son jardin propre. « Il faut creuser, disait Foucault, pour montrer comment les choses ont été contingentes, pour telle ou telle raison intelligible mais non nécessaire. Il faut faire apparaître l’intelligible sur fond de vacuité et nier une nécessité, et penser que ce qui existe est loin de remplir tous les espaces possibles. Faire un vrai défi incontournable de la question : << à quoi peut-on jouer ? >> et << comment inventer un jeu ? » La paresia n’est pas un mode de persuasion, ni un mode de démonstration, elle n’est pas, de ce point de vue, située dans le discours. Parce que la paresia est une connexion entre ce qu’on dit et ce qu’on fait, ce que l’on est. Le « paresiaste » est quelqu’un à qui on reconnaît qu’il dit la vérité parce que son mode de vie en témoigne. Ce n’est pas du tout une technique que l’on peut apprendre. Pour devenir « paresiaste », il faut être courageux. Car il faut du courage pour s’exposer à ne pas être compris, à rester seul, à défier les puissants. Socrate était un « paresiaste ». C’était quelqu’un chez qui la pensée et l’action devaient aller ensemble. Sa vie devait être l’épreuve de la vérité de son discours. Et la mort de Socrate démontre justement jusqu’où peut aller le courage d’un « paresiaste ». Pour Platon, cette mort fut une indication pour chercher la vérité hors du contexte subjectif de qui la proférait. Le chemin d’une vérité universelle commença alors. Cependant la pratique « paresiastique » ne disparaîtra pas ; elle se développera dans les écoles philosophiques pour devenir la qualité fondamentale du maître, du philosophe. Ce ne sera plus une vertu politique mais une vertu éthique. Le « paresiaste » est le partenaire indispensable pour dire la vérité sur soi-même, c’est celui qui écoute, qui fait parler, qui parle. Son autorité lui vient non pas de quelque institution à laquelle il appartiendrait, ni du savoir qu’il est supposé détenir, mais comme le « paresiaste » est politique, de son mode de vie, de sa pratique. Dans les deux cas de parésia, la parésia politique et la parésia éthique, on peut dire que le « paresiaste » n’est pas celui qui veut l’être face aux autres, c’est-à-dire celui qui veut être un sujet de vérité devant ceux qu’il voudrait soumettre à son autorité. Cela n’est pas en son pourvoir. L’autorité du « paresiaste », le fait d’être écouté comme quelqu’un qui dit la vérité, n’est pas un mouvement qui vient de celui qui l’exerce mais de celui ou de ceux qui la lui accordent. Évidemment, dans ce jeu « paresiastique », on peut croire qu’on a trouvé des sujets véridiques – enseignants, penseurs, hommes et femmes concrets – à valeur de maître, et puis se tromper. Mais il faut tenir compte de deux choses : premièrement, le jeu ici est ouvert, les vérités incarnées ne sont nullement universelles ; et deuxièmement, l’objectif visé est toujours la liberté et l’autonomie pour s’inventer soi-même. J’ajouterai pour finir qu’expérimenter, c’est comme créer une musique à partir de mélodies existantes. Foucault s’amusa un jour à dire que le principe epimeleia heautou, c’est-à-dire « soucie-toi de toi-même », lui faisait penser à la musique puisque la racine de epimeleia était peut-être melos, qui est aussi la racine de mélodie. Et donc qu’il fallait comprendre le principe epimeleia heautou comme « écoute ce qui chante en toi, ce qui est dans ta tête, le chant qui t’appelle, qui te convoque, qui t’interpelle ». C’est peut-être ça le secret de l’appel musical : écouter, faire attention à la ritournelle si laborieusement créée, parce que c’est justement le rythme de notre propre désir, ce désir que nous avons construit à partir de ce que nous possédions. (Extraits De l’herméneutique du sujet, de Michel Foucault, cours du Collège de France de 1982) L’homme est décidément un animal improbable : pour faire barrage à la négativité sans emploi du nihilisme de l'improbable, il s'agit de se reprendre à parler pour de vrai.

        L’homme qui (ne) sait (pas) attendre et qui (ne) se prête (plus) à rien (à tout). Dans une vie où tous les moments vécus le sont à contretemps, il n’y a plus que de l’improbable. Entre affect et habitus, l’improbable, c’est d’abord l’inattendu (l’inattendable), l’inespéré, le ce qui a peu de chance d’advenir ou de se réaliser. Aristote approche peut-être l'essence même de cette notion  dans cette formule fameuse : << Il faut préférer l'impossible qui est vraisemblable au possible qui est incroyable >>, autrement dit, il faut préférer l'irréel invraisemblable au réel vraisemblable. Aristote, Poétique, 1460 a26). Alors, pourquoi y a t il de  l’improbable plutôt que rien ou plutôt que quelque chose ? Le probable, c’est ce qui arrivera peut-être, c’est ce qui est possible. Aussi, l’improbable est beaucoup moins probable que le probable, si bien qu’il peut devenir négligeable ; certes, l’improbable n’est pas impossible et si le champ du possible ne se réduit pas au champ du probable, nous pouvons remarquer par ailleurs que le champ de l’improbable est distinct de celui de l’impossible : l’impossible (n’) est rien sinon peut-être un repoussoir (à transgresser parfois). En effet, l’improbable est un affect orienté qui réagit quand il est pris dans les lignes de force des champs des sphères sociales dans lequel il s’inscrit. L’homme doit s’ajuster à sa situation : plus nos marges d’adaptation sont étroites, plus nous pouvons avoir tendance à surcompenser nos sentiments d’infériorité par des défiances. Précisément, la pointe d’esprit crée un événement qui est susceptible << de relever le gant >>. Se prétendre (vouloir) improbable, cela nous expose : c’est assez déprimant de ne pas se sentir légitimé à se faire valoir plus que tout autre chose. C'est fatigant cette manière d'être toujours dans cette espèce d'incertitude de l’improbable : le doute sur nos incertitudes nous ronge et corrode nos santés : cela peut même bientôt la gripper. Sans doute, une bonne part de ces incertitudes relèvent d’un hasard objectif (comme dirait l’autre André Breton), mais une part prépondérante n’en reste pas moins d’ordre subjectif. Un travail de maturation de l’improbable s’effectue à la faveur des expériences sur lesquelles nous travaillons d’arrache pied pour circonscrire toutes les connaissances nécessaires pour maîtriser ce qu’il y a à maîtriser dans cet ordre des connaissances : nous avons beau avoir presque tout parcouru, du moins nous avons sans doute aperçu ce qu’il y a de plus significatif : pourtant (ou c’est à cause de cela), cela ne nous empêche pas de pouvoir nous sentir écrasé par les poids et les pressions des milieux ambiants sociaux auxquels nous sommes confrontés. Nous pouvons nous sentir à peu près impuissant à en faire davantage pour faire reconnaître ce que nous pouvons en dire. Aussi, nous pouvons nous sentir épuisé parfois, abattu quelquefois et découragé d’avance presque toujours. Enfin, même si nous n’avons pas l’occasion de discuter de l’état d’avancement dans l’ordre de la reconnaissance de nos métiers respectifs, nous devons bien admettre que notre situation nous paraît souvent difficile pour ne pas dire désespérée. Nous devons bien comprendre que bien des concours de circonstances ne se prêtent guère à faire que les résultats soient à la hauteur de nos attentes. Nous pouvons légitimement nous sentir ruiné, anéanti, laminé par tant de lourdeurs. Travailler sa subjectivité, c’est travailler sur notre manière d’appréhender les doutes afférents à l’improbable. C’est comme lorsque nous sommes dans l’attente : il y a comme une suspension du temps de l’action. Pour attendre, on ne fait rien : l’attente peut se réduire à un vide. Bien des choses se font attendre (les miracles par exemple) et l’intensité de l’attente est proportionnée à l’attention que nous prenons à vivre notre expérience. C’est une espèce de rapport au désir et à la crainte. Dites moi ce que vous attendez, je vous dirai qui vous êtes. L’attente révèle notre rapport au temps ou plus exactement à la temporalité. Dans l’attente se joue notre rapport au temps, notre impatience divulgue et trahit la qualité de notre relation à notre expérience (au) du temps : Etre, c’est dans le temps, par le temps, c’est être du temps, le temps de soi, le temps d’un rythme à ou de soi. L’improbable est une attitude ouverte, l’existential d’un souci et la marque que la nécessité n’est pas absolument nécessaire. Ce qui compte le plus dans l’attente, c’est de savoir quoi en faire. Lorsqu’on s’attend à quelque chose, on s’y prépare en ayant l’intention de la dépasser. Dans l’horizon d’attente d’un événement ou d’un avènement, nous sommes à l’affût et tout doit arriver à son heure. Dans la surprise, contre toute attente, l’inattendu révèle le dénouement de l’attente ou la contredit. Selon que nous sommes en avance ou en retard, nous pouvons remplir et combler le temps vide ou précipiter le mouvement. Il ne faut pas dormir dans l’attente : << il est de certaines heures où dormir, c’est mourir >> (Victor Hugo, Napoléon le petit). Plus et mieux qu’une espérance, l’attente qui s’assume, engage notre rapport à l’horizon indépassable de la mort. On met l’attente à profit pour faire ce que nous aurions dû faire depuis longtemps. Celui qui n’attend plus rien de rien, c’est celui qui a renoncé à tout et qui se détache parce qu’il ne sait plus à quoi s’attendre. Autant dire, qu’il s’attend à tout et que quoi qu’il arrive, il n’en attend plus rien. Comme des paquets en attente, nous ne pouvons être que déçus ; l’improbable est donc la pierre d’attente d’une affection particulière. Il va s’agir de mettre à profit cette attente : l’attente ne doit pas se résoudre en expédients, elle doit assumer son expectative. L’identité brouillée ou mal débrouillée de l’homme improbable, c’est l’identité de celui qui a perdu ou qui n’a pas encore trouvé ces deux qualités qui sortent de la même tige : 1) un jugement solide et sûr qu’on peut considérer comme le tribunal de la prudence où tout s’examine et se règle et 2) un esprit de feu subtil et vif qui saisit aussitôt la chose examinée et réglée. Ce qu’on peut faire de mieux à faire dans l’improbable, c’est de nous apprendre à saisir l’occasion : << avoir de l’esprit >> au sens de Balthazar Gracian, c’est avoir cette sorte de présence d’esprit où on se joue dans l'ironie des circonstances : << le je ne sais quoi, qui est l’âme de toutes les bonnes qualités, qui orne les actions et qui embellit les paroles >>. Cet esprit d’à propos, << on le reconnaît à je ne sais quelle intrépidité animée qui inspire de l’assurance >>. << L’esprit seul, à la vérité, n’est pas indigne de notre estime : l’esprit est dans l’homme ce que le soleil est dans l’univers, un flambeau lumineux et un ornement admirable >>. << Telles est la prérogative insigne de l’esprit : il n’appartient qu’à lui de nous élever au dessus des objets communs et sensibles : de penser, de raisonner, de comprendre, de pénétrer dans les choses les plus cachées et d’en développer les principes, de prendre l’essor jusqu’à la divinité et d’oser même en déterminer l’essence toute infinie qu’elle est >>. (Le héros ; L’homme de cour ; L’homme universel et El Politico, traductions, Amelot de la Houssaie et Joseph de Courbeville).

       Ethique et Esthétique de l'improbable : la philosophie comme passage de la perplexité à la lucidité : les critiques de La condition Post-Moderne de Jean-François Lyotard (Rationalisme et cynisme de Jacques Bouveresse) ont sans doute mésestimé tout à fait le sens profond de sa perspective qui n'avait pas tant pour but de faire la promotion d'un certain relativisme, que de précisément mettre le doigt sur les instabilités et les précarités qui caractérisent  nos sociétés. Loin, bien loin des assurances et des certitudes de tous les postivismes prométhéens, la critique de Jean-François Lyotard avait bien en vue de mettre en évidence les impostures de toutes ces surenchères déterministes qui se sont crues si déterminantes. Faute de grands récits, nous en sommes réduits à assumer le risque que nous font courir les traversées de l'improbable : nous sommes dès lors exposés à des périls qui peuvent nous faire basculer de l'étonnement au doute et du doute au nihilisme. La déconstruction par la katharsis à laquelle nous invite la notion d'improbable doit nous mettre en mesure d'assumer les blessures et les malaises de la lucidité. L'opération de sauvetage du rationalisme entreprise par une certaine philosophie analytique est vouée à un échec tant qu'elle ne comprendra pas que la condition postmoderne n'est pas tant le projet d'une libération, qu'une condition qui nous est faite par le rationalisme triomphant. Il n'est pas et il ne saurait être dans notre nature, d'approcher les choses du monde autrement qu'en les éprouvant vraiment qu'en les appréhendant sans certitudes, fussent elles négatives. L'improbable est un de ces mots embarassants qui ont plus de valeur que de sens ; un de ces mots qui enchantent plus qu'ils ne parlent, qui interrogent plus qu'ils ne répondent, de ces énigmes qui ont fait tous les métiers, de ces mots qui nous barbouillent de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique, de ces mots bons pour la controverse, la dialectique ou l'éloquence, de ces mots propres à toutes les analyses illusoires et aux subtilités sans fins qui déchaînent des passions du tonnerre : << si nous n'espérions jamais ce qui se présente comme hautement improbable, nous ne pourrions jamais explorer ce qui paraît inaccessible >>. (Héraclite, fragment 66). Une philosophie réflexive comme doute méthodique et réduction de l'ouverture au monde aux actes spirituels passe par l'éclatement et la destruction de la première apparence : dans cette optique, la désillusion n'est que la perte d'une évidence que parce qu'elle est l'acquisition d'une autre évidence. (Le visible et l'invisible, p 63). S'il y a une figure actuelle qui incarne bien cette notion d'improbable, c'est sans doute celle de Jacques Derrida : contrairement à toutes ces doctrines péremptoires, la méthode ironique de la déconstruction se présente comme un tâtonnement qui entend préserver la sensibilité des sujets dont elle parle. << C'est toujours au nom de l'éthique, d'une éthique prétenduement démocratique de la discussion, c'est toujours au nom de la communication transparente et du consensus que se produisent les manquements les plus brutaux aux règles élémentaires de la discussion, c'est toujours le discours moraliste du consensus, du moins celui qui feint d'en appeler sincèrement au consensus, qui produit en fait la transgression indécente des normes classiques de la raison et de la démocratie >>. Lui-même proposait quatre règles pour qualifier sa méthode : (voir à ce propos, Par dessus le marché ; Glas, De la grammatalogie, La différance, La dissémination) la déconstruction, c'est

- l'Amérique

- le plus d'une langue

- ce qui est impossible

- ce qui arrive.

    Cette écriture sinueuse, cette façon un peu désinvolte de caractériser le style de sa pensée montre assez une manière d'être assez instable qui accepte de toute évidence de se laisser déranger par la langue des autres. Quoi que nous disions de ce qui arrive, << les choses n'allait jamais aussi bien qu'on croyait >>, son usage fréquent de l'aporie témoigne assez de ses scrupules : si tout était trop prévisible, alors la vie perdrait tout intérêt. Il ajoutait pour résumer sa démarche que << les conditions de possibilité sont aussi des conditions d'impossibilité >>. << Seul l'impossible arrive >>. En réalité, il serait sans doute plus juste de dire et de soutenir que << les conditions de possibilité de l'expérience sont aussi et surtout des conditions d'improbabilités de la probabilité que quelque chose arrive >>. Ses hésitations, ses accents angoissés, les oscillations de ses conjugaisons entre le conditionnel et le conditionnel passé, entre le le subjonctif et le subjonctif passé, nous donnent à penser qu'il a plus et mieux que n'importe qui d'autres le sens de l'appréhension face à l'improbable. C'est ce qui est tout à fait manifeste dans La voix et le phénomène (p 41) : << il y a indication chaque fois que l'acte conférant le sens, l'intention animatrice, la spiritualité vivante du vouloir-dire, n'est pas pleinement présente >>. Qu’est ce qui doit être pour que quelque chose puisse être ce qui (nous) arrive ? Tristes tropismes

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Mercredi 29 février 2012 3 29 /02 /Fév /2012 06:24

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Comment la subreption paralogique de l’improbable est devenue non seulement possible mais nécessaire et souhaitable ?

(Les anti paradoxes. Il faut préférer l’impossible qui est vraisemblable au possible qui est incroyable).Credo quia absurdum est : je crois parce que c'est absurde.

Les appréhensions du style.

CREDIBILE EST QUIA INEPTUM EST ; et sepultus resurrexit ; certum est quia impossibile est :

     c’est crédible parce que c’est insensé ; c’est certain parce c’est impossible.

L'improbable crée une rupture (une disruption) épistémologique. 

               Existe-t-il une différence fondamentale entre la pensée de droite et la pensée de gauche ? Toutes ces questions se ramènent à une seule : penser à droite et penser à gauche sont-ils des invariants constitutifs de la pensée politique ? Or pour répondre à cette question, il faut a minima se donner un premier principe, un présupposé fondateur d’où découlerait d’autres axiomes, à la manière d’un raisonnement hypothético-déductif. S’agissant de la gauche, ce principe est généralement l’égalité. Il fonde l’accès au droit autant que l’égalité des hommes devant la parole. S’agissant de la pensée de droite, le premier principe qui la gouverne selon Emmanuel Terray est le suivant, les autres s’engendrent logiquement : le réel est supérieur au possible, parce qu’il peut être connu par la raison alors que le possible affole l’imagination. De ce principe initial découle une vison de l’homme qui privilégie l’héritage, la dette, l’ordre, l’autorité, et une conception de l’individu soutenue par la croyance en une nature humaine intangible.  Comme les moralistes, la pensée de droite ne fait pas confiance à la nature huamine et cette méfiance envers l’épanouissement des passions de l’homme est évidemment lourde de conséquences. Fourier, « ce sergent de boutique illétré », comme il se nommait lui-même, fut un des premiers à renverser cette tendance. Mais la culture de la Restauration ne s’éteignit pas pour autant. La pensée de droite a toujours trouvé sur son chemin un ordre à défendre. Mais ce serait une erreur d’en faire une pesnée monolitihique, indépendante des circonstances, et sans contradictions. Il y aura toujours un écart entre sa version libérale et sa version conservatrice.

 

      Le roi de la mauvaise foi qui s’ignore et de l’affectation qui s’assume, concède et prête toujours aux séductions du changement (il faut tout changer pour que rien ne change) des pouvoirs extrêmement attractifs : la rupture ne consiste pas tant à s'opposer à ce qui précédait qu’à assumer ouvertement une ligne directrice qui aurait été de toute façon suivie en catimini déjà par des prédécesseurs qui auraient pris grand soin eux de le cacher. À la conception paternelle et tutélaire verticale d’une politique à la De Gaulle, succède une conception horizontale des solidarités de l’homme normal névrotique d’autant plus adapté au temps présent qu’il est davantage réactif, même si ses réactions sont un peu brouillonnes, désordonnées et précipitées. Du point de vue conceptuel, cette horizontalité tarde pourtant à s’incarner dans des micro pouvoirs qui pourraient créer les conditions d’une véritable démocratie qui pourrait faire tomber l’expertise verticale dans des expertises horizontales. Le pouvoir postmoderne a écouté la leçon des modernes, celles des Deleuze, des Foucault, des Lyotard ou des Derrida : c’est ce que nous pouvons appeler une politique postmoderne où c’est le tout communicationnel qui périme le passé ; la postmodernité, c’est la fin des métarécits, c’est la fin de la croyance aux pouvoirs de grandes entités comme la Raison, le Progrès ou la Nation, c’est la fin d’une certaine incarnation de la Rationalité Occidentale dont le résultat consiste non plus tant dans un plus petit commun multiple que dans un plus grand diviseur du commun. Le triple défi positif du plaisir, de l'épanouissement et du sens de la vie sans ou avec des efforts est vaincu par l'adversité s'il n'est pas guidé par les plus hautes vertus ...

 

         Si le pouvoir souverain des modernes (Hobbes et Rousseau) s’est voulu rationnel, le pouvoir postmoderne incarne quant à lui sans complexe une manière plutôt irrationnelle : l’affectivité et l’émotion sont au pouvoir : « Sarkozy a noué un pacte émotionnel avec les français » : c’est sa force, sa nouveauté et sa grandeur. Si la postmodernité, c’est ne plus savoir distinguer le vrai du faux, le beau du laid, le bien du mal, le bon du mauvais et le juste de l’injuste, c’est que désormais agir, c’est agir parce qu’on peut le faire, pour la performance : les accélérations des déclarations successives qui donnent le sentiment d’une urgence précipitée. Sous la pression des événements, nous sommes devenus acteurs de ce qui est performant : l’incapacité d’agir nous oblige à multiplier des actions qui sont démenties le lendemain. Pas question de réduire le sarkozysme à une forme, à une manière de faire, à un éthos, à une fougue, à une certaine impétuosité, à beaucoup d’énergie, à la force d’un bling-bling, à une gesticulation et à un relâchement du langage, pourtant il faut convenir que les apparences le laissent souvent supposer et craindre. Nous ne pouvons toutefois pas faire l’impasse sur le caractère structuré et idéologique de son action : c’est une action qui repose sur une pensée qui a été construite sur une synthèse qui pour inédite, approximative et brouillonne qu’elle puisse paraître, n’en est pas moins apparemment ferme et déterminée : d’abord contre toute attente, un atlantisme et un rapprochement avec les thèses de Bush, ensuite, sur le plan économique, un improbable « travailler plus pour gagner plus », enfin avec le discours de Dakar : « un homme noir qui ne serait pas rentré dans l’Histoire ». L’effervescence des motivations investit désormais l’hédonisme ravageur du capitalisme financier. La fin de la guerre froide ayant rendu obsolètes les grands récits, dès lors, se met en forme et en scène le pouvoir de l’émotion instantanée. De quoi se paie cette banalisation du pouvoir ? De l’émotivité des sincérités locales qui sont chaotiques et qu’on est incapable de synthétiser. S’il n’y a plus de grandeur, elle se paie de son corollaire : l’émotivité de l’instant : un crime sordide, une catastrophe naturelle ou une fermeture d’usine sont l’objet des mêmes marques de sollicitudes (un drame, une loi). L’époque étant ce qu’elle est, le président est partout à l’aise dans son rôle : les réactivités locales surréagissent. Quand on se rend compte qu’il y a de l’aléatoire jusque dans l’expérimentation scientifique, soudain, la science devient une énigme : la frontière du vrai et du faux devient flottante. Il faut pour faire face à l’incertitude constante d’un contexte, pour faire face à l’actualité perpétuellement changeante, donner à ce qui est entrepris une allure de l’urgence permanente. Nous sommes dans un paradigme de l’imprévu et de la terreur. La non prévisibilité des lendemains nous contraint à ne plus avoir de certitudes ...

 

  Aussi divers que puissent paraître les courants de la pensée de droite partagés qu’ils sont entre leurs versions conservatrices y compris celles réactionnaires et l’individualisme libéral, il faut tout de même tâcher d’identifier un socle qui leur soit commun comme un ensemble d’axiomes qui sans faire système ni former une doctrine unique soit capable de tracer le cadre pour appréhender le monde au travers duquel se distribuent les catégories et pour en juger au regard des mêmes valeurs. Si nous passons en revue ces axiomes dans le système des oppositions dans lesquels ils s’inscrivent : le réalisme contre l’idéalisme, l’ordre contre le changement, la hiérarchie contre l’égalitarisme, l’autorité plutôt que la persuasion, une vision pessimiste de la nature humaine qui exclut toute velléité d’une quelconque volonté émancipatrice : le génie consiste non pas à créer mais à conserver. L’intérêt d’une telle entreprise consistante, dans la perspective généalogique qu’elle adopte pour dresser le profil idéologique qui s’en dégage : un tempérament, une tournure d’esprit plutôt qu’une doctrine systématique qui se définit comme antimoderne. Autre principe cardinal de la pensée de droite, l’ordre qui s’oppose au hasard et au chaos qui découle de l’existence de « lois qui selon Montesquieu sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » qui impliquent la stabilité et s’opposent au conflit. Pour Auguste Comte, « le Progrès est le développement de l’ordre » qui peut aller sans la justice : « je préfère commettre l’injustice plutôt que de souffrir le désordre » dit Goethe. « Avant le souci de la justice doit venir le souci de la société » dit Maurras. L’ordre s’incarne dans la civilisation laquelle est toujours menacée par la barbarie comme le fer le plus poli l’est par la rouille selon Rivarol. « Nous sommes tous des îlots battus par la houle d’incessantes tempêtes : nos maisons sont toutes des forteresses dans la mer » dit Péguy. Une topique classique de la pensée de droite, c’est celle de la citadelle assiégée par les barbares de l’intérieur et par ceux de l’extérieur : hier par la ceinture rouge, aujourd’hui par la racaille des banlieues : ce qui vaut à notre pays une longue tradition d’inhospitalité. Vague après vague : les Italiens, les Polonais, les Maghrébins et les Africains ont été mal reçus et d’ordinaire stigmatisés, souvent humiliés et soumis à toute sorte de discriminations, ce qui a fait dire à un auteur comme stendhal « songez à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur ». Hippolyte Taine résume ses critiques de la modernité dans son livre Les origines de la France contemporaine  en soulignant que l'événement révolutionnaire constamment réécrit ainsi que la pensée des droits de l'homme sont l’objet incessant de diatribes de la pensée de droite : la plupart des articles de La déclaration des droits de l’homme ne sont que des dogmes abstraits, des définitions métaphysiques, des axiomes plus ou moins littéraires, c'est à dire plus ou moins faux, tout juste bons pour une harangue d’apparat non pour un usage effectif ...

 

       Le significatif insignifiant du naturel paradoxal ou du paradoxe naturel. La pierre angulaire de la pensée de droite, c’est le privilège qui est accordé à la réalité et au réalisme, à la force des choses qui s’imposent comme une version élargie du principe d’inertie. Attitude assortie d’une référence constante à la nécessité qui substitue donc partout où c’est possible la nécessité à la contingence : c’est là l’une des opérations de l’esprit préférée de la pensée de droite. Une ligne de faille s'est ouverte entre la défense des valeurs et l'appel au respect des règles d'un côté et l'hédonisme ravageur du capitalisme financier de l'autre. Dans la ligne de mire de cette préférence donnée à la nécessité, la dimension du possible où se déploie l’imaginaire, la fièvre de l’attente, l’appétit et le désir de changement : toutes choses qui paralysent et égarent la pensée. Si l’imagination a toute sa place dans l’ordre de la création artistique et de  l’esthétique, dans l’ordre du politique, elle n’a rien à y faire. Le slogan  « l’imagination au pouvoir » relève de la confusion des genres. La dimension du possible où se déploie le rêve et l’espérance de l’imaginaire ne font que nous précipiter dans la précarité et la contingence du réel. Ce sont des boursoufflures spéculatives. Rivarol soutenait que le génie ne consiste pas tant à créer qu'à conserver car c’est la loi la plus fixe qui est la bonne et même la meilleur. Cette posture intellectuelle est comparable au " mos maiorum" de Cicéron qui traduit le sens de la coutume par la pratique de nos ancêtres qui est la meilleur parce que selon la formule incantatoire « il en a toujours été ainsi ». Celle-ci opère une transmutation : « nos pères ont toujours fait ainsi ». La durée ajoute son prestige à l’opération. Les hommes ne naissent ni libres ni égaux mais sont toujours déjà insérés, les parents, la famille et la société qui l’accueille dans des réseaux de dépendances et à ce titre ils tâchent toujours d’allier ce que le devoir permet avec ce que le l’intérêt prescrit afin que l’ordre et le progrès ne se trouvent point divisés. Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne déguise sa force en autorité et s’il ne transforme l’obéissance en devoir. C’est ainsi que les rapports aux formes de pouvoirs pré modernes ont réactivé les fondements des légitimités archaïques : celles mises en évidence par Max Weber : d’abord l’autorité de l’éternel hier des coutumes sanctifiées par leur validité immémoriale et par l’habitude enracinée en l’homme de les respecter. Ensuite l’autorité fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire d’un individu : c’est le pouvoir charismatique du prophète ou du souverain plébiscité (fut-il démagogue) avec l’aura qui est censée impressionner tout ce qu’il touche. C'est enfin l’effervescence des motivations qui investissent désormais l’hédonisme ravageur du capitalisme financier spéculatif qui tiennent la dragée haute à tout le reste de la population au travers des effets d'un style ondoyant insaisissable parce qu'insignifiant ... un style qui surjoue le paradoxe comme élément de langage artificiel préfabriqué et précontraint ... un style qui sature le sens par ses effets toxiques ...

CREDIBILE EST QUIA INEPTUM EST ; et sepultus resurrexit ; certum est quia impossibile est : c’est crédible parce que c’est insensé ; c’est certain parce c’est impossible.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Géopoétique - Communauté : La commune des philosophes
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Mardi 28 février 2012 2 28 /02 /Fév /2012 17:33

 American-6.jpg  Personne n'est sujet à plus de fautes que ceux qui n'agissent que par réflexion, les pâles images suggérées par la réflexion ont rarement la force de conduire un homme à l'action. Vauvenargues.

    Il n'est pas facile de distinguer dans nos réflexions entre celles qui se rapportent à nous de celles qui se rapportent à nos proches. Nous sommes habités par les pensées et les réflexions de ceux que nous aimons et par celles de ceux que nous haïssons. Nous ne réfléchissons jamais, la réflexion étant aussi pensée, qu'une pensée est une pensée diminuée de cette réflexion. L'homme ne saisit jamais plus son esprit intact qu'il ne voit directement la nuque de son cou. Jean Paulhan.

   Je crois à l'efficacité de la réflexion parce que je crois que la grandeur de l'homme est dans la dialectique du travail et de la parole ; le dire et le faire, le signifier et l'agir sont trop mêlés pour qu'une opposition durable et profonde puisse être instituée entre << theoria >> et << praxis >>. Histoire et Vérité, préface, Paul Ricoeur.

  Zum sehen gehoren  : il nous appartient de regader ...

Zum schauen bestellt :  il nous appartient de nommer pour examiner ...

Goethe (Faust II)

A partir de : - L'analytique du sublime

de Jean-François Lyotard.

 - Kant et Epicure de Alain Boyer.

- Création littéraire et connaissance de Herman Broch.

- La forme et l'intelligible de Robert Klein.

- La musique et l'ineffable de Vladimir Jankélévitch.

- Recherche philosophique sur l'origine de nos idées

du Sublime et du beau de Edmund Burke.

- Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, Friedrich Schiller.

- Du spirituel dans l'art, Wassily Kandisky.

 

 Le libre jeu éveille et incite : 

 

- le jeu comme aptitude à laisser jouer la souplesse de notre complexion.

 

- le jeu comme faculté de faire jouer

les ajustements des éléments de circonstances et de règles.

 

- le jeu comme illusion réfléchie, donc

comme art perspectiviste de l'illusion : se jouer de.

 

- le jeu comme capacité à s'inclure dans une partition : se prendre au jeu.

 

- Jouer, c'est reprendre la main. 

 

 

 

 

                L’anamnèse de ce qui est présupposé dans nos formations discursives et l’explicitation de ce qui est impliqué dans l’expérience de nos vécus sont les tâches et les destinations permanentes d’une notion qui jusqu’alors est à peu près passée inaperçue parce qu'elle est apparue anodine ou insignifiante. Cette notion, c’est celle de réflexion qu'on associe volontiers à l'inventivité de l'imagination (contre l'émotion) : les divers sens  de cette notion peuvent être exposés de façon systématique. Si d’abord, d’une manière générale, la réflexion implique un redoublement, plus ou moins spontanée ou plus ou moins volontaire, et comme un repliement ou un recueillement de la vie psychologique sur elle-même, (d’où parfois une inhibition apparente et provisoire), elle constitue d’autre part un fait nouveau, une initiative originale, une force ultérieure et supérieure à celle des éléments qui en ont été l’occasion. La réflexion n'est pas une simple pensée sur les contenus donnés d'une intuition mais ce qui codétermine et constitue la forme même de ces contenus. Et cette force qu'elle tire de son initiative, s’applique ou s’oriente dans deux directions symétriquement inverses : tantôt en effet, elle vise les conditions antécédentes et efficientes du fait de la conscience ou de la réalité donnée qui est l’objet de son étude et qu’elle rattache à des idées générales ou à des lois et c’est une rétrospection analytique, tantôt, elle se porte pour ainsi dire en avant vers les intentions ou les intentionnalités et leur réalisations finales, concrète et singulière qui est le terme pratique de son mouvement complexe et total et c’est alors une prospection synthétique. Si le terme de réflexion désigne également ces deux démarches si dissemblables, c’est que d’une manière ordinairement implicite mais qui peut être explicite, il y a entre elles une certaine solidarité et même une certaine homogénéité. La réflexion quoiqu’elle semble s’arrêter dans les deux sens à des intermédiaires bien divers et bien indépendants les uns des autres, n’est possible que parce qu’elle tend à constituer, dans l’unité du sujet d’inhérence, la solution du problème ontologique et la solution du problème de la destinée. A l’inverse de la méditation qui s’ouvre et qui fait jaillir d’une expérience qu’on peut faire ce qu’il y a de général et d’humain et qui en tire la leçon, la réflexion se concentre et se fixe sur un sujet : la réflexion approfondit son sujet. Tant chez le Husserl de Ideen I (§ 77, 78) que dans la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty, (chapitre 3 de l’introduction) le rôle de la réflexion qu’ils font procéder essentiellement de l’imagination est opérateur. La réflexion désigne aussi bien l’intuition immédiate d’un vécu que l’image d’un souvenir qui se fixe en se thématisant. En découvrant la conscience irréfléchie telle qu’elle était avant la réflexion se découvre elle-même comme modification du vécu irréfléchi. En présentant le caractère d’une modification de conscience, la réflexion procède essentiellement de certains changements d’attitudes : la réflexion devient pensée, par elle s'opère une conversion de l'inspection de l'esprit qui transmue les traces de la perception en imagination (Le visible et l'invisible, p 48 à 74, Interrogation et réflexion : c'est la réflexion qui travaille à surmonter le sublime du doute méthodique). Pour nous sortir des embarras dans lesquels nous plonge la foi perceptive spontanée de nos impressions, la réflexion  opère des réductions éidétiques qui thématisent nos pensées. Dans La transcendance de l’Ego, Sartre tâche de mettre en évidence la production créatrice de la réflexion : dans l'excès de son jeu productif de formes ou d'Idées esthétiques, l'imagination peut aller jusqu'à interdire la recognition par concept et à déconcerter ou à désespérer cette conscience qui est à la charge de l'entendement. (p 61). Un tel emportement n'évoque pas seulement les excès du baroque, du manièrisme et du Surréalisme, c'est un dérèglement qui est toujours potentiellement menaçant dans la calme contemplation du beau. (Les eaux dormantes : si l'eau sombre peut s'éclaircir en se décantant, jamais l'eau lourde ne peut devenir légère. Le destin des eaux vives est de s'alourdir. Toute eau vivante est une eau qui est sur le point de mourir). Le plus vif  de l'animation de l'esprit, le sentiment de toute puissance de l'Idée elle-même, peut toujours excéder la lettre, la faire céder et démissionner et le bonheur d'écriture peut se muer dès lors en délire par surabondance d'images. L'homme fait preuve de réflexion lorsqu'il se dégage de toute la rêverie flottante des images qui viennent frapper ses sens au passage ; il peut alors se recueillir en un moment de veille, s'attarder volontairement sur une image, y prêter attention, la prendre sous sa garde claire et paisible et isoler les attributs marquant que c'est ceci qui est l'objet et rien d'autre. Le pouvoir fondamental de réflexion agit simultanément dans chacun de ses actes au dedans et au dehors dans l'indissoluble connexion psychophysique de l'âme et du corps. L' affaire de la réflexion n'est pas de produire la couche du vécu dans laquelle il s'enracine mais d'en fournir l'interprétation théorique.

  L’anamnèse de ce qui est présupposé dans nos rationalités passe par la réflexion : du beau, du sublime et de ce qui s’en approche comme contact pré-réflexif au simple réflexe face à la première impression, on monte alors vers les différents niveaux de la réflexion ; le mot lui-même n'est pas une simple intuition, il renferme un acte de cette réflexion. L'acte de réflexion articule à la fois un acte de discrimination de nos sensations et de nos perceptions et à la fois un acte de coordination de leur traduction dans le langage. Tandis que la primitivité du sentiment est une intuition immédiate, ce qui caractérise d'abord la réflexion, c'est sa médiateté. Simuler et stimuler nos intentionnalités sur la réflexion et par la réflexion sur le beau ou par le sublime, (autrement dit par un sourd désir d'illimitation), tout autant que par la réflexion (Maine de Biran) sur l'union de l'âme et du corps : voilà la tâche : << qui a pensé dans la plus grande profondeur, aime ce qu'il y a de plus vivant >>, Hölderlin. Biran décèle à l'origine des signes, une initiative spirituelle du moi, le germe non encore élaboré de ce que sera la réflexion. Sans l'aperception interne des actes ou de l'effort voulu, il n'y aurait point de signes institués et sans les signes institués, il n'y aurait pas de réflexions proprement dites, point d'idées ou de notions distinctes de nos actes ou de leurs résultats. On peut distinguer trois moments : l'aperception interne, les signes et la réflexion explicite comportant l'usage des notions. Ces trois niveaux sont en continuité et se fondent l'un dans l'autre. La réexposition réflexive active en nous une sorte de réminiscence : au travers de la redite, la sensibilité aiguë neutralise la sentimentalité ardente : réentendre et rejouer est un moyen de découvrir à l'infini des rapports nouveaux, des correspondances subtiles, des beautés secrètes et des intentions cachées : autrement dit, les affinités régulatrices de la réflexivité. Le sublime fait partie de ces choses qui offensent le sens esthétique : l'horrorum pudendum. (L'union de l'âme et du corps, 76-77, Maurice Merleau-Ponty).

     Cassirer dans La philosophie des formes symboliques après avoir rappellé l'existence de l'ouvrage de Maupertuis Réflexions philosophiques sur l'origine des langues, en en faisant un précurseur des thèses de Vico (La Science nouvelle) et de Rousseau (Essai sur l'origine des langues) dans leurs recherches d'une langue mère (lingua madre), s'applique à préciser le rôle de discernement qui s'attache à la notion de réflexion : << précisément parce que le discernement n'est pas quelque chose d'extérieur qui se rajoute après coup au contenu de la perception, mais parce qu'il entre en elle comme un moment constitutif >>. La réflexion, c'est cette forme de reconnaissance qui est conçue par Leibniz comme aperception et par Kant comme << la synthèse de recognition >> : il cite par ailleurs Über der Ursprung des sprache de Herder qui souligne l'importance de la réflexion pour expliciter la nature du langage : << l'homme montre de la réflexion lorsque la force de son âme agit librement pour pouvoir, dans tout l'océan des sensations qui gronde en elle par tous les sens, distinguer une vague, l'arrêter, y appliquer son attention, et prendre conscience de cette attention. Il montre de la réflexion lorsque, sortant du rêve de toutes ces images flottantes qui effleurent ses sens en passant, il peut se recueillir en un moment de veille, s'attarder volontairement sur une image, y appliquer un soin clairvoyant et plus serein, et en tirer des signes à son usage pour indiquer qu'il s'agit bien de cet objet et non d'un autre. Il montre également de la réflexion lorsque, non seulement il peut connaître il peut connaître avec netteté ou clarté, toutes les propriétés, mais encore en reconnaître une ou plusieurs comme distinctives par soi... Ce qui permet cette reconnaissance, c'est un signe qu'il doit détacher comme le signe même de la réflexion qui s'impose avec clarté en lui. Ce premier signe de la réflexion était le mot de l'âme : avec lui, nous avons trouvé le langage humain >>. Le discours de Herder constitue l'endroit exact et précis où l'ancien concept rationaliste de << forme réflexive >> qui domine la philosophie des Lumières devient le concept romantique chez Kant, Schiller et Goethe de << forme organique >>.

       Pourtant, chez Kant, dès la Critique de la raison pure, la notion de réflexion occupait déjà une place éminente. Mais c’est d’abord à partir de Locke et de sa réplique chez Leibniz qu’elle prend toute son importance : << il y a des idées simples qui se font apercevoir dans l’esprit par toutes les voies de la sensation et de la réflexion, à savoir le plaisir, la douleur, la puissance, l’existence et l’unité. Celles qui viennent par réflexion sont des idées de l’entendement et de la volonté : nous nous en apercevons en réfléchissant sur nous-mêmes >>. La notion de réflexion provient du mot latin reflexio qui signifie « action de tourner en arrière, de retourner ». C’est l'action de la pensée qui revient sur elle-même (du latin reflexio). Cette notion s’avère d’autant plus déterminante dès lors qu’on s’aperçoit que la réflexion n’est autre chose qu’une attention qu’on porte à ce qui est en nous. Dans l’Essai sur l’entendement humain, Locke décrit la réflexion comme un << sens interne >> qui s’oppose à la sensation : le régime de l’activité réflexive de l’esprit s’oppose au régime de la passivité des sensations et des impressions : << par réflexion, j’entends cette connaissance que prend l’esprit de ses opérations et de leurs caractères ;  ce qui est cause qu’il vient à y avoir dans l’entendement des idées de ces opérations >>.  De ce point de vue, on peut dire que la conscience est essentiellement réflexive. Ainsi, l’acte réflexif va en en venir à être considéré par Kant comme un acte privilégié : << elle n’a pas à faire aux objets eux-mêmes pour en acquérir directement des concepts, mais elle est l’état de l’esprit dans lequel nous nous disposons d’abord à découvrir les conditions subjectives sous lesquelles nous pouvons arriver à des concepts. La réflexion est la conscience du rapport des représentations données à nos différentes sources de connaissance, qui seule peut déterminer exactement leur rapport entre elles >>. << Tous les jugements et toutes les comparaisons ont besoin d’une réflexion qui assigne aux concepts leurs titres catégoriques >>. Tout le criticisme est une topique qui par la réflexion assigne à tout universel, son origine a priori dans une faculté de l’esprit. Ce qui s'accorde dans la réflexion sur le jugement de bon goût, ce sont les voix de l'entendement et de l'imagination avant qu'elles opèrent de façon déterminante : c'est la convenance dans une recollection des voix, c'est à dire un accord proportionné où leur rapport est le plus approprié.

                Les deux découvertes que Kant a faites sont d’une part que le sentiment de plaisir peut recevoir un fondement a priori grâce à la finalité et d’autre part que la finalité est le produit naturel de la faculté de juger réfléchissante qui régule par induction et par analogie le passage non logiquement contraignant du particulier au général. La validation du plaisir subjectif ne fait alors qu'introduire celle de la téléologie naturelle. Le système est presque complet. Dès lors, on peut à la fois donner toute sa place à ce que Epicure mettait au fondement de la moralité (au sentiment de plaisir et de peine) et développer l’idée selon laquelle le mécanisme est tout aussi parfaitement justifié que nécessairement limité en vertu de l’observation que l’on peut faire de la réalisation empirique de la systématicité de l’organique. Kant est ainsi amené à rédiger une troisième critique, laquelle ne constitue pas cependant une troisième partie du système de la philosophie qui n’en comprend que deux (Nature et Liberté) mais seulement un passage entre les deux : la matière de la sensibilité, le plaisir, la vraie nature de l’illusion pythagoricienne, et la possibilité des << êtres organisés >>. L’unité de tous ces problèmes, on la trouve dans la mise en rapport de la finalité régulatrice, du plaisir et de la faculté réfléchissante. Le beau et le sublime préparent à la moralité, le beau en cultivant le désintéressement dans la beauté apaisante (comme instrument de l'entendement), le sublime en cultivant ce qui plaît en terrifiant dans la beauté énergique, en représentant dans l’imagination (comme instrument de la raison) la violence que la loi morale exerce sur la sensibilité. Relevons ici que le beau et le sublime contituent aussi (Le mythe et la raison de Hans Blumenberg) deux orientations catégoriques métaphoriques du mythe antithétiques : d'un côté comme une poésie qui correspond à une appropriation anthropomorphique du monde, de l'autre comme terreur, c'est à dire comme ensorcellment démoniaque qui correspond à l'élévation théomorphique de l'homme. Dans les paragraphes de 72 à 80, Kant classifie les systèmes dogmatiques de la finalité : on suppose d’abord que la nature est apparemment artiste (technicienne) et l’on accepte donc l’existence d’êtres finalisés, produits de la force formatrice et productive de la Nature. On distingue alors d’une part, des systèmes qui affirment le caractère non-intentionnel de toute finalité objective et matérielle et d’autre part des systèmes qui affirment que la finalité des être organisés est bel et bien intentionnelle (système du réalisme des fins). L’ordre spontané des émergences des finalités dans les êtres organisés recevra dans le fameux livre de Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, qui date de 1970, une confirmation éclatante dans les espèces des structures téléonomiques. Dans son optique, il s’agit pour Kant de faire reposer l’idée d’un système suprasensible qui peut simuler et stimuler l’intentionnalité en niant toute différence entre technique de la nature et simple mécanisme. (§ 73).

                Mais l’anamnèse réflexive de ce qui est présupposé dans nos rationalités n’est pas non plus sans rapport avec ce qui ce qui nous arrive quand nous réfléchissons nos expériences esthétiques dans des jugements réfléchissants : la réflexion peut être rapprochée de la notion platonicienne de réminiscence en ce qu’elle ne fait que porter à la connaissance ce qui était déjà dans l’esprit. En effet, l’acte réflexif est << l’acte par lequel nous confrontons la comparaison des représentations avec la faculté de connaissance : le rapport où les concepts peuvent s’impliquer réciproquement dans un état de conscience est celui de l’<< identité >> et de la << diversité >>, de la << convenance >> et de la << disconvenance >>, de l’<< intérieur >> et de l’<< extérieur >>, du << déterminable >> (matière) et de la << détermination >> (forme). Le pouvoir heuristique de critiquer est celui d'élaborer les bonnes conditions a priori de possibilité, c'est à dire la légitimité d'un jugement synthétique a priori. L’exacte détermination de ce rapport revient à examiner dans quelle faculté de connaître ces états de conscience s’impliquent subjectivement les uns les autres, si c’est dans la sensibilité ou dans l’entendement. Si les choses sont identiques ou différentes, cela ne peut pas seulement s’effectuer par la simple comparaison, cela doit se faire par la distinction des modes de connaissance auxquelles elles ressortissent moyennant la réflexion. La réflexion contient le fondement de la possibilité de la comparaison objective des représentations entre elles. Tous les concepts sont des représentations réfléchies qui mettent en rapport de simples comparaisons : aussi les concepts de la réflexion peuvent ils se mêler dans l’ontologie générale sans privilège, ni prétention légitime aux concepts purs de l’entendement. L’appendice à l’analytique de la raison pure entend nous garantir contre l’amphibologie des concepts de réflexion résultant de la confusion de l’usage empirique de l’entendement avec son usage transcendantal. Le rôle de la réflexion est de guider nos représentations des affects aux topiques transcendantales : à un premier niveau, la sensation informe l’esprit sur son état. L’état d’esprit est une nuance et cette nuance affecte la pensée tandis qu’elle pense à quelque chose. L’affect occupe une position sur un nuancier des affects qui s’étend du plaisir extrême à la plus grande peine. La sensation est un jugement immédiat sur elle-même. Ce jugement synthétise ainsi l’acte de pensée qui est en train de s’accomplir à l’occasion d’un objet avec l’affect que lui procure cet acte. L’affect est comme le retentissement intérieur de l’acte de réflexion : est réflexif tout acte qui transforme un vécu en le posant de façon absolue dans la sphère de la conscience réduite et permet ainsi une saisie intuitive de son essence.

Esthétique du sublime : les surplombs aveuglants du sublime (Baldine Saint Girons). C'est en particulier le cas de Joseph Addison, qui part effectuer son Grand Tour en 1699, et écrit dans ses Remarks on Several Parts of Italy etc. que « les Alpes remplissent l'esprit d'un plaisant sentiment d'horreur. » Le désespoir découragé, abattu n'est pas sublime, seul l'est le désespoir révolté et indigné. C'est l'énergie du désespoir qui donne sa qualité affectuelle singulière au sublime : la teneur de son tonus lui confère sa valeur ultime : sa noblesse. Sublime (latin : sublimis, « qui va en s'élevant » ou « qui se tient en l'air ») désigne dans le langage quotidien une chose grandiose et impressionnante (renversante), qui ne peut néanmoins être perçue ou comprise qu'avec une sensibilité très fine.

                La signification du concept du sublime d'Addison est que les trois plaisirs de l'imagination qu'il a identifiés, la grandeur, la singularité et la beauté, proviennent d'objets visibles (c'est-à-dire de la vue, plutôt que de la rhétorique). Il est également à noter qu'en écrivant sur le « sublime dans la Nature du dehors », il n'a pas recours au terme « sublime », mais à des termes qui peuvent être compris comme des superlatifs absolus, tels que « sans borneWarhol-9-jpg.jpgs », « sans limites », ou encore « vaste », « grandeur », voire à l'occasion des termes dénotant l'excès. Pour Addison, la grandeur, le grandiose, fait partie intégrante du concept de « sublime ». Un objet d'art peut être beau sans atteindre à la grandeur. L'œuvre d'Addison, Pleasures of the Imagination, peut, aux côté du Pleasures of the Imagination (1794) de Mark Akenside et des Night Thoughts de Edward Young, être considérée comme le point de départ de l'analyse du sublime développée par Edmund Burke.

                Né de la volonté d’exprimer l’inexprimable, le goût du sublime détrône celui du beau : par le sublime la raison fait violence à la sensibilité à la seule fin de l'élargir à la mesure de son domaine propre. Une profonde dualité d’origine se cache sous l’uniformité actuelle du vocabulaire du sublime : si en anglais, français, italien et espagnol, on utilise le même terme d’origine latine, diversement prononcé, à titre d’adjectif simple ou substantivé, la réflexion sur le sublime s’est historiquement développée à partir de termes grecs et latins, de statut grammatical et d’étymologie dissemblables. Entre la tradition rhétorique, issue du latin et la tradition philosophique, issue du grec, se marque une solution de continuité. Dans la première, << sublime >> apparaît comme un adjectif, synonyme de grave et d’élevé, mais aussi de véhément et de terrible : double sens dont Cicéron créditait déjà le grand style que Quintilien nommera << genus sublime dicendi >>. Dans la seconde, en revanche, le sublime, loin de qualifier le seul << style sublime >>, est un substantif qui désigne chez Pseudo-Longin << une certaine et éminence du discours >> (akrotês kai exohhê tis logon) : << le sublime >> est le terme choisi par Boileau pour traduire l’hupsos de Pseudo-Longin et il devient grâce à Burke, au milieu du XVIII ème siècle la naissance de l’esthétique. Edmund Burke, puis Kant estiment que la beauté n’est pas l’unique valeur esthétique. On peut lier leur réflexion à l'essor du préromantisme à partir de milieu XVIIIe siècle. Devant une tempête déchaînée ou une symphonie de Beethoven, c’est le sentiment du sublime, plus que du beau, qui dominerait.

 

 I) Hétérogénéité de la tradition antique. Beauté, comparaison,

esthétique, génie, goût, imagination (phantasia), plaisir, peine.

 

                A) Sublimis. Limis ou Limen. Sublimis est un adjectif du latin classique et dont le sens demeure problématique. Son étymologie doit être reconstruite : on le dérive de sub qui marque le déplacement vers le haut et de limis, « oblique, de travers », ou bien, au contraire, de limen, limite, seuil. Sub ne désigne pas seulement en latin un rapport d'infériorité, de voisinage ou de soumission : il marque un déplacement vers le haut et est rattaché à super, comme en grec hupo à huper. Limis (ou limus) est un adjectif qui qualifie le regard, lorsqu'il est indirect et porté à la dérobée (tel celui de l'Athéna qui louche), ou bien un mouvement d'élévation complexe et en tout cas non orthogonal au sol. Limen est le substantif que Festus (grammairien latin) privilégie au IVe siècle après J.-C. pour expliquer l'étymologie de « sublime » : celui-ci « vient du seuil supérieur, parce qu'il est au-dessus de nous » (P.F. 401,5). Bien qu'Ernout et Meillet estiment qu'il s'agisse là d'un simple calembour, on ne saurait négliger l'association qui s'établit à pareille faveur entre le sublime et l'idée de seuil. Si le sublime constitue un dépassement, voire une transgression, il conviendrait alors d'évoquer ce qu'on pourrait appeler le « surliminal » plutôt que le subliminal, contrairement à ce que suggère l'association, toute fortuite et matérielle, entre sublime et subliminal. Ce terme désigne, en effet, ce qui reste en deçà d'un seuil, et fut introduit par J.A. Ward en anglais à la fin du XIXe siècle pour traduire le titre d'un ouvrage de Johann-Friedrich Herbart, Unter der Schwelle. (La littérature et le sublime de Patrick Marot).

 

       B) Sublimis en rhétorique : le grand style. L'adjectif sublimis ne vient que tardivement à caractériser un style rhétorique : on ne le rencontre ni dans la Rhétorique à Herennius, ni dans le De Oratore de Cicéron. Aussi bien l'expression genus sublime dicendi ne reçoit-elle ses lettres de noblesse qu'avec Quintilien, à partir duquel le style sublime renvoie au grand style, c'est-à-dire au style grave mais aussi véhément de la tradition rhétorique (Institution oratoire, XII, 10). La tradition rhétorique, issue pour sa source latine de la Rhétorique à Hérennius (entre 86 et 83 avant J. C.), distingue en effet généralement trois styles qui ont pour fonction, le premier d'enseigner (docere), le second de plaire (delectare) ou de concilier (conciliare), le troisième d'ébranler et de mettre en mouvement (movere), plutôt que de La signification première de sublimis est « qui va en s'élevant » ou « qui se tient en l'air ». Ainsi Ovide distingue-t-il l'homme des autres animaux (dont la face est penchée vers le sol) en évoquant sa « face sublime » (Métamorphoses, I, 85), qui se dresse vers le ciel et lui permet de regarder les astres. Et sublimem aliquem rapere signifie enlever quelqu'un dans l'air, à l'instar de Zeus ravissant Ganymède. On ne saurait donc assez insister sur le sens dynamique comme d'ailleurs sur l'obliquité : l'un et l'autre sont absents du registre sémantique d'hupsos, l'émouvoir au sens pathétique du terme. C'est à ce troisième style que Cicéron et Quintilien donnent la palme, du moins lorsqu'il est employé à bon escient.

 

    II) Hypsos et le traité du sublime. Hupsos est un substantif, appartenant à une famille ancienne, riche et bien construite de termes tous dérivés de l'adverbe hupsi, en haut, vers le haut : il désigne couramment la hauteur, conçue comme dimension de l'espace opposée à la largeur et à la longueur et prend ensuite le sens de sommet, cime ou comble.

 

    A) La terminologie du sublime chez Pseudo-Longin. L'emploi d'hupsos se fixe chez Pseudo-Longin dans une relation privilégiée à la simplicité du discours, à la force de conception et à la grandeur d'esprit. Mais hupsos n'est pas le seul terme qu'on puisse rendre par « sublime » dans le Peri hupsous.

 

   1) Pseudo-Longin se sert de megaloprepês  (qui a grand air) lorsqu'il évoque l'ampleur et la majesté du style, plutôt que sa sobriété. D'un ton grand seigneur adopté naguère... et d'un ton apocalyptique... : << Calme bloc, ici bas, chu d'un désastre obscur >>.

 

   2) Il utilise aussi megethos (la grandeur) et toutes sortes de composés formés à partir de l'adjectif mega : megalêgoria (grandeur dans la parole), megaloprhosunê (grandeur d'esprit, conception élevée), megalophuês (grande nature), megalophuia (génie, noblesse), megalopsukia (grande âme).

 

   3) L'adjectif hadros, que Quintilien donne pour équivalent de sublimis, entre, quant à lui, dans l'expression composée qui désigne la première source du sublime, to peri tas noêseis adrepêbolon (VIII, 1) et signifie littéralement « ce qui atteint son but avec force dans les pensées ». Le sublime est un embrasement subit qui court-circuite la pensée.

 

   4) Mieux : Pseudo-Longin utilise l'adjectif deinos dans le sens premier, attesté chez Homère, de « terrible, de redoutable », cependant que les substantifs deinotês ou deinôsis (véhémence, énergie) lui servent à désigner la puissance oratoire de Démosthène, c'est-à-dire le modèle même du sublime concentré et fulgurant. Les forces de vie subissent un orage d'Idées esthétiques, une << Hemmung >>, une inhibition : elles sont sont retenues et réprimées puis elles sont lâchées et elles s'épanchent dans une << Stimmung >> : contrairement au goût, le sentiment sublime est une émotion, une << Rührung >>, alternance d'un non et d'un oui affectif.

 

    Par ailleurs, si l'on passe de l'étude de la terminologie à celle du registre thématique, le réseau de citations qui sous-tend et parfois surdétermine le texte théorique ne cesse de faire apparaître la mort menaçante, la rivalité parricide, la passion ravageuse, l'horreur des corps morcelés ou la terreur des obstacles à vaincre : de ce point de vue on pourrait soutenir à titre d'hypothèse que le sens d'hupsos se trouverait infléchi ou même remanié dans le sens du « terrible » que lui donnera Burke. En assimilant le plaisir négatif du sublime à la stupeur d'un émerveillement, la réflexion sur l'art modene et sur l'art contemporain, fait que la pensée à la fois recule et se précipite dans les affres des hideurs qui dévoient et subvertissent le bon goût dans la forfaiture d'une subreption. Nous entrevoyons dans la grâce de cette forfaiture l'Idée absolue de la puissance de de la loi morale de la liberté.

 

       B) L’<< ekstasis >> sublime. On ne la trouve pas chez Quintilien, lequel donne pour équivalent de sublimis l'adjectif hadros, jusque-là rendu par uber (« fécond, riche » : uber, -ris, désigne la mamelle) chez Varron ou par gravis (« qui a du poids », celui de la femme enceinte ou celui de l'autorité) dans la Rhétorique à Herennius ou chez Cicéron. Il aurait pu, certes, utiliser les adjectifs dérivés d'hupsi disponibles en grec : hupsagorês (qui parle haut) dont on trouve quatre occurrences dans l'Odyssée (Quadlbauer 1958) et hupsêlos, « élevé », utilisé par Pseudo-Longin. Mais le vrai problème est celui du décalage entre une forme exclusivement adjectivale et une forme nominale : de fait, le substantif sublimitas, chez Quintilien ou Pline, ne saurait rendre correctement hupsos, puisqu'il ne désigne pas l'ensemble de ce qui est sublime, mais le simple fait d'être sublime. Le qualificatif tend à servir à la description et à l'évaluation, alors que le substantif renvoie à une essence. Le sentiment est sublime à proportion que la chose qui le suscite prend à rebours l'affinité déployée dans les règles du goût et du génie : dès lors, la chose s'éprouve comme démesurée. Autant le grec s'attache à l'idée du sublime et s'efforce d'en élucider la genèse et le statut en surprenant le sublime à l'état naissant, autant le latin langue de l'efficacité juridique et pratique, conduit à déterminer un ou plusieurs caractères sublimes, de manière à définir des niveaux du discours et à perfectionner ce prodigieux outil rhétorique qu'est la théorie des styles.

 

     De cette hétérogénéité de la tradition antique, nous sommes les héritiers : l'unité du sublime est-elle compatible avec la diversité de ses incarnations sensibles ? Deux risques symétriques se présentent : ou bien on pousse l'abstraction jusqu'à rendre le sublime indépendant de tout support et à le priver de toute aptitude à une présentation, fût-elle négative ; ou bien on définit a priori le caractère du sublime et on tend alors à confondre son principe non seulement avec un de ses aspects particuliers, mais avec un modèle qui pourrait être reproduit suivant un protocole déterminé. Aussi bien a-t-on tenté de se débarrasser du sublime d'au moins trois manières différentes : en le réduisant à une modalité du beau (voire à son simple superlatif), en l'assimilant purement et simplement au terrifiant, ou, enfin, en le dissolvant dans la sphère d'un absolu dont il devait apparaître comme un mode de révélation seulement provisoire.

 

           III) Jonction entre les traditions grecques et latines. L’exception allemande.

 

         A) << Le sublime >> de Boileau et sa diffusion européenne. L'invention du substantif «  le sublime » n'est peut-être pas due à Boileau. Mais Boileau est incontestablement le premier à rendre hupsos par « le sublime » — substantif qu'il dote même d'une majuscule — dans le titre de sa traduction de Pseudo-Longin, Traité du Sublime ou Du merveilleux dans le discours (1674). Et c'est le premier à définir le sublime en l'opposant au « style sublime ». << Il faut donc savoir que par Sublime, Longin n’entend pas ce que les Orateurs appellent le style sublime : mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours, et qui fait qu’un ouvrage enlève, ravit, transporte. Le style sublime veut toujours de grands mots ; mais ce sublime ne se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de parole. Un chose peut être dans le style sublime et n’être pas Sublime, c'est-à-dire n’avoir rien d’extraordinaire ni de surprenant. Par exemple, Le Souverain Arbitre de la Nature d’une seule parole forma la Lumière. Voilà qui est dans le style sublime : cela n’est pas néanmoins Sublime ; parce qu’il n’y a rien là de fort merveilleux, et qu’on ne pût aisément trouver. Mais Dieu dit : Que la Lumière se fasse ; et la Lumière se fit. Ce tour extraordinaire d’expression qui marque si bien l’obéissance de la Créature aux ordres du Créateur, est véritablement sublime et a quelque chose de divin. Il faut donc entendre par Sublime dans Longin, l’Extraordinaire, le Surprenant et comme nous l’avons traduit, le Merveilleux dans le discours >>. (p 70). De France, le sublime passe dans toute l'Europe et notamment en Angleterre où Johnson déclare qu'il « est un gallicisme qui vient seulement d'être naturalisé » (A Dictionary of the English Language, 1755). Mais la traduction d'hupsos par le sublime, qui semble aller de soi dans les langues romanes, continue à poser des problèmes en anglais. Grube rendra au milieu du XXe siècle Peri hupsous par of Great Writing (1957), se rappelant que W. Rhys Roberts, dont la version anglaise fait toujours autorité, avouait regretter d'avoir été conduit par la tradition à maintenir ce titre (Longinus on the Sublime, 1899) : il en était résulté à ses yeux une « mécompréhension, aggravée par l'existence du traité homonyme de Burke ». Plus récemment, G. Morpurgo Tagliabue (Demetrio : dello stile, 1980) a soutenu que le sublime-terrible de Burke serait plus proche du deinos (véhément, terrible) de Démétrios que de l'hupsos longinien.

 

                  B) << Das Erhabene >> : sublime, privation et délice (<< delight >>). En allemand, erhaben l'emporte dans la seconde moitié du XVIII ème  sur sublime, dont l'emploi persiste néanmoins et revivra notamment chez Nietzsche. Sublim s'inscrit dans la grande tradition de la Sublimierung poétique et alchimique qui sera réactualisée par la Sublimierung freudienne de manière à entrer en intéressante concurrence avec l'Aufhebung hégélienne. Mais erhaben est le terme aussi choisi par Winckelmann qui le substantive et en marque en 1764 le caractère exclusivement apollinien : « Apollo hat das Erhabene, welches im Laokoon nicht stattfand [Apollon possède le sublime qui ne se trouvait pas dans Laokoon] » (Geschichte der Kunst des Altertums, Darmstadt, 1972, p. 155). De Winckelmann, das Erhabene est passé à Kant, chez lequel il se trouve sensiblement remanié sous l'influence du sublime burkien et dans l'éclairage du transcendantal. Critiquant l'assimilation kantienne du sublime à la grandeur absolue, Herder souligne le caractère relatif du sublime et rapproche erhaben de erhoben, c'est-à-dire de « ce qui s'élève par ses propres forces ou par des forces étrangères ». Das Erhabene marquerait ainsi moins la grandeur absolue que l'élévation (Kalligone, partie III : « Vom Erhabenen und Ideal », p. 227-281) et son caractère serait d'emblée ressenti comme « sublimatoire » ; l'aspect négatif du sublime (le dessaisissement qu'il instaure sous l'effet d'un choc, d'un vertige et d'une terreur qu'il lui faut pourtant mettre à distance) tendrait de la sorte à se trouver minoré. On pourrait alors soutenir que, de la tradition latine du genus sublime dicendi, das erhabene retiendrait l'idée d'élévation, mais rejetterait celle de véhémence.

 

                    III) Le sublime et la critique du beau : devant cette Idée d'un infini absolu et temporel, le vertige euphorique de la pensée présentante se transforme en angoisse mortelle. L'illustration la mieux appropriée à ce genre nous est peut-être donnée par le Stabat Mater Dolorosa de Pergolèse : ce que les musicologues appellent la basse obstinée (basse continue ou sempiternelle) qui a pour nom aussi << le passage des douleurs >> peut être assimilée à la désespérante déploration de la mort sacrificielle du fils en attente de la résurrection : << Dans son âme triste et affligée qui gémissait toute brisée et endolorie, le glaive était enfoncé >>. Ambiguïté de ce chromatisme clair-obscur qui évoque à la fois la douleur prégnante qui se transcende en Lumière et le paradis d'une renaissance glorieuse.

 

            A) L’expérience du sublime. Aussi bien est-il nécessaire de retrouver le fil directeur qui a permis à Burke et, par la suite, à Kant, de donner son statut et sa portée au sublime : tout le sérieux du sublime réside dans la critique systématique qu'il parvient à instaurer du beau ou, plus exactement, dans la suspension radicale de ses valeurs. Alors que le beau engendre une satisfaction calme et fait l'objet d'un goût qui suppose l'application spontanée et immédiate de certaines règles dont l'énoncé est possible du moins dans l'après-coup, le sublime engendre un trouble et un ébranlement de tout l'être. Le beau « subsiste » indépendamment de toute reconnaissance ; mais le sublime, lui, ne fait qu'exister, dans la fragilité de ce qui doit se perpétuer ailleurs qu'en lui-même pour survivre : il m'exige et m'entame, il naît dans l'expérience qui le découvre. D'un côté, la mise en jeu de passions sociales qui nous attachent à des objets plus ou moins contingents de sympathie ou d'amour ; de l'autre, l'ébranlement de passions fondamentales qui touchent à l'amour de soi ou à ce que nous appellerions aujourd'hui le narcissisme, dans sa triple dimension, physique, psychologique et morale. Autant alors le beau apparaîtra comme doté de « moyens » et, dans cette mesure, apte à se reproduire et à faire l'objet d'un enseignement académique ; autant le sublime, lui, ne semblera disposer que de « véhicules » privilégiés, dont l'emploi restera aléatoire et dangereux. Quels sont ces véhicules ? Tantôt nous appréhendons le sublime dans un monde déstabilisé sous l'effet de la grandeur, de la laideur, de l'obscurité ou de la simplicité. Le beau s'y trouve menacé quant à sa forme, son agrément, sa visibilité et sa diversité. Tantôt, au contraire, son effondrement engendre un radical dessaisissement et nous éprouvons plus directement le sublime en notre for intérieur comme principe d'une suspension du moi. Sans doute sommes-nous alors plus ou moins pénétrés d'enthousiasme (enthousiastikon pathos, Pseudo-Longin, VII, 2, 7), d'étonnement (astonishmment, Burke) ou de respect (Achtung, Kant). Mais l'essentiel est que la raison de l'effet passionnel apparaisse comme liée à la structure du sujet, qui ne cesse de se transcender lui-même.

 

    B) Présences du sublime dans l’abstraction et l’expressionnisme abstrait. Cette victoire tout au moins critique du sublime sur le beau, nous pouvons en trouver l'illustration dans le mouvement de l’abstraction. Ainsi Wilhem Worringer qui en pressent en 1908 les développements futurs, a beau ne pas utiliser le terme de sublime, il ne cesse d'en convoquer la présence dans une perspective voisine de celle de Kant, chez lequel les deux exemples égyptiens du sublime (Pyramides et inscription du temple d'Isis) jouent un rôle cardinal. << A quiconque vient de contempler l’art monumental égyptien et de ressentir combien son grandiose excède notre pouvoir d’appréhension, les œuvres admirables de la sculpture classique de l’Antiquité, ne manqueront pas d’apparaître comme les produits d’une humanité plus enfantine, plus inoffensive, d’une humanité demeurée insensible aux frissons les plus puissants. Le terme de << beauté >> lui-même lui semblera parfaitement mesquin et indigent >>. Abstraction et Empathie (Einfühlung), une contribution à la psychologie du style, p 78. Il semble qu'on en arrive ainsi paradoxalement à une unification de la catégorie du sublime. La difficulté reste, cependant, de penser son avènement comme problématique, de ne pas l'hypostasier et de ne lui accorder que la dimension d'un principe - principe de dessaisissement et de débordement - tout en se rappelant la valeur de stimulation qui lui est inhérente : le sublime oblige à un remaniement de la vie psychique et lance un défi à toutes les facultés productives de l'homme (pouvoir, savoir et vouloir). L'essentiel devient donc d'analyser sa portée dans chacun de ces registres. Et, dans cette perspective, on ne le réduira pas au seul irreprésentable : le sublime s'identifiera avec ce qui semblait, jusque à l'instant de son avènement, impensable, ininventable et « injouissible ». Plus près de nous, les plus illustres représentants de l'expressionnisme abstrait, tels Barnett Newman ou Mark Rothko pratiquent la même critique du beau, tout en se réclamant du sublime et, singulièrement, du sublime burkien : « Sans les monstres et les dieux, l'art ne peut représenter notre drame. Les moments les plus profonds de l'art expriment cette frustration. Quand ils furent relégués au rang de superstitions insoutenables, l'art sombra dans la mélancolie. Il se prit d'affection pour l'obscur » (Mark Rothko, « The Romantics Were Prompted », in Possibilities, p. 83).

 

        Les catharsis musicales. L'art saisi par le plus vif (Suite 3)  D'un ton sublime à adopter désormais pour arracher au mutisme du silence, les insignifiantes significations de son ineffable : le silence est de la pensée à l'état de fermentation. Tenter de dire l'indicible nous fait entrevoir les profondeurs mystérieuses des ténèbres plus que lumineuses du sublime : dès le Tractatus logico-philosophicus, Wittgenstein envisageait un rapport non-mimétique (le contraire de la proposition 2.18, à savoir << ce que chaque tableau doit avoir de commun avec la réalité pour la représenter) de reproduction du sens de la proposition. 6.1233 l'indique assez << on peut concevoir un monde dans lequel l'axiome de réductibilité n'est pas valable >>. La musique a aussi sa grammaire (Du spirituel dans l'art, p 127)  mais le jeu expressif de la puissance émotive d'une oeuvre ne se réduit pas à un corps de règles. Dans le recueillement taciturne du silence, nous sollicitons la grâce de la vérité suprasensible et de la négativité indicible à la positivité ineffable, le langage de la musique se prête docilement à toutes sortes d'intentions hétérogènes pour en exprimer l'inouïe. L'équivoque est le régime normal d'un langage qui porte le sens indirectement et suggère sans signifier. Le sens du sens est donc une ineffable vérité où le philtre de mort se transforme en élixir de vie, le << je ne sais quoi >> du chagrin d'amour devient un élan joyeux, où le charme succède au sortilège et l'ineffable à l'indicible. La musique est faite pour l'inexprimable : le mystère musical n'est pas l'indicible, il est l'ineffable. Le cri déchirant est l'expression la plus immédiate de la douleur et de la terreur : le cri sauvage en même temps qu'il fait grimacer le visage, maltraite et brutalise la ligne mélodique. C'est la nuit noire de la mort qui est l'indicible, elle est la ténèbre impénétrable et le désespérant non-être. En revanche si l'ineffable est inexprimable, c'est que sur lui, il y a infiniment à dire. De l'insondable et de l'inépuisable profondeur du mystère de l'amour, l'ineffable grâce à ses propriétés fertilisantes et inspirantes n'a de cesse de nous faire miroiter ses promesses : c'est grâce à sa pointe aiguë que l'âme enchantée par le presque rien de la musique s'évade de sa finitude. L'absolu lui-même est pour nous une apparition disparaissante. L'ineffable en proie à la nolstalgie passéiste et aux orages de la passion furibonde opère la purgation des émotions. La catharsis musicale déclenche dans l'homme la verve infuse de nos âmes et la réjouissance de nos coeurs extasiés et dilatés : son bienfait nous fait passer du stade de l'homme contesté au stade de l'homme libéré, de l'état de guerre à l'état de paix, du souci à l'innocence. La musique est une sorte de temporalité enchantée qui idéalise la nolstalgie et qui en purgeant toutes nos inquiétudes, la rasséréne : l'épreuve du temps est le plus sûr critère de la profondeur. La musique instille en nous la Mélancolie en général, la Sérénité en soi, le Regret ou le Remords en majestés, l'Espérance sans causes. Elle exalte la faculté de sentir, l'affectivité en soi, non pas la douleur en général, non pas la joie en général mais bien plutôt quelque chose comme l'Emotion indéterminée, la pure puissance émotionnelle de l'âme.

 

      Conclusion : né de la volonté d’exprimer l’inexprimable, l'ineffable mieux que l'indicible, (Ludwig Wittgenstein, Tractatatus-Logico-philosophicus : du << Sur ce dont on ne peut parler, il faut se taire >>, et du << ce dont on ne peut parler, il faut le taire >>, tout a été dit), pointe vers l'inconditionné par ce goût du sublime qui détrône celui du beau dès lors que le pouvoir heuristique de la force formatrice du jugement de goût est excédée par le terrifiant : << fair is foul and foul is fair >>, le beau est immonde et l'immonde est beau, devant la perte de notre capacité de représentation, la fonction heuristique de notre réflexion est découragée par le désespoir et abattue par l'angoisse : dès lors, l'émotion sublime secoue énergiquement le jeu des affects, la tension affectuelle confine à un tumulte et à des turbulences, à des fracas de bruits et de fureurs. Il est vrai qu'il peut y avoir autant de sublime dans le mal que dans le bien comme en témoigne Le neveu de Rameau : ses anathèmes contre la société vénale, dépravée et dévoyée sont des constats désabusés d'une impuissance qui se confronte à la puissance des grandeurs d'établissement. Nos attitudes sont des rapports consubstantiels à des formes du sublime. Seule, la résolution inébranlable forgée dans l'endurance de la résistance de l'énergie du désespoir révolté et indigné nous met en mesure de surmonter les tribulations de cette épreuve. L'objet qui est saisi comme sublime abrase le plaisir : rien n'est possible que par la médiation de l'effondrement dans le déplaisir. Le colossal n'est senti comme sublime que si la pensée peut se représenter en même temps comme l'absolu : dans Le cerveau noir de Piranèse, Marguerite Yourcenar illustre assez bien ce climat oppressant du Sublime à partir des Prisons et les Suppliciés : << Piranèse a representé très distinctement un groupe de suppliciés, quatre ou cinq titans attachés à des poteaux, ployés ou prostrés au sommet d'un immense voussoir. On dirait des Christ ou des Prométhée dédoublés en figures identiques comme dans certaines représentations des songes. Colossaux, ils le sont, sans rapport avec la petite humanité qui flâne le long des encorbellements ou qui escalade les marches (pantomine de gueux) >>. Cette épreuve qui met en péril la santé signale à notre attention l'Idée d'un substrat suprasensible de notre nature dont émane les << bienfaits de la folie >>, (chapitre II de Les grecs et l'irrationnel de Dodds) : c'est la démence qui sauve. A un moment où l'incalculable disparaît, où << l'exact maîtrise le vrai et met à l'écart la vérité >>, c'est la possession et la dépossession qui vient de la montée en puissance de la crainte que la volonté de volonté inspire (là où le péril croît, croît aussi, ce qui est susceptible de sauver) qui démultiplie les forces des énergies qui confèrent à la qualité affectuelle de ce sentiment, la valeur sublime de sa noblesse. Le dépassement de la métaphysique, Essais et conférences, Martin Heidegger.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Géopoétique - Communauté : La commune des philosophes
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Samedi 25 février 2012 6 25 /02 /Fév /2012 07:32

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  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification et les articles Les croyances et La métaphysique de Pascal Engel et de Claudine Tiercelin dans Notions de Philosophie II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

 

    Dernière leçon : le temps d’un plaisir d’apprendre. La valeur de la connaissance et la possibilité que nous avons de la distinguer de la croyance vraie dotée de raisons. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, Le ciment des choses. Nous avons hier écarté le principe de l’accès privilégié au sentiment interne, autrement dit nous ne croyons guère aux vertus de l’intuition. Nous avons souligné l’importance de l’apprentissage à la rationalité et de l’éducation vertueuse au savoir. Pour nous, les perceptions s’organisent autour d’une sorte de langage sémiotique qui nous propose des quasis certitudes dont le statut sémiologique est déjà fortement structuré : il s’agira maintenant d’examiner les avantages de ce système. D’abord, il offre une parade au défi sceptique, ensuite il règle la question de savoir pourquoi nous considérons qu’il y a plus de valeur dans la connaissance que dans la croyance : 1) en quoi ce modèle permet-il de proposer une meilleure parade au défi sceptique. Nous ne reviendrons pas sur les aspects épistémiques du défi sceptique puisque c’est ce sur quoi nous avons concentré jusqu’à présent nos efforts : il s’agit du défi de Gettier, connaissons-nous quelque chose ? Que devrons ajouter à une connaissance vraie justifiée pour avoir la moindre connaissance ? Devons-nous privilégier une approche externaliste ou internaliste ? Devons-nous préférer une forme de fondationnalisme, de cohérentisme, de fiabilisme, d’évidentialisme, comment devons-nous justifier nos croyances ? Comment devons-nous contrôler le fait qu’elles soient ou non vraies ? Comment devons-nous assurer nos enquêtes ? Depuis les grecs jusqu’à aujourd’hui, nous avons pu dégager trois types de réponses au défi sceptique : 1) on ne sait rien, le scepticisme dogmatique ou rustique répond que la connaissance est absolue ou qu’elle n’est pas. Or, on ne peut jamais parvenir à une telle chose. Donc, nous ne savons jamais rien. 2) la réponse des néohumiens naturalistes comme Frédéric Strawson ou Barry Stroud : le scepticisme est conditionnellement correct car c’est le résultat inévitable de toute enquête visant la connaissance et il implique en conséquence une rupture entre la philosophie et la vie ordinaire. Pour Strawson, le scepticisme est irréfutable, si nous ne l’admettons pas, c’est simplement parce que psychologiquement (réponse naturaliste), nous sommes incapables de le faire, même si, pessimisme atténué, il reste inefficace dans la vie de tous les jours. Mais le point essentiel, c'est-à-dire son caractère théoriquement inébranlable, est néanmoins tenu pour acquis. 2) Peut-être que nous savons, peut-être que nous ne savons pas, donc, si nous parvenir à la paix de l’esprit, à l’ataraxie, nous ferions mieux de cesser de douter, d’avoir une attitude urbaine et  de suspendre notre jugement. C’est dit le pyrrhonien la meilleure manière de se comporter en restant silencieux et en évitant d’asserter quoi que ce soit. Cette tentation du néopyrrhonisme, on la trouve chez Peirce par moment, encore qu’il y résiste souvent mais qu’on trouve surtout chez Wittgenstein, l’idée est que on considère que le scepticisme est un problème authentique, on est d’accord pour dire qu’une enquête sur la justification de la connaissance doit être bien fondée mais en suivant les techniques dialectiques de Aenésidème et d’Agrippa, réinterprétée à la lumière du tournant linguistique, on adopte une attitude d’inspiration wittgensteinienne : au fond la justification repose sur des normes non épistémique, ces fameuses propositions charnières qui permettent à la porte de tourner. Ce qui est problématique dans cette position, c’est pas mal de choses et notamment que la plupart des analyses fiabilistes et cohérentistes qui ont été présentées par les théories contemporaines de la connaissance, ne sont pas en mesure de nous donner des réponses satisfaisante au vice de circularité de régression à l’infini. 3) Celle-ci est plus inspirée par un probabilisme à la Carnéade : on considère que la probabilité est vue comme un guide pour l’existence. C’est le type de scepticisme qu’on chez le médecin empiriste Sextus-Empiricus ou chez Montaigne qui nous exhorte à vivre en harmonie avec les usages et les coutumes de notre pays. C’est une manière assez proche du sens commun puisque c’est une manière de considérer que si on suit la voie extrême du scepticisme, alors, on suit une voie déraisonnable dans la mesure où on parie en permanence sur le risque de l’erreur et du même coup, on ne peut être conduit qu’à une théorie de l’ignorance. Or, la réalité du risque, c’est de reconnaître le faillibilisme mais cela n’implique pas non plus que l’on ait besoin de défendre une théorie de la justification qui est une garantie forte de la vérité. Si on est prêt à baisser d’un cran les exigences, à ce moment là, ce à quoi on parvient, c’est à une manière non pas tant de réfuter le scepticisme que de le neutraliser ainsi que le recommande tout thérapeute, encore que cela ne soit pas là un résultat bien fiable que l’on vise, s’il est vrai que ce que l’on vise, c’est le réel. Si on prend très au sérieux le deuxième défi, alors, il nous faut aussi prendre beaucoup plus au sérieux le problème du réalisme de savoir si oui ou non nos idées sont capables de représenter les qualités réelles du monde et de nous donner  autre chose qu’un accès qui ne soit que phénoménal du réel ou de ses apparences. Autrement dit, le défi sceptique sur le plan métaphysique, c’est la question de savoir si nous pouvons démontrer la réalité du monde extérieur. C’est bien la raison pour laquelle, Descartes a besoin du scénario sceptique radical qui est le sien dans son opération car c’est seulement si on va jusqu’au bout du scénario sceptique des cerveaux dans la cuve putnamien que l’on peut battre le fer comme on le doit avec le sceptique. La seule manière d’avoir une chance de se confronter avec le scénario sceptique, c’est de le prendre au sérieux sur un mode qui ne se contente pas de s’abriter derrière le sens commun ou sur un modèle wittgensteinien, un peu néopyrrhonien qui vraiment prendrait à bras le corps l’analyse des mécanismes de l’enquête qui accepterait le principe d’un contrôle systématique de nos croyances fussent-elles indubitables et qui parierait toujours sur la possibilité de se tromper ou de ne pas se tromper.

 

      Le défi du scepticisme moral : nous savons tous qu’il y a beaucoup de manière en morale d’être sceptique. Strawson dans son livre Freedom and resentment, (dans les premières pages) à propos de la question de la liberté et du déterminisme, dit que nous passons notre temps à osciller entre une perspective et l’autre. Pour les uns, nous ne savons pas ce qu’est la thèse du déterminisme, pour les autres nous le savons, si les concepts d’obligation et de responsabilité morale continuent à s’appliquer ou que les pratiques de punir et de blâmer, d’exprimer des condamnations sont justifiées tandis que les autres, les pessimistes considéreront que ces concepts n’ont aucune application et que ces dites pratiques sont injustifiées. Surgit alors l’authentique sceptique moral qui parvient presque à nous convaincre que les notions de culpabilités morales, de blâme et de responsabilité morale sont intrinsèquement confuses et qu’on s’en aperçoit soit en examinant la vérité, soit la fausseté du déterminisme. Quelle attitude adopter ? Rien n’est plus difficile admet Strawson de savoir de quel côté, nous devons nous situer ? Même si je sais que je ne sais, cela ne m’empêche pas de pouvoir avoir le désir de réconcilier les deux thèses. Si cette situation de doute et de déséquilibre n’est pas propre à la morale, cela vaut aussi bien pour nos croyances et pour la réalité du monde extérieur ou pour l’existence d’autrui. Il semble toutefois que le scepticisme soit particulièrement plus répandu dans l’éthique que dans les autres domaines et qu’il prenne une forme particulièrement aigue en morale. Pourquoi ? Sans doute parce que du moins pour ceux qui tiennent la distinction entre réflexion et action pour non problématique, il ne s’agit plus en morale de réfléchir mais d’agir et que les désaccords moraux prennent presque aussitôt la forme de dilemmes pratiques beaucoup plus ardus voire impossibles à résoudre, du moins le croit-on que dans d’autres domaines. Mais aussi, parce que nous avons l’impression que tout choix éthique implique presque inévitablement comme dit Strawson un repli formel d’un côté en échange d’une concession substantielle ou vitale de l’autre. Nous nous trouvons dans la situation où le pessimisme demeure susceptible de se muer en un optimisme déterministe moyennant le sacrifice de nos jugements de regrets. Du coup, nous devenons des proies faciles pour l’authentique sceptique qui face à tel ou tel désaccord n’a pas grand peine à conclure s’il est pyrrhoniens, qu’il est impossible de trancher et présomptueux d’envisager que le vrai et le faux puisse se dire en éthique  et s’il est dogmatique que de toute façon nous ne savons rien en ce domaine. Ce sont là deux positions fréquentes dans l’histoire et qui dans la philosophie contemporaine reçoivent un large écho. Si l’on ne peut rien trancher sur le plan théorique, rien savoir, rien vraiment justifier, la sagesse n’est-elle pas de s’en tenir à la modération des affects, de se fier aux instincts ou aux sentiments, à la conscience morale ou encore aux pratiques, coutumes et traditions ? Le néopyrrhonisme va souvent de pair avec l’antiréalisme, le sentimentalisme et le conservatisme. Mais le scepticisme quand il est dogmatique va aussi de pair souvent avec le relativisme et le cynisme. Y-a-t-il une autre voie ? Sommes-nous condamnés à dire que nous ne savons rien en matière d’éthique ? Sommes-nous voués pour reprendre le mot de James à l’anesthésie du sceptique moral, acculés et réduits aux abois ? Soit parce que la nature et l’ensemble des réalités des principes moraux nous serait à jamais inconnu, soit parce que nous ne pouvons plus croire aux prétentions de l’universalisme, qu’ils reposent sur des formes ou des essences platoniciennes, des principes a priori ou des normes universelles, soit parce que nous nous replions sur une position idéaliste, sur une attitude simplement cognitiviste, nous renonçons aussi à parler de connaissance, de vérité, d’objectivité, de croyance justifiée et encore moins de consensus dans un domaine où ne régnerait que nos émotions, nos désirs, nos préférences, nos projections, nos valeurs et nos habitudes, nos normes culturelles. Sommes-nous dès lors voués ainsi que l’on présente les choses à cette kyrielle de réalismes, au dualisme de la raison et du sentiment, de la croyance et du désir, du fait et de la valeur, de la théorie et de la pratique ou encore à celui de la norme et de la valeur. N’avons-nous d’autres choix contre le dogmatisme de l’universalisme et le relativisme des valeurs, le pessimisme ou l’optimisme et de façon un peu plus perverse entre le mol oreiller du doute et la toute aussi molle éthique de la discussion de la raison communicationnelle ? Bref, y-a-t-il une voix entre les sables détrempés du relativisme et les rochers glacés du dogmatisme pour reprendre l’expression de Simon Blackburn ? S’il ya bien une leçon qu’a su tirer Hillary Putnam, c’est celle de savoir que ce qui vaut pour la recherche générale pour un pragmaticiste, vaut aussi pour la recherche éthique. Si nous appliquons un certain nombre de modèles, alors nous pouvons envisager un certain nombre de réponses au sceptique dans la morale. 1) Considérer que la connaissance reste la norme de l’enquête et sa vissée ; 2) l’enquête n’est pas un simple processus communicationnel et délibératif de question réponse mais une méthode scientifique réaliste d’investigation du réel visant à fixer des croyances vraies. Cette méthode est soumise à des contraintes externes qui rendent parfois impossible le doute lui-même. 3) cette méthode exige des normes non pas individualistes mais communes qui nous obligent également à une éducation rationnelle et sentimentale constante de nos dispositions habitudes ou de notre sens commun critique qui enracine notre connaissance dans le principe social. Si les auteurs du pragmaticisme comme Peirce, James, Dewey ou Putnam ont vu dans la méthode de l’enquête une conception éthique pourvue des qualités qui s’y manifestent telle que la démocratisation, le principe de l’éthique de la discussion, ne pas bloquer les voies de la recherche en empêchant que des questions ou des objections soient posées aux formulations d’hypothèses, à la critique des hypothèses des autres, c’est simplement parce que pour eux ils considèrent comme dit Putnam qu’au mieux d’elle-même l’intelligence évite les hiérarchies et les dépendances, elle incite à l’expérimentation là où cela est possible et sur l’observation ou l’analyse attentive là où elle n’est pas possible. Tout bien considéré, cette démarche a l’idée qu’en bonne éthique, nous devons toujours prendre des risques et que dans certains cas les raisons éthiques peuvent l’emporter sur les raisons épistémiques. Il est contraire à l’idée que l’on se fait d’une délibération pratique accomplie et de la manière dont fonctionnent nos désirs et nos croyances de pouvoir évaluer l’utilité pratique d’une croyance comme l’admettait Pascal en ne tenant aucun compte de sa garantie épistémique. La volonté de croire indépendamment du religieux, est pour James, le seul moyen de vaincre le scepticisme moral, cet allié actif de l’immoralité. Il est actif parce qu’il nous donne l’illusion que la neutralité est possible. Dans toutes les circonstances importantes de la vie, il nous faut faire un saut dans l’inconnu. Refuser de résoudre l’énigme, c’est déjà prendre parti. Hésiter à répondre, c’est encore prendre parti. Mais quel que soit le parti auquel on s’arrête, on ne choisit jamais qu’à ses risques. Chacun croit toujours agir conformément à ce qu’il croit le meilleur. S’il se trompe, tant pis pour lui. Or, c’est un leurre car le doute et la croyance sont des attitudes vivantes qui impliquent de notre part des lignes de conduites. Notre seul moyen de douter de l’existence d’une chose ou de lui refuser notre assentiment et de continuer à agir comme si cette chose n’existait pas (le froid), si je doute que vous soyez digne de ma confiance, je m’abstiendrai de vous confier mes secrets comme si vous en étiez indignes, si je n’ai pas besoin de croire que l’univers soit divin, je pourrai traduire mon refus en m’abstenant d’agir comme un croyant. L’inaction peut être une sorte d’action. Il y a des cas où ne pas être pour, c’est d’équivalent d’être contre. Il y a des cas où une neutralité stable est impossible à atteindre. Le scepticisme moral ne peut être que la négation dogmatique. Il faut essayer les serrures du monde moral. De quel droit renierai-t-on la fonction la plus profonde de mon être et m’imposerait-on l’ordre absurde de remuer ni les mains, ni les pieds mais de demeurer en proie à un doute éternel et insoluble. Le scepticisme n’équivaut pas à l’abstention. Si votre cœur n’éprouve pas le besoin d’une réalité morale, ce n’est pas votre cerveau qui vous y fera croire. Le scepticisme méphistophélique satisfera votre activité intellectuelle mieux que ne pourrait le faire un idéalisme rigoureux. Le concept de justification doit être manié avec précaution. L’adversaire le plus redoutable dans le scepticisme, c’est le scepticisme moral, c’est l’idée selon laquelle nous avons une familiarité complète avec les choses qui est susceptible de nous en faire sentir la rationalité. Autrement dit, l’univers moral n’est pas constitué de maximes ou de normes universelles qui fonctionneraient comme des impératifs catégoriques ou des prescriptions mais bien plus comme un univers de valeurs. Plutôt que de chercher des justifications, il est plus approprié de s’exercer à mieux comprendre comment nous usons de notre sentiment de rationalité pour en quelque sorte perce voir les valeurs morales. Cette idée d’Hillary Putnam et de John McDowell d’une perception des valeurs permet de rendre compte de l’objectivité des propriétés morales tout en évitant le relativisme, le rationalisme mais également le réalisme moral sous sa forme théorique. Sans doute nous ne percevons pas les valeurs au sens physiologique, sans doute nous ne disposons pas davantage d’intuitions ou quelques sens originaires moral comme le revendiquait Hutcheson et Shaftesbury capable de nous donner un accès direct à des propriétés ou à des vérités morales objectives. Ce dont il s’agit plutôt, c’est d’invoquer une aptitude requise pour percevoir comparable à celle que nous avons dans notre expérience de percevoir des qualités secondes. Ce ne sont pas des qualités réductibles à de purs effets de notre subjectivité mais ce sont des dispositions ou des pouvoirs de produire en nous (au sens lockéen) diverses sensations par le moyen des qualités premières de leurs qualités insensibles. L’agent moral serait dès lors celui qui par des apprentissages adéquats de sa sensibilité, par une éducation de ses sentiments serait en mesure de percevoir directement, de discerner en faisant appel à ses émotions et au terme de processus dont il n’a pas forcément conscience, non pas des propriétés morales présentes dans le monde qu’il conviendrait de découvrir mais ce qui est appelé par les circonstances du point de vue éthique sans avoir pour cela de maxime ou de normes. Cela suppose donc comme y insiste Putnam que les faits n’ont pas seulement une dimension objective mais aussi une dimension prescriptive. Non pas qu’ils exercent sur nous un pouvoir motivationnel, quelqu’un peut savoir que quelque chose est mal et ne pas être motivé pour s’en abstenir. Mais cela nous appelle tout de même à réagir pour trouver les réponses que cela mérite. C’est ainsi que sans avoir d’organe sensoriel pour détecter l’allégresse, nous pouvons tout de même nous apercevoir que parfois des gens sont pleins d’allégresse après avoir acquis le concept d’allégresse. Ce que nous apprenons, c’est que les valeurs ne sont pas ajoutées à l’expérience par association, que l’expérience n’est pas neutre. Elle vient à nous hurlante de valeurs : durant notre enfance, nous faisons l’expérience que manger et boire, que les câlins ou la chaleur sont bons, que la douleur, la privation ou la solitude sont mauvais. Au fur et à mesure que nos expériences se multiplient et deviennent plus sophistiquées, les teintes et les nuances de la valeur se multiplient et deviennent aussi plus sophistiquées. Pensons aux combinaisons multiples du fait et de la valeur dans l’expérience du taste vin. Il importe de percevoir que cette perception n’a rien du tout de mystérieux : nous sommes simplement capables d’observer que certaines choses ont bel et bien certaines propriétés axiologiques. Un vin est charpenté, il a un riche bouquet, qu’une personne est rafraîchissante de spontanéité ou pleine de compassion, qu’un dossier juridique est très mal ficelé. Loin de réduire les valeurs à de simples projections objectives, une telle conception permet au contraire de garantir leur objectivité tout en évitant le réalisme métaphysique puisque leur réalité reste relative à la sensibilité de l’agent moral. Cette conception objectiviste des valeurs est évidente chez Peirce dans sa théorie esthétique de l’admirable mais elle est également vraie chez William James qui tout autant que Peirce insiste sur la mise en perspective des intérêts et des valeurs des individus relativement à des idéaux stables dotés d’une relative indépendance vis-à-vis des fluctuations romantiques des émotions et des intérêts. De ce point de vue, on peut rapprocher cette conception de celle de Max Scheler, le formalisme en éthique et le matérial des valeurs pour qui l’agent peut connaître et découvrir les valeurs d’un objet ou d’une action au moyen de ses intérêts, désirs et émotions bien que celles-ci ne soient pas ou ne doivent pas être fonction des intérêts, désirs ou émotions et que la perception des valeurs n’a pas l’ambition de déterminer le sens des concepts moraux. Dire ce qu’est le juste, l’honnête ou le courageux ou le statut ontologique des propriétés morales : non pas tant comprendre ce qu’est le juste que comprendre ce que c’est que d’être juste honnête ou courageux. Sans doute, ce sont là des postions qui ne sont pas à l’abri des objections, elles supposent en effet une forme de réalisme axiologique mais ce modèle est surtout intéressant parce qu’il montre aussi pourquoi il y a plus de valeur dans la connaissance que dans la croyance vraie justifiée. Si nous n’avions pas assez confiance en nos sentiments, si nous n’avions pas une sorte d’accès phénoménologique immédiat aux normes rationnelles, quand bien même celles-ci reflètent bien des engagements philosophiques, nous serions complètement étrangers à toutes nos opérations cognitives, ce qui vaudrait naturellement pour l’éthique mais aussi bien pour la conduite générale à mener dans l’enquête scientifique. Le sentiment de rationalité est le signe de notre sagesse, c’est un sens instinctif des actions et des raisonnements auxquels nous devons nous fier. C’est pourquoi tourner le dos au contrôle de soi réfléchi lorsqu’il s’agit de questions vitales ne diminue en rien notre rationalité, ni notre liberté. Le fait que nous soyons sentimentalement à l’unisson avec les exigences de la raison excède simplement notre compréhension intellectuelle de ce qu’implique la rationalité. Putnam a parfaitement raison de dire que Peirce a parfaitement identifié un problème fondamental de la rationalité : dans un célèbre passage de la doctrine des chances où Peirce examine le choix éthique auquel se trouve confronté un individu ayant à tirer une carte d’un paquet de cartes de 25 rouges et 1 noire ou un paquet contenant 25 noires et 1 rouge, sachant que s’il en tire une rouge, sa félicité sera assurée pour le restant de sa vie et que s’il tire une noire, ce sera le désespoir assuré jusqu’à l’éternité : que répond-t-il ? Que même si en terme probabiliste, fréquentiste  tirée nous n’avons aucune raison de choisir l’un plutôt que l’autre. Nous raisonnons en fonction de ce qu’il serait raisonnable de croire à long terme et dans l’intérêt de la communauté dans son ensemble. Bien que relativement à un cas individuel considéré en lui-même, la probabilité ne puisse avoir de signification, ce serait folie de nier qu’il faudrait préférer tirer le paquet contenant la plus grande proportion de cartes rouges même si compte tenu du risque cela ne pourrait être répété. Putnam revient sur l’argumentation ébouriffante de Peirce et il le loue pour la perception de la profondeur du problème sur l’objectivité en éthique : il a su montrer que les justifications qui y ont cours ne peuvent s’entendre en un sens uniquement instrumental et que la rationalité instrumentale serait impossible s’il n’y avait pas des normes neutres dont la prétention à l’acceptabilité rationnelle n’est pas simplement dérivée du fait qu’elles nous aident à atteindre des buts particuliers un certain pourcentage de fois. Mais il interprète l’explication de Peirce, sa réponse comme signifiant que même lorsque je cherche à parvenir à un but dans uns situation où il y a un risque, la décision rationnelle quant à ce que je dois faire pour atteindre mon but pratique dépend de ce que je reconnais la force contraignante de normes qui ne possèdent pas une justification instrumentale satisfaisante dans les termes de mes propres vues. Partant, les normes comme la règle d’utilité estimée ont été découvertes non pas par de simples essais/erreurs mais par la réflexion normative sur notre pratique. Ce pour quoi dire qu’une chose est rationnelle, ce n’est pas simplement le décrire en accord avec quelques algorithmes ou autres : si je dis que croire à quelque chose ou agir d’une certaine manière est rationnel, alors cela veut dire que toutes choses étant égales par ailleurs, je recommande cette croyance ou ce genre d’action. En d’autres termes, le choix pratique fait par la personne confrontée au dilemme de choisir dans un paquet de cartes, la carte qui lui apporterait le bonheur éternel dans un cas et le désespoir éternel dans l’autre cas, ne peut se faire sur une base uniquement utilitariste. Ce qui nous guide dans notre choix, c’est assurément la norme utilitariste, « agis toujours de manière à maximiser l’utilité estimée ». Règle fameuse de la théorie de la décision qui s’applique à la majorité des cas de ce genre. Mais on ne pourrait pas comprendre ce recours à cette règle sans présupposer que ce que poursuivent les personnes rationnelles dans une action quelconque. Ce n’est donc son propre bénéfice mais d’agir en accord avec la politique qui bénéficierait au bien-être de tous les êtres rationnels dans l’infiniment long terme. Quelqu’un qui ne s’y intéresserait pas serait dit Peirce illogique dans toutes ses inférences. Ainsi, on ne peut être rationnel que si l’on s’identifie psychologiquement à toute une communauté potentiellement infinie de chercheurs. Mais Putnam se dit aussi un peu dérouté par les propositions de Peirce et se demande si dans toutes nos actions (par exemple si nous sommes soumis à la torture), cette perspective altruiste et personnellement désintéressée qui cadre bien avec les vertus bouddhistes, d’abnégation de soi que prônait Peirce, puisse valoir. Et il suggère qu’on résolve le problème éthique ainsi posé en faisant appel à une obligation primitive et non dérivée d’une certaine sorte de manière à être raisonnable qui contrairement à Peirce n’est pas réductible à mes attentes sur le long terme ou à mon intérêt dans le bien-être d’autrui ou à mon propre bien-être à d’autres moments. Mais il n’est pas du tout sûr que Peirce fasse appel à ce genre de procédure déductive. Pour lui, l’altruisme n’est pas l’effet d’une justification ou d’un calcul rationnel, il apparaît plutôt comme immédiatement rationnel. La réflexion sur le bien de la communauté, n’a aucun rôle dans notre usage des probabilités. S’il y a bien une conception primitive de la rationalité, c’est bien au sens où le principe social est enraciné dans notre logique et où ce même sentiment est en même temps exigé par la logique. Cette identification de ses propres intérêts avec ceux de la communauté est davantage de l’ordre de ce que Peirce va appeler une révélation que de l’ordre de la prescription déontologique. Mais que ce sentiment soit de nature logique, c’est ici que Peirce se distingue de James, est qu’il ne s’identifie pas à quelque fusion de soi avec autrui. Peirce dit ceci : « courir après des questions d’importance vitale en considérant que c’est les premières et les meilleures, ne peut conduire qu’à l’un ou l’autre des deux termes suivants : ou bien d’un côté à ce que l’on appelle l’américanisme, le culte des affaires, la vie dans laquelle le courant fécondant du sentiment de génie s’assèche ou se rétrécit au sentiment d’un ruisselet de petites choses comiques ou bien de l’autre côté au monachisme marchant dans ce monde tel un somnambule sans un battement de cil ou de cœur si ce n’est pour autrui. Prenez pour lanterne pour guider vos pas la froide lanterne de la raison et considérez vos affaires (concern), votre devoir (duty) comme étant la chose la plus élevée. Vous ne pouvez que vous appuyez sur l’un ou l’autre de ces buts. Mais supposons au contraire que vous embrassiez un sentimentalisme conservateur et que vous estimiez modestement que vos propres raisonnements au prix bien médiocre qu’ils atteindraient s’ils étaient mis aux enchères, à quoi cela vous mènera-t-il ? Alors, le tout premier ordre qui s’imposera à vous, votre plus grande occupation, votre plus grande gloire devient comme chacun sait de reconnaître une tâche plus élevée que la vôtre, non une simple distraction après l’accomplissement de vos tâches quotidiennes mais une conception généralisée du devoir qui parachève votre personnalité en faisant de sorte qu’elle se fonde dans les régions voisines du cosmos universel. Peirce veut dire qu’il est sans doute important d’être attentif au cri des blessés, d’être sincère dans nos efforts : nous devons chercher une conception du monde, une position qui fasse place à notre vie morale. Cela fait partie de ce que James appelle l’impulsion morale mais nous ne sommes pas obligés de soutenir que la seule manière de procéder, se soit de suivre ce genre de nominalisme humaniste individualiste. Au demeurant, James comme Peirce, est convaincu que le recours à la communauté, est quelque chose qui ne peut suffire, par exemple la vérité d’une secte n’est pas digne de ce nom parce qu’elle n’atteint pas la volonté du leader. Pour James comme pour Peirce, ce qui est essentiel, c’est que nous sommes des animaux éthiques, ce qui veut dire, non pas que nous nous comportons naturellement bien, ni que nous ne cessons de dire les uns aux autres ce que nous devons faire mais que nous hiérarchisons, évaluons, comparons, admirons, revendiquons et justifions. Mais un climat éthique est en effet une chose très différente d’un climat moraliste : l’une des marques d’un climat éthique peut même être l’hostilité à la moralisation qui est relativement déplacée ou mal formée. Ce point est fondamental car il permet de comprendre pourquoi le rejet du rationalisme moral par le pragmaticisme et leur volonté conjointe d’affirmer la réalité de valeurs et de normes éthiques vont de pair avec la revendication avec la possible objectivité de l’éthique. Ce pourquoi, comme le répète James lui-même, il n’est d’autres moyens que de refuser l’idée inhérente au scepticisme selon laquelle dans le domaine de l’éthique nos jugements pourraient se passer d’un standard extérieur de vérité, ne pas viser à l’impartialité laquelle impose de ne pas privilégier son propre idéal. Comme le dit James au début de la volonté de croire, nous voulons une vérité, nous avons besoin de croire que nos expériences, nos études et nos discussions doivent continuellement améliorer notre position à son égard. C’est sur cette idée que nous concentrons toute notre force intellectuelle. Pour quoi la connaissance aurait-elle plus de valeur que la croyance ? Parce qu’elle saurait parvenir grâce à une méthode fiable, parce qu’elle suppose de la part de l’agent tout un ensemble de vertus notamment intellectuelles, certaines performance qu’on peut porter à notre crédit qui fait honte au modèle classique (le problème du noyage, de la submersion). Notre modèle intègre l’aspect social. Tous les modèles actuels de l’épistémologie sociale (révolutionnaire, sociologisme éliminativiste ou constructivisme social) ont échoué parce que l’intelligence ne peut pas être totalement asservie à nos intérêts sociaux. Nous préférons les modèles réformistes de la connaissance qu’on trouve chez Miranda Fricker ou chez Alvin Goldman permettent de penser comment on peut à la fois pratiquer une épistémologie sociale sans renoncer à l’aspect méthodique des techniques de l’information et de la communication. Nous ne pourrons pas nous en tenir à une approche véritiste ou puriste de la connaissance qui resterait sourde au lien que doit avoir la connaissance avec le Bien Commun. C’est cela qui rend antidémocratique toute approche constructiviste qui asservirait notre connaissance à nos intérêts sociaux. Etre pratiquement embarqué, engagé ou concerné dans le rationalisme, ce qui est une obligation, si nous faisons le pari de la rationalité et de la justice sociale, c’est très différent du simple souci empathique fusionnel du care. Cela donne un sens concret à préférer le fait de donner à la connaissance une valeur sociale.

 

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 21:08

 

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  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification et les articles Les croyances et La métaphysique de Pascal Engel et de Claudine Tiercelin dans Notions de Philosophie II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

 

   

     Onzième leçon : il s’agissait dans le cours précédent de répondre aux apories de la conception classique de la connaissance en en suggérant d’abord une définition plus satisfaisante, en second lieu de répondre de manière convaincante en attachant plus de valeur à la connaissance qu’à la croyance vraie justifiée, enfin en troisième lieu de trouver des parades plus efficaces à la double menace relativiste et sceptique. Cette connaissance se présente dès lors comme un processus d’enquête de question et de réponse dont la dynamique. Si ce dont il s’agit, c’est bien de fixer des croyances vraies, alors il faut que nous disposions de méthodes qui soient capables, à la différence des méthodes a priori et subjectives qui s’appuieraient uniquement sur des modèles comme ceux de la ténacité ou de l’autorité de le faire. Or, si l’on en croit certains, dans le sillage du pragmaticisme de Charles Sanders Peirce, il n’y a que la méthode scientifique de l’enquête en tant que telle qui soit capable de fixer des croyances vraies et justifiées parce qu’elle repose sur des choses réelles, stables et extérieures. Il semble clair par ailleurs que l’enquête devra être soumise à plus que des maximes conversationnelles et qu’elle devra obéir bel et bien à des règles de raisonnement et à des méthodes inférentielles de déduction, d’induction et de abduction, ainsi qu’aux procédures qui lui seront prescrites par l’économie de la recherche. En conséquence, l’enquête exige semble-t-il plus que de la délibération et de la communication mises en évidence par L’Ethique de la discussion. C’est ce que nous avons vu en analysant les situations sémantiques et pragmatiques de l’assertion qui examinées à la lumière de la philosophie du langage permet de voir que la situation d’assertion suppose un véritable engagement du locuteur qui s’il se trompe, s’il ne dit pas la vérité, peut être soumis par celui qui reçoit son information, à des sanctions. Nous avons insisté sur le fait que la situation est d’autant plus naturellement conflictuelle qu’irénique que ce qui est visé, c’est la connaissance et sa vérité. Ce dont témoigne cette conception, c’est que la connaissance fonctionne comme une norme de l’assertion comme si la connaissance était à la fois constitutive de l’enquête et visée de celle-ci, comme s’il devait bien y avoir une forme de transparence de la vérité que nous assertons qui nous pousse à considérer que la croyance vise analytiquement la connaissance. La vérité est une sorte de norme cognitive ultime transparente que nous ne pourrions manquer de viser quand nous assertons quelque chose. Nous avions indiqué pour finir qu’il nous semblait que l’approche considérée en dépit de ses mérites présentait un défaut majeur, celui de ne pas mesurer comme il convenait la nature, le rôle et la portée exacte du doute relativement à la procédure d’enquête. Or, si ce que nous avons avancé est exact, savoir qu’on ne peut espérer répondre de façon satisfaisante aux problèmes que nous nous sommes proposé d’examiner sans répondre comme il le faut aux objections sceptiques, alors de toute évidence, nous n’aurons pas rempli le contrat. Aussi, convient-il avant de poursuivre plus avant de bien mesurer pourquoi l’approche en termes d’enquête question réponse est ici insuffisante. Si les conditions d’analyse de la connaissance, remontent à plusieurs siècles et va de pair avec l’histoire mouvementée du scepticisme, l’analyse précise des conditions de possibilité du doute lui-même est en réalité assez récente et n’a guère plus d’un siècle. Comme Jacques Bouveresse l’a bien mis en scène dans ce chapitre de Le mythe de l’intériorité, « les choses que l’on ne peut révoquer en doute », cette analyse des conditions de possibilité, on la doit surtout à deux philosophes qui ont marqué de leurs empreintes une bonne part de la philosophie du XX ème siècle, Peirce d’une part, Wittgenstein d’autre part, et comme le montre aussi L’éthique de la croyance, après le débat de Clifford et de James, nous sommes désormais à même d’éclairer une conception de la connaissance par l’examen des positions de chacun pour nous mettre sur la voie de savoir ce que nous sommes en droit d’attendre d’une conception de la connaissance comme enquête. Brièvement, les deux auteurs ont beaucoup en commun s’agissant du diagnostic et de la réaction qui leur semble nécessaire que nous ayons relativement aux scénarios sceptiques cartésiens. Pour vaincre, ce que Peirce appelle la salade du cartésianisme, il faut rejeter sa méthode du doute radical. 1) Or, le scénario cartésien est moins artificiel ou formel, déraisonnable ou inutile qu’à proprement parlé dénué de sens. Sans doute, la critique retrouve-t-elle ici, relative à la vanité du doute qui pour avoir un sens doit avoir des effets pratiques, « notre discours reçoit son sens par l’intermédiaire de nos autres actions » dit aussi Wittgenstein dans De la certitude. Nous devons veiller au résultat « abshot » de nos concepts pour réussir à les comprendre correctement dit Peirce de son côté et nous souvenir que la maxime pragmatiste nous enjoint d’atteindre le tangible et le pratique comme la racine de toute distinction réelle de pensée aussi subtile qu’elle puisse être. (Chez Hume, « tout ce qui est séparable, est discernable et tout ce qui est discernable est séparable », car « comment se pourrait-il que nous puissions séparer ce qui n’est pas discernable, ou distinguer ce qui n’est pas différent ? ». Cet argument est dit quelque fois inopérant contre Descartes qui invoque des raisons de douter et pour qui « il n’est pas maintenant question d’agir mais seulement de méditer et de connaître ». Mais l’accusation commune est des plus efficaces de « doutes vains », prend ici du relief parce que pour des auteurs comme Peirce et Wittgenstein, dissocier action et spéculation est en soi proprement inintelligible. L’objection pratique se mue donc immédiatement en objection théorique : or le doute radical est en soi incompréhensible d’abord parce qu’il est « général ». On ne peut mettre en doute systématiquement tout ce à propos de quoi, un doute est concevable. On ne peut douter que de croyances déterminées sans quoi, on ne sait pas de quoi on doute. Rendre une croyance plus déterminée, c’est la soumettre à la maxime pratique pragmatiste de savoir comment elle s’adapte au travers des habitudes d’actions futures. 2) Ce qui donne « sens » au doute, c’est donc, c’est d’abord son insertion dans un contexte particulier. Ca qui donne tant de faux doutes, c’est l’oubli du contexte. Pour Wittgenstein, cette impossibilité est liée de façon stricte à la logique même du jugement. Que certaines choses soient sues (sans être sûres ou l’inverse que certaines choses sûres sans être sues) avec une certitude totale est une règle informulée de ce que nous appelons « savoir ». Loin de légitimer en contexte le scepticisme comme le suggère Keith Derose, Peirce et Wittgenstein concluent pour leur part qu’il ne saurait y avoir de justification générale du doute. La méthode cartésienne est donc contradictoire, le passage à la limite revendiqué épistémiquement catastrophique, nous laissant sans aucune conception réglée du genre d’évidence empirique sur laquelle nous appuyer dans d’autres contextes et nous privant de notre méthode habituelle de doute et d’enquête. Incompréhensible parce que générale, le doute radical l’est aussi parce que nos croyances ne sont jamais isolées : elles forment un système holistique. Si je devais douter de tout, ce serait le chaos assuré : pour Peirce, le scénario du chaos cartésien met donc l’envers à l’endroit : le doute n’est pas premier, il est second. Le sceptique cartésien croit que la pensée part de nulle part. Or, il y a tout lieu de penser que la croyance est venue en premier et le pouvoir de douter bien après. Un doute ne peut donc en toute rigueur envelopper toutes les croyances. Il présuppose et il s’agit là d’une constatation logique et non pas psychologique d’un système de certitudes préalables. La maîtrise d’un jeu de langage comme dit Wittgenstein, « a logic outance », dit Peirce. A la vérité, « le doute ne repose que sur ce qui est hors de doute ». Comme l’admet du reste Descartes « qui n’a jamais nié que les préjugés et non pas les notions », mais en contredisant le doute hyperbolique radical. 3) Le troisième reproche adressé au doute radical et hyperbolique cartésien est de faire du doute une affaire privée et volontaire. Là où Peirce observe que Descartes fait comme si douter était aussi facile que mentir, Wittgenstein s’interroge : « puis-je douter de ce dont je veux douter ? » Qu’une erreur soit possible ne suffit pas à garantir qu’elle puisse engendrer un doute légitime et réel. Car, on ne peut douter que pour des raisons déterminées. Ce qui est en question, c’est ceci : comment le doute est-il introduit dans un jeu de langage ? Et si on a raison de douter parfois et dans certains contextes précis, cela ne légitime pas qu’on puisse décider de douter de tout comme le préconise Descartes même s’il est difficile de tracer les limites entre les cas (comme pour le hibou) où le doute n’est pas seulement déraisonnable mais logiquement impossible. Peirce rappelle aussi qu’il ne suffit pas de vouloir ou même d’avoir des raisons légitimes, sinon des raisons positives de douter pour qu’un doute réel se produise et puisse être reconnu comme tel. Si tel est le cas, croire sans examiner davantage les titres de sa croyance, ne serait pas un signe de paresse, d’incurie ou d’irrationalité de ce que Descartes appelait une aveugle et téméraire impulsion, c’est une nécessité tant pratique que logique. C’est donc le sceptique systématique qui serait irrationnel, il tient à tort pour acquis qu’il nous faut examiner toutes nos croyances et les présumer coupables tant qu’elles ne sont pas passées au crible de la justification. Douter dit le sceptique est donc nécessaire à la justification ; la certitude et la confiance le sont répondent les pragmatistes comme Peirce et Wittgenstein tout autant et sinon plus que le doute. Si nous ne faisions pas fond sur certaines croyances, on ne pourrait même pas commencer à douter. En un mot, si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds restent fixes. (De la certitude § § 343, 344, 345). Mais s’ils s’accordent tous deux pour dénoncer l’entreprise sceptique dans son illusion de généralité et de radicalité, Peirce et Wittgenstein ont une vision assez différente de ce qui peut rendre le doute légitime : ce sera notre prochain centre d’intérêt ainsi que celui du statut épistémique des certitudes qui permettent à la porte de tourner : 1) l’évidence que nous acceptons comme indiscutablement sûre, d’après laquelle nous agissons avec sûreté sans avoir de doutes, ne correspond pas comme on l’a dit chez Wittgenstein à un refus d’aller au fond des choses mais à ce qu’il tient pour des formes de vie. Or, le scénario cartésien repose sur une confusion entre l’ordre empirique et l’ordre grammatical : il faut distinguer les croyances empiriques qui peuvent être soumises à des contrôles et les jugements de type mooréen tel que « je sais que j’ai deux mains » ou « je sais que la Terre existait avant ma naissance » qui sont des assertions absolument certaines. Ces dernières sont du reste notre cadre de référence pour confirmer ou infirmer nos croyances et joue un rôle logique spécifique dans le système de nos propositions empiriques. Dans De la certitude, Wittgenstein vise donc principalement la réponse mooréenne de sens commun au sceptique. Si l’un comme l’autre, à son avis, se trompe, c’est qu’il parle tous deux de savoir là où il n’est question de rien de tel. Une proposition pivot charnière ne doit sa certitude à aucune évidence empirique mais plutôt au fait que dans ces circonstances, elle tient bon et nous permet d’affirmer d’autres propositions. Ne pas douter de quelque chose, Wittgenstein le montre à propos d’états mentaux comme la douleur, ne veut pas dire qu’on la sait. Moore a raison de dire qu’il est certain qu’il a deux mains, mais non qu’il le sait ou que cet énoncé est vrai. Wittgenstein recourt souvent ici à l’image de l’axe. Loin d’être des produits de la recherche, des accomplissements cognitifs, ces propositions charnières jouent un rôle d’arrière-plan, de pivot de charnière dans notre méthodologie décrivant une image du monde qui pourrait faire partie, dit-il d’une sorte de mythologie. Leur rôle est analogue à celui de règles d’un jeu que l’on peut apprendre ou assimiler à un plan strictement pratique sans règles explicites. Ces énoncés ne sont ni vrais ni faux mais ils sont forcément acceptés et peuvent être assimilés au fondement inébranlable et inébranlé d’un jeu de langage ou d’une forme de vie. Et si le vrai est ce qui est fondé, alors, le fondement n’est pas vrai ni non plus faux. Peirce a des accents ici proches de ceux de Wittgenstein : le doute est bien pour lui, censé être un préalable méthodologique pour parvenir au vrai et faire le tri entre nos croyances mais c’est un leurre. Car, si on part de croyances impossibles à mettre en doute, cela n’a aucun sens de les dire ou de les tenir pour vraies ou même acceptables ou acceptées. Comme il le dit et l’écrit, ce qui se passe, c’est qu’on en vient à reconnaître qu’on a toujours eu la croyance habitude aussi loin qu’on s’en souvienne. Or, si les prémisses n’inspirent réellement aucun doute, elles ne sauraient être plus satisfaisantes. Dès lors même si « je crois que p » et « il est vrai que p », n’ont pas le même sens, il m’est impossible dans la situation réelle de connaissance où je me trouve, de faire une différence entre ces deux énoncés. Je n’ai donc pas de critère réel parfois pour distinguer les vraies croyances des fausses tant que ce sont mes croyances. Tant que ce sont « mes » croyances, je crois qu’elles sont vraies. Par quoi, il ne faut pas comprendre naturellement que toutes mes croyances sont vraies parce que ce sont les miennes mais que tout énoncé de la forme « p est vrai » se réduit à un énoncé de la forme « A croit que p ». Les raisons dit Peirce concernent celui qui va croire non celui qui croit déjà. Or, s’agissant de telles certitudes, y-a-t-il lieu d’exiger qu’elles soient justifiées ? La justification doit bien semble-t-il s’arrêter quelque part. Le défi sceptique sous sa forme cartésienne est donc inintelligible. Mais nous voyons aussi que le défi d’Agrippa l’est aussi tout autant. Loin que ces croyances charnières soient un signe d’irrationalité, de trouble mental, elles sont ce qui rend possible que les mots vrai, faux, justifiés aient un sens. Si tout était mis en doute, c’est la possibilité même d’un doute doué de sens qui serait éradiqué. Là où tout doute est irrecevable, j’ai atteint le sol ultime de mes convictions. Et de ce mur de fondation, on pourrait dire qu’il est supporté par toute la maison, dit Wittgenstein. Le cadre lui-même ne semble donc pas avoir besoin du soutien de l’évidence, n’est pas de fait mis en doute parce que nous n’avons tout bonnement pas à le mettre en doute. Wittgenstein remet donc en cause le principe épistémique sur lequel s’appuient les sceptiques qui veut qu’une croyance ne soit légitimement soutenue que si elle reçoit un soutien évidentiel suffisant. Mais quel est alors le statut épistémique de ces croyances sans fondement, de ces certitudes comme dit Gilbert Christine Ryle non héritées : est-ce que ce sont des vérités logiques ? Des principes analytiques ? Des règles ? Des normes ? En fait, elles ont un statut hybride. Même si ce n’est pas selon une règle expresse, elles semblent acceptées « comme une chose qui va de soi, jamais mise en question, voire peut-être jamais formulées comme à l’écart de la route sur laquelle se déplace la recherche, retirées de la circulation ». Une chose paraît acquise, ces propositions indubitables qui caractérisent notre interprétation de l’expérience, n’ont pas été tirées de l’expérience. Ces propositions pseudo-empiriques qui font parti du cadre de notre expérience, s’apparentent même à des propositions analytiques qui occupent un rôle logique particulier dans le système des propositions empiriques. A telle enseigne que si je me mets à en douter ou à les déclarer fausses, il devient du même coup douteux que je les comprenne. A d’autres égards, elles ressemblent plus à des règles fonctionnant comme des normes pratiques mais elles semblent aussi avoir la nécessité et la dureté du « doit » logique ou de l’analyticité mathématique. Bref, la confiance inébranlable envers ces propositions ne provient pas d’une forme a priori de la connaissance mais du rôle qu’elles semblent jouer en tant que règles et normes de l’enquête. Elles sont élastiques : une proposition qui fonctionne à tel moment comme une norme peut se voir privée de ce rôle à la lumière de développement empirique ultérieur. Ce que traduit le fameux passage sur le lit de la rivière et c’est bien sûr le genre de transformation que Quine dans Les deux dogmes de l’empirisme, envisage comme possible même pour la logique et les mathématiques. Mais le rôle régulateur des propositions empiriques qui ont été durcies, peut-être aussi relativisées au contexte. Ainsi, « j’ai deux mains » fonctionnera normalement comme une norme. Cette certitude tiendra bon mais dans des circonstances anormales, en reprenant conscience après une intervention chirurgicale par exemple au cours de laquelle les médecins auront sauvé ma main blessée ou en sortant indemne d’un attentat, la proposition devient empirique. Bref, ces normes en contexte, font figures de certitudes fixes dans tout contexte normal. En traitant la proposition comme une norme, on y voit donc une évidence supérieure. Mais nous voyons que logique, règle, norme : les propositions charnières wittgensteiniennes semblent participer de chaque. Leur statut épistémique ne semble pas fixé une fois pour toute. Il vaut donc mieux dire qu’il y a certains doutes que l’homme raisonnable n’a pas plutôt que de dire qu’il y a certaines choses que l’homme raisonnable sait de façon tout à fait sûre. Et naturellement, comme dit Wittgenstein, ce qui paraît raisonnable et déraisonnable aux hommes, se modifie.

      Comme Wittgenstein, Peirce dénonce pour des raisons non de psychologie mais de logique le scénario sceptique cartésien mais c’est ici que commencent les différences intéressantes pour notre programme qui relèvent aussi de la logique : l’analyse des mécanismes naturels régissant le couple indissociable pour lui : doute/croyance. Et c’est le passage de l’un à l’autre ou enquête (inquary) que va élucider la parade, l’offensive peircienne au défi sceptique : pour Peirce le doute radical est aussi impossible car il est contradictoire avec la nature du processus cognitif lui-même qui n’a par définition ni fin, ni début. Toute connaissance pour lui repose sur une connaissance antérieure et donne aussi lieu à une chaîne indéfinie de ce qu’il appelle des interprétants comme le montre sa sémiotique. Ensuite, on ne peut douter parce qu’on a décidé de le faire en vertu d’une maxime cartésienne ou d’un fiat de la volonté. Sans raison précise, positive, on n’en reste à un doute de papier. Pour être authentique, non feint, le doute doit avoir outre des conséquences pratiques, une cause externe, venir d’un effet de surprise face à une expérience récalcitrante. Comme Wittgenstein, Peirce dénonce donc l’erreur consistant à voir des états d’esprit, là où de l’intérieur, là où il s’agit de voir des dispositions ou de croyances habitudes. Mais il associe le diagnostic à une analyse beaucoup plus détaillée des phénomènes naturels du doute et de la croyance. Très inspiré du père du pragmatisme, qu’était le psychologue Alexandre Bain. De plus, il lui semble qu’il est non pas irrationnel mais profondément rationnel de faire davantage confiance à nos jugements instinctifs de rationalité, qu’aux arguties sceptiques. C’est là un aspect crucial de la philosophie de la connaissance du pragmaticisme que la confiance en soi (self trust), soit une condition nécessaire de la rationalité responsable. Doutes et croyances se présentent donc pour lui d’abord comme deux états d’esprit, certes aux sentirs différents et qui sur un plan pratique, produisent en nous des effets positifs quoique forts différents selon le rôle causal qu’ils ont sur notre conduite et sur notre connaissance. Une croyance, qu’est-ce ? C’est quelque chose sur la base de quoi un homme est prêt à agir. L’indication plus ou moins sûre que s’est établi en nous une habitude qui déterminera nos actions, une règle active en nous, une habitude intelligente foncièrement indéterminée, générale et délibérée ou autocontrôlée. Ces habitudes dispositions et guides de nos croyances, guident aussi nos désirs et façonnent de façon conditionnelle nos actions là où le doute qui traduit un sentiment de malaise, nous incite de façon quasi réflexe à l’apaiser. Voilà pourquoi une proposition dont on pourrait douter à volonté n’est certainement pas une proposition crue. Il faut donc dégager les mécanismes de l’enquête et la méthode à suivre pour fixer nos croyances. Telle est la vocation des articles de 1878 Comment se fixe la croyance ? Et Comment rendre nos idées claires ? Si comme Wittgenstein, Peirce dénonce bien dans le défi sceptique une illusion sur le savoir, c’est moins parce qu’il y voit une confusion entre l’empirique et le grammatical qu’il n’y diagnostique une incompréhension de son fonctionnement. Il n’y a pas de connaissance sans enquête : mais si le doute cartésien est à rejeter en revanche, là où il n’y a pas de doutes, ni de désaccord réel, il n’y a pas de questions. Et donc, il ne peut pas y avoir de réelles recherches. Le doute vivant est la vie de la recherche. Descartes ne voit pas que les choses ne sont pas justes comme nous choisissons de penser qu’elles sont. Mais en même temps, Peirce fait aussi du lourd et noble métal du doute, l’instrument sans lequel, aucune enquête n’est possible. A la salade cartésienne, offrant une image erronée de la connaissance, il va donc opposer une conception de la recherche comme une démarche consistant à sortir de l’état de malaise provoqué par le doute vivant et non de pacotille (find out) ou de cabinet (expressions qu’on trouve chez des philosophes du sens commun comme Thomas Reid) pour parvenir à l’état satisfaisant de croyance. Le but de l’enquête étant bien l’établissement de l’opinion, le pragmaticiste devra donc surmonter des doutes légitimes en établissant des croyances stables et par là même, vraies. Il faut donc une origine externe, un stimulus comme du reste l’avaient vi les sceptiques anciens pour que doute réel, il y ait. Comme l’a vu Descartes, tout se passe comme si dans certains cas comme si nous étions obligés de penser, comme si certaines de nos croyances étaient de facto indubitables. Mais alors comment les distinguer de préjugés, ne pas y voir un manquement épistémiques. Pourquoi somme toute, notre refus de prendre le sceptique au sérieux, ne serait-il pas de même une marque d’irrationalité ? Là où Wittgenstein répond par un diagnostic et par la mise en évidence de ces croyances sans fondement au statut épistémique mobile que sont les propositions charnières, Peirce va pour sa part répondre en deux temps : d’une part en adoptant une position explicitement empruntée au sens commun mais associée à une perspective néokantienne critique et d’autre part en déployant une stratégie de tri entre les croyances assurée par une méthode scientifique qui prend appui sur un certain type de réalisme scientifique et métaphysique. Or, nous savons tous les réticences de Wittgenstein à l’égard du sens commun (voir Le cahier bleu). Pour sa part, Peirce s’en réclame et reconnaît sa dette à l’égard de la tradition écossaise et notamment de Thomas Reid. Aussi, devons-nous nous fier au témoignage d’autrui, suivre notre principe de crédulité, principe si important aujourd’hui et à juste titre reconnu chez les philosophes qui défendent l’épistémologie du témoignage comme Roger Pouivet ou Gloria Origgi, suivre les méthodes de ténacité ce qui est conforme à ce que nous appelons la psychologie du développement, puis suivre aussi les méthodes d’autorité. Ce sont des méthodes primitives mais semble-t-il inévitables de fixation des croyances. Que ferions-nous si nous n’avions un minimum de crédulité ou si nous ne faisions pas confiance dans ce que les autres ont à nous apprendre ? Mais à l’inverse de Reid, Peirce ne fait pas une liste fixe de ses croyances car, elles évoluent. Certes, il le juge bien acritiques au sens où elles s’imposent immédiatement à nous sans la moindre base rationnelle et ont un vague irréductible comme on peut le voir dans la perception, dans nos instincts naturels, dans nos sentiments moraux et même dans les lois de la science qui en fait ne sont qu’un développement de croyances originelles instinctives. Ce que Peirce appelle, « cet instinct à bien deviner » qui dans sa méthode scientifique prendra pour lui le nom de méthode abductive ou de logique de la découverte. Mais l’indubitabilité n’est jamais ni en soi, ni définitive. Ce sont bien des croyances que nous n’avons aucune raison de mettre en doute pour le moment. Mais ce ne sont pas des croyances qui ne pourraient pas en principe être fausses. Elles peuvent se révéler fausses. C’est même là un point essentiel du réalisme peircien, son faillibilisme. L’invocation de l’indubitable ne signifie donc pas du tout un retour à un fondationnalisme extrême mais plutôt la nécessité d’un détachement critique. Ce qui pour finir laisse aussi (malheureusement) une porte ouverte au scepticisme juste sous une forme plus dretskéenne que cartésienne puisque pour légitimer un doute, il faudra toujours pouvoir en tester la pertinence mais aussi le degré de sensibilité causale en raison du fait qu’il faut éprouver un malaise à l’égard de l’expérience récalcitrante. Peirce ne suit donc pas jusqu’au bout le sens commun. Il pense lui aussi comme Wittgenstein que la justification devra bien s’arrêter quelque part, qu’il y a un socle de vérité (bedroom of true) qui est au-delà de la raison et de la critique mais il ne s’agit pas de tenir ce socle pour des premiers principes. Aussi finit-il par se présenter comme un partisan de ce qu’il appelle le sens commun critique et par prôner une fusion des thèses écossaises et de celles de la philosophie critique kantienne. Le réalisme critique peircien est tout entier là. De même que nous devons nous fier à ces croyances indubitables qui constituent le socle de certitude contraignant l’activité scientifique, nous devons aussi et c’est le travail de la science cette fois, nous employer à remplacer les propositions vagues partout où cela est envisageable par des propositions aussi générales que possible de manière non pas nécessairement à réfuter ces certitudes mais à en donner une autre formulation qui les mettent sous contrôle logique. Car, c’est ce caractère de contrôle qui constitue pour Peirce, l’aspect crucial du sens commun critique et qui place l’épistémologie sur le même plan en termes de responsabilité, voire de vertu que la morale. Joindre l’éthique à la logique, écrit-il, est quelque chose que la pensée pragmaticiste va rencontrer au beau milieu de son chemin. D’où la haute estime pour le doute du criticisme, y compris pour celui de Descartes et pour le sens commun critique plus critique qu’un Kant dans la mesure où il critique la méthode critique. Il en suit les traces et la traque jusque dans sa tanière. Ici encore, c’est le rationalisme foncier de Peirce qui l’emporte.

     Même s’il peut être scientifiquement désastreux pour les chercheurs de penser qu’ils doutent de ce qu’ils croient en réalité et encore plus scientifiquement désastreux de douter réellement de ce qu’ils devraient croire, ni l’un ni l’autre n’est cependant en règle générale aussi défavorable à la science que pour les hommes de science le fait de croire ce dont ils devraient douter, ni même pour eux de penser croire de ce dont ils doutent en réalité. De quels moyens dispose-t-on alors pour faire le tri entre nos croyances ? C’est tout l’enjeu de la recherche d’une méthode dont Peirce nous révèle précisément les ressorts dans ses articles de 1878 où il réfute successivement les trois méthodes de ténacité et de politique de l’autruche, d’autorité et d’église ou de méthodes a priori. En dépit des avantages évidents que nous pouvons noter de ces méthodes qui supposent que nous leur fassions confiance, elles n’en sont pas moins pour finir spécieuses et rejetées moins pour leur irrationalité ou leur inefficacité pratique à long terme (parce qu’elles sont incapables de produire une croyance fixée de façon permanente) (L’imprévisible n’a plus rien d’inattendu), d’abord parce qu’elles ne cherchent pas à fixer des croyances en mesure de résister à des expériences rebelles mais à obtenir, voire de force, un accord, ensuite parce qu’elles visent à la seule cohérence. Or, les choses ne sont pas justes comme nous choisissons de penser qu’elles sont. A contrario, ce qui va définir la bonne méthode, si du moins c’est cette activité qui est animée par le désir de savoir quelque chose qui nous anime, devra prendre le risque d’admettre que nous ne pouvons savoir à l’avance ce que nous allons trouvé. Il faudra être prêt à déstabiliser nos opinions afin de les changer et de confirmer une certaine opinion qui dépend seulement de la nature de la recherche elle-même. Or la méthode scientifique est la seule qui fasse reconnaître la différence entre une bonne et une fausse voie puisqu’elle n’obéit ni à un sentiment subjectif de maîtrise, ni à une simple mise en ordre de nos croyances. Le propre de la méthode, c’est d’être déterminée par quelque chose de stable, d’indépendant de nos opinions, de contraignant et de résistant, à savoir, la réalité extérieure. Une réalité qui implique aussi pour Peirce, la notion de communauté d’opinion et celle d’opinion finale à laquelle nous parviendrons à long terme. L’avis d’après lequel il ne faudrait croire que ce que l’on pense être vrai, ne peut donc en un sens qu’être circulaire. Un autre aspect du défi d’Agrippa, l’argument non plus de la régression à l’infini mais de la circularité, se trouve dès lors écarté. La supériorité de la méthode scientifique tient donc bien à son respect de critères externalistes indépendants imposés aussi bien par la réalité extérieure que par la contrainte qu’exerce sur la subjectivité, la communauté. En ce sens, son adoption échappe à la justification et à la critique mais il ne s’ensuit pas que nos croyances échappent toutes, ni totalement à notre contrôle. Il y a donc bien une composante normative de l’enquête. D’abord parce qu’il est pour nous rationnel en tant que sujet rationnel délibérant des réflexions, d’adopter l’hypothèse de la réalité et de vouloir établir nos opinions de manière qu’elle soit en accord avec celle-ci. Ensuite, parce qu’il est impératif d’exercer en permanence sur notre méthode, notre contrôle critique. D’où l’absolue nécessité d’une méthode qui suive de près la logique de la science pour comprendre de quelle manière nos croyances par une description correcte de la réalité, peuvent contribuer au progrès de la connaissance. Car c’est dans les conceptions de la conduite délibérée dit Peirce, que le pragmaticisme fait remonter l’idée de la portée intellectuelle des symboles. Et la conduite délibérée est la conduite autocontrôlée. Or le contrôle peut être lui-même contrôlé et la critique elle-même soumise à la critique. Et idéalement, il n’y a pas de mythe défini évident à cette séquence. Autrement dit, les experts peuvent toujours être expertisés. Mais il n’empêche qu’il nous faut faire confiance aux croyances pour lesquelles pour l’heure, je n’ai rien trouvé à redire. Même si toute notre activité cognitive n’est pas accessible à la conscience et à la démonstration, je dois me fier à mes capacités cognitives. L’inverse relèverait non pas tant d’une conduite irrationnelle que littéralement d’une conduite impossible. La recherche repose donc sur un stock d’inférences sujettes à critiques indubitables qui me donnent un soutien rationnel, une sorte d’autorisation épistémique. Pour continuer à croire, même si cela ne me donne pas en toute rigueur de raisons d’accepter, si rien en tout ceci ne démontre la vérité d’aucune proposition individuelle n’en est pas moins en quelque sorte garantie (warranty), la méfiance que nous avons à l’égard de notre tendance à exiger des réponses philosophiques à tous les semblants de doute que nous émettons sur chacune d’elle. Du même coup, à la racine du sens commun critique, se trouve sérieusement amortie, la force de l’impact sceptique à tout le moins comme régression réflexion critique de soi et de justification. En dépit de leurs points communs, les stratégies de Peirce et de Wittgenstein s’orientent donc dans une direction in fine assez différente dans les parades qu’elles proposent pour affronter le défi sceptique. Pour eux, certes, le doute n’a aucun sens s’il est conçu sur le modèle du scénario sceptique cartésien. Un doute n’a de sens qu’en contexte même si une fois encore le contexte à lui seul ne suffit pas pour faire varier la signification de l’énoncé. Leurs parades au scepticisme ne se fait donc pas au nom d’un contextualisme intégral. Ils acceptent le principe selon lequel au fondement de la croyance fondée, il y a la croyance non fondée mais loin que cela conforte le sceptique, l’acceptation de ce principe, n’entraîne en rien le scepticisme. Non pas qu’il faille se replier sur une nouvelle forme de fondationnalisme, au contraire. Ces croyances échappent au vocabulaire du fondement, de la justification et du savoir. Mais reconnaître que l’enquête repose sur des croyances non fondées, ne remet pas en cause nos procédures en les exposant à l’arbitraire, au dogme ou à l’irrationalité comme le prétend le sceptique : c’est même exactement l’inverse. On peut donc parfaitement admettre l’argument de la régression à l’infini que certaines de nos croyances fondamentales sont sans fondement sans que le scepticisme s’ensuive. Au demeurant, il s’agit moins de réfuter les sceptiques que de diagnostiquer les raisons de l’attraction que le scepticisme exerce sur lui. Toute la question est de savoir quel statut doivent avoir ces croyances et quels types de relations nous entretenons avec elles. Pour Wittgenstein, de toute évidence, il s’agit d’une relation non épistémique qui consiste à assentir à des croyances. Et donc moins à les connaître qu’à agir de la seule manière dont nous savons agir. Nous acceptons croyant certaines choses et agissons à partir d’elles en présence de risques que nous pourrions éliminer mais que tout simplement nous n’éliminons pas. Qu’un doute soit possible ne signifie pas qu’il soit mis en œuvre et encore moins qu’il soit nécessaire. C’est le sens de la remarque 509 : je veux dire à proprement parler qu’un jeu de langage n’es possible que si on fait fond sur quelque chose. Je n’ai pas dit si on peut faire fond sur quelque chose. C’est donc le fait que je me fie à quelque chose et non la fiabilité inhérente à ce à quoi je me fie qui est ici à la base de mes jeux de langage. Même si admettre cela est prodigieusement difficile. On mesure toutefois le paradoxe : la réponse au sceptique induit elle-même une forme de scepticisme à l’égard de la justification tout à fait dans l’esprit du néopyrrhonisme qui refuse d’admettre la perspective philosophique privilégiée que partagent aussi bien les sceptiques dogmatiques que leurs opposants. A cet égard, si la stratégie peircienne ne se sépare elle-même du scepticisme que d’un cheveu puisqu’elle reste faillibiliste, l’oscillation reste constante chez entre le pessimisme et l’espoir rationnel vivant et pas seulement régulateur de parvenir au vrai et au savoir grâce à la science et à la métaphysique scientifique réaliste dont le pragmatisme doit permettre après les assainissements nécessaires la remise en place. Mais outre la conséquence en un sens désastreuse consistant pour finir à répondre au sceptique adoptant une autre variante du scepticisme. Il y a des difficultés dans ce type de réponse : s’agissant de Wittgenstein, si l’on admet que l’enjeu est moins la réfutation que le diagnostic, on peut se demander si le diagnostic lui-même tient bien toutes ses promesses, notamment s’il rend compte des intuitions inhérentes au paradoxe sceptique en soulignant que le scepticisme radical est inintelligible, Wittgenstein rend lui-même à certains égards inintelligibles l’attraction réelle qu’il exerce sur lui. Sans doute, n’est-ce pas un hasard si Peirce insiste moins sur le caractère inintelligible du doute, sur ce qui le rend en effet impossible pour des raisons quasi physiologiques tenant à la nature du doute et de la croyance et pas seulement parce qu’il serait dénué de sens, déraisonnable, vain (Strawson) et stupide (Austin). Mais la position de Wittgenstein pose une deuxième difficulté si l’on admet avec Crispin Wright la légitimité d’une certaine élasticité dans le statut épistémique des propositions charnières qui fonctionnent moins comme des propositions analytiques que comme des règles plus pratiques que strictement dogmatiques ou des normes en contexte. Il n’est pas sûr, c’est du moins notre avis que nous puissions toujours passer d’une rive à l’autre du fleuve sans nous laisser submerger par la marée montante. Il arrive d’ailleurs à Wittgenstein d’évoquer le passage à une autre mythologie et la nécessité pour changer notre image du monde de la persuasion, voire de la conversion. Sans doute est-il épistémiquement catastrophique de douter des propositions charnières et fondamental aussi de rappeler comme Peirce et Wittgenstein que ce qui compte, c’est les différences qu’induisent doutes et croyances dans nos pratiques et conduites, y compris cognitives. Du reste, l’impossibilité de mériter une garantie du type de celle qu’exige le sceptique pour écarter la possibilité du rêve, n’implique pas qu’aucune garantie de ce type ne soit jamais possédée. En outre, en insistant sur le statut particulier des propositions charnières qui n’ont pas en toute rigueur un statut épistémique, Wittgenstein met l’accent sur l’une des raisons pour lesquelles nous pouvons avoir l’impression trompeuse que le principe de clôture épistémique est pris en défaut. Comme l’a bien montré Crispin Wright dans une inspiration purement wittgensteinienne, il faut en règle générale distinguer entre le principe épistémique de clôture et le principe de transmission de la garantie : que la connaissance se transfère à travers des implications connues n’implique pas qu’elle se transmette ipso-facto. La transmission exige que soit préservé la puissance de l’argument, son aptitude à produire la conviction rationnelle. Or, ce qui donne l’impression que le principe de clôture épistémique dans la réponse au sceptique, est mis en échec, c’est qu’on attend dans la conclusion de l’argument (c’est en cela que consiste l’erreur de Moore) quelque chose qui est de l’ordre de la connaissance là où en réalité ce qu’offre la conclusion, n’est pas une connaissance mais quelque chose de tout aussi valable à savoir, la conviction rationnelle. Telle est la raison pour laquelle, même si on admet et c’est ce qu’on doit faire, la validité du principe de clôture et si on est prêt à estimer que les croyances charnières que nous avons, impliquent logiquement pour bien transmettre et bien transférer la fausseté des hypothèses sceptiques, cela ne signifie pas qu’un argument qui essaierait d’établir sur cette base la validité de nos croyances, aurait la puissance nécessaire de transmission pour convaincre le sceptique. Enfin, ce qui reste problématique en s’en tenant à un point de vue wittgensteinien et en admettant que les propositions charnières sont bien des règles, c’est moins leur statut que ce à quoi en définitive, me semble-t-il, Wittgenstein les destine. Car après tout au fond, peu importe qu’une règle n’ait aucun pedigree cognitif. Certaines règles peuvent être parfaitement ineptes et fort bien fonctionner. Le problème comme le note Wright est que pour Wittgenstein les règles définissent une pratique et ne sont pas censés pour cette raison même se fourvoyer, encore moins si ce sont les règles qui définissent des significations aux énoncés. Or, pour Wittgenstein, il n’y a pas de point de vue divin externe à partir duquel la signification se verrait conférer un statut indépendamment des règles et de la pratique. Mais les règles régissant les pratiques ne peuvent être exemptées de toute contrainte externe et relevées de notre seul bon vouloir. Que si la pratique elle-même n’a aucun objectif qui pourrait entraver une règle mal choisie. Or, ce n’est pas vraiment de cette manière que nous nous figurons l’enquête empirique, ainsi que le martèle Peirce. L’enquête empirique, c’est ce qui par excellence a un objectif global, a savoir comme ce qui peut apparaître comme la plus élémentaire platitude : mettre au jour ce qui est vrai et éviter ce qui est faux relativement au monde qu’elle concerne. Si tel est le cas, sans doute n’aura-t-on pas répondu entièrement au sceptique en se contentant de le déclarer inintelligible ou de rester esclave d’une conception erronée de la signification. Encore faudra-t-il s’assurer que nos règles et que nos pratiques en visant le vrai, ont un objectif qui n’est pas, contrairement à ce que soutient le sceptique, totalement illusoire. Et c’est la raison pour laquelle, à cet égard, la visée scientifique et délibérément métaphysique du réalisme peircien, semble mieux adaptée comme réponse authentiquement pragmaticiste au défi sceptique.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Dimanche 19 février 2012 7 19 /02 /Fév /2012 09:21

    Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification.

   Ajuster le monde ou s'ajuster au monde. La traversée de l'improbable Dissonances et consonances Pâtir et compâtir Transvaluations des faits et transmutation des valeurs

      Il ne faut pas se cacher que poussé à l’extrême, le contextualisme pourrait nous faire courir le risque d’une forme de relativisme radical contre les normes épistémiques. La normativité épistémique. Qu’est-ce qui distingue une norme d’une norme épistémique ? Obligation et devoir épistémique. Le contextualisme poussé à l’extrême nous fait courir le risque d’une forme de relativisme. La vérité reste bien l’objectif de la connaissance entendue comme enquête. Il est possible que la vertu soit une condition nécessaire de la connaissance mais il n’est pas sûr que ce soit une condition suffisante : il faut chercher un autre modèle pour répondre comme il convient à la question de la valeur de la connaissance, il faut trouver des parades efficaces à la double menace relativiste et sceptique. En quoi consiste la normativité épistémique ? Nous évaluons nos raisonnements et nos jugements et nous disons qu’ils sont justifiés ou injustifiés, qu’ils sont bons ou mauvais, qu’ils sont rationnels ou irrationnels : nous faisons ainsi des jugements normatifs, la justification est une notion normative dans une discipline normative : l’épistémologie normative. NormativitésMUNCH.jpg pratiques, normes épistémiques et normes cognitives. Dans Va savoir  (2007) de Pascal Engel, celui-ci distingue cinq types de normes selon que celles-ci s’appliquent au langage, à la pensée, à la connaissance et selon la manière dont elles guident les états, les actions ou les pratiques qu’elles ont supposées régir :

 

    1)       les normes comme règles de signification linguistique. Savoir ce que veut dire chat, c’est connaître la règle qui permet de l’appliquer à des chats.

   2)       Deuxième type de norme : normes propres à des concepts, (condition de possession de ces concepts) par exemple ceux liés à la perception et ceux liés à la logique. Concepts qui recouvrent des transitions entre des états mentaux et les autorisations prima facie. Principe d’acceptation pour le témoignage, principe d’autorisation (prima facie) perceptive.

   3)       Troisième type de normes : les engagements ou les prérequis normatifs de rationalité qui gouvernent des états mentaux ou des actions. Normes associées à des concepts mais avec des exigences inférentielles qui gouvernent la croyance. Si je crois que p de manière consciente et réfléchie, je ne peux pas en même temps croire que non p. Si je crois que p implique q, alors je m’engage par là même à accepter q. Des normes voisines régissent l’assertion : principe mooréen. Des principes inférentiels de ce genre régissent aussi les intentions. Quelle est la portée exacte de ces normes ? Doivent-elles inclure les normes qu’on trouve dans la conception bayesienne du changement de croyance. L’école bayésienne utilise les probabilités comme moyen de traduire numériquement un degré de connaissance (la théorie mathématique des probabilités n’oblige en effet nullement à associer celles-ci à des fréquences, qui n’en représentent qu’une application particulière résultant de la loi des grands nombres). Dans cette optique, le théorème de Bayes peut s’appliquer à toute proposition, quelle que soit la nature des variables et indépendamment de toute considération ontologique.

   4)       Les normes considérées comme des justifications ou des raisons de croire telle ou telle croyance. Le fait de croyance me donne des raisons de croire que s’il pleut, la rue est mouillée. Ma raison à partir des données probantes dont je dispose pour ma croyance est normative.

   5)       Les normes générales de la connaissance. Ne croyez que p que si elle est vraie. Ne croyez que p que si vous savez que p. Une croyance n’est correcte que si elle est vraie.

 

    Y-a-t-il une structure commune à ces normes ? A partir de ces cinq registres, on peut voir apparaître plusieurs positions possibles : John Skorupski pensent qu’elles se réduisent toutes à des raisons ou à des types de raisons. Pour d’autres comme Zagzebski, elles sont toutes fondées sur des structures des valeurs des vertus épistémiques. D’autres auteurs encore considèrent qu’elles relèvent d’une catégorie spécifique de nécessité normative. D’autres enfin les réduisent à des impératifs instrumentaux et n’y voient que des descriptions générales des fonctions de la cognition. D’où une première question qui se pose à nous : faut-il plutôt admettre un pluralisme ou plutôt un monisme s’agissant de ces normes et de ces valeurs ? Peuvent-elles entrer en conflit ? Doit-on le tenir pour a priori ? Les plus générales seraient constitutives de la pensée quand d’autres seraient plus locales.

 

       Distinction entre les normes et les valeurs : les notions déontiques formulées en termes de devoirs, d’obligations ou d’interdits, de ce qui est correct ou incorrect, de prescriptions et de permissions et les notions téléologiques ou axiologiques qui s’expriment habituellement au moyen de termes comme bon, mauvais, valable, vertueux, vicieux. Putnam  minimise cette distinction entre faits et valeurs : les premières sont liées en faisant appel à des actions et peuvent être l’objet de sanction, elles ne sont pas affaire de degré alors que les secondes impliquent plutôt quelque chose comme une sensibilité de l’agent que celui-ci, se prête à la louange et au blâme plutôt qu’à des sanctions ou des récompenses. On peut faire des comparaisons des propriétés normatives (on est plus ou moins vertueux) mais on n’obéit pas plus ou moins à des obligations. Les propriétés déontiques sont dites minces alors que les propriétés axiologiques sont associées à des propriétés épaisses. Faut-il privilégier les premières ou les secondes : est ce que la priorité accordée aux unes (au point que nous n’aurions que des raisons déontiques ou que des raisons axiologiques). Une éthique conséquentialiste ne retenant que les secondes, est parfaitement défendable (Ruwen Ogier).

     La notion de norme est communément associée ou réduite à celle de rationalité à la fois parce que les normes en général concernent ce que nous devons idéalement faire ou penser de manière rationnelle et aussi par ce que la rationalité semble par nature normative au sens où elle prescrit ou à tout le moins guider une certaine sorte de conduite de notre part. Il y a des raisons d’agir et il y a des raisons de croire et qu’il y a certains parallèles frappants entre la structure des deux domaines : il y a des raisonnements théoriques qui font passer de croyances à d’autres croyances et il y a des raisonnements pratiques qui font passer d’intentions à d’autres intentions ou à des actions. On dit aussi que les croyances et les désirs ont des directions d’ajustement opposées : les croyances sont vraies ou fausses et sont supposées s’ajuster au monde, alors que les désirs et les intentions sont réalisées ou non et le monde est plutôt supposé s’ajuster à eux. Le concept de raison dans chacun de ces domaines théorique et pratique peut tantôt désigner une explication causale (une raison motivante, le mobile d’une croyance ou d’un comportement), tantôt une justification de cette croyance et de ce comportement. On parle alors d’une raison normative ou de motif. Enfin, les échecs de la rationalité pratique (par exemple, la faiblesse de la volonté, l’akrasia), agir à l’encontre de son meilleur jugement semblent avoir certaines analogies avec les échecs de la rationalité des croyances (être dupe de soi, l’aveuglement volontaire), croire à l’encontre de ce qu’on juge ne pas devoir croire. Toutefois, ces analogies ne doivent pas être poussées trop loin car ce que visent les croyances (en principe la vérité) diffère de ce que visent les désirs (leur satisfaction ou le bien). Et nous savons qu’il peut être utile de choisir un parti plutôt qu’un autre, quand on est indifférent on prend les deux mais qu’il n’est pas rationnel de croire une chose plutôt qu’une autre quand nous avons autant de raisons de croire l’une que l’autre. Dans ces cas, il vaut mieux suspendre son jugement. En outre, est-il si facile de déterminer si la rationalité elle-même est plus normative que descriptive ? En un sens ce que la rationalité requiert sur le plan de la normativité, diffère des raisons que l’on a d’agir ou de penser. C’est ce pour quoi certains considèrent que la première prévaut sur les seconds. C’est le cas de la conception relais des valeurs, la back passing dans le domaine éthique soutenu par exemple par des philosophes comme Thomas Cameleon, John Anton Dantzig, John Skorupski. Tous les concepts normatifs, y compris ceux qui sont téléologiques, doivent selon eux pouvoir se traduire en terme de raison donc cela comprend aussi les raisons épistémiques d’où la question qui se pose de savoir dans ces conditions si ces dernières ont ou n’ont pas priorité sur les valeurs épistémiques.

 

Quatrième question : la norme de rationalité, étant entendu qu’il y a des normes épistémiques. En quoi consistent-elles ? Elles recouvrent les exigences générales de la rationalité qui résultent de la nature même de la croyance et de l’esprit. Il y a deux exigences majeures de la rationalité : la cohérence d’une part et la clôture déductive de l’autre. Premier principe, on ne peut pas croire p et non p ; deuxième principe, on doit croire q si on croit p et que p implique q. Mais quelle est la nature de ce on doit croire ? Il semble qu’une contrainte pesant sur une croyance rationnelle ou un principe général que doit suivre n’importe quel sujet qui dit croire quelque chose, du moins si on peut pouvoir dire de lui qu’il est rationnel, c’est qu’il entende les principes de la logique ou encore ceux de la théorie de la probabilité comme les normes les plus générales de la croyance et qu’il ne pourra pas être dit avoir une croyance rationnelle, à moins qu’il n’ait satisfait un certain nombre de ces normes. Le problème, c’est que ces normes ont un tel degré d’élévation que d’une certaine manière, elles ne sont même plus normatives. Pour qu’un principe soit dit normatif, il faut certes qu’il ait une certaine force normative pour qu’il puisse réguler de façon efficace nos croyances mais il faut aussi que d’une certaine façon, il reste une certaine liberté normative au sens où il faut bien à un moment donné qu’on puisse enfreindre les normes générales et abstraites de la rationalité (à l’instar des deux normes de cohérence et de clôture dont je viens de parler) qui n’ont finalement aucune de ces propriétés puisque ce qu’elles caractérisent, ce sont des descriptions idéalisées d’un agent rationnel. Au mieux, elles nous disent en quoi consistent les propriétés constitutives de la croyance rationnelle mais elles ne donnent guère de guide pour nos pratiques épistémiques. Donc, il se peut que de tels énoncés normatifs s’appliquent au fait d’avoir un esprit, donc d’être interprétable comme un esprit rationnel mais on a du mal à voir en quoi elles peuvent avoir en même temps (contraintes normatives) quelque chose de vraiment prescriptif. En tout cas, on peut apprécier la force d’un idéal normatif et comme l’expérience nous l’enseigne en permanence et échouer à inférer si l’on a une raison de ne pas croire. Par exemple, vous croyez que si la terre a été créée en six jours, elle a été créée en moins d’une semaine, on se trouve contraint (ou engagé) en moins d’une semaine. On peut peut-être avoir de bonnes raisons et de bonnes justifications qui vous laissent croire que ce n’est pas tout à fait vrai. Les exigences rationnelles ont une portée large ou étroite, vous devez veut dire, vous ne pas détacher q de p. La rationalité est toujours affaire de portée étroite, c’est une inférence. Le non détachement est le symptôme de l’application des idéaux de la raison à des cas particuliers. Il nous savoir en permanence comment les normes rationnelles idéales régulent les attitudes (aptitudes) épistémiques des agents. Parce que nous ne sommes pas des êtres désincarnés et que nous pouvons être irrationnels à l’occasion, certains ont conclu que les exigences rationnelles dans la mesure où elles expriment les normes de la logique sont impuissantes et que la logique n’a aucune pertinence pour le raisonnement psychologique. Ce faisant, on peut apprendre la logique (celle-ci améliore notre capacité de raisonner) tout comme on peut apprendre les règles épistémiques. Le problème est de savoir comment d’une certaine manière elles nous guident dans nos pratiques épistémiques.

 

      Un cinquième groupe de questions porte sur la régulation normative et sur l’objectivité normative. On dit d’un énoncé normatif qu’il gouverne ou qu’il guide les actions de ceux qui sont gouvernés par la norme qu’ils expriment. En quoi consiste cette régulation par les normes ? S’agit-il d’une simple permission ? D’une recommandation ? S’agit-il d’obéir à une prescription stricte ? Jusqu’à quel point encore, l’agent qui obéit à une norme est il censé être conscient qu’il est sujet à celle-ci ? Dans quelle mesure autrement dit, un « doit » implique-t-il un « peut » ? Et si tel est le cas, quelle est la nature du « peut » normatif ? Cela dépend en partie de la question de savoir si vous considérez le « doit » combattif comme catégorique, c'est-à-dire prescriptif indépendamment de tout but instrumental ou bien si vous l’entendez comme hypothétique, c'est-à-dire relativement auquel une prescription est instrumentale. S’agissant à présent de l’objectivité normative, doit-on considérer que les normes sont plutôt des règles ou plutôt des conventions qui dépendent de décisions humaines ou bien qu’il s’agit de principes universels qui régissent le domaine entier de la pensée ou de l’action, y compris les domaines de l’émotion et du goût. Sont-elles nécessairement plurielles ? Est-il possible de les unifier, de les hiérarchiser sous des catégories distinctes ? Y-a-t-il éventuellement des normes de base qui régiraient l’ensemble du domaine de la normativité ? On retrouve la question du statut ontologique de l’objectivité des normes : y-a-t-il d’authentiques faits ou propriétés normatives qui rendent nos jugements normatifs vrais ou faux ? Est-ce que tous nos jugements ne sont que l’expression de certaines attitudes ? C’est toute la différence entre les cognitivistes (Ralph Wellroudge) ou les exprissivistes relativement aux normes. En fonction de l’attitude adoptée, on peut entendre l’épistémologie comme une discipline métanormative qui va traiter des normes et des valeurs explicites mais qui a aussi pour objectif d’évaluer le caractère approprié et objectif de ces normes à un niveau métathéorique. Y-t-il des standards qui permettent d’évaluer des métanormes qui gouvernent le choix et la détermination des normes qu’il convient d’adopter ? Si oui, comment devons nous les sélectionner, si les normes et les valeurs épistémiques sont objectives, certaines doivent-elles êtres telles que nous (ne) puissions (plus) poursuivre notre évaluation ?

 

      Sixième champ d’investigation : comment naturaliser les normes épistémiques ? Est-ce que les normes surviennent sur les faits naturels ? Peut-on les y réduire ? Sauf à admettre des formes de nonfactualismes, d’éliminativismes d’après lesquelles l’objectivité apparaît à partir d’un discours illusoire, on doit se poser la question de savoir quelle est la nature du lien qui raccorde le descriptif et le normatif ? La contrepartie épistémique de cette question est celle de savoir jusqu’où l’épistémologie doit dépendre des faits empiriques et notamment de ceux qui relèvent de la psychologie et de la biologie. Un certain nombre soutiennent que certains concepts mentaux psychologiques relèvent de l’espace des raisons : s’il y a une dimension normative du mental, est-t-elle intrinsèque ou extrinsèque ? Est-ce un trait réel des contenus mentaux ou n’est-ce qu’un trait de nos attributions et interprétations de nos concepts mentaux ? Comment prenons nous conscience de la normativité du mental ? Cette normativité est-elle phénoménologiquement saillante ? Pourquoi le prenons-nous au sérieux et avons-nous de bonnes raisons de le faire ? La normativité du mental s’étend-t-elle au désir, à l’attention ou à d’autres états motivationnels ? La dimension est un obstacle à l’analyse causale et naturelle. D’où deux types d’investigation : 1) celle qui a trait à l’intégration des normes épistémiques dans une conception naturaliste du monde. 2) Peut-on naturaliser toutes ces questions ?

 

       Obligations et devoirs portants sur les croyances et les justifications épistémiques : le devoir-être n’entraîne pas nécessairement un devoir-faire. Les croyances ne sont pas des actions et ne sont pas sous le contrôle de la volonté, nous ne pouvons évidemment pas nous conformer à de telles obligations. Leurs existences deviennent douteuses. Par conséquent, il n’est pas certain que la responsabilité que nous avons sur nos croyances, que la capacité que l’on a de recevoir le blâme ou la louange dans le domaine épistémique, doive reposer sur l’existence de devoirs épistémiques. Dans quelle mesure la croyance peu-t-elle être volontaire ? Les croyances comme les actions peuvent-elles être contrôlées par nos intentions ? Selon le volontarisme doxastique, la réponse est positive, selon l’antivolontarisme, elle est négative. Même si on est convaincu comme les pragmatistes que ce qui vaut pour l’investigation générale vaut aussi pour l’éthique, que notre expérience est imprégnée de valeurs et de normes épistémiques, cognitives et éthiques, il nous faut accepter de soumettre nos jugements éthiques aux mêmes critères que ceux auxquels sont soumis nos jugements épistémiques ou à défaut expliquer pour quelles raisons, il convient de distinguer les critères éthiques et épistémiques de la justification. Un examen attentif de la controverse entre Clifford (trop exigeant) dans L’Ethique de la croyance qui affirme que «  c’est un tort toujours et partout pour quiconque de croire quoi que ce soit sur la base d’une évidence insuffisante, de raisons non suffisantes », et de William James (trop permissif) doit nous amener à distinguer entre ce qui est éthiquement mauvais et épistémiquement mauvais. La justification épistémologique est une sous-catégorie de la justification éthique. Il y a quelques mérites dans la foi ou dans la croyance de la femme qu’un mari est fidèle alors que les évidences sont contraires. Peirce affirme qu’il ne pourrait pas condamner un homme qui ayant perdu sa femme se persuade de croire en une vie après la mort dans laquelle ils seront réunis même si la croyance est injustifiée ou injustifiable. Peut-on induire en soi des croyances pour vouloir croire ? Même si le sens commun admet que notre volonté et notre désir peuvent nous amener à former des croyances, il ne s’ensuit pas que les croyances induites ainsi soient-elles-mêmes volontaires. De même que nous ne pouvons pas décider de douter, nous ne pouvons décider de croire immédiatement n’importe quoi. Supposons que je veuille croire que je suis courageux pour franchir un précipice, si je veux le croire, c’est que je crois que je ne le suis pas car peut-on vouloir ce qui est déjà le cas ? Si je peux parvenir à croire ce que je veux par des croyances autoréalistrices, cette croyance va coexister avec son contradictoire. Celui qui prend ses désirs pour des réalités (formations irrationnelles de croyances) est plus une victime que coupable de son aveuglement. Nos raisons éthiques l’emportent sur nos raisons épistémiques parce qu’elles sont plus utiles. Clifford pense que la croyance injustifiée (la coupable ignorance) est nocive si elle est délibérée. Celui qui néglige volontairement de vérifier les détails techniques de son entreprise, s’expose. Il s’agit d’une défaillance du devoir moral de savoir. Pour quoi est-il coupable ? Faiblesse épistémique ou faiblesse éthique ? La personne est dotée d’une responsabilité particulière : avoir la maîtrise de sa décision. Ne pas l’admettre reviendrait à ne pas voir qu’il y a des cas dans lesquels les croyances injustifiées ne sont pas dûes à une quelconque incontinence ou akrasia doxastique (une enquête menée en dépit du bon sens ou des conclusions hâtives ou à un aveuglement volontaire) mais sont belles et bien imputables à une inadéquation cognitive personnelles ou culturelles. Cette responsabilité de l’agent ne suppose pas que l’on endosse une conception déontologique de la justification. Car on cède alors à deux illusions : 1) l’illusion cartésienne qui voudrait que notre liberté se manifeste d’abord dans l’exercice de notre volonté (or étant donné ce qu’est la croyance : moins un état mental qu’une disposition à agir), il est douteux qu’on puisse croire à volonté. 2) l’illusion kantienne qui limiterait l’obligation éthique que nous ne pouvons nous empêcher de sentir au seul respect de l’impératif catégorique du devoir. Le contrôle de la croyance ne dépend ni de la volonté, ni de l’obéissance mais plutôt de la distance (irrésistible et naturelle sous l’effet de l’éducation de nos croyances habitudes que la disposition grâce à laquelle nous leur avions accordé notre confiance) critique et réflexive que nous exerçons à l’égard des valeurs et des normes. La justification éthique ne peut tenir lieu de justification épistémique : par mauvais, nous entendons souvent moralement mauvais. James tient la position de Clifford pour étroite et pleutre : « ne croyez rien, suspendez votre jugement plutôt que d’encourir le terrible risque de croire ce qui est faux et cela pour avoir accordé votre assentiment à une justification insuffisante ». A l’inverse il y a des cas où en suivant la voie selon laquelle nous devons suivre l’injonction « nous devons connaître la vérité » et non l’autre « nous devons éviter l’erreur », il peut être bon, voire rationnel de croire des choses qu’on n’a pas de raisons bien assurées de croire. Et même dans certains cas, il peut être bon de croire à l’encontre des données dont on dispose. Si nous devions suivre Clifford, nous irions contre notre nature passionnelle et nous irions contre notre propre intérêt pour la connaissance. James pense donc que nous pouvons croire par l’effet d’une certaine volonté passionnelle indépendamment des raisons épistémiques de croire, qu’il peut être bon de le faire. S’il est rationnel de croire à proportion de ce qu’on est justifié à le faire, on comprend aussi que ce ne soit pas toujours le cas : croire que p peut contribuer à faire voir que p est vrai. Nous ne pouvons condamner ce qui ont foi sans avoir des preuves de croire adéquates mais que nous devons respecter la liberté d’esprit de chacun. Il n’est pas toujours de croire sur la base de justifications insuffisantes. Les liens que nous pouvons construire entre nos obligations épistémiques d’un côté et nos obligations éthiques de l’autre sont susceptibles d’être expérimentés.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Samedi 18 février 2012 6 18 /02 /Fév /2012 15:20

attitude-scelerate.jpg  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification et les articles Les croyances et La métaphysique de Pascal Engel et de Claudine Tiercelin dans Notions de Philosophie II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

 

    On veut souvent nous faire croire et/ou accroire que la circonspection et l’expectative, que le doute et le scepticisme sont des modesties de couards, des précautions cauteleuses petites bourgeoises et des embarras, des incommodités, des tracas des dérangements inutiles et incertains ou des scrupules hypertrophiés : les expériences récalcitrantes nous submergent parfois mais la prudence, la véritable prudence mon brave monsieur, c’est la raison intuitive dit Aristote, c'est-à-dire l’intelligence ou l’œil de l’âme, une certaine perspicacité qui vient de la vivacité de l’esprit à délibérer, propre à installer durablement en nous une disposition d’esprit conforme à la droite raison, autrement dit encore comme l’affirme Léo Strauss, une noble inquiétude. Car enfin, la modestie de la prudence n’est nullement tant une timidité que le sentiment d’autorité, de gravité et de dignité qui nous prend lorsqu’on délibère sérieusement et qui nous fait appréhender des conséquences possibles ou probables qu’on pourrait redouter. Certains ont même prétendu pouvoir soutenir que la prudence n’était sans doute qu’une << sotte vertu >>. Et pourtant, l’art de la prudence est une sagacité qu’on acquiert, c'est un art de soupeser les arguments en présence par des apprentissages spécifiques par une application disciplinée et que l’homme de bon conseil administre méthodiquement par l’examen minutieux des éléments qui constituent les composantes pertinentes d’une situation. La prudence ne s’embarrasse pas de démonstrations : la véritable prudence procède d’une certaine forme de justice de sorte que le véritable politique, c’est un homme prudent qui agit inspiré par des principes clairs, nets et distincts : l’homme prudent a le coup d’œil avisé et juste et sa justesse s’ajuste à la situation. Les variables d’ajustement de la prudence doivent faire l’objet d’une étude relevant d’une épistémologie toute particulière : en effet la notion de prudence s’inscrit dans une architectonique des vertus qui demandent et commandent bien des recommandations pratiques : courage, modération et générosité devront être relayés par la volonté et l’habileté. Avant d’être ou de pouvoir être un (en) acte, la prudence doit s’instituer comme une puissance : comme la puissance d’un feu sacré, comme une confiance et une motivation qui a raison des scrupules de ses doutes qui fait taire les défiances et les méfiances de ses impertinences en sollicitant une attention persévérante. La maîtrise et la sagesse de son savoir, la prudence les tire des convergences de probabilités sur lesquelles reposent ses assurances. De ce point de vue, la prudence est bien une sorte d’empirisme pratique qui permet de gagner et de s’enquérir par une sorte de flair qui fait l’appoint sur nos désirs d’en savoir davantage sur les meilleures manières de nous conduire judicieusement. Le discernement correct, c’est une espèce de bon sens indulgent et bienveillant qui fraie sa voie : la situation de l’homme entre les mots et les choses lui commande d’explorer son expérience par un travail de rétroaction qui lui permette de faire se volatiliser les obstacles qui se présentent sur son parcours et qui l'autorise à se projeter dans un avenir accueillant et lui recommande d’opérer à la désobstruction. C’est ici un point décisif, la manière dont la science doit être infusée, commence par cette méthode : le savoir de la science ne vaut qu’à l’aune de la prudence qu’elle permet. Une science imprudente qui prend des risques exagérément est une présomption. Le critère de démarcation de la vraie science, c'est la possibilité de sa mise en perpective par ou au travers d'une réminiscence.

   Neuvième leçon : après avoir examiné les défis posés à la connaissance sous les formes du relativisme et sous les diverses formes du scepticisme, nous allons aborder l’éthique de la croyance en nous interrogeant sur les tensions existantes entre nos obligations et nos devoirs épistémiques, puis sur les raisons de la croyance. Il s’agira de bien distinguer la valeur de la croyance selon que nous sommes dans un contexte éthique ou dans un contexte épistémique. Nous avons rappelé la polémique qui a lieu entre les partisans d’une volonté de croire qui opposa à Clifford William James. Dans L’éthique de la croyance qui date de 1877, Clifford affirme que c’est un tort toujours, partout et pour quiconque de croire sur la bas de raisons insuffisantes. James lui répond en 1897 dans La volonté de croire, qu’il peut être bon de croire en dépit de données insuffisantes et par l’effet de la volonté. Clifford confond souligne Claudine Tiercelin les obligations d’un savant envers la vérité avec ses obligations morales et traite toutes les croyances injustifiées comme un aveuglement volontaire. Or, l’idéal épistémologique consiste moins à chercher des évidences suffisantes que des évidences adéquates. Inversement, elle souligne que James a tort de croire qu’il peut être rationnel de croire par l’effet de la volonté, qu’il peut être utile et rationnel d’être irrationnel sans distinguer ce qui relève de l’éthique et de la justification épistémique. Les raisons éthiques et pratiques peuvent en effet l’emporter sur la raison épistémique. Renvoyant donc Clifford et James dos à dos, Claudine Tiercelin tire deux leçons importantes de ce dialogue : la première est que nous avons de bonnes raisons de nier tout parallèle strict entre la sphère pratique et la sphère théorique ou épistémique. Si l’idée d’une pluralité de valeurs, de normes et de raisons éthiques fait sens dans la première, on ne peut en dire autant, semble-t-il dans la deuxième. Il y a toutes sortes de bonnes raisons de faire quelque chose mais en règle générale, une croyance ne se justifie que par une seule sorte de raisons, celle d’être vraie ou celle d’être étayée par des évidences probantes ou des raisons suffisantes. Nous pouvons croire en nous fondant sur des raisons pratiques plutôt que sur des raisons épistémiques mais les premières n’en restent pas moins comparées à ces dernières de mauvaises raisons. La méthode Coué ou le fait de prendre ses désirs pour des réalités (the wishfull thinking) est sur le plan normatif un type de croyance incorrect, même s’il peut être correct sur le plan pratique. Si mon choix entre A et B est indifférent comme dans le cas de l’âne de Buridan et que je n’ai pas de raison d’incliner dans un sens que dans un autre, je peux choisir soit l’un, soit l’autre. Mais si je suis dans le cas où je dispose d’autant de raisons suffisantes de croire de p ou q, alors je dois plutôt suspendre mon jugement. Bref, même s’il y a des analogies structurelles importantes entre le raisonnement pratique et le raisonnement théorique comme nous avons eu l’occasion de le souligner déjà, il y a donc aussi d’importantes divergences entre eux. Qu’il y ait des analogies, c’est en effet incontestable, il suffit pour s’en convaincre de se souvenir du schème traditionnel du syllogisme pratique aristotélicien qui traite le raisonnement pratique comme ce passage d‘une prémisse exprimant un Bien ou un principe et d’une prémisse particulière de perception à une conclusion qui serait une action. Schème qui au moment du raisonnement pratique a fait l’objet d’une attention accrue dans les années 1960 chez des auteurs comme Anscombe, Davidson et Von Wright a été réinterprété dans le cadre soit d’une logique déductive, soit dans le cadre de la logique de la décision. Nombreux sont aussi les logiciens et les psychologues qui se sont intéressés à la dynamique de la révision des croyances dans le sillage d’auteurs comme Isaac Livaï, Peter Gardenfosh ou qui comme Eric Olson ou Roth insistent sur les relations qui existent entre la délibération et la rationalité appliquée d’’une part, la délibération et la rationalité théorique d’autre part et traitent la délibération relative à des croyances sur le modèle de la décision relative à des actions défendant ainsi une position qu’on peut appeler néopragmatiste qui aligne en quelque sorte les structures de la raison théorique sur celles de la raison pratique. A l’instar de James, qui s’inspire de l’argument pascalien du pari, on peut soutenir qu’il y a des cas où l’utilité pratique ou prudentielle de l’acquisition des croyances l’emporte sur leurs justifications par des données. Ou bien encore, traiter la vérité des croyances comme un but à placer sur le même plan que les valeurs et les utilités en théorie de la décision en considérant que le principe de rationalité propre à une théorie de la décision cognitive est celui qui consiste à maximiser l’utilité cognitive espérée pour parvenir au plus grand nombre possible de croyances vraies. Mais d’une part nombre d’auteurs ont aussi soutenus que les cadres de la logique et de la théorie de la décision sont trop étroits et devraient inclure des états mentaux tels que les intentions ou des structures tels que des plans et ils ont aussi remis en cause de faits qu’on puisse réduire la rationalité théorique des croyances à la rationalité des actions. En raison de la structure même de la théorie de la décision qui sépare nettement les croyances et les désirs. D’autre part, il est douteux que l’on puisse pousser ce pragmatisme trop loin. La plupart des tentatives de réduction des normes et des valeurs épistémiques telles que la vérité et la justification à des normes et à des valeurs pratiques, telle que l’utilité échoue comme le reconnaissent du reste fort bien les pragmatistes classiques américains que des auteurs comme Franck Ramsay. Et les raisons qu’on a de croire une proposition diffèrent profondément et fondamentalement des raisons que l’on a de vouloir la croire. Il n’empêche, et c’est la deuxième leçon que nous souhaiterions tirer de ces dialogues de sourds entre James et Clifford : tout d’abord, cela n’interdit nullement d’explorer certaines conditions pragmatiques qui pèsent sur la justification épistémique et de procéder à des comparaisons entre les normes et les valeurs éthiques et les normes et les valeurs épistémiques de manière à prendre l’exacte mesure de toute forme d’empiètements pragmatiques (pragmatic encroachment) réels ou supposés. Une croyance est certes, justifiée par ses données mais la détermination de la quantité de données nécessaires à sa justification est bien en partie une décision. Il est donc tout à fait souhaitable d’approfondir les liens nombreux qui peuvent exister entre l’épistémologie et la théorie de la décision : les désirs peuvent affecter les croyances comme nous le savons et vice-versa. Dans bien des cas, à l’évidence, la recherche de la vérité implique des choix intelligents et des stratégies qui ne sont pas complètement indépendantes des croyances. En second lieu, s’il convient pour toutes les excellentes raisons que nous venons de voir, de distinguer les justifications éthiques des justifications épistémiques, cela ne signifie pas qu’il n’y ait entre elles aucuns rapports sans quoi il faudrait se résigner à une sorte de coupure entre nos raisons ou vertus cognitives et épistémiques d’un côté et nos raisons et vertus pratiques de l’autre. Or, il n’est pas sûr qu’il soit souhaitable de viser quelque chose de ce genre comme nous allons essayer de le montrer dans ce qui va suivre. Peut-être, est-ce l’indice d’ailleurs que l’épistémologie a besoin d’une manière ou d’une autre et peut-être plus encore que d’obligations, de vertus. Essayons alors de voir quels avantages l’on pourrait tirer d’une telle approche : assurément l’idée qu’il existe des devoirs propres à la vie intellectuelle est une idée somme toute banale : un scientifique, dit-on souvent a le devoir de vérifier ses données, un journaliste d’être dûment informé, un professeur doit connaître son sujet, un étudiant doit savoir apprendre. Mais ces devoirs ou obligations, peut-on estimer, relèvent plutôt de codes de déontologie lesquels régissent n’importe quel métier. L’acquisition de connaissances, leurs diffusions, leurs transmissions sont des activités humaines visant un certain but soumis à certaines règles. Ceux qui s’y engagent souscrivent implicitement ou explicitement aux devoirs propres à ces activités et s’exposent à des critiques ou à des sanctions s’ils ne s’y conforment pas. Mais les devoirs dont il s’agit ici, ont, on le voit, un caractère hypothétique ou conditionnel. Par exemple, si j’ai comme objectif de tirer d’une certaine confusion un raisonnement, je dois d’abord énoncer les prémisses. Ou si je veux me faire une opinion sérieuse sur la vie sur Mars, je dois me documenter sur cette planète. De même, on dit que nous sommes autorisés à faire telle inférence ou qu’il est permis de croire quelque chose sur la bas de telles informations. Mais, on le voit, ces devoirs, autorisations et permissions sont seulement relatifs à certains buts, ceux de faire des inférences ou d’acquérir une certaine information. L’idée que l’on a trouvé chez Clifford par exemple n’est pas tout à fait de cette nature : il s’agit plutôt pour lui de dire que des activités cognitives telles que croire, penser, juger ou raisonner sont en elles-mêmes soumises à des obligations. Or, peut-on vraiment considérer que celui qui juge mal ou qui commet une erreur de raisonnement, doit être sanctionné ou blâmé ? C’est aussi ce que semble suggérer John Locke quand il parle des devoirs que l’on a envers la vérité et déclare que : « celui qui ne cherche pas la vérité dans l’esprit qu’il doit la chercher est comptable de toutes les fautes où il s’engage. » Dans le cas de Locke comme dans celui de Clifford, donc les obligations propres à la sphère du connaître sont belles et bien assimilées à des obligations éthiques. Mais si cela nous choque ou nous semble trop exigeant moralement, c’est parce que nous ne sommes pas d’emblée convaincus que le savant qui se trompe ou qui soutient une théorie trop audacieuse, commet systématiquement une faute. Les savants fous qui peuplent les univers de la science-fiction sont certainement des hommes mauvais ou imprudents mais s’ils le sont, c’est parce qu’ils font un usage mauvais de la science. Non pas parce qu’ils seraient de mauvais savants. Parler d’obligations épistémiques n’est donc pas aussi simple qu’on pourrait le penser. Rappelons donc pour bien les avoir à l’esprit les difficultés majeures de la conception déontologique. Si je laisse de côté les objections de type pragmatique en vertu desquelles on se croirait autorisé à juger que dans certains cas, notamment dans le contexte de l’action, il peut être avantageux de croire des choses dont nous ne sommes pas absolument certains, (le cas du précipice), il reste deux objections majeures à cette manière de voir les choses. La première est qu’il ne peut y avoir de devoirs ou d’obligations que si le sujet est capable d’en avoir conscience au moins en principe. Or, nombre de nos croyances, en particulier mais peut-être pas seulement, celles qui proviennent de la perception ou de nos inférences élémentaires ne font pas l’objet d’une réflexion consciente. Avons-nous le devoir de croire ce que nous voyons ou entendons ? Non. Cela s’impose à nous tout simplement sans que nous ayons le temps, ni le choix d’y réfléchir. Parler ici de devoir semble absurde sauf à comprendre ce terme au sens où on désigne l’accomplissement normal d’une fonction. Un peu comme votre garagiste qui a réparé le joint de culasse de votre voiture dit « cela doit marcher maintenant ». La deuxième objection est liée à la précédente : on ne peut avoir l’obligation de faire quelque chose que si on a le contrôle volontaire et libre de son action. Mais nos croyances ne sont pas du moins pas directement, ni même toutes sous le contrôle de notre volonté. On ne choisit pas de croire ceci ou cela. Supposer qu’il y a des obligations propres à la croyance et à la connaissance, c’est supposer que les croyances sont les actions ce qui semble tout simplement une erreur de catégorie. Troisième remarque : si tel est le cas, on peut alors se demander si n’a pas un intérêt à concevoir plutôt les devoirs épistémiques comme étant relatifs à certaines capacités ou dispositions qu’il conviendrait de bien exercer si c’est bien la connaissance que nous visons et valorisons. Auquel cas, la question se pose de savoir si les concepts appropriés pour décrire ces devoirs relèvent bien des obligations, de la permission et de la norme des concepts déontiques ou juridiques. On peut penser en fait qu’il relève plutôt de la notion de vertu intellectuelle. Si l’on ne peut pas décider de ce qu’on croit comme on décide de mentir, il semble à tout le moins possible de contrôler indirectement la formation de nos croyances en ayant prise sur les processus qui peuvent les produire à plus ou moins long terme ; et ce par l’acquisition d’habitudes et de dispositions d’esprit qui favorisent certaines attitudes épistémiques. Et sans doute, est-ce en ce sens qu’il convient de s’orienter : on trouve des modèles de ce genre chez Aristote et chez Peirce ou encore chez Ernst Sosa et John Greco. En d’autres termes, c’est sur quoi il faut plutôt mettre l’accent, c’est que juger et raisonner, ce n’est pas seulement des capacités naturelles, ce sont des aptitudes naturelles qui s’éduquent. Dans la mesure où l’éducation de nos capacités naturelles est au service de nos connaissances et qu’il est en notre pouvoir de cultiver ou non ces capacités, de les améliorer, on peut dire assurément qu’à ces objectifs sont associés certains devoirs. Par exemple, celui de contrôler nos données avant de formuler un jugement et d’éviter ce que Descartes appelait la précipitation et la prévention, celui d’apprendre à raisonner par exemple en apprenant la logique et l’usage des statistiques. On retrouverait ainsi l’idée qu’à certains devoirs sont associés au rôle ou à la fonction d’un statut. De même qu’un enseignant incompétent, qu’un joueur de tennis qui ne s’est pas entraîné, qu’un père ou qu’une mère qui ne s’occupe pas de ses enfants ne font pas ce qu’ils devraient faire, un sujet qui ne s’entraîne pas à raisonner ou à vérifier ses informations, ne fait pas ce qu’il devrait faire. En ce sens, il y a bien des obligations épistémiques et l’injonction de Clifford paraît bien justifiée. Comme on le voit la notion d’obligation cesse ici d’être catégorique ou absolue : elle devient relative à certains objectifs cognitifs qui peuvent être fixés par l’exercice de certaines fonctions intellectuelles, celle du savant, celle du chercheur mais sans doute aussi, au moins peut-on le penser, celle de tout un chacun dès lors qu’il entend tout simplement exercer ses capacités de raison. Une épistémologie fondée sur la notion de vertu permettrait ainsi de rendre compte de ce qu’il peut à la fois y avoir de volontaire et d’involontaire dans la croyance. Une vertu est une disposition ou une capacité au même titre d’avoir une bonne vue ou d’avoir l’esprit rapide et vif ce qui peut relever de la connaissance animale liée à nos facultés fiables. Mais c’est plus qu’une capacité ou qu’un talent, c’est une capacité acquise et cultivée de manière active qui implique donc à un moment donné outre un processus cognitif suffisamment fiable, c'est-à-dire conducteur de vérité et capable de faire échec aux hallucinations, aux généralisations hâtives, aux arguments sceptiques, une connaissance dit Sosa réflexive. En d’autres termes, une perspective cohérente sur nos propres croyances et donc une forme interne de justification qui soit elle-même produite par une vertu intellectuelle. Les conditions de la vertu comme aptitude ou pouvoir cognitif pouvant donner lieu à la connaissance se ramèneraient ainsi si nous suivons Sosa à la triple condition A) (compagnie d’assurance Triple A) : accuracy, être précis ; adroitness, être adroit ; aptness, être juste ou bien ajusté. Reprenons l’exemple de l’archer : pour qu’un tir à l’arc soit apt, bien ajusté, il faut non pas qu’il soit précis et adroit mais précis parce qu’adroit. Il faut qu’il soit réussi grâce à la compétence. Sosa insiste sur le fait que la condition de sécurité safety, importe plus ici que la condition de sensibilité. Condition de sensibilité : « la croyance de S que p est sensible si et seulement si p n’était pas vraie, S ne croirait probablement pas que p ». Condition de sécurité ou de sûreté : « une croyance que p est sûre du moment qu’on ne l’aurait entretenue que si le plus probablement que p ». Donc une croyance peut être sûre sans être sensible. La connaissance exige non pas une pleine sécurité outrightsafety mais une sécurité relative (basic relative safety). Mais on peut aussi estimer que Sosa lui-même tombe sous une objection qui lui a été faite par d’autres représentants de l’épistémologie des vertus. A savoir d’accorder trop de place au pouvoir cognitif et aux aptitudes stricto-sensu. Or, fait remarquer Montmarquet, les pouvoirs cognitifs tels que la perception et la raison ne sont pas du tout ce que l’on peut appeler des vertus intellectuelles, ce sont des traits de la personnalité. En toute rigueur, pour que nous puissions parler de vertu intellectuelle, il ne suffit pas que celle-ci soit fiable ou susceptible d’être vraie, il faut qu’elle manifeste également un désir de vérité. On peut dès lors estimer que les vertus épistémiques centrales sont des vertus comme celle d’impartialité, de sobriété, de courage. La responsabilité devenant dès lors nettement plus importante que la fiabilité. D’où dans cette nouvelle perspective le principe de justification subjective suivant : « S est subjectivement justifié à croire que p pour autant qu’il soit épistémiquement vertueux pour S de croire que p ». Si une analyse adéquate de la connaissance doit contenir : 1) une condition de responsabilité ; 2) une condition de fiabilité ; alors une analyse en terme de vertu peut expliquer harmonieusement le lien entre ces deux conditions. Tel est l’objectif clair que fixe John Greco de déterminer : « comment la connaissance peut être normative dans un contexte fiabiliste. » Lorsqu’il y a connaissance, la fiabilité objective repose sur l’action épistémiquement responsable. 1) on donne donc une analyse de la justification subjective en terme de responsabilité épistémique : « S est subjectivement justifié à croire p si et seulement si la croyance de S que p est épistémiquement responsable ». On peut alors comprendre la notion de responsabilité en termes de dispositions que manifeste S lorsqu’il pense de façon consciencieuse ou est motivé à croire la vérité. Nous voyons que les motivations n’ont pas besoin d’être conscientes ni même univoques, elles indiquent plutôt la position par défaut dans laquelle elles se trouvent en général par opposition à d’autres cibles qu’indique par exemple le fait de prendre ses désirs pour des réalités ou d’être bornés. La croyance de S que p est subjectivement justifiée si et seulement si elle est le résultat de motivations de S à essayer de croire la vérité (condition subjective) et si les dispositions (aptitudes, pouvoir, vertu) de S, rendent S fiable. Nous voyons qu’en définitive ce genre de justification subjective permet la fiabilité objective du moins quand tout se passe bien. S sait que p si et seulement si A) S est subjectivement justifié à croire que p ; B) cela résulte du fait que S est objectivement fiable dans sa croyance que p. L’analyse et de la croyance justifiée et de la connaissance se fait alors sur la bas des dispositions qui constituent le caractère cognitif du sujet. La notion de caractère vertueux est donc ici primordiale. Elle se définit dans les termes des dispositions et des motivations appropriées et de la fiabilité. En résumé, comme le dit John Greco dans son récent ouvrage Achieving knowledge : « la connaissance est une sorte de succès issue de l’aptitude ; knowledge is a kind of success from ability ». Et il ajoute : « supposons avec Aristote que les vertus intellectuelles soient des aptitudes, alors, la connaissance est une sorte de succès issue de la vertu ». C’est une thèse sur ce qu’est la connaissance plus précisément et plus important encore, c’est une thèse sur ce qu’est le statut normatif qu’exige la connaissance. La thèse est alors celle-ci : « la connaissance est un cas particulier de phénomènes normatifs plus généraux, celui du succès issu de l’aptitude ou du succès issu de l’excellence ou du succès issu de la vertu ». Mais de nouveau, et cela reste vrai de Greco : insister sur le fait que l’agent doit recevoir quelque chose de plus qu’un crédit pour ses vertus épistémiques et être responsable de ses croyances, suppose que la vertu ne soit pas une simple disposition mais qu’elle implique bien une forme de contrôle. S’il peut y avoir évaluation morale de nos actions, c’est parce que l’exercice de ces vertus est bien sous notre contrôle et susceptible alors de louange ou de blâme. C’est en ce sens que la vertu intellectuelle tout comme le vice intellectuel peut se prêter à l’évaluation morale. Quand on veut désigner le bon exercice de nos facultés cognitives, on parle plus facilement de trait de caractère ou de disposition durable chez un individu comme « être scrupuleux », « intelligent », « attentif », « ouvert », « intellectuellement responsable », « persévérant », « doté de sens critique », etc. … qui désignent bien certaines sortes d’excellence ou de vertus. Inversement quand on veut désigner les traits négatifs correspondants, on parle d’individus « lourds », « obtus », « bêtes », « intellectuellement légers » et le catalogue des vices cognitifs n’est pas moins vaste. Comme on le voit, recourir à la notion de vertu intellectuelle dans le domaine épistémologique, c’est bien renouer avec la tradition antique et médiévale qui met depuis l’Ethique à Nicomaque d’Aristote au premier plan de la vie pratique comme de la vie théorique et des notions comme celles de caractère ou d’ethos. Mais, c’est aussi renouer avec Descartes qui ne dissociait pas l’exercice des règles de sa méthode d’une certaine capacité vertueuse « bien conduire la raison dans les sciences ». C’est chez une autre théoricienne de l’épistémologie des vertus Linda Zagzebski qu’on trouve à cet égard l’analyse la plus unifiée des vertus intellectuelles et morales. Au point que l’épistémologie va même chez elle se construire sur le modèle de la théorie éthique. Ainsi, l’action juste doit s’analyser dans les termes du caractère vertueux et non l’inverse. Certes, la justification est une notion à entendre en termes de vertus intellectuelles mais celles-ci sont une sous-catégorie des vertus morales. Ces dernières sont en effet des traits de caractère impliquant une composante motivationnelle pour le bien et une composante de succès fiable. Par exemple, le courage moral se manifeste lorsqu’on est motivé à courir un risque lorsqu’une valeur est en jeu et que l’on y parvient d’une manière fiable. Il en est de même pour ce qui concerne les vertus intellectuelles : on a besoin de motivation pour la connaissance et d’un contact cognitif avec le réel. Ouverture d’esprit, réceptivité au nouveau, persévérance dans ses choix et succès pour reprendre la définition de Zagzebski, « la vertu est une excellence acquise, profonde d’une personne impliquant l’existence d’une motivation caractéristique à produire un certain but désiré et un succès fiable dans la production de cette fin. Nous voyons que si nous voulons pouvoir dire que les vertus intellectuelles ne sont pas distinctes des vertus morales, il faut que l’exercice des vertus comme cela a été le cas pour les obligations qui sont sous notre contrôle, soit un acte intellectuel, un acte qui provient de la composante motivationnelle du sujet qui est un agent au caractère vertueux et qui produit de manière réussie le but de la motivation de son acte. X sait que p si et seulement si p provient d’un acte de vertu intellectuel. En cas de conflit entre les vertus intellectuelles elles-mêmes, on jouera la phronésis, la sagesse pratique, cette fameuse vertu de médiété qui a fait la réputation d’Aristote. Une croyance justifiée tout bien considéré est ce qu’une personne douée de phronésis pourrait croire dans des circonstances semblables. La connaissance serait donc un état de croyance vrai de contact cognitif avec le réel qui se produit à partir d’actes de vertus intellectuelles. Nous voyons qu’en ce sens, la croyance n’est pas très éloignée d’un pur et simple devoir. Ce lien entre valeurs cognitives et valeurs morales est présent dans la tradition aristotélicienne où les vertus intellectuelles telles que la sagesse ou le sens du jugement sont cependant distincts des vertus morales telles que le courage ou la tempérance même si elles ont une unité fondamentale au sein de la vertu de prudence ou de sagesse pratique : phronésis. En ce sens, même si l’arrière plan aristotélicien de la doctrine est évident, Zagzebski va plus loin qu’Aristote qu’elle ne se prive pas d’ailleurs de critiquer pour avoir trop séparé selon elle vertus morales et vertus intellectuelles. En d’autres termes, pour elle « celui qui sait est quelqu’un qui doit toujours mériter sa connaissance. Il y a sans doute beaucoup de justesse dans ses analyses : comme on a pu le dire, il y a bien une certaine sorte de bêtise dans laquelle il n’y a pas de remède et qui pour cette raison, peut être blâmée. Mais il y a une autre sorte de bêtise souvent propre à des gens très intelligents qui consiste à refuser systématiquement de prêter la moindre attention aux valeurs cognitives, comme la vérité ou le souci des faits. Quand des intellectuels de confessions diverses, ignorent délibérément certains faits parce qu’ils menacent leurs dogmes ou qu’ils se laissent aller à professer ou à soutenir des thèses ou des doctrines extravagantes mais propres à séduire leurs publics, ils manifestent incontestablement une forme de bêtise ou de vice intellectuel. On pourrait penser que la communauté des savants est en principe davantage prémunie contre ce genre de bêtise parce que précisément elle a cultivée depuis des siècles, un certain type d’ethos et de valeurs et nous savons tous qu’elle n’est pas totalement à l’abri de ces penchants qui sont aussi des aveux de scepticisme. On peut ainsi comprendre en quel sens le mérite et le blâme intellectuel peuvent aller de pair avec le mérite et le blâme moral. L’honnêteté et l’ouverture intellectuelle ne sont pas des vertus du même type que l’honnêteté morale et la sincérité mais il arrive fréquemment qu’elles coexistent chez des mêmes personnes. Peirce a donc raison lorsqu’il insiste sur l’importance morale des qualités d’honnêteté, d’intégrité intellectuelle, d’imagination qui sont à ce point inséparables selon lui de l’activité du chercheur qu’il serait hautement paradoxal d’envisager qu’un gredin puisse raisonner aussi bien qu’un homme d’honneur. Dans l’induction dit-il, on a besoin d’une habitude de probité, si on veut réussir. Un illusionniste ne manque jamais de se prendre à son propre jeu. En plus de la probité, le zèle est essentiel. Dans le choix présomptif des hypothèses, des vertus encore plus hautes sont requises : une véritable grandeur d’âme. A tout le moins, celui qui a vraiment l’intention de faire quelque chose dans les sciences doit préférer la vérité à son intérêt et à son bien-être personnel, pas seulement à son pain quotidien, de même qu’à sa vanité personnelle. Ceci apparaîtra dans la discussion logique et c’est ce qui ressort parfaitement lorsqu’on examine les caractères des hommes de science ou des grands chercheurs en tout genre. C’est un fait remarquable que si on excepte les histoires fantaisistes qui circulent sur les philosophes présocratiques, on n’entend pas parler dans toute l’histoire d’un seul individu ayant considérablement contribué à l’accroissement de la connaissance humaine, à moins de compter la théologie pour une connaissance et qui se soit révélé être un criminel. On aurait du mal à trouver un savant véritable sur cent que ce soit dans les sciences physiques ou psychiques qui manque de grandeur d’âme. S’il était vrai que toute faute de logique fût un pêché, la logique se réduirait à une branche de la philosophie morale. Ce qui n’est pas vrai. Mais l’on peut voir que bon (nombre de) raisonnement et bonne morale sont étroitement liés. J’ai dans l’idée qu’avec l’essor de l’éthique, on se rendra compte que cette relation est encore plus étroite qu’il n’est encore possible pour l’heure de le démontrer. Plus largement encore, il nous faut garder à l’esprit comme nous le rappellent des auteurs d’inspirations pragmatistes comme Putnam que des valeurs ou des vertus épistémiques telles que la cohérence, la simplicité sont belles et bien présentes au sein même de la science. Toutefois, souligner l’importance d’une approche en termes de vertu ne signifie pas qu’il faille laisser toute la maison épistémologie entre les mains des épistémologues des vertus. Ainsi, on a parfois l’impression chez les partisans de celle-ci d’avoir à faire à des thèses trop fortes. S’agissant de Montmarquet par exemple, même si celui-ci distingue entre contrôle faible et contrôle fort, seul le contrôle faible intervenant selon Montmarquet dans le cas de l’action, on présuppose toujours ce contrôle volontaire. Or, comme on l’a déjà vu, c’est là quelque chose dont on ne dispose sur toutes nos croyances. S’agissant de Zagzebski, cette fois, comment pourrait-on contester qu’il existe des cas où on a à faire à des individus qui accèdent bel et bien à des connaissances et qui ne sont pas malgré tout particulièrement vertueux. Rétablir le lien entre épistémologie et éthique est donc souhaitable et une approche de la connaissance qui donne toute sa place aux vertus, la favorise. Mais cela n’implique pas forcément que l’on aurait trouvé alors dans le modèle prôné par l’épistémologie des vertus tous les éléments requis, ni d’une part pour reformuler les notions de base de l’épistémologie en termes d’une théorie de l’épistémologie des vertus intellectuelles plutôt que dans des termes d’une théorie des devoirs et des normes de la raison et de la validité scientifique, ni d’autre part pour vaincre avec les outils qui s’imposent la menace relativiste et sceptique qui pèse sur la connaissance, ni pour déterminer ce qui en fait la valeur. Avant d’exposer notre propre conception, nous pouvons donner pour clore ce chapitre sur les normes et les valeurs des vertus épistémiques quelques raisons pour lesquelles, il ne nous semble pas possible de voir dans l’épistémologie des vertus, qui a parfois et même souvent chez ses thuriféraires quelques relents d’encens, la nouvelle clé qui serait en mesure d’ouvrir toutes les portes et toutes les serrures supposément rouillées de l’épistémologie classique. Point 5, l’épistémologie des vertus résout-elle les problèmes de l’épistémologie ? Six réserves : en premier lieu, il ne semble pas clair que les vertus épistémiques puissent toutes bénéficier du même statut et qu’elles ne doivent pas être hiérarchisées. Après tout, comment décider si ce qu’on doit privilégier comme vertu principale, c’est le fait de maximiser le nombre de ses croyances vraies ou plutôt l’ensemble des traits d’un caractère ou encore la compréhension ; en deuxième lieu, il n’est pas clair non plus dans la vie que l’on puisse lier à ce point les vertus intellectuelles aux vertus morales, qu’il soit inconcevable d’être un agent bon épistémiquement sans être par le fait même un agent bon moralement. En troisième lieu : on peut avoir aussi accompli toutes ses actions épistémiques et néanmoins avoir des croyances non justifiées. On peut imaginer qu’un sujet soit épistémiquement vertueux, qu’il ait toutes les motivations nécessaires pour la vérité, pour la compréhension et que ses croyances ne soient pas justifiées. On peut être apte, vérace, exact, impartial, attentif, patient, intellectuellement courageux, scrupuleux, avoir l’esprit ouvert etc. et avoir des croyances injustifiées. Sans doute a-t-on du mal à imaginer qu’un agent qui a des dispositions aussi excellentes et qui les cultive, puisse toujours ou même souvent des croyances injustifiées. Mais nous savons bien aussi que de telles dispositions n’excluent ni l’erreur, ni le fait d’avoir des croyances peu mal justifiées. A fortiori, elles n’excluent pas que nous soyons trompés par un malin génie. Sans doute, a-t-on raison d’estimer qu’un sujet crédule, bête, inattentif, fermé, butté, paresseux intellectuellement, etc. aura du mal à parvenir à connaître. En particulier, il lui manquera certainement la dimension de la compréhension mais une fois encore, il n’y aucune raison de penser qu’un tel individu ne pourrait pas savoir tout un ensemble de choses comme l’arithmétique, la géométrie ou disposer tout ce qui lui faut pour gagner au concours des chiffres et des lettres ou de questions pour un champion. En quatrième lieu, il y a aussi quelque chose d’un peu étrange dans cette idée que la connaissance ainsi que la vérité serait ce à quoi on ne parvient qu’en enquêtant sérieusement et vertueusement. A tout le moins, il y a là quelque chose d’antiréaliste, ce qui ne laisse pas d’étonner si nous songeons que le contexte de l’épistémologie des vertus se veut par ailleurs un contexte au moins essentiellement néo aristotélicien. En d’autres termes, la vertu est-t-elle ainsi que semble l’envisager Ernst Sosa la simple capacité à tomber juste, c'est-à-dire la fiabilité, la sécurité, ce qui semble aller de pair avec une sorte de réceptivité à la justification, le fait qu’on soit en mesure de la reconnaître plutôt qu’une capacité à sa production mais dans ce dernier cas qui la produit et comment. Si la réceptivité présuppose que les relations de justifications qui aient déjà été produites, elle n’est donc pas suffisante. Mais à tout le moins, dans une conception externaliste de la justification, elle ne semble même pas nécessaire. Sosa semble bien en être conscient, c’est pourquoi il distingue connaissance animale et connaissance réflexive ce qui est une manière élégante de combiner internalisme et externalisme. Bref, pour qu’il y ait vertu, il faut à la fois être en quelque sorte en dehors de notre contrôle mais pas complètement non plus. Mais, il n’est pas sûr qu’il soit aussi facile de parvenir à faire coexister les deux. On peut concevoir des situations où il y a une association purement fortuite entre la vérité des croyances relevant de la connaissance animale et leurs justifications dans des connaissances réflexives ainsi que nous ont habitués à des associations de ce genre, des exemples à la Gettier. En cinquième lieu : il est douteux que le caractère vertueux suffise à éloigner le monstre sceptique. A cet égard, le problème central qui se pose à la connaissance autant dans ce modèle que dans le modèle platonicien, reste intact et devant nous. En sixième et dernier lieu, la notion de vertu intellectuelle est aussi étroitement associée à celle de l’individualité et donc, on peut penser que c’est une notion qui convient peut-être plutôt à une pensée de la science qui est un peu révolue aujourd’hui des grandes individualités scientifiques et on voit moins comment on pourrait l’appliquer à la science contemporaine qui est plus que jamais devenue une entreprise collective. Peut-être y-a-t-il des institutions intellectuellement vertueuses telles que des académies, des centres de recherche d’universités mais en ce cas, parler de vertu n’est au fond qu’une manière de dire que ces institutions produisent plus de dispositifs susceptibles de maximiser des vérités et des articles scientifiques, des prix, des diplômes etc. mais non pas qu’elles auraient une forme de valeur morale. Cela ne signifie pas naturellement qu’il faille donner raison à ces philosophes, historiens ou sociologues des sciences contemporaines. Sans doute a-t-on raison de considérer qu’il n’existe pas de devoir ou d’obligation épistémique au sens de commandement catégorique de la république des savants et de nier que ces obligations puissent définir la connaissance scientifique ou non. Cela reviendrait comme y a insisté Peirce à confondre méthode scientifique et méthode d’autorité. Sans doute, il peut y avoir des méthodes de rationalisation après coup qui se réduisent le plus souvent à une pure et simple conception moralisatrice de la science d’autant plus dangereuses qu’elles masquent les enjeux sociaux de celle-ci mais il ne s’ensuit pas qu’il faille tenir pour un reliquat des idéaux dépassés et illusoires des Lumières et du Positivisme, l’existence d’une méthode scientifique ou de normes au sens de prérequis et de desiderata minimaux d’une enquête ou encore qu’il faille nier la réalité de vertus de connaissance qui consistent belles et bien à cultiver des valeurs cognitives au premier rang desquelles, la vérité.

 

  Dixième leçon : (résumé) dans les précédents cours, nous avons examiné les défis posés à la connaissance par le relativisme et les diverses formes de scepticisme, dans le cours que nous allons suivre maintenant, nous allons suggérer un modèle de connaissance un peu différent : il s’agira de montrer que nous avons tout intérêt à considérer la connaissance comme un processus d’enquête par question et réponse. Il ‘agira de considérer  nos dispositions à connaître, de la vertu de connaissance comme enquête : quelque chose que nous avons appris de Socrate qui a été mis en évidence d’une façon particulièrement forte par la tradition pragmatiste classique (Peirce et John Dewey, Susan Haack and Christopher Hookway), c’est le fait que le centre de notre vie épistémique, c’est l’activité d’enquête. Nous essayons de découvrir et d’étendre notre connaissance en effectuant des investigations qui cherchent à répondre à des questions et nous essayons de raffiner de la sorte notre connaissance en questionnant des choses tenues pour vraies. Sans nous revendiquer épistémologue des vertus au sens plein du terme, quelqu’un comme Christopher Hookway, a souligné que l’objectif principal de l’épistémologie doit consister non pas tant à améliorer des définitions de la connaissance de type Gettier, comme croyance vraie justifiée mais plutôt d’expliquer les évaluations que nous devons être capables de faire si nous menons nos enquêtes d’une manière responsable et contrôlée. En effet, nous ne comprenons pas un concept comme celui de justification tant que nous ne saisissons pas son rôle dans les évaluations qui se font pour ordonner et réguler ces enquêtes et nous n’avons aucun besoin davantage d’une théorie de la justification à moins que nous n’en ayons besoin pour expliquer de telles évaluations. En effet, un problème fondamental de l’épistémologie, c’est bel et bien de savoir comment nous pouvons mener des enquêtes ou des investigations efficace et responsable. Or, comme nous l’avons déjà souligné, un tel objectif est en permanence menacé par la possibilité du scepticisme, c'est-à-dire par la possibilité que nous soyons incapables de prendre quelques responsabilités que ce soient relativement à la question de savoir si nous enquêtons ou si nous délibérons bien de façon autonome de qualité. Or, nous ne pouvons résister aux arguments sceptiques que si nous pouvons donner un sens à la façon dont nous donnons un rôle à la réflexion dans le contrôle de l’enquête, à la façon dont nous pouvons donner une limite à nos investigations qui dépendent de croyances et de dispositions dont les opérations internes nous restent très largement opaques. Ainsi, pour que cela ait un sens de définir la croyance justifiée en termes de vertus à partir de la régulation de la délibération sur nos opinions, il faut donner un rôle central à des états mentaux comme des vertus dans les identifications de nos raisons que nous pouvons avoir de croire quelque chose, qui sont aussi de bonnes raisons que nous pouvons avoir d’agir afin d’éviter toute coupure trop nette entre les deux. A cet égard, il nous faut donc chercher une manière d’expliquer comment nos délibérations pourraient être à ce point soumises à certaines influences au point que nos décisions pourraient nous être étrangères à nous-mêmes comme des agents hétéronomes : la seule manière d’éviter cette extranéité de nos décisions, c’est de nous concentrer sur le rôle que joue dans la régulation de la délibération de l’enquête au travers  des états de croyances qui se fondent en troisième personne sur des justifications de la connaissance. Il nous faut passer de la tentative de définir ce que sont des croyances justifiées ou des connaissances à la tentative d’expliquer en quoi consiste la manière dont nos visées épistémiques sont confirmées par des pratiques d’évaluation. C’est un signe de vertu épistémique que l’on pose les bonnes questions lorsque l’on prétend connaître quelque chose, et faire un acte de connaissance, ce n’est pas se sentir obligé de le contrôler sans arrêt obsessionnellement par après. Le schéma général que doit prendre la connaissance est plutôt de la forme suivante : 1) « X sait que q » ; 2) « la réponse de X à q est p » ; 3) Donc « p ». Ce schéma reflète les schémas classiques platoniciens en termes de croyances vraies justifiées. Il comporte les trois composantes de cette analyse traditionnelle de la connaissance et il renvois à différentes étapes : 1) X croit que p reflète simplement l’exigence que p soit la réponse de X à q. L’exigence que p soit vraie dérive de 3) Donc p. Découle de 1) X sait que q et de 2) la réponse de X à q est p. Mais une bonne partie de notre connaissance se fait d’une manière qui n’est pas représentée consciemment dans nos délibérations mais que la réflexion consciente peut mettre à jour en explicitant les habitudes qui sont les nôtres dans tel ou tel type de situation. (William James, The sentiment of rationality) Il semble qu’il y ait une forme de sensibilité normale aux exigences normatives de la raison. C’est ce qui explique l’importance de phénomènes soulignés par Hookway comme le caractère saillant, approprié et pertinent ainsi que l’akrasia épistémique que nous maîtrisons au travers d’habitudes ou de talents dont la reconnaissance vient sanctionner notre rapport positif et confiant à une communauté d’intelligibilité. De telles formations d’habitudes de pensée s’inscrivent dans l’expérience par la délibération guidée par ce sentiment de rationalité qui ne soulève des doutes face à une expérience réelle récalcitrante, (un choc qui nous force et nous oblige à revoir et à réviser nos croyances) que pour mieux s’appliquer à justifier les croyances qui pourront lui faire barrage. Peirce soutient que la seule manière de justifier les raisons pour lesquelles nous pouvons douter de quelque chose, c’est une réaction existentielle qui bouleverse l’arrangement de nos sentiments, de nos émotions et de nos états affectifs. La seule manière de nous assurer que nos croyances ne sont pas de simples préjugés, ne sont pas fixés ou figés dans des routines ininterrogées, c’est de les soumettre à l’épreuve du réel. Certains sentiments et dissentiments sont permis, encouragés et renforcés, d’autres sont dissuadés, écartés ou même interdits parce que jugés dangereux. Les mérites de cette méthode, c’est qu’elle est une approche dynamique qui nous fait passer d’un état de croyances insatisfaisant à un autre état de croyances plus satisfaisant et moins dissonant. Le faillibilisme est partie prenante de toute entreprise de connaissance. Le rôle que jouent nos états affectifs et nos sentiments qui sont eux-mêmes partie prenante de la rationalité nous implique parce que le but de la communication, c’est de faire adopter par les autres nos croyances. Dans les dialogues de locuteurs qui se soucient les uns des autres et fournissent les règles de ce qui va constituer un jeu, nous confrontons et mettons en conflit des croyances au travers desquelles nous communiquons les systèmes d’opposition de l’éthique de la discussion.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 10:05

  Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification et les articles Les croyances et La métaphysique de Pascal Engel et de Claudine Tiercelin dans Notions de Philosophie II. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme prouve la vérité, c'est à dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purment scolastique.

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                Septième leçon : le contextualisme. Ce n’est pas faire preuve d’hostilité à la science bien au contraire que de noter que sa marque n’est justement pas le scientisme et le dogmatisme mais plutôt comme en témoigne toute activité scientifique normale, les incertitudes, les tâtonnements, et l’incomplétude qui rendent du reste si aigu le risque du scepticisme. Ce risque est  plus présent tout autant et même plus souvent encore chez les scientifiques eux-mêmes, que chez les philosophes. Face à la croyance, il y a plusieurs attitudes possibles qui sont autant de défis posés à la connaissance, celle du relativisme et les diverses formes du scepticisme. Nous pouvons affronter la menace sceptique en posant quelques questions à commencer par la stratégie contextualiste qui est une des formes majeures qu’a pris l’anti scepticisme, il n’est pas non plus relativiste. Pour le contextualiste, plutôt que d’adopter une position absolutiste, le savoir est certes un terme relatif mais dont les conditions d’application et le sens varient selon les contextes. Dans certains contextes, nous l’employons au sens lâche, (le sens des significations de nos concepts et de nos savoirs, est sensible au contexte), dans d’autres, nous l’employons au sens absolu mais cela ne signifie pas que le contextualisme se réduise à un relativisme. Si « p est vraie » pour moi, signifie « je crois que p », on a simplement un cas de désaccord. Le contextualiste dit donc qu’une phrase est vraie dans un contexte où elle est énoncée par X et qu’elle n’est pas vraie dans un autre. Mais dans le contexte C, la phrase énoncée est absolument vraie : la vérité elle-même, n’est pas contextuelle. Ce que conteste justement un relativiste : 1) pour lui, la vérité change avec le temps, 2) en fonction du sujet et ou 3) le contexte est uniquement déterminé parce que le sujet ou la communauté juge qu’il est. D’une façon générale, ce qu’on appelle un contextualisme sémantique est une réponse aux trois aspects de ce qu’on peut appeler avec Pritchard la phénoménologie du scepticisme : 1) les attributions de connaissance à des sujets dans des contextes conversationnels où ont été soulevées des possibilités d’erreurs sceptiques, semblent impropres ; 2) dans des contextes conversationnels dans lesquels aucune possibilité d’erreurs sceptiques n’est en jeu, il semble parfaitement approprié d’attribuer de la connaissance au sujet ; 3) tout ce qui peut changer quand on passe d’un contexte conversationnel non sceptique à un contexte sceptique relève d’un pur et simple facteur conversationnel. Autrement dit, si nous nous trouvons dans un contexte conversationnel sceptique où les critères sont élevés, on admettra avec le sceptique qu’on sait peu de choses. A l’opposé, si nous nous trouvons dans un contexte conversationnel non sceptique où les critères sont relativement bas, nous en savons en réalité plus que nous le pensons même si ce n’est que relativement à ces critères épistémiques peu élevés. L’idée du contextualisme est aussi pour lui de montrer pourquoi nous pouvons tomber sous le charme du scepticisme. En fait, les arguments sceptiques ne semblent marcher que parce qu’ils exploitent la manière correcte dont l’emploi correct de nos concepts épistémiques, tels que celui de connaissances, peut être influencé par certains aspects du contexte conversationnel dans lequel nous évoluons. Une fois repérées, ces manœuvres et une fois admis que les critères requis pour connaître, fluctuent en fonction du contexte, alors on peut admettre et que les sceptiques et que les antisceptiques sont dans le vrai même si c’est dans un sens relatif. Voici comment Kris Derose estime pouvoir résoudre ce problème. Supposons qu’un locuteur A (l’attributeur) dise : « S sait que p de la croyance vraie d’un sujet que p ». Selon les théories contextualistes d’attribution de connaissance, la force que peut avoir la position épistémique de S relativement à p pour que l’assertion de A soit vraie peut varier selon les caractéristiques du contexte conversationnel de A. Donc si les arguments sceptiques semblent menaçants, souligne Derose, c’est parce qu’ils donnent l’impression que non seulement nous ne satisfaisons pas les exigences très élevées pour la connaissance lesquelles n’intéressent que les philosophes en déroute en quête de certitudes absolues (selon Derose) mais que nous ne satisfaisons même pas aux conditions de vérité des attributions ordinaires de connaissance que peuvent être celles de l’homme de la rue. Et donc, il risque d’établir ce résultat effarant que jamais ou presque, nous ne nous attribuons de la connaissance, ni à nous-mêmes, ni aux autres simples mortels. Mais ce faisant, le sceptique, dit Derose, manipule les critères standards de la connaissance créant ainsi un contexte dans lequel, il peut véridiquement dire que nous ne connaissons rien ou très peu de choses. Une fois, ainsi les critères élevés, nous avons l’impression à juste titre que nous prétendons à titre déplacé ou usurpé savoir des choses aussi banales que le fait d’avoir des mains. Pourquoi, restons nous cependant perplexes et ne nous contentons nous pas d’accepter la conclusion du sceptique en nous abstenant de nous attribuer à nous-mêmes comme aux autres quelques connaissances que ce soit ? Parce que, explique le contextualiste, nous nous rendons aussi compte de ceci : que dès que nous nous trouvons dans des contextes conversationnels plus ordinaires, non seulement, nous sommes dans le vrai, quand nous prétendons connaître ce dont le sceptique nous dénie la connaissance mais encore, il serait également faux, voire insensé, de nier que nous les connaissons. Ce que nous avons du mal à voir, c’est que les dénis du sceptique sont parfaitement compatibles avec nos propres prétentions à connaître. Une fois que nous nous en rendons compte, nous comprenons comment la position du sceptique et la nôtre, peuvent toutes deux, être justes. Ainsi, « espère-t-on, dit-il à la fois sauvegarder nos prétentions ordinaires à connaître de l’attaque apparemment puissante du sceptique tout en expliquant en même temps le caractère persuasif de l’argumentation sceptique car le fait que le sceptique puisse invoquer des critères très élevés que nous ne pouvons suivre, ne montre en rien que nous ne satisfaisons pas aux critères plus relâchés qui sont de mise dans des conversations et des débats plus ordinaires ». Derose essaie aussi d’appréhender et de contester l’intuition qui est la nôtre, qu’en passant d’un contexte conversationnel à un autre, notre situation épistémique, l’ensemble des informations dont nous disposons, resterait inchangé. En réalité, soutient-il, les critères changent et ils changent selon ce qui est dit dans une conversation. Que penser de cette stratégie ? A mon avis, aussi élégante soit-elle, elle n’est non plus à l’abri d’un certain nombre de difficultés qu’on va maintenant recenser : 1) comment tout d’abord, de simples changements dans le contexte conversationnel, peuvent-ils avoir une incidence sur le statut épistémique de l’agent ? Cela contrevient à une intuition forte qui est la nôtre selon laquelle le sujet de conversation n’a aucune espèce de pertinence dans la détermination du statut épistémique de nos croyances. Au contraire, nous avons l’impression que connaître suppose quelque chose d’universellement vrai qui ne doit rien au contexte conversationnel où l’on se trouve. Souvenez-vous de la réaction de Dretske que nous citons : « la connaissance est relative mais relative aux circonstances extra évidentielles du sujet connaissant et de ceux qui comme lui ont le même enjeu en terme de ce qui est vrai, relativement au sujet en question. La connaissance, ajoute-t-il est sensible au contexte mais elle n’est pas indexicale. « Si deux personnes sont en désaccord sur ce qui est connu, elles ont un vrai désaccord, elles ne peuvent pas avoir toutes deux raisons ». Autrement dit, la valeur de vérité d’une prétention à la connaissance ne peut dépendre de rien d’autre que de ce que sont les caractéristiques concrètes de la situation. Le contexte ne peut en tout cas à lui seul fixer et faire varier les critères de vérité et de signification. N’oublions pas à ce propos tout ce qu’il y a de vrai dans la théorie causale externaliste de Dretske ; 2) cela contrevient encore à une autre intuition forte qui est la nôtre selon laquelle le sujet de conversation n’a aucune espèce de pertinence dans la détermination du statut épistémique de nos croyances. Pourquoi ? Parce que justement, on peut considérer que les critères de la connaissance sont invariants, c'est-à-dire que nous ne devons donc pas voir le sceptique comme quelqu’un capable d’élever les critères mais plutôt comme quelqu’un qui restreint ce que nous pouvons admettre comme évidence empirique. Telles ont les objections de ceux qu’on a appelé les invariantistes : « savoir n’est pas sensible au contexte, ni relatif ». « Savoir n’est pas variable selon les contextes d’attribution » selon les invariantistes, savoir dépend simplement de la position du sujet lui-même. 3) De simples facteurs conversationnels pourraient faire varier le statut épistémique de l’agent ; poussée à l’extrême, cette thèse pourrait entraîner des dialogues aussi absurdes que celui qu’on a pu suggérer. A) Est-ce un zèbre ? B) Oui, c’est un zèbre ; A) Mais peux-tu écarter qu’il ne s’agisse d’une mule habilement déguisée ? B) Non. A) Donc, tu admets que tu ne sais pas que c’est un zèbre. B) Non, je savais alors que c’était un zèbre mais après ta question, je ne le sais plus. Ce dialogue semble absurde parce que l’on a l’impression que rien ne change vraiment dans le cours de la conversation qui soit de nature à rendre compte d’un changement dans l’état épistémique de B. B semble an aussi bonne position épistémique à la fin de la conversation qu’il pouvait l’être au début. Ce qui suggère que contrairement à ce que soutient le contextualiste que le simple fait de mentionner des possibilités sceptiques ne suffit pas à modifier les critères épistémiques. Par ailleurs, à relativiser ainsi les critères épistémiques, on court le risque de tenir pour vrai n’importe quelle propriété. Le philosophe Klein prend l’exemple suivant : supposons que Lise dise que Sam est heureux, nous découvrons que Lise emploie heureux au sens de « avoir plus de moments heureux que de moments malheureux au cours de sa vie ». Régis n’est pas d’accord, pour lui « une personne est heureuse que si elle ne rencontre jamais de moments malheureux ». Lequel des deux sait que Sam est heureux ? Un contextualiste dirait que tous deux ont raison parce qu’ils n’emploient pas le terme heureux avec le même critère épistémique en tête. Le problème est que comme chacun reconnaît que l’autre applique des critères différents, Lise et Régis peuvent tomber d’accord sur le fait que, étant donné ce que veut dire Lise, Sam est heureux et étant donné ce que veut dire Régis, Sam n’est pas heureux. Sans doute, le contextualiste admet-il ainsi que l’on ne peut employer à tort et à travers les critères sous peine de ne plus pouvoir parler un langage commun, cela n’aurait pas de sens par exemple que Lise abaisse à ce point les critères pour caractériser le terme heureux, qu’il suffise de l’avoir été une seule fois pendant un laps de temps très court pour pouvoir être dit heureux. De même Régis ne peut pas exiger que Sam ne soit heureux que s’il est logiquement impossible qu’il fasse l’expérience d’un moment malheureux. Mais même en admettant que les critères aient une étendue limitée certes mais assez large : est-il sûr que cela soit aussi aisément transposable à des termes comme « connaître », « avoir une évidence adéquate », « être justifié ». 4) Difficulté soulevée par l’américain Stephen Schiffer : le contextualiste considère que nos critères d’attribution de connaissance varient d’un contexte à l’autre. Si nous disons que C sait que c’est un zèbre, nous voulons dire qu’il sait relativement à tel ou tel critère épistémique qu’il s’agit d’un zèbre. Nos attributions de connaissances sont en ce sens implicitement, relatives. Mais c’est une vérité admise que les locuteurs se rendent bel et bien compte que nos attributions sont effectivement relatives, autrement dit qu’elles comportent des indexicaux cachés. Ainsi quelqu’un qui énonce « il pleut » pour vouloir dire « il pleut à Brest » sait parfaitement bien qu’il affirme qu’il pleut à Brest. Mais en disant « B sait que c’est un zèbre » de façon générale, nous ne considérons pas que nous affirmons que B sait relativement à quelques critères que ce soit. Le contextualiste a donc tort de penser que nos attributions de connaissances sont implicitement relatives et partant que les critères épistémiques peuvent varier d’un contexte à l’autre. En fait, me contextualiste ne confond-t-il pas tout simplement variabilité pragmatique et variabilité sémantique. Du fait que « ici » désigne différentes choses dans différents contextes, peut-on conclure que « ici » n’a pas de sens fixe. Quelqu’un qui « je suis ici », ne sait-il pas où il est ? Il n’est donc pas sûr que le contextualisme nous laisse en meilleure posture que celles où nous étions avant ou celles que nous laissaient les autres stratégies. De surcroît, vous l’aurez remarqué, une concession majeure est faite au sceptique : celle de la structure hiérarchique de ses doutes. On tient pour acquis que le sceptique a de fait des critères épistémiques élevés plus exigeants que ne le sont nos critères quotidiens. Mais est-ce aussi sûr ? C’est peut-être légitimer un peu vite les critères du sceptique en admettant d’emblée que ce sont des critères corrects. Et même si le contextualiste reconnaît une forme de connaissance au contexte quotidien, on se demande finalement s’il est en droit en toute rigueur d’aller aussi loin. Où en sommes-nous ? Sommes-nous voués au dogmatisme ? Soit au scepticisme dogmatique, soit au pyrrhonisme ? La réponse à ce stade de la question est vraiment prématurée. Nous nous sommes efforcés pour le moment à montrer pourquoi la menace sceptique était une menace qu’il convenait de prendre très au sérieux et nous avons proposé des stratégies de contournement de cette menace. Mais, ces stratégies ne sont pas toujours convaincantes et nous laissent pour l’heure sur un échec. Sans doute conviendra-t-il de reprendre le combat par un autre biais en proposant de nouvelles approches de la connaissance, de la justification mais aussi, il y a fort à parier en approfondissant les liens entre les liens éthiques et métaphysiques du défi sceptique et ses aspects les plus immédiatement épistémologiques. C’est ce à quoi nous allons commencer à nous employer en nous intéressant de plus près à la question des valeurs, des normes et des vertus épistémiques. L’un des développements les plus importants dans l’épistémologie contemporaine a été le regain d’intérêt pour les vertus épistémiques. Ce mouvement a pour une bonne part suivi celui qui s’est accompli dans le débat éthique, un peu avant et qui a lui aussi mis l’accent sur la nécessité dans les années 1930 sous l’impulsion notamment de Elisabeth Anscombe et de Philippa Foot de défendre une conception de l’éthique fondée sur la notion aristotélicienne de vertu. Dans l’introduction au volume consacré en 2006 à cette question intitulé : Moral and epistemics virtues, Michael Brady et Duncan Pritchard font remarquer que ce regain d’intérêt pour les vertus morales a été mues en grande partie par la déception suscitée par les approches aussi bien conséquentialistes que kantiennes de la théorie morale Normative. L’une des sources de cette déception tient à la nature apparemment intraitable du désaccord qui règne entre ces théories. Une autre source de déception tient au fait que ces théories, nous laissent finalement sur une vision assez appauvrie de ce qui est bien ou mal, de ce qui est bon ou mauvais. Pourquoi ? Parce que contrairement à ce qui transparaît dans ces approches, bien plus de choses se jouent nous semble-t-il dans l’évaluation morale d’une action que le fait d’avoir des conséquences bonnes ou de s’accorder avec le devoir. Et plus de choses contribuent à l’évaluation morale d’une personne que la contribution qui peut être la sienne à faire du monde un endroit où il fait un peu mieux vivre ou encore le fait qu’elle soit poussée à agir mue par des considérations liées à son devoir. En d’autres termes, dans sa façon de déterminer le comportement, le conséquentialisme semble trop s’appuyer sur l’acte puisque le Bien ne se définit que par le fait que l’acte possède tel ou tel aspect extrinsèque, en l’occurrence, celui de produire les meilleures conséquences, partant la théorie ne tient pas assez compte du fait que les caractéristiques intrinsèques internes propres à l’agent, ses raisons ou ses motifs, puissent affecter notre évaluation de ce qu’il a fait. La déontologie kantienne, quant à elle, est moins vulnérable à cette critique car elle soutient explicitement que la valeur morale d’une action dépend de la question de savoir si oui ou non l’action s’est faite à partir du motif du devoir. Néanmoins, cette théorie comme on le sait peut aussi être accusée de ne pas permettre à d’autres motifs d’intervenir dans l’évaluation morale et dès lors d’adopter un point de vue trop étroit de l’action juste ou digne de valeur. De même, s’agissant cette fois de l’évaluation des agents, ces théories se concentrent certes sur ce que font les agents puisque le concept d’action juste ou d’action conforme au devoir est premier et que chacun s’emploie à définir une personne bonne comme quelqu’un qui réalise de façon fiable ou avec conscience de tels actes mais même si on peut s’accorder sur de telles conceptions justes, on peut aussi juger que c’est encore là une conception trop limitée car après tout, il y a des spécificités de caractère qui ne se laissent pas particulièrement exprimées ou définir en termes d’actions justes, pensons en effet à ce qu’on appelle les vertus spirituelles. Toutefois, l’objection majeure est celle-ci : les personnes bonnes ne sont pas celles qui se contentent de produire de bonnes conséquences ou qui se contentent de faire la chose juste parce que c’est cela qu’il faut faire. Notre compréhension commune de ce que c’est qu’un bon caractère, met en œuvre un idéal de sensations, d’émotions et de sentiments appropriés qui ne semblent pas tous justiciables, en tout cas pas de façon évidente d’une interprétation conséquentialiste, ni relever du seul registre de ce qui est fait avec conscience ou avec zèle même si certains auteurs aujourd’hui essaient justement d’accorder ces deux éléments. D’où la tentation de remettre à l’honneur en éthique, la théorie des vertus car celle-ci met en effet l’accent non pas sur les actes mais sur les agents ou plus spécifiquement encore, sur les traits de caractère qui constituent des vices ou des vertus cherchant ainsi à éviter les problèmes qui grèvent le conséquentialisme comme le déontologisme kantien. Et la théorie des vertus part du principe qu’elle pourra ainsi mieux rendre compte du bien et du mal ou du bon et du mauvais. Un développement semblable, s’est produit en épistémologie : il a pris sa source comme on l’a vu dans les difficultés de la notion de définition de la connaissance et de la justification. Contre le modèle de connaissance comme croyance vraie, s’est développé d’une part un modèle causal externaliste fiabiliste mais un modèle qui est lui-même sujet à des tensions entre la psychologie descriptive et objective d’une part et les croyances ou les règles internalistes et normatives d’autre part. Pour mémoire, pour les tenants d’une conception externaliste en théorie de la connaissance, une croyance est justifiée si elle est produite par un processus causal fiable auquel le sujet n’a pas nécessairement accès : par exemple nos capacités visuelles sont généralement fiables sans que nous ayons conscience des raisons pour lesquelles elles le sont. Il importe de bien voir que ce qu’on appelle le courant de l’épistémologie des vertus ne s’est pas forcément développé en opposition avec ces modèles. Pour certains comme Ernst Sosa, il peut y avoir une connaissance animale non réflexive, reposant sur des dispositions ou des capacités. Une vertu épistémique, en ce sens est simplement une disposition fiable ou une fonction qui s’accomplit correctement dans un organisme ou dans une espèce. Par vertu, on a donc convenu non seulement, les vertus intellectuelles classiques elles que l’ouverture d’esprit, le fait d’être consciencieux mais aussi d’autres excellences épistémiques de l’agent connaissant telles que les facultés cognitives qu’il emploie dans la perception et dans la mémoire. Simplement, les tenants de la position internaliste, ont objectés à ce genre de position que « savoir, c’est savoir que l’on sait », qu’un agent doit être responsable de ses croyances. Nous pouvons noter aussi au passage que la notion de vertu intellectuelle au sens aristotélicien a souvent permis de trouver un compromis entre ces deux positions. Une vertu étant une disposition acquise, une seconde nature dont l’agent est responsable bien que ce soit une capacité sur laquelle il n’exerce pas un contrôle complet. S’est en tout cas développé une épistémologie des vertus plus centrée aujourd’hui sur l’agent, sur ses capacités et ses vertus que ses évidences empiriques, raisons probantes ou suffisantes dont peut disposer cet agent pour asseoir les conditions de vérité et de justification nécessaire bien que non suffisantes pour la connaissance. Soit qu’on l’entende au sens premier d’attitudes, de capacités acquises se définissant en termes fonctionnels (lecture de Sosa), soit au sens d’habitudes volontaires impliquant un engagement de l’agent (lecture de Zagzebski ou de Montmarquet), soit au sens où si un agent a une connaissance, celle-ci peut être portée à son crédit (au sens de John Greco). Il s’est ainsi produit un élargissement de la connaissance et de la vérité à d’autres valeurs comme la compréhension ou l’épanouissement de vertus intellectuelles associées à des vertus morales. Mais on le voit, c’est notre troisième remarque, la théorie des vertus recouvre aussi une famille très large et assez diversifiée, et cela est vrai qu’il s’agisse de l’éthique ou qu’il s’agisse de l’épistémologie. Par exemple, ces théories diffèrent sur la question de la relation précise qu’il y a entre la vertu et le juste. Pour les uns, les vertus sont nécessaires pour permettre de voir ce qu’est une action juste dans tel ou tel cas particulier mais sans que cela implique que le juste dépende de la vertu en un sens plus fort comme c’est le cas par exemple chez Aristote. Pour d’autres, le juste et la vertu sont interdépendants en sorte qu’aucuns n’a de priorité sur l’autre. D’autres encore ont des conceptions différentes de ce qui fait du caractère une vertu, du genre de trait qu’est une vertu ou de la relation entre ces traits et de ce que peuvent avoir de bon les situations ainsi définies. En outre, dans les deux cas, aussi bien en éthique qu’en épistémologie, on assiste à l’émergence de deux programmes de recherche plus ou moins engagés : d’un côté, on trouve des conservateurs qui insistent sur la nécessité de placer la discussion sur les vertus morales et épistémiques au centre de l’épistémologie comme de l’éthique mais qui ne proposent pas du tout de théorie épistémique ou éthique radicalement nouvelles, au contraire, ils se considèrent plutôt comme des théoriciens qui introduisent en quelque sorte des raffinement dans les thèses communes déjà en présence sue le marché, par exemple, en éthique, certains soutiendront que les vertus sont importantes parce qu’elles nous permettent ce qui est bien, juste et bon dans notre situation mais qu’elles ne sont pas fondamentales au sens où elles devraient servir de fondement à ce que nous nous disons sur ce qui est bien, le juste et le bon. Pour reprendre la terminologie utilisée par Michael Slaught, l’éthique de la vertu conservatrice est ainsi davantage centrée sur l’agent qu’elle ne se fonde sur l’agent. Parallèlement, en épistémologie de la vertu conservatrice, certains centrés aussi sur l’agent, soutiennent que les vertus sont bien quelque chose de central en épistémologie sans pour cela soutenir que nous pourrions dériver les évaluations de nos croyances d’évaluations antérieures que nous aurions déjà faites à partir du caractère intellectuel de celui qui croit. A l’inverse, nous trouvons ce que nous pourrions appeler des radicaux pour qui ce nouvel accent mis sur des vertus peut bel et bien constituer une nouvelle approche aussi bien en éthique qu’en épistémologie. Donc une approche qui soit fondée, pas seulement centrée sur l’agent. Par exemple, on dira que le caractère juste d’une action dépend de la nature de son motif au sens suivant, une action est bonne pour autant qu’elle exprime un motif vertueux de la part de l’agent. Le courant correspondant en épistémologie dira que les vertus jouent un rôle de fondement ultime dans les concepts épistémiques fondamentaux que sont la connaissance et la justification. Or, c’est là un point dont il nous faudra interroger le bienfondé. Bref, comme nous pouvons facilement l’imaginer, il y a donc toute une série de positions de l’éthique de la vertu et de l’épistémologie de la vertu qui se situent entre les pôles conservateurs et radicaux. En vérité, il y a même des auteurs, c’est le cas de Linda Zagzebski qui soutiennent que le nouvel accent qui est mis sur les vertus peut constituer pour nous une sorte de théorie éthique et épistémologique parfaitement harmonieuse des biens communs. Nous voyons donc que l’épistémologie des vertus renoue incontestablement avec l’idée selon laquelle la connaissance n’est pas simplement un fait causal mais bel et bien une valeur que l’on recherche et que ce sont aussi des personnes et pas seulement des processus qui font l’objet d’une évaluation épistémique. Nous voyons donc que l’idée est donc d’établir un lien entre vertus intellectuelles et vertus morales. Mais l’une des questions que nous aurons à nous poser est bien celle-ci : comme nous avons eu l’occasion de le dire au cours de la première leçon plusieurs points semblent acquis dans la philosophie contemporaine de la connaissance dans l’épistémologie générale : le premier dont il nous faut prendre acte (pas question de revenir là-dessus), c’est bien la restructuration contemporaine qui s’est manifestée à l’occasion du tournant axiologique en conséquence notamment des insuffisances des modèles classiques de définition de la connaissance et de la nécessité de répondre avec de nouvelles armes au relativisme et au scepticisme. Nous ne remettrons pas cela en cause. Le second acquis qui semble tout aussi difficile de remettre en cause, quand combien même on ne souhaiterait pas embrasser un modèle comme celui de l’épistémologie des vertus concerne les liens nouveaux qui se sont désormais tissés entre l’épistémologie et l’éthique, certes mais aussi entre l’épistémologie et la philosophie de l’esprit et les sciences cognitives, des liens féconds qui contribuent singulièrement à redessiner les frontières et à clarifier des concepts majeurs comme ceux de justification, d’évaluation, d’enquête normative ou encore les analogies fécondes que nous pouvons être amenés à faire entre rationalité théorique et rationalité pratique, entre évaluation éthique et évaluation cognitive comme en témoigne le riche éventail de questions que nous avions évoqué lors de la première leçon, ce qui déborde largement le seul domaine de l’épistémologie des vertus. Pourquoi déborde-t-elle largement le seul domaine de l’épistémologie des vertus, c’est parce qu’elles ont trait de façon bien plus large à plusieurs questions qu’il nous faut à présent examiner de plus près. Celle de savoir premièrement : en quoi consiste la normativité épistémique ? Quel lien on peut au sein de ce domaine tisser entre les normes et les valeurs et s’il y a lieu notamment d’établir entre elles un lien de priorité, si les unes sont ou non réductibles aux autres ? Quels sont les liens encore entre les normes, la rationalité et les raisons, en quoi encore consistent la régulation et l’objectivité normative et si on peut envisager une naturalisation des normes. Premier grand type de questions qu’il nous faudra interroger. En second lieu, il nous faut comprendre ce sur quoi repose une conception déontique et déontologique de la connaissance, en d’autres termes en quoi peuvent consister nos obligations et nos devoirs épistémiques, question qui est au cœur de ce qu’on appelle l’éthique de la croyance et de l’exigence. Ce n’est qu’alors que l’on pourra voir pourquoi une approche en termes de vertus épistémiques offre des avantages précieux par rapport notamment à une approche d’une conception déontologique. Toute la question étant alors de savoir si un tel modèle qui nous permet de reformuler les notions de base de l’épistémologie en termes d’une théorie des vertus intellectuelles plutôt qu’en termes d’une théorie des devoirs et des normes de la raison, normes de la vérité, normes de la rationalité, normes des raisons suffisantes et de l’enquête scientifique nous met nécessairement en meilleure position aussi aux impasses que nous avons déjà pu observées dans les modèles précédents de la théorie de la connaissance et de la justification que pour affronter la double menace relativiste et sceptique. Voilà pour le programme. D’ores et déjà on peut dire nous semble-t-il ceci : assurément, les auteurs qui défendent le pluralisme des valeurs en épistémologie au nom d’une théorie de vertus, tout comme ceux qui défendent une forme de contextualisme, n’entendent pas défendre une forme de relativisme protagoréen ou de déflationnisme relativement à la vérité et à la justification à la manière d’un auteur comme Rorty qui prône un pluralisme plus radical au nom d’une forme de néo pragmatisme. La théorie des vertus épistémiques est l’interrogation sur la différence entre les normes et les valeurs pratiques d’une part et les normes et les valeurs épistémiques d’autre part, conduit au contraire comme nous allons le voir à se poser la question de la relation entre la norme de la vérité et l’usage et l’emploi qui en est fait. Cette interrogation était certes au cœur des tentatives de généalogies de la morale chez des auteurs comme Nietzsche et chez ses successeurs comme Michel Foucault mais le but était alors surtout de montrer combien était relative et contingente la notion même de vérité et combien en vérité l’idéal masque en fait le mensonge et le cynisme. Entre les mains des penseurs post nietzschéens, la plupart du temps, l’usage de la vérité est un mauvais usage qui est au service de fins bien peu éthiques. Comme l’a montré récemment Bernard Williams dans Vérité et véracité, une généalogie, texte de 2003, une généalogie des vertus de vérité, de véracité, de truthfullness, de sincérité, d’authenticité n’implique ni que la notion de vérité perde sa substance au nom d’une forme de consensus communautaire, ni qu’elle cesse d’être une valeur à la fois éthique et épistémique. Que l’on adopte comme Bernard Williams une perspective historique ou que l’on se place sur le plan méta éthique d’une théorie des structures de la raison, il devrait encore être possible de chercher la voie d’une théorie des valeurs intellectuelles et d’une éthique de la connaissance. C’est pourquoi, il nous semble très important une fois encore du relativisme, le contextualisme qui est né d’abord des réponses au scepticisme. De rappeler que la leçon principale du contextualisme est que le mot savoir change de valeur d’un contexte de conversation à un autre comme le mot grand peut désigner des seuils de tailles différents selon qu’on parle de basket ou de démographie. En mentionnant des scénarios hypothétiques comme celui du malin génie, le sceptique exploite cette caractéristique pour rendre les seuils de connaissance si contraignants qu nous ne pouvons pas les satisfaire mais selon le contextualisme, cela n’empêche pas les attributions de connaissance faites dans des contextes ordinaires d’être vraies. Cette approche conduit à prêter une attention plus grande simplement aux conditions dans lesquelles on attribue le savoir dans la conversation courante.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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Lundi 13 février 2012 1 13 /02 /Fév /2012 14:32

  boudin-4.jpg Enquête qui renvoie au livre qui réunit les textes fondamentaux de cette discipline par J Dutant et P Engel : Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance et justification.

      Percer les secrets des menaces sceptiques. Sixième leçon : face aux croyances, il y a quatre attitudes possibles : soit les juger vraies et les approuver, soit les accepter sans se poser de questions ; deuxième attitude soit dire, je sais mais seulement de façon probable (le probabilisme) ; troisième attitude : il nous est impossible de déterminer si nous pouvons savoir et donc suspendre notre assentiment ; la quatrième attitude consiste à considérer que tout bien considéré, je ne connais rien, c’est celle du scepticisme dogmatique. Il faut affronter la menace sceptique en nous posant des questions comme celle-ci : le doute est il si naturel ? Jusqu’où peut s’étendre légitimement le doute ? Y a-t-il des doutes qu’on ne peut pas éliminer mais qu’on peut ignorer : le défi d’Agrippa et le défi cartésien. Pourquoi le défi cartésien est il si radical ? Une hypothèse sceptique est une possibilité d’erreur qui est incompatible avec la connaissance que nous croyons avoir mais dont il nous est également impossible de mesurer le caractère normal ou non. Il importe donc de voir ce qui différencie les raisons ordinaires que nous pouvons avoir de douter d’une hypothèse sceptique philosophique : lorsque nous doutons de quelque chose, nous sommes souvent incapables de dire pourquoi au juste nous avons des doutes si ce n’est que quelque chose nous semble suspect, bizarre, étrange et déplacé. Toutefois, nous disposons en général de deux critères qui permettent de neutraliser le doute. Supposons que Trevor prétend savoir qu’un oiseau vu dans un arbre est un hibou moyen duc mais que j’ai pour ma part des doutes sur ce qu’il me dit : et j’ai deux bonnes raisons : A) s’il était plus attentif, il se rendrait compte que nous ne sommes pas dans la forêt de Helboat mais en Virginie qui est le territoire de prédilection du grand duc ; par ailleurs, B) cet oiseau ne vole pas de la manière que je crois être caractéristique dont vole le moyen duc. Trévor a deux moyens de neutraliser les doutes : il peut me montrer que A) que mes raisons de douter sont fausses : certes, nous sommes en Virginie mais le moyen duc peut ressembler au grand duc si celui-ci n’est pas jeune et il peut me montrer que même si B n’est pas faux, B peut s’expliquer par le fait que par exemple l’oiseau a une aile cassée. D’où sa manière non classique de voler. Bref, le propre de l’incrédulité ordinaire est que l’on peut toujours en principe éliminer les raisons que l’on pouvait avoir au départ de douter. Peirce et Wittgenstein soulignent en permanence que le doute se produit dans un contexte sur fond d’un arrière-plan qu’on tient pour fondamentalement correct. Si on doute de quelque chose, il faut en d’autres termes que quelque chose d’autre tienne bon. Tout doute présuppose l’existence de moyens de l’éliminer parce que nous pensons que notre image générale du monde est correcte ou suffisamment en tout cas pour nous donner et des raisons de douter et les moyens potentiellement de mettre fin à ces doutes. Comme dit Wittgenstein dans De la certitude un doute sans fin n’est pas même un doute. C’est cela que conteste le scepticisme philosophique : il est des cas où l’on ne peut neutraliser les doutes qu’on a en faisant simplement appel à des croyances du même type que celles dont on doute. Le paradigme de ce type d’argumentation se trouve dans la première Méditation Métaphysique. Il s’agit pour Descartes de faire monter les crans de sûreté du doute : sens trompeurs, le rêve, le dieu trompeur, le malin génie à un tel niveau que les raisons de douter vont prendre une allure hyperbolique. On décide pour parvenir à quelque chose de certain, puisqu’il n’est pas pour l’instant question d’agir mais de méditer et de connaître, de traiter le douteux comme faux jusqu’à preuve du contraire : présomption de culpabilité et non d’innocence. Il va s’agir de prendre en compte toutes les possibilités susceptibles de nous tromper : première étape, « les sens me trompent, tout ce que j’ai reçu jusqu’alors pour de plus vrai, je l’ai appris des sens et par les sens ; or j’ai parfois éprouvé et aperçu que quelques fois ces sens étaient trompeurs et il est de la prudence de ne jamais se fier entièrement à ceux qui nous ont une fois trompé. Il semble bien toutefois que s’agissant de certaines choses dont je suis proche, je ne puisse pas raisonnablement douter sauf à me comparer à ces insensés de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noirs vapeurs de la bile qu’ils s’assurent constamment qu’ils sont des rois lorsqu’ils sont très pauvres, qu’ils ont vêtus d’or et de pourpre lorsqu’ils sont tout nu ou s’imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre. Mais quoi, ce sont des fous et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leur exemple. Parmi, ces choses qu’il semble apparemment déraisonnable et insensé de mettre en doute, que ce soit ici auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains et autres choses de cette nature : comment est-ce que je pourrais nier que ce corps ci et que ces mains ne sont pas à moi ? Mais en admettant qu’il soit impossible de nous fier à nos sens, qui à l’occasion nous trompent et d’avoir une connaissance certaine du monde sur la bas de leur seul témoignage, nous avons en quelque sorte les moyens de neutraliser ce genre de doute soit en invoquant une explication de certaines de nos illusions sensibles (la loi de l’optique qui fait que nous voyons le bâton brisé dans l’eau alors qu’il ne l’est pas), soit en utilisant l’outil méthodologique qui constitue le passage du douteux au faux et du quelque fois au toujours, soit encore en évacuant purement et simplement l’hypothèse de la possible folie ». Descartes doit donc faire monter le doute à un cran supérieur en introduisant l’argument du rêve d’où il ressort « qu’il n’y a point d’indices concluants, ni de marques assez certaines par où on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors ». Comme Barry Stroud n’a cessé de le répéter, dès l’étape du rêve, nous sommes dans la situation la plus délicate qui soit. Car ce que révèle Descartes, ici, c’est l’impossibilité radicale où nous sommes de distinguer le rêve de la veille et du même coup, le doute absolu qui frappe quelques certitudes que ce soient. C’est d’ailleurs ce qu’admet G M Moore dans son article Certainty, s’il ne sait pas qu’il est en train de rêver, il ne sait pas qu’il est là debout en train de donner une conférence. Descartes a donc raison d’estimer que s’il était en train de rêver qu’il est au coin du feu, il ne pourrait pas le savoir. Quand vous rêvez que quelque chose se passe dans le monde, vous ne le savez pas. Le plus souvent ce qu’on rêve, n’est pas vrai, personne n’est en train de nous pourchasser quand nous rêvons. La vraie raison de notre impossible passage de rêver à savoir n’est pas celle-là. Même si Descartes était bien assis auprès du feu tout en rêvant qu’il l’est, il ne le saurait pas pour autant. C’est là qu’est le problème : il serait plutôt dans la position du duc du Devonshire qui rêvait un jour qu’il était en train de parler à la chambre des Lords et qu’il se réveilla en découvrant qu’il était bien en train d’y parler. Ce qu’il était en train de rêver était bien réel : le problème est que même si ce que vous êtes en train de rêver est bien réel, vous ne le savez pas pour autant. Au mieux, vous avez une pensée ou une croyance qui se trouve être vraie, mais cela n’est rien de plus qu’une coïncidence, ce n’est pas une connaissance. Descartes a donc raison de dire que si vous êtes en train de rêver quelque chose qui est le cas, vous ne savez pas pour autant que c’est le cas. L’argument du rêve pose donc le défi sceptique dans toute son ampleur. Au fond, nous pourrions être en train de rêver et ne même pas le savoir. La question de savoir jusqu’où s’étend notre connaissance du monde extérieur devient alors éminemment problématique : que pouvons-nous bien savoir et du monde et du moi. Au début de Raison, Vérité et Histoire, Hillary Putnam fait pour sa part l’expérience de pensée suivante : imaginons que les êtres humains soient des cerveaux dans une cuve remplie de liquides nutritifs. Un savant fou transplante le cerveau d’une personne dans une cuve et relie les terminaisons nerveuses de son cerveau à un superordinateur qui procure à la personne cerveau l’illusion que tout est normal : comment savez-vous que vous ne vous trouvez pas dans cette situation ? L’univers n’est peut-être bien qu’une immense machine automatique, une cuve remplie de liquide nutritif dans laquelle baigne des cerveaux. Certes, le but de Putnam est de démontrer que cette hypothèse est autoréfutante, notamment parce qu’elle repose sur une représentation erronée et magique de la référence. Voici ce qu’il dit : « même si les gens dans ce monde possible peuvent penser et dire tout ce que nous nous pouvons penser et dire, je prétends qu’ils ne peuvent pas référence à ce à quoi nous pouvons faire référence. Plus précisément, ils ne peuvent pas penser ou dire s’ils sont des cerveaux dans une cuve même en pensant la phrase : « nous sommes des cerveaux dans une cuve ». Pour l’essentiel, pour ce qui concerne le scénario sceptique, Putnam comme Descartes veut montrer ici l’impossibilité où nous sommes au cas où nous serions des cerveaux dans une cuve, de distinguer cette situation, de la situation dans laquelle nous ne serions pas. Supposons que je sois un cerveau dans une cuve, l’énoncé par lequel j’exprimerai ma pensée que je le suis ferait alors référence non à la cuve dans laquelle je baignerais mais à la cuve dans l’image. Dès lors, si je suis un cerveau dans une cuve mon énoncé « je suis un cerveau dans une cuve » est faux. Si en effet, l’hypothèse est vraie, alors ce qui rend vrai mon énoncé est non pas « je suis un cerveau dans une cuve » mais « je suis un cerveau dans une cuve dans l’image ». Or, d’après l’hypothèse, je dois être un cerveau dans une cuve et non dans une cuve dans l’image. Donc, si l’hypothèse est vraie, alors elle est fausse. Donc, elle est fausse. Ce type de scénario cartésien ou putnamien soulève trois types de questions : 1) la possibilité que Descartes soit en train de rêver constitue-t-elle vraiment une menace à sa connaissance du monde qui l’entoure ? 2) A-t-il raison de penser qu’il doit savoir qu’il n’est pas en train de rêver s’il veut pouvoir savoir quelque chose du monde qui l’entoure ? 3) A-t-il raison dans sa découverte qu’il ne peut jamais savoir qu’il n’est pas en train de rêver ? A ces trois questions, la réponse est oui : il considère qu’il faut en tirer la leçon suivante. Pour savoir que p, on doit être en mesure d’exclure toute possibilité dont on sait qu’elle est incompatible avec le fait de savoir que p. Autrement dit par exemple, si en aucun cas, un chardonneret ne peut être un canari, alors si on veut savoir que l’oiseau que l’on voit est un chardonneret, on doit pouvoir exclure qu’il s’agit d’un canari. Pour savoir que vous êtes assis au près du feu, vous devez pouvoir écarter toutes possibilités qui excluent cette connaissance, y compris ces innombrables possibilités sceptiques, tel le fait que vous êtes en train de rêver, que vous êtes trompés par un malin génie, que vous êtes un cerveau dans une cuve etc. Comprenons bien la leçon à tirer de ces deux expériences de pensée : si ces hypothèses étaient vraies, alors, la plupart des choses que nous savons sur le monde seraient fausses ou du moins seraient vraies d’une manière très différente de celles à laquelle nous nous attendons. Et nous ne connaîtrions pas grand-chose. Par ailleurs, plus gravement encore, une caractéristique de ce type de scénario est apparemment qu’il n’y a aucune différence perceptible pour nous entre le fait de rêver et le fait d’être éveillé, entre le fait d’être un cerveau dans une cuve ou de ne pas en être un. Il s’agit donc bien d’un scénario qui de prime abord que nous ne pourrions même jamais savoir s’il est faux. Nous voici donc face à l’énigme ou au paradoxe sceptique dans toute son ampleur que nous pouvons donc formuler comme suit : S sait 1) je ne peux pas savoir que les hypothèses sceptiques (que je rêve, que je suis un cerveau dans une cuve) sont fausses. S sait 2) si je ne sais pas que les hypothèses sceptiques sont fausses, je ne sais pas grand-chose. S sait 3) Donc, je ne sais pas grand-chose. Or, je sais plein de choses. On voit ici le caractère peu plausible de la conclusion. Ou encore formulation contemporaine : l’argument d’ignorance. Si on appelle H toute hypothèse sceptique et O toute proposition relative au monde extérieur, alors 1) je ne sais pas que non H ; 2) si je ne sais pas que non H, alors je ne sais pas que O ; 3) Donc je ne sais pas que O. Il est bien vrai que ces trois thèses ont quelque chose chacune d’intuitivement plausible. Il semble que nous n’ayons d’autres choix que d’éliminer la possibilité de S sait 1 en montrant qu’elle est fausse. Après tout, si j’étais un cerveau dans une cuve, je ne serais pas ici assis en ce moment au coin du feu et si jusqu’à plus ample informé, je pouvais être un cerveau dans une cuve, je ne pourrais pas savoir que je suis assis ici au coin du feu, de même que j’ai deux mains. Comment pourrais-je savoir que j’ai deux mains si je n’ai pas de corps ? D’où le caractère entièrement plausible et convaincant de S sait 1), mais aussi de S sait 2). Si je ne sais pas que cette hypothèse est fausse, alors, je ne sais pas grand-chose. Il semble en outre que S sait 2) conserve son caractère plausible quelle que soit le niveau de la barre auquel nous fixons les critères de la connaissance. Si cela est correct, alors S sait 2 est vrai quel que soit le contexte, quel que soit le niveau élevé ou non des critères épistémiques que nous avons fixés. Mais S sait 3) donc je ne sais pas grand-chose, donc, c’est inacceptable. Car intuitivement, nous avons bien l’impression de savoir quantité de choses. Ainsi, deux prémisses plausibles produisent une conclusion dont nous trouvons aussi la négation plausible. Donc quelque chose de plausible doit être cogité, mais quoi ? Assurément, on pourrait être tenté d’adopter d’emblée la position du sens commun, c'est-à-dire déclarer qu’on est plus certain de savoir que l’on a deux mains que l’on ne peut l’être de toute façon de la vérité de l’une ou l’autre des prémisses des arguments sceptiques, encore moins de la vérité de leurs conditions et rejeter par conséquent l’une de ces prémisses plutôt que d’accepter ses conclusions. Mais on peut aussi, avoir la réaction sceptique comme l’a indiqué Kris Derose et accepter la conclusion. Pour éviter le scepticisme, nous voyons qu’il faut argumenter en faveur de l’une des trois thèses suivantes : 1) en dépit des apparences nous savons ou du moins, nous pouvons savoir que les hypothèses sceptiques sont fausses ; 2) en dépit des apparences, il ne suit pas de notre ignorance de ce fait que nous ignorons aussi bon nombre des choses que nous croyons ordinairement ; 3) en dépit des apparences, ces trois thèses ne sont pas contradictoires. Mais comme me dit justement Kris Derose, en cherchant une solution à cette énigme, nous devons aussi chercher une explication de ce pourquoi nous sommes tombés pour commencer dans le piège sceptique et pas simplement nous employer à faire un choix entre ces trois manières désagréables de sortir du piège. Nous devons expliquer comment deux prémisses qui vont ensemble produisent une conclusion si incroyable, peuvent nous paraître elles-mêmes si plausibles. Ce n’est qu’une fois une telle explication mise en place, que nous pouvons procéder avec confiance pour nous libérer du piège sceptique. Descartes n’a de cesse de présenter sa démarche comme visant à rejeter une fois pour toute, le pyrrhonisme. Mais s’il est pris comme modèle, c’est parce que le scénario mis en place dans la première méditation sous la forme du doute méthodique radical constitue en un sens le paroxysme du questionnement sceptique. Certes, Descartes parvient dès la deuxième méditation à terrasser l’ennemi, mais pour y parvenir, il a poussé à son comble les arguments sceptiques eux-mêmes. Mais pour maints philosophes encore aujourd’hui, eh bien, ce sont des arguments auxquels, à moins d’accepter la propre solution cartésienne, ce que récusent beaucoup, on ne peut apporter de parades vraiment efficaces. Sans préjuger pour l’instant du verdict et s’il nous faut d’emblée, une fois pour toute admettre l’incapacité ou nous serions de décider si oui ou non nous sommes la proie du rêve, d’un malin génie ou d’un cerveau d’une cuve, il est bien vrai qu’il nous est tous arrivé un jour de nous demander si nous ne rêvions pas ou si ce que nous croyons voir, n’est pas en fait le fruit de notre imagination. Même si nous ne sommes pas prêts, à admettre d’emblée la conclusion pessimiste du sceptique, il se peut fort bien que vous rêviez, il vous est de toute façon impossible de démontrer le contraire, nous sentons tous d’instinct qu’il y a quelque chose de juste dans cette pression. D’abord, ce sont bien les sens qui nous renseignent sur le monde extérieur, c’est d’eux que nous tirons notre connaissance de la réalité environnante. Comment donc prétendre savoir quelque chose de celle-ci sans commencer par s’assurer qu’ils sont fiables. L’interrogation sceptique va généraliser cette crainte à tout le savoir. Peut-on espérer parvenir à connaître quelque chose qui a pour origine une croyance ? A moins de commencer par montrer qu’on a de bonnes raisons de nous fier à cette fiance. Comment être sûr aussi que lorsque nous tenons quoi que ce soit pour vrai, nous ne nous trompons pas ? Pouvons-nous disposer de critères infaillibles qui excluent toutes possibilités que nous nous trompions et qui garantissent que la chose que nous croyons vraie, l’est belle et bien. Le premier et le plus redoutable aspect du défi sceptique est celui-là. Déterminer si le monde qui nous entoure correspond bien à ce que nous en dit notre perception. Mais plus métaphysiquement encore, s’il est bien aussi objectif, aussi réel que nous le supposons. Si nous suivons le sceptique, en toute rigueur, nous ne pouvons pas aller au-delà des apparences dans le meilleur des cas, d’un acquiescement. On comprend donc l’exigence méthodologique qui consiste à aller aussi loin que le préconisait Descartes à admettre le bienfondé du scénario sceptique radical et à proposer comme les pyrrhoniens les techniques permettant de contrer les raisons d’y croire par des raisons au moins aussi convaincantes de douter ou du moins de ne pas croire de manière à rejeter l’argumentation sceptique suivante que nous rappelons encore : pour savoir que p, je dois éliminer toutes les possibilités que non p. Je ne peux pas éliminer toutes les possibilités que non p, donc je ne sais pas que p. Ou encore, si je sais que p, alors je n’ai pas de raison de douter de p. X est une bonne raison de douter de p, donc, je ne sais pas que p. Voilà pour le défi cartésien, passons au défi d’Agrippa.

 

                Aristote et ses prédécesseurs se sont interrogés sur la nature, sur la genèse et la structure du savoir, mais pas sur son existence et sa possibilité et dans la critique qu’il fait des sceptiques dans le livre gamma de la Métaphysique, Aristote ne semble pas considérer que la possibilité de connaître fasse l’objet d’une menace très sérieuse (là, je me permets de nuancer quelque peu le propos de Claudine : en réalité, dans ce livre Gamma, Aristote polémique contre les cyrénaïques qui refusaient d’admettre la puissance et contre Protagoras qui voulait faire de l’homme la mesure de toutes choses) : en revanche, en voulant établir avant tout autre chose qu’il existe un critère de la vérité, c'est-à-dire qu’un savoir vrai est possible, les stoïciens et les épicuriens paraissent devoir faire face à un défi que les philosophes des générations antérieures avaient ignorés ou n’avaient pas pris au sérieux. Qu’ils l’aient complètement ignoré (ce critère), c’est vrai comme en témoignent les efforts de Platon pour parvenir à une définition correcte de la connaissance dans le Théétète : « le savoir, est la croyance vraie justifiée pourvue de raisons », étant exclu le savoir obtenu accidentellement. « S sait que p si et seulement si S croit que p, si p est vrai et si S est justifié à croire que p ». Et il est clair que jusqu’à un certain point, c’est d’abord de ces efforts définitionnels mais aussi du constat de leurs insuffisances que sont parties la plupart des tentatives des philosophes contemporains de la connaissance visant à élaborer à partir notamment de l’article de Gettier une théorie satisfaisante de la connaissance comme opinion ou croyance vraie justifiée pour mieux cerner la nature exacte de la croyance et ce qui la distingue de la connaissance pour parvenir à une définition correcte de la vérité et pour mieux comprendre ce qui est en jeu dans le concept de justification. Mais, c’est aussi parce que ce troisième élément comme nous l’avons déjà dit de la justification a pris une importance considérable dans les analyses mettent au passage en évidence la dimension normative, évaluative, voire éthique de la plupart des considérations épistémiques que l’on a retrouvé avec une acuité toute particulière et les questions et la dialectique argumentative des modes sceptiques sous la forme du défi d’Agrippa, ancien dilemme repris par Sextus-Empiricus dans les Hypotyposes pyrrhoniennes. Brièvement, je rappelle que deux des modes d’Agrippa, le désaccord et la relativité suscitent une exigence de justification en révélant qu’il y a des affirmations rivales concernant la nature du monde que nous percevons. Etant donné cette rivalité, il serait épistémiquement irresponsable de choisir sans arguments l’une de ces thèses rivales plutôt qu’une autre. Ainsi les modes du désaccord et de la relativité forcent quiconque affirme quelque chose et ne se contente pas modestement d’exprimer son opinion, à donner des raisons en faveur de ses thèses. Ce sont donc à proprement parler les modes du désaccord et de la relativité du défi. La tâche des trois autres modes dialectiques qui reposent sur la régression à l’infini, la circularité et l’hypothèse arbitraire est alors de montrer qu’il est impossible de parachever ce processus consistant à donner des raisons d’une manière satisfaisante. L’argument sceptique favori de la régression n’est pas nouveau puisque on le trouve chez Aristote sous l’appellation de l’argument du troisième homme. Si la plupart de nos croyances sont justifiées en vertu du fait qu’elles sont déduites ou du moins déductible à partir d’autres croyances, alors à un point ou à un autre, la chaîne de la justification peut donner lieu au doute. Le sceptique prétend que le dogmatique n’a d’autres choix que l’un des trois requis suivants : ou bien, il s’enfonce dans une régression à l’infini, ou bien il commet une pétition de principe ou bien, il est obligé d’affirmer quelque chose d’arbitraire. Dès l’Antiquité, et encore aujourd’hui, bon nombre de réponses proposées se sont inscrites dans une perspective internaliste, soit pour souligner que la justification doit reposer sur des contenus de l’esprit du sujet (internalisme ontologique), soit pour s’intéresser aux relations entre le sujet qui a la croyance vraie justifiée et les bases qui la justifient (internalisme méthodologique). Cette distinction est importante car elle permet de comprendre pourquoi dans le premier cas, on rencontrera surtout le défi sceptique cartésien. Comment justifier nos croyances au-delà de nos contenus mentaux qui servent de point de départ épistémique privilégié et comment notamment désamorcer l’hypothèse du malin génie et du cerveau dans un cuve. Dans le second, c’est plutôt le défi d’Agrippa qui se pose avec le plus d’acuité puisqu’il s’agit pour celui qui veut être justifié à croire quelque chose de pouvoir asseoir sa croyance sur des fondements ou sur autre chose. Bien que souvent liés, il est important de voir que les deux défis sont bien distincts même si une manière commune de résoudre le défi d’Agrippa consiste précisément à prendre pour point de départ le principe de croyance supposé incorrigible relativement à l’expérience immédiate et de montrer à partir de là comment on peut utiliser ces croyances pour en justifier d’autres relatives cette fois au monde extérieur. Mais cela permet aussi de comprendre pourquoi certaines tentatives de réponse au défi d’Agrippa peuvent engendrer le défi sceptique cartésien et échouer en raison de leur incapacité à résoudre celui-ci. Le problème est qu’à un moment donné, on est obligé quand on a affronté le premier d’affronter aussi le second. C’est ce qui complique singulièrement la tâche de celui qui veut essayer de répondre de façon satisfaisante. Prenons d’abord l’internaliste, face au défi d’Agrippa : il est quelqu’un qui considère que les critères de justifications d’un accès épistémique correct vont de pair avec le fait pour le sujet de disposer d’idées claires et distinctes ou d’une maîtrise parfaite des règles suivies, que celles-ci reposent ultimement sur des connaissances premières non dérivées, intuitives, indubitables, autojustifiantes. C’est ce qu’on appelle le fondationnalisme, ou bien qu’elles fassent appel à une condition étrangère comme celle de cohérence entre les croyances. Les croyances ne se justifiant plus en vertu d’une relation hiérarchique ou verticales à d’autres mieux fondées ou fondées dans des principes ultimes mais se justifiant les unes par rapport aux autres en vertu d’une relation non plus de priorité mais de cohérence et horizontales. C’est ce qu’on appelle le cohérentisme. Tandis que Descartes conçoit la connaissance comme un arbre, Neurath l’imaginera comme un radeau dont on peut changer les planches une à une pour que les choses restent à flot et qu’il ne coule pas sans revenir au port : soit René, le fondationnaliste et Otto, le cohérentiste : comment affrontent-ils le défi sceptique ? En simplifiant beaucoup, on pourra dire que pour René, une croyance vraie sera justifiée si elle entretient une relation à d’autres croyances qui relativement à toutes les autres sont fondationnelles parce qu’elles ne peuvent être inférées d’autres croyances et ont un caractère qui leur est propres. Elles sont censées être intrinsèquement évidentes, intrinsèquement garanties, soit parce qu’elles impliquent des principes sur lesquels, elles font reposer toute les inférences, notamment par des principes de la logique, soit parce qu’elles découlent de facultés particulières, l’intuition qui leur confère une garantie automatique. On se souvient de l’argument aristotélicien, « il faut bien s’arrêter quelque part dans la régression infinie de la justification et « c’est l’intuition qui permet ainsi, dit Aristote, la saisie des premiers principes ». Mais, il se peut aussi que René estime que certaines croyances ont ce caractère en vertu de leur infaillibilité. Soit parce qu’il a fait comme Descartes, l’expérience effective du cogito, soit par ce qu’avec Locke, et la plupart des empiristes, il est convaincu que ces données sensorielles, le fait quelque chose lui apparaisse comme rouge, ne peuvent le tromper. Mais René a deux soucis majeurs : d’abord, il n’est pas sûr que ses croyances fondationnelles, soient infaillibles ou résistent au doute : certaines choses qui lui semblent intuitivement vraies, peuvent se révéler ne pas l’être. Ses sens peuvent l’égarer, ses croyances de base les plus fondamentales peuvent être défaites. Comment peut-il distinguer sa connaissance intuitive d’une connaissance qui serait inférée d’autres croyances ? Comment peut-il être sûr que c’est bien l’intuition et non une connaissance inférentielle qui produit son sentiment d’intuition ? Le fait même que ces croyances qui semblent prima facie des croyances de base, n’en soient pas et dépendent d’autres croyances, voire puissent être défaites par d’autres croyances, suggère à René qu’il ferait peut-être mieux d’opter pour l’autre option internaliste, celle qu’a choisi Otto. Mais celui-ci, notre ami cohérentiste n’est pas mieux loti que René : pour lui, toutes ses croyances se trouvent justifiées par la relation qu’elles ont avec d’autres croyances. Il n’a donc pas de croyance fondationnelle. Il ne se soucie pas non plus beaucoup de savoir sic e qu’il connaît est quelque chose de bien distinct de la vérité : il pense que c’est la justification cohérentiste des croyances qui produit la vérité. Ce qui lui importe surtout, c’est de bien définir cette relation de cohérence. Mais Otto a aussi quelques soucis : de toute évidence, il ne suffit pas que toutes ces croyances ne se contredisent pas entre elles pour être justifiées car il pourrait avoir toute une série de croyances parfaitement cohérentes mais dont pas une ne soit vraie. Il faut quand même que la cohérence entre ces croyances soit pertinente, qu’elle explique au moins pourquoi ces croyances se soutiennent mutuellement. Or, ce n’est pas chose aisée à définir sans commettre de pétition de principe. Plus grave encore, si la cohérence est pour lui le critère de la justification, alors cela veut dire que ce sont seulement certaines relations logiques ou explicatives internes entre ces croyances qui sont des conditions nécessaires et suffisantes de leur vérité et de leur connaissance. Or, il sait bien que bon nombre de ces croyances peuvent être cohérentes sans avoir le moindre lien avec l’expérience et l’évidence empirique. Il est donc bien obligé d’admettre que cohérence ne rime pas avec connaissance, que certaines au moins de ces croyances, doivent sortir du système pour s’asseoir sur l’évidence empirique de l’expérience et combiner la relation de cohérence d’une manière ou d’une autre avec une relation plus ou moins fondationnelle entre ces croyances et l’évidence empirique. René n’aurait-t-il pas finalement raison ? En tout cas, il y a peu de chance qu’à eux seuls, René et Otto puissent résoudre leurs difficultés. Le plus vraisemblable est qu’ils devront conjuguer leurs efforts mais nos deux internalistes ont qui plus est, un défaut commun : celui de présupposer certaines propriétés épistémiques telles que celles de notions comme « croyances garanties », « intuitions », « d’évidence empirique » ou de « cohérence explicative » lesquelles semblent bien impliquer la notion de connaissance elle-même. Le sceptique est donc en droit de les accuser d’arbitraire et de ne pas éviter la régression à l’infini (Agrippa), il peut aussi considérer que leur position est fâcheusement circulaire auquel cas ne ferait-t-il pas mieux de s’orienter sur des propositions externalistes et d’accorder que pour connaître quelque chose, ils n’ont pas forcément besoin d’avoir accès à leurs propres justifications. C’est ce que pense Fred, les exigences de René et d’Otto, sont un peu exagérées. Ne voient-ils donc pas que pour savoir quelque chose, il suffit de déceler les causes externes qui interviennent dans les relations qu’on a avec son environnement, quand bien même on n’aurait aucun accès direct à une relation interne à celle-ci. Après tout, une bonne partie des choses que nous savons, suivre les règles de grammaire, reconnaître un visage, faire du vélo ne supposent rien de plus que cela. Pour Fred, la connaissance s’analysera donc plutôt comme le produit d’un processus causal qui le conduit à des jugements vrais ou corrects le plus souvent en vertu avec la bonne adaptation de son organisme à son environnement. Fred fait confiance à ce que lui apprennent la psychologie cognitive, en d’autres termes, à la biologie évolutionniste pour déterminer dans quelles conditions empiriques des processus cognitifs peuvent causer des états cognitifs dignes de recevoir le nom de connaissance. N’est-ce pas le plus sûr moyen de bloquer l’une des objections sceptiques les plus importantes du défi d’Agrippa ? Arrêter la régression à l’infini à un certain endroit dans des processus psychologiques naturels. Mais comme Bob (Robert Nozick), le lui fait remarquer, il s’imagine peut-être un peu vite qu’il peut en rester aux seules causes et à une forme aussi radicale de l’externalisme. Certes, il a raison d’y insister, il doit même y avoir un lien tel entre ces croyances et l’état de choses réel du monde qu’il est inconcevable de penser que s’apercevant de la fausseté de l’une d’elles, en prenant contact avec le monde, il continue néanmoins d‘y souscrire. Souvenons-nous que si elle avait su que Rémi était de passage mais que Paul était bien au salon dans un fauteuil, elle n’aurait pas continué à prendre Rémi pour Paul. Certes, elle croit que Paul est au salon parce qu’elle voit une silhouette, celle de Rémi qui ressemble à celle de Paul, mais Paul est bien là et elle ne le sait pas (par le bon canal d’information). En la circonstance, la vision par elle de Paul est fausse. Ce qui définit la connaissance, ne peut se laisser ramener à une simple liaison causale. Pour que notre croyance soit justifiée et puisse être considérée comme une connaissance, elle doit impliquer une certaine sensibilité à la vérité ou à la fausseté. Elle doit suivre le vrai et le faux à la trace. Incidemment, cela signifie déjà qu’une perspective strictement externaliste et causaliste de la connaissance a peu de chance de constituer une réponse satisfaisante au défi sceptique. Admettons pourtant que ce soit le cas et que pour qu’une croyance soit justifiée et vraie, ils doivent y avoir un lien causal approprié à ce que croit Fred et l’état du monde mais cette relation causale elle-même est bien souvent, nous le savons bien, relâchée et indirecte. Il faudra non seulement que Fred s’assure que sa croyance a été produite par un processus causal sensible à la vérité de la situation mais aussi qu’il s’agisse d’un processus fiable et qu’en outre qu’il le sache. Car après tout comme le lui a rappelé Alvin, Fred sait bien que parfois sous l’effet de la colère, de la fatigue, de l’enthousiasme, il lui arrive de prendre des vessies pour des lanternes. Certes, le plus souvent, il fait confiance à sa mémoire, à ce que lui disent ses yeux et ses oreilles et n’ayant ni lu Thomas Reid, ni Kant, il est en permanence émerveillé de constater qu’il y a une sorte d’adéquation miraculeuse entre les capacités dont l’a doté la Nature et ses capacités épistémiques comme s’il y avait entre elles un accord parfait. Mais Fred sait aussi que sa chère mémoire lui joue parfois des tours et que ses sens ne sont pas infaillibles, qu’il lui arrive même et pas seulement quand il a de la fièvre d’avoir des hallucinations. De même, quand il veut se rassurer sur son état de santé, il fait confiance au thermomètre qui lui indique trente sept degré. L’autre jour, celui-ci marquait bien trente sept degré. S’il y a bien un indicateur fiable de la température, c’est le thermomètre. S’il n’avait pas trente sept degré, le thermomètre ne marquerait pas trente sept degré. Mais Fred se souvient aussi que son armoire à pharmacie est pleine de thermomètres qui marchent plus ou moins bien. En fait, il n’y en a même qu’un qui marche, tous les autres sont tombés l’autre jour et marquent obstinément trente sept degré depuis. Même s’il avait une fièvre de cheval, ils continueraient d’indiquer trente sept degré. Fred est incapable de distinguer les thermomètres les uns des autres. Si cela se trouve, il a de fait trente sept degré, c’est aussi ce que lui indique le thermomètre mais qui irait dire et Fred le premier qu’il sait que le thermomètre marque la bonne température et qu’il n’a pas de fièvre. Décidément, il ne semble pas qu’il soit nécessaire pour que les croyances de Fred soient justifiées qu’elles soient fiables. Mais est-ce même suffisant ? Pas plus que Ray Ducan, il n’a lu Descartes et il est allé voir Matrix au cinéma et il a aussi entendu parler de ces savants fous qui sont capables de vous placer des électrodes sur le cerveau et de vous manipuler en vous faisant croire qu’ils mentent et que le dispositif peut entraîner chez vous un déficit temporaire de vos capacités. Vous voilà maintenant persuadé que ces électrodes ont tout chamboulé, que vos perceptions présentes sont illusoires. Vous continuer pourtant à croire ce que vous voyez mais vous ignorez absolument si vous avez raison de le croire. Vos croyances sont toutes vraies, causalement produites de manière fiable : qui irait pourtant soutenir que vous savez que vous voyez correctement ? Ces expériences fâcheuses ont tout de même servies de leçon à Fred qui a notamment retenu deux choses : la première, c’est que même s’il a raison de se fier le plus souvent à ses sens, à sa mémoire, à ses capacités déductives et même inductives, il ne pourrait pas jurer que dans tous les cas, elles ne le trompent pas. Le voici quasiment près à prendre au sérieux le scénario sceptique cartésien et à considérer comme faux tout ce en quoi il peut imaginer le moindre doute. En tout cas, s’il n’est pas encore assez mûr ou trop paresseux pour cela, la triste expérience du thermomètre l’a convaincu qu’il doit au moins être en mesure d’éliminer tout ce qui peut apparaître comme une raison pertinente de semer le doute dans son esprit. S’il n’est pas encore fou au point d’envisager qu’il puisse n’être qu’un cerveau dans une cuve, à tout le moins, il sait que s’il veut se sentir justifier à croire qu’il a bel et bien trente sept degré et il vaut mieux qu’il le sache sinon il va devoir annuler ses vacances aux Seychelles, il lui faut écarter la possibilité que ce soit l’un des thermomètres défectueux qu’il a utilisé. Et voici donc notre ami prêt en découdre avec le défi sceptique. Mais Fred a retenu une deuxième leçon : dans ce cas précis, il est en mesure de décider de ce qui est ou de ce qui n’est pas une alternative pertinente à écarter. Mais est-t-il toujours aussi facile de décider de ce qui est une alternative pertinente ou une situation normale ? On voit bien que nous n’en sommes plus à une simple description de mécanismes physiologiques ou psychologiques purement causaux. On n’évalue, on compare, on juge. D’une manière ou d’une autre, on a donc un certain accès épistémique interne à la situation dans laquelle on se trouve. Mais on a vu aussi les difficultés que rencontre une telle attitude internaliste. Qu’en conclure ? De toute évidence que les principales réponses élaborées au cours du siècle passé pour analyser la connaissance et pour tenter de répondre au défi d’Agrippa, qu’elle soit internaliste, fondationnaliste, cohérentiste ou externaliste comportent des failles. Il est évidemment tentant d’en conclure que toutes les tentatives de répondre au défi d’Agrippa comme au défi cartésien sont vouées à l’échec mais c’est peut-être tout de même aller un peu vite. Les deux défis celui d’Agrippa et celui de Descartes, que pose le scepticisme à la connaissance étant posés, voyons voir quelles sont les stratégies principales qui ont été proposées pour y répondre.

 

                Deux stratégies principales pour éviter et répondre au défi cartésien et au défi sceptique : c’est dans cette perspective qu’il faut évaluer les deux stratégies majeures qui sont tentées pour résister à la menace sceptique, celle d’une part des alternatives pertinentes et celle d’autre part des stratégies contextualistes. Cette dernière sera examinée dans la prochaine leçon, seule la première sera examinée maintenant. De quoi s’agit-il lorsque l’on parle de la stratégie des alternatives pertinentes : il s’agit d’une stratégie apparemment moins exigeante et qui a été défendue avec un succès certain dans les trente dernières années. Au fond, on nie la prémisse « S sait 2) de l’argument sceptique en soutenant qu’on peut parfaitement connaître des propositions ordinaires tout en ne sachant pas que les hypothèses sceptiques telles que celle de « je suis un cerveau dans une cuve » sont fausses. La stratégie s’appuie pour l’essentiel sur le déni d’un principe à première vue intuitivement correct et désirable qu’on a coutume de désigner par cette expression « principe de clôture épistémique » et qu’on peut formuler comme suit : « si A sait que p et si p implique q, alors A sait que q ». Ce principe est moins exigeant que le principe commandé par le scénario cartésien ou par l’infaillibilisme car il n’exige pas du sujet qu’il soit capable de connaître toutes les possibilités d’erreurs mais seulement celles dont il sait qu’elles sont les conséquences logiques de ce qu’il sait. En un sens, on abaisse avec le principe de clôture épistémologique les exigences des scénarios sceptiques et cartésiens et de l’idéal d’infaillibilité. En second lieu, le scénario cartésien mettait l’accent sur la notion de connaissance : le principe de clôture épistémique va surtout mettre l’accent sur le concept de justification, voire de degré de justification. Par ailleurs, ce que cette solution a d’intéressant, c’est que ce principe de clôture épistémique étant plausible, c’est un principe qui est présent dans la manière dont en général nous raisonnons. Par exemple, si l’on sait qu’on est assis, et que si l’on sait qu’on est assis c’est que nous ne sommes pas un cerveau dans une cuve, alors on doit savoir que nous ne sommes pas un cerveau dans une cuve. Inversement, si l’on ne sait pas qu’on n’est pas un cerveau dans une cuve, alors, étant donné, que l’on connaît l’implication en question, ce qui semble peu discutable, alors on ne connaît pas la première proposition, ce qui est exactement ce que soutient S sait 2). Là où donc le scénario cartésien semble donc trop exigeant pour être crédible, nous voyons que le principe de clôture épistémique est plus convaincant dans la mesure où il semble refléter nos pratiques épistémiques les plus communes. Au point d’ailleurs que nier ce principe semble relever de l’insurmontable. Or, pourtant, c’est la stratégie qu’à la suite de Fred Dretske, certains philosophes ont jugé nécessaire d’adopter pour désamorcer le scepticisme. Terminons là-dessus, nous verrons les difficultés de la tâche la prochaine fois. Dretske suggère d’analyser la connaissance comme un état qui se définit en termes d’évidences empiriques et dans lequel on a écarté toutes les alternatives pertinentes à ce qui est connu. On considère qu’il y a transfert de connaissance qu’à travers des implications connues et de surcroît pertinente, en d’autres termes, il peut y avoir un transfert de la connaissance que « je suis assis » à travers une implication connue jusqu’à la proposition pertinente, que « je ne suis pas debout » mais pas jusqu’à la proposition non pertinente que « je suis en train de rêver » ou que « je ne suis pas un cerveau dans une cuve ». Dès lors, se trouve rompu le lien dont a besoin le sceptique entre les deux types de situation et la connaissance ordinaire se voit par là-même confirmée ou plutôt préservée. On peut formuler les choses ainsi « il y a certaines présuppositions qui sont associées à un énoncé : ces présuppositions bien que leur vérité soit impliquée par la vérité de l’énoncé, ne font pas parti dit Dretske de ce sur quoi on opère quand on opère sur nos énoncés avec l’un de nos opérateurs épistémiques. Les opérateurs épistémiques ne pénètrent pas ces présuppositions. En d’autres termes, comme Putnam le rappelle aussi dans les contextes ordinaires nous disposons d’une connaissance préalable et il est parfaitement légitime de tenir pour acquis et que contrairement à ce que soutiendrait un infaillibiliste, présuppose que certaines possibilités d’erreurs non pertinentes, sont fausses.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie
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  • Pierre GAPENNE
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  • 28/05/1952
  • Philosophie Musiques Economie Enseignement Justice
  • Mes centres d'intérêt : La philosophie (Aristote, Descartes, Kant, James, Léo Strauss); la littérature (William Faukner, Nathalie Sarraute, poésie : Villon, Shakespeare, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont), ; la musique (classique et free jazz :

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De l'émotion

                      Nous pouvons tout sur nos Idées qui ne nous sont rien et rien sur nos émotions qui nous sont tout. Jean-Luc Godard

                     Les grandes pensées viennent du coeur Maximes CXXVII et réflexions de Vauvenargues.
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   En première approximation, on peut définir l’émotion comme un trouble de l’adaptation des conduites : expliciter ce trouble, c’est tâcher de comprendre l’expérience émotive, c'est-à-dire la conscience de troubles de la perception et de la représentation, d’intenses sensations musculaires et viscérales, c’est tâcher de saisir les réactions émotives de nos comportements et de ceux d’autrui. Les émotions sont reliées à une région du cerveau, qui joue un rôle clé dans la régulation de nos émotions et de la mémoire émotionnelle. Le déclenchement émotionnel est quant à lui, lié à un changement dans la manière de vivre une relation ou d'être en relation. Une émotion est une réaction psychologique et physique à une situation. Une émotion a d'abord une manifestation interne et génère une réaction extérieure. Elle est provoquée par la confrontation à une situation et à l'interprétation de la réalité. En cela, une émotion est différente d'une sensation, laquelle est la conséquence physique directe (relation à la température, à la texture...). La sensation est directement associée à la perception sensorielle. Depuis William James, on sait qu’il ne faut plus dire : << Je vois un ours, j’ai peur et je tremble >>, mais : << Je vois un ours, je tremble et j’ai peur >>. Il y a comme un court-circuit entre la perception et les manifestations corporelles et c’est la conscience de ces troubles qui serait l’expérience émotive. Cependant, cette réduction de l’émotion à un vécu conscient se fonde sur une introspection invérifiable qui ferme toute compréhension de l’émotion chez l’animal et chez l’enfant. Aussi, la conception fonctionnaliste inaugurée par John Dewey dans la perspective de Darwin, a permis de sortir des faux problèmes : l’idée, l’excitation et la réaction émotive sont constituées en même temps : elles représentent la tension du stimulus et de la réponse dans la coordination qui détermine les modalités du comportement. L’émotion est la manifestation de la lutte pour l’adaptation. Le courant évolutionniste, en psychologie des émotions, tire son origine des travaux de Charles Darwin et de la publication de son livre : The expression of the Emotions in Man and Animals en 1872 (Darwin 2001). Dans cet ouvrage, Darwin va poser les fondements de l’expression des émotions. Il va les décrire comme innées, universelles et communicatives. Les émotions seraient un héritage de nos ancêtres. Pourquoi et comment les émotions se seraient-elles développées ? Comme le rappellent Orians et Heerwagen (1992), à l’époque des chasseurs-cueilleurs, les Hommes devaient se déplacer constamment pour trouver de quoi se nourrir. Ces déplacements les confrontaient à des phénomènes inattendus (changements climatiques, prédateurs, par exemple) demandant une réponse adaptative rapide. Selon Tobby et Cosmides (1990), les émotions vont donc se développer en réponse à différents ensembles de situations récurrentes. À cela, l’on peut ajouter le premier principe de Darwin, permettant d’expliquer comment une réaction tout d’abord volontaire va, au fil des générations, devenir innée et réflexe. Une autre particularité des émotions est leur expression, faciale et vocale. Ici, nous n’aborderons que brièvement le chapitre des expressions faciales en laissant de côté celui des expressions vocales, bien que ce dernier soit aussi important (Scherer 1986). Dans un livre en hommage à Darwin (Ekman, 1973), les recherches présentées, portant sur les expressions faciales, confirment son hypothèse sur leur utilité communicative. Ekman dira même que : « l’expression faciale est le pivot de la communication entre hommes » (Rimé et Scherer, 1989). En effet, savoir lire sur le visage facilite nos relations sociales ; de même, une interprétation erronée d’une mimique faciale peut nous faire adopter un comportement mal adapté à la situation. Par exemple, chez les singes, lorsqu’un mâle dominant chasse un autre mâle et que ce dernier fait une grimace (expression de peur), le mâle dominant arrêtera de le chasser. À l’inverse, si le mâle dominant fait la même grimace, il s’attend à ce que le mâle subordonné vienne l’embarrasser. En ce sens, l’expression faciale permet d’informer l’individu de nos intentions mais également du comportement que l’on attend de lui. Enfin, le dernier principe de Darwin va établir le lien entre émotion et système nerveux. Malheureusement, il ne restera que très descriptif sur le sujet et il faudra attendre la théorie du physiologiste Walter Cannon, dans les années 1920, pour remettre le système nerveux au centre des émotions (Cannon, 1927). La plus grande cause de l’émotion, c’est la surprise, mais l’enfant ou l’adulte incapable de remplir une tâche, montrent aussi bien des formes variées de peur ou de colère. La trop grande difficulté engendre des émotions négatives alors que la motivation pleine et entière crée des émotions positives de joie ou d’amour. La peur de la nouveauté peut stimuler mais elle peut aussi terrifier. A l’inverse, le caractère répétitif de l’expérience peut émousser  cette stimulation de la nouveauté. Le conflit peut exaspérer l’émotion en agressivité : ce qu’on aperçoit dans les mimiques du visage, c’est des colères rentrées et des motivations encore indifférenciées. Au travers des apprentissages, nos conditionnements peuvent donner carrière à de nombreux registres de l’émotion. En se différenciant, nos réactions affectives traduisent de plus en plus finement autre chose qu’une excitation incontrôlée : notamment au travers des apprentissages du langage, nous apprenons à réguler les dramatisations de l’expérience. L’éducation favorise et renforce certaines expressions et en inhibe et en fait disparaître d’autres. L’éclosion progressive d’une histoire des émotions qui semble s’amorcer depuis la fameuse Esquisse d’une théorie des émotions de Jean-Paul Sartre (s’appuyant sur les analyses de William James dans les Principles of psychology, Sartre présente l’émotion comme une conduite de désadaptation et d’échec dans laquelle l’énergie nerveuse se décharge au hasard selon une loi du moindre effort : c’est un système réflexe défensif qui fait défaillir celui qui l’éprouve comme par magie : l’origine de l’émotion est une dégradation spontanée du sentiment de vécu de la conscience en face du monde. L’émotion est une fuite ou une chute brusque de la conscience dans le magique), n’est pas un événement anodin comme tant d’autres : puisqu’en effet, Jacques Le Goff lui-même au travers du commentaire qu’il fait de la parution de Le sujet des émotions au moyen Age aux éditions Beauchesne, de Pirosla Nagy et Damien Boquet, l’annonce comme une inversion du schéma auquel Norbert Elias nous avait accoutumé dans La civilisation des mœurs et dans La dynamique de l’Occident, des évolutions de la civilisation occidentale. Nous nous étions habitués à penser que nous allions pouvoir assister à une pacification des mœurs au travers notamment de ce mouvement qui semblait irréversible des monopolisations de la violence par les Etats. Or, il semble bien qu’il n’en soit rien : le progrès qu’on nous avait laisser espérer n’était qu’une illusion. Les désillusions du progrès comme le disait Raymond Aron venant, nous devons nous dessiller, nous n’allons pas vers du mieux. Dans cette perspective, l’émotion n’est plus comprise comme une perturbation ou un débordement du jugement, la rationalité n’est plus encombrée d’émotions : nous assistons à un renversement de paradigme où les émotions ne sont plus des irrationalités qui  échappent au sujet conscient mais les émotions sont au cœur même de la façon dont nous appréhendons le monde. S’il doit y avoir un sujet, il faut que ce l’expérience de ce sujet soit construite sur l’expérience du sujet de son affectivité. Sans doute, Henri Bergson dans Les deux sources de la morale avait il été plus perspicace s’agissant du rôle qu’il fallait faire jouer à l’émotion : dans cet ouvrage, celle-ci est envisagée comme un élargissement de la sentimentalité qui acquiert la valeur d’une force propulsive, l’émotion est créatrice. En effet, l’émotion bergsonienne est une Nature naturante : elle renvoie à ce qu’elle signifie, l’émotion bergsonienne est créatrice. A ce titre, l’émotion exprime une tendance organique dont la puissance est à chercher dans notre sensibilité : l’agitation de l’état émotif est grosse à la fois de représentation et d‘une focalisation qui concentre l’attention sur un centre d’intérêt qui manifeste l’émergence génératrice d’une Idée. A ce titre également, l’émotion est un stimulant. Etre perméable à l’émotion, c’est être sensible à des affects qui nous atteignent. La naturalisation des émotions nous en fait saisir sa nature conflictuelle et contradictoire : l’émotion est une issue instinctive de la pulsion qui fraie son chemin. L’histoire des émotions met et remet à jour l’ordre des affects : la remise à plat des implications sociales des émotions témoigne d’une mutation anthropologique de la nature humaine. Il s’agit là d’une grande transformation de l'économie libidinale comparable à celle que Karl Polanyi a décrite, qui remet en cause le schéma perceptuel et conceptuel pour le refondre dans le creuset de nos pulsions et de nos passions : le prototype traditionnel de l’émotion avait été jusqu’au siècle dernier la passion du Christ : celui-ci avait été l’affect incarné pour sauver les hommes. Le sacrifié était le bouc émissaire qui prend sur lui toute la misère du monde : un orgasme cosmique qui nous relie avec la sensibilité de la chair du monde.

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