Introduction : l’enfer, est-ce les autres ? Le regard d’autrui m’interpelle en me faisant honte. Parmi
toutes les choses qui m’entourent, autrui a un statut particulier : il est un sujet. Il m’est donc à la fois semblable et irréductiblement différent : nous sommes deux êtres
uniques. Reconnaître autrui, c’est lui devoir ce qui n’est pas exigible pour une chose : le respect moral. Autrui, c’est l’autre, mais en tant que je
reconnais en lui une personne, un être humain ayant une valeur morale. Telle est l’idée centrale du concept d’autrui : je dois chercher à déduire une morale (une
attitude obligée) de la perception de ressemblances et de différences entre moi et un autre sujet humain.
Sartre : L’Être et le Néant
I) La bienveillance : une attitude spontanée ;
Rousseau, la pitié
II) Le conflit : - la méchanceté ;
Hobbes et Jankélévitch
- De la justification :
Boltanski et Thévenot
III) La domination
- Bourdieu : la violence symbolique
- Kant : l’insociable sociabilité
IV) Autrui est nécessaire à la construction de soi : la reconnaissance de l’autre
Tandis que les groupes d’animaux hiérarchisent les
individus des troupeaux par une espèce de loi de la domination du plus fort, tandis que l’on retrouve ce phénomène dans la plupart des groupes ou des collectivités humaines selon des modalités
différentes (la loi du plus fort se change alors en loi du plus malin, du plus habile à s’exprimer, en loi du plus cultivé), deux philosophies ont conçu l’entreprise de considérer les
interactions humaines autrement :
- Hegel : selon cet auteur, la reconnaissance de l’autre s’opère par un affrontement, du moins par une confrontation des désirs du dominant et du dominé : les désirs de
celui qui est en position d’<< esclave >> s’identifient à ceux de celui qui est en position de << maître >>. Le courage du maître à n’avoir pas peur d’affronter la mort va
ainsi devenir la composante essentielle du travail de l’esclave.
- Levinas : selon cet auteur, la reconnaissance de l’autre s’opère d’emblée par les seuls échanges des regards des interlocuteurs ou des protagonistes d’une situation :
le visage et le corps d’autrui, sa beauté, son expression, sa sensibilité, la sympathie qu’il m’inspire, son expression de souffrance, de pitié, sa tendresse me commandent impérativement de lui
accorder une dignité qui elle-même doit appeler un respect de sa personne.
V) L’intersubjectivité et la construction du monde commun
Lévi-Strauss
VI) L’hospitalité est le paradigme de ma relation à autrui : << faites comme chez vous
>>
1. Ai-je besoin d’autrui ?
2. Autrui me connaît-il mieux que moi-même ?
3. A-t-on le devoir d’aimer autrui ?
Le Même et l’Autre, la personne.
Parmi toutes les choses qui m’entourent, autrui a un statut particulier : il est un sujet. Il m’est donc à la fois semblable et irréductiblement différent : nous sommes deux
êtres uniques. Reconnaître autrui, c’est lui devoir ce qui n’est pas exigible pour une chose : le respect moral. Autrui, c’est l’autre, mais en tant que je
reconnais en lui une personne, un être humain ayant une valeur morale. Telle est l’idée centrale du concept d’autrui : je dois chercher à déduire une morale (une
attitude obligée) de la perception de ressemblances et de différences entre moi et un autre sujet humain.
Avons-nous toujours besoin
d’autrui ? Égoïsme : vouloir être seul. À proximité d’autrui, nous changeons souvent notre comportement, pour suivre les règles de vie en communauté. Parfois même, nous
désirons éviter son regard qui nous gêne. Cela nous porte à croire qu’autrui nous empêche d’être nous-mêmes : il serait l’obstacle dressé entre soi et soi. L’égoïsme naturel de
l’homme le porte à fuir ses semblables.
Sociabilité : vouloir être avec les
autres. Pourtant la présence d’autrui nous apporte beaucoup. En effet, nous pouvons coopérer et nous organiser pour améliorer notre vie commune : partager notre travail, mais aussi nos plaisirs
et nos peines (amitié et amour). Le rapport à autrui semble porter les conditions du bonheur.
En perdant autrui,
je perds le monde (deleuze)
" Autrui comme structure, c’est l’expression d’un
monde possible. " Gilles Deleuze, Logique du sens (1969), Appendice IV.
Problématique
Que perd-on vraiment en perdant tout
rapport avec autrui ? Peut-on vivre sans autrui ? Autrui nous apporte-t-il quelque chose d’absolument essentiel ?
Explication
Seul au monde. Deleuze commente le
roman de Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1967), qui imagine un naufragé coupé de tout rapport à autrui. En montrant ce que nous enlève l’absence d’autrui, on mesure tout
ce que sa présence nous apporte. Dans sa solitude, Robinson ne parvient plus à imaginer d’autres points de vue que le sien. Mais alors, il ne sait plus si ce qu’il ne voit pas existe (la colline
a-t-elle vraiment un autre versant ?), ni même si ce qu’il voit existe (la colline ne serait-elle pas un mirage ?). Bref, sans autrui, la vie n’est qu’un songe.
Autrui structure ma perception.
Deleuze en déduit que c’est autrui qui me permet d’organiser mes perceptions entre elles, de leur donner une certaine cohérence et une certaine crédibilité. Autrui est une
certaine manière d’organiser mon champ perceptif, de le structurer et de lui donner une objectivité. Sans autrui, le monde perd toute objectivité.
Autrui est la réalité du possible.
Mais autrui me découvre aussi ce que peut être le monde. Son visage effrayé me permet de me rendre compte que le monde peut aussi être effrayant. Le visage d’autrui rend
réelles des possibilités dont je n’avais pas conscience : « C’était cela autrui : un possible qui s’acharne à passer pour réel. »
Débat et
enjeu
Faut-il penser tout seul ? Deleuze
voit dans autrui une voie d’accès au réel. Nous retrouvons ici une vieille idée de la philosophie, qui fait du dialogue ou de la confrontation des points de vue le chemin même
de la vérité. Mais cette idée est débattue. Pour Descartes, notamment, la voie d’accès au vrai exige au contraire un repli sur soi (se couper du monde et d’autrui), car il faut
décider de douter de tout, même de l’existence d’autrui.
« Ô, mon beau miroir » Mais d’où
vient ce désir de se passer d’autrui ? Le poète latin Ovide nous rapporte l’histoire de Narcisse estimé par tous d’une rare beauté. Apercevant un jour son propre reflet dans
l’eau, il tomba amoureux de son image, restant jour après jour auprès de son reflet, ne se souciant même plus de se nourrir, jusqu’à ce que son coeur cesse de battre. Le narcissisme semble bien
représenter la tentative de se passer d’autrui dans la vie affective. Mais Freud explique cet excessif amour de soi par l’intériorisation de l’amour de la mère pour son enfant : le narcissique a
en réalité besoin de l’amour de sa mère (donc d’autrui) pour pouvoir s’aimer.
Autrui peut il mieux me connaître que moi-même ? Le quant-à-soi. Quand nous
sortons d’un spectacle, nous ne demandons pas à un inconnu de nous dire si nous l’avons aimé. Nous croyons être les mieux placés pour savoir ce que nous ressentons, parce que notre
conscience nous informe de chacune de nos pensées, nous offrant à chaque instant une image de nous-mêmes. Mais la conscience fait plus que nous dire ce que nous sommes : elle
nous juge, à travers nos pensées et nos actes ; elle nous rappelle notre devoir et, parfois, porte sur nous le regard de la culpabilité, au point d’avoir honte de ce que nous
sommes.
Les illusions de l’amour-propre. Or
cette proximité de la conscience à l’égard de ce que nous sommes et de ce que nous faisons peut déformer l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. La conscience peut nous tromper sur ce que
nous sommes : elle manque souvent de recul, c’est-à-dire d’objectivité ; elle peut être déformée par l’amour-propre, qui voit moins les défauts que les qualités. Se connaître
soi-même demande dès lors une certaine lucidité que la conscience à elle seule échoue à nous donner. Pour prendre ce recul nécessaire à l’objectivité, pour avoir un peu de distance par
rapport à nous-mêmes, ne faudrait-il pas passer par autrui ?
Le regard qu’autrui
porte sur moi me révèle ce que je suis (Sartre)
" Autrui est le médiateur indispensable entre moi
et moi-même. " Sartre, L’Être et le Néant (1943), III, 1.
Problématique
Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis ?
Ai-je besoin d’autrui pour savoir ce que je suis ?
Explication
Honte sur moi ! L’analyse de Sartre
cherche à comprendre ce qui nous amène à éprouver de la honte. Celle-ci apparaît d’abord comme un événement personnel d’ordre réflexif : c’est l’image que j’ai de moi-même qui me fait honte, et
ce sentiment, vécu dans ma conscience, ne semble pas faire appel à autrui. Pourtant, pour avoir une image de nous-mêmes, il nous faut passer par autrui. Autrui est le médiateur
indispensable pour ressentir la honte, selon un processus en trois étapes que Sartre illustre par « l’homme jaloux ». 1) Un homme jaloux regarde par le trou d’une serrure : il est bien jaloux,
mais, tout investi dans son acte, il ne se perçoit pas comme un homme jaloux (« Cette jalousie, je la suis, je ne la connais pas »). 2) Quelqu’un surgit dans le couloir, et le voit : l’homme
imagine alors le jugement qu’autrui porte sur lui et réalise qu’il lui apparaît comme un homme jaloux. Il pourrait certes refuser cette image qu’autrui lui renvoie, et s’en moquer. 3) Or l’homme
jaloux se reconnaît justement dans cette image : il imagine qu’autrui le juge et, parce qu’il accepte ce jugement, il éprouve de la honte.
Être vu, c’est être chosifié...Ce
n’est donc pas ce qu’il pense de moi qui permet à autrui de me renvoyer une image de moi-même (je ne saurais d’ailleurs jamais de façon certaine ce qu’il pense vraiment), mais son
regard. Le regard d’autrui me relie à moi-même : il fait de moi une chose regardée (il me chosifie) et, en me représentant ce qu’autrui
voit de moi, je me vois moi-même. Le regard d’autrui porté sur moi me donne une distance par rapport à moi-même qui me permet précisément de prendre conscience de ce que je
suis.
...donc aliéné et haineux. Mais
Sartre souligne que ce regard est générateur de tension et de conflit. Alors qu’il me faudrait remercier autrui de me permettre de savoir ce que je suis, je vis son regard comme une violence. En
imaginant qu’il me voit comme un objet, je pense que son regard nie mon statut de sujet, qu’il m’enferme dans certaines caractéristiques (ne voyant en moi qu’un homme jaloux,
alors que je peux être bien autre chose). Bref, parce qu’il nie ma liberté de sujet, le regard d’autrui est vécu comme une aliénation (une perte de ce que je
suis vraiment). Pour cela, je peux finir par haïr autrui, c’est-à-dire par projeter de réaliser un monde où il n’existe pas 6.
Débat et
enjeu
« Connais-toi toi-même »...La
connaissance de soi était déjà au centre de la philosophie de Socrate qui, pour présenter ce qu’il faisait, reprenait cette phrase inscrite sur le temple de Delphes : «
Connais-toi toi-même. » Or, se connaître soi-même, selon Socrate, ce n’est pas connaître ses propres particularités, mais ce qu’il y a en soi d’universel, c’est-à-dire la
raison. En effet, il pense comme Sartre qu’il faut entrer en rapport avec autrui. Cependant, ce rapport ne passe pas par le regard, mais par le dialogue. C’est par le
dialogue avec autrui que je découvre ce que je suis.
...par la raison d’autrui. Pour
l’expliquer, Socrate compare la connaissance à la vision 7. Notre oeil nous sert à voir, mais il ne peut se voir lui-même qu’en observant son image dans un objet
réfléchissant. Notre raison est ce qui nous sert à connaître, mais, pour se connaître elle-même, elle doit observer un reflet d’elle-même. Or, de même que c’est dans l’oeil d’autrui que nous
découvrons l’image de notre propre oeil, c’est dans sa raison que nous découvrons notre raison. Bref, c’est dans le dialogue avec autrui que nous découvrons ce qu’il y a
d’universel dans notre pensée et que se construit la connaissance de soi.
A-t-on le devoir d’aimer
autrui ? L’amour du prochain. Aimer autrui apparaît comme l’exigence morale la plus haute, et l’amour la vertu la plus pure. Les Évangiles nous
présentent cet amour comme un commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » L’amour est l’acte qui n’attend rien en retour, qui ne demande aucune réciprocité, où s’incarnent la
générosité et la bienveillance les plus parfaites. En ce sens, l’amour peut être un commandement, un impératif.
Sentiment et devoir. Mais l’amour
reste un sentiment. Or, un sentiment ne se commande pas ou, s’il se commande, il se peut que ce ne soit plus un sentiment ! Si l’on aime autrui par devoir, alors ce n’est plus
par amour. Un devoir d’amour apparaît comme une notion contradictoire : la vie affective et la vie morale semblent s’opposer.
On doit seulement
être bienveillant (Kant)
" L’amour est une affaire de
sensation, non de vouloir, et je ne peux aimer parce que je le veux, encore moins parce que je le dois (être forcé à l’amour) ; par conséquent un devoir
d’aimer est un non-sens. Mais en tant qu’acte, la bienveillance peut être soumise à une loi du devoir. Or, on appelle souvent (quoique très improprement) amour la
bienveillance désintéressée envers les hommes. " Kant, Métaphysique des moeurs (1796), « Doctrine de la Vertu », intro., XII.
Problématique
L’amour peut-il être l’objet d’une
obligation ? Le sentiment a-t-il une place dans la morale ? La morale suppose- t-elle le refus de toute émotion ? Le fondement de la morale est-il d’ordre rationnel ou
émotionnel ?