Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 13:43

                Introduction                                                                                                                                                                                                                                                                                    : reconsidérer Orphéo Négro

 

                 En 1952, Frantz Fanon élève de Aimé Césaire publie Peau noire et masques blancs : il y est question des millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir et le larbinisme. Il s’agit dans le prolongement du Discours sur le colonialisme[1], de faire une analyse, du point de vue psychologique de ce que le colonialisme a laissé en héritage à l'humanité, et ceci en partant du rapport entre le Noir et le Blanc. Nous n’avons qu’un seul devoir, celui de ne pas renier notre liberté. Nous nous découvrons un jour dans un monde où les choses font mal, un monde où l’on nous réclame de nous battre où il est toujours question d’anéantissement ou de victoire. Nous nous découvrons dans un monde où l’autre interminablement se durcit. La cristallisation de la culpabilité dans la mémoire du passé ne nous donne pas le droit de rechercher en quoi une race est supérieure ou inférieure à une autre. Les moyens que nous avons pour piétiner la fierté de l’ancien maître, c’est le devoir d’exiger réparation pour nos ancêtres domestiques. Nous n’avons plus ni à murmurer notre reconnaissance, ni à crier notre haine, il n’y a plus ni de mission nègre, ni de fardeau blanc. C'est tout un jeu de définitions qui se font par différenciations, et pour cela Fanon pose les bases d’une analyse linguistique qui s’occupe du nègre moderne. On y prend le Noir actuel et l’on essaie de déterminer ses attitudes dans le monde blanc.

 

         Fanon consacre son travail à une tentative d'explication psychopathologique et philosophique de l'exister du nègre : l'analyse est surtout régressive et c'est peut-être là un des mérites de son témoignage, il a essayé de rendre compte d'une situation. Nous avons le droit de nous déclarer insatisfait. L’expérience vécue du Noir est importante à plus d'un titre. Il montre le nègre en face de sa race. On s'apercevra que ce qu'il n'y a de commun entre le nègre qui cherche à coucher avec la Blanche et celui qui désire être Blanc, c’est une soif de vengeance. Nous assistons aux efforts désespérés d'un nègre qui s'acharne à découvrir le sens de l'identité noire. La civilisation blanche, la culture européenne ont imposé au Noir une déviation existentielle. Il montre ailleurs que souvent ce qu'on appelle l'âme noire est une construction du Blanc. Le Noir évolué, esclave du mythe nègre, spontané, cosmique, sent à un moment donné que sa race ne le comprend plus. Alors il s'en félicite et en développant cette différence, cette incompréhension, cette disharmonie, il y trouve le sens de sa véritable humanité. En 1961, Fanon publie Les damnés de la terre[2] dans lequel il se penche cette fois ci sur la condition de misère des colonisés en Algérie : le bien être et le progrès de l’Europe ont été bâtis sur la sueur et les cadavres des colonisés. Cela, nous avons décidé de ne plus l’oublier. L’essentiel, c’est qu’il y est question des séquelles psychiatriques de la domination tout à fait comparables aux troubles mentaux auxquels Glissant fait également allusion. La vérité, c’est que la colonisation se présentait comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques aussi, <<je veux que ma voix soit brutale, non pas belle : je la veux de part en part déchirée parce qu’enfin je parle de l’homme et de son refus de la pourriture ou de son épouvantable démission>>. La désaliénation de l’homme noir passe par la désaliénation de l’homme blanc (le problème noir, c’est le problème des blancs : le combat de Fanon devait rejoindre le combat de Kwame Nkruma au Ghana) : la libération de l’esclave, de l’homosexuel, de la femme et de l’enfant, du malade et du handicapé, passe par la libération du maître et de la domination  masculine[3] adultocentrée sur la santé <<normale>>.



[1] ) Aimé CESAIRE : Discours sur la colonisation ; éditions Présence africaine.

[2] ) Frantz FANON : Les damnés de la terre, Peau noire et masques blancs ; éditions Folio Actuel.

[3] ) Pierre BOURDIEU : La domination masculine ; éditions Le Point Seuil.

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Politique - Communauté : Littérature engagée
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 13:37

 

                       



                       I) Tout sur le Traité du Tout Monde : un traité thérapeutique de la Relation pour les maltraités

 

 Vivre la totalité du monde à partir du lieu qui est les sien, faire l’éloge de la pensée du métissage et d’une Relation et d’une Corrélation dynamique entre l’oral et l’écrit[1]: ce qui vaut pour les rapports entre le Noir et le Blanc, vaut également pour tous les rapports entre les dominants et les dominés ; voilà le programme de la Géopoétique que le Traité du Tout Monde[2] dessine : un effacement des absolus de l’Histoire au profit d’une mise en Relation des Géographies des peuples; il donne ainsi à penser la créolisation comme un nouvel imaginaire capable de nourrir les poétiques diffractées des chaos du monde civilisé. Toutes les excuses, les repentances et les sanglots de l’homme blanc s’achèvent en tyrannies de la pénitence[3]. Il en faudrait bien plus pour apaiser la Relation et sa Corrélation : our word is our bond[4], notre mot est notre lien. Le lieu commun est le lien que nous entretenons avec notre milieu naturel[5]. Dans la conception de Glissant, un point doit être tout particulièrement souligné : celui de sa conception de la Relation. Dans son optique, L'être de la relation est un tremblement ou une vibration : la Relation n'est pas un résidu de l'étant : au travers de la créolisation, la parole de la langue travaille les sensibilités. Penser ainsi l'auto-créativité de la Relation, c'est lui accorder un primat sur les termes de la relation.

         Cet esprit de Relation et de Corrélation qu’une nouvelle littérature épique devrait porter sur le front des revendications, pourrait se définir par une certaine vocation à rechercher des identités multiples. Contre l’ancrage matriciel des enracinements exclusifs, cultiver l’esprit d’un multilinguisme ouvert à l’infinie diversité des choses du monde, pourrait utilement faire pièce à ces solitudes des pensées repliées sur des systèmes universels figés en religions ou en industries[1]. Il s’agit de faire droit aux bigarrures du réel car là où les discours fondateurs ont universalisé à outrance, les particularités et les singularités de nos identités ont été bafouées. L’espace doit jouer contre le temps, la géographie contre l’histoire, le jeu des diversités doit repousser les frontières imaginaires de nos traditions historiquement figées dans une mêmeté. L’exploration poétique et topographique des générations spontanées d’expressions doit fléchir la violence des systèmes : la pensée démultipliée doit bousculer les bornes des rigidités. Cependant, là où d’autres ont perçu le créole comme le témoignage d’une domination de la langue des maîtres, dépourvue de valeur et incapable d’exprimer des pensées complexes, Édouard Glissant, quant à lui, a privilégié ce qui, à travers la créolisation, et au-delà des phénomènes linguistiques, permet de mettre à jour un processus mondial de contacts, de rencontres, de Relations, sans contenu précis ni modalités en quelque sorte techniques.

                Le Tout Monde n’est donc pas une pensée ordinaire ou un système clos de réflexion sur l’univers et l’universalité ; il en est le renversement (souvent parodique) comme une parole ouverte, celle d’un peu tout le monde, celle des peuples qui parlent des langues dites mineures ou régionales, comme le créole, parole sans écriture qui fait entendre des lieux communs porteurs de la diversité vivante que Glissant nomme diversité. Cette diversité n’est pas une extrapolation d’une pensée individuelle, mais l’expérience des souffrances partagées qui ont fondé des histoires. C’est à partir de la formation des créoles que l’on a pu penser la créolisation culturelle, en extrapolant aux autres faits de société une structure que les linguistes avaient analysée en détail. Selon le linguiste : la théorie qui voit dans la créolisation linguistique un simple mélange des systèmes linguistiques en présence ne correspond pas à la réalité sociolinguistique la plus commune ; la résultante constante du contact de deux langues dans une même communauté est bien plus la domination de l’une par l’autre que leurs harmonieux mélange. Et cela est encore plus vrai dans les sociétés coloniales où sont apparus les créoles français. Nulle idéalisation ici, d’un modèle linguistique qui, par conséquent, s’avère plutôt réaliser ce que chacun redoute le plus de la mondialisation aujourd’hui : l’écrasement des différences des petites langues (parlées parfois par de très nombreux locuteurs mais petites par la situation économique et politique de ceux qui les parlent), l’arasement des usages et des pensées diverses du monde, par les puissances hégémoniques de la télévision et du marché globalisé.

                Dans cette approche, le concept de créolisation englobe et dépasse les concepts de métissage ou d’acculturation, et répond à la mondialisation qu’il convient de combattre en tant que mise en Relation forcée, selon le mode de l’uniformisation et de la domination, comme formalisation standardisée. En effet, la créolisation s’opère à la faveur d’une fusion, elle requiert que chaque composante persiste, même alors qu’elle change déjà également. On a donné maintes formulations de la créolisation, insistant ici et là sur les contradictions qu’elle peut engendrer, sur la violence qu’on ne peut éluder dans les processus de dissonances et de disharmonies aussi nécessaires que ses symphonies. On a  évoqué aussi sa dimension planétaire et son exemplarité : j’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc des harmonies et des disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde terre. Notre proposition est qu’aujourd’hui le monde entier se décentre et se multilatéralise.  Finalement, le monde de la créolisation est un monde baroque ou tout change en s’échangeant, où tout se change en échangeant. On peut de la sorte, entendre des sociologues parler de la créolisation des objets. Ils évoquent ainsi la mondialisation des objets à partir de la circulation mondiale de mobiliers. La créolisation est donc devenue un modèle pour penser le monde. N’importe quelle industrie participe de la mondialisation lorsqu’une de ses firmes, ouvre un magasin à Pékin, Bordeaux ou Londres, mais la transformation des objets par les Chinois, comme l’appropriation de tel ou tel produit dans le monde entier, peut engendrer des formes non prédictibles qui créolisent les objets et leur usage.  On nous dit ceci, et moi je vous dis cela, voilà que la vérité s’est partout déréglée, déboussolée. Nous le voyons et le vivons. Mais c’est le monde entier qui vous parle par tant de voix bâillonnées. Où que vous vous tourniez, c’est la désolation. Mais vous vous tournez pourtant.


[1] ) Henri BERGSON : Les deux sources de la morale et de la religion ; éditions PUF.


[1] ) ARISTOTE : Catégories ; traduction et commentaires de Frédérique Ildefonse et de Jean Lallot, éditions Le Point Seuil, chapitre 7.

[2] ) Edouard GLISSANT : Traité du Tout Monde ; éditions Gallimard.

[3] ) Pascal BRUCKNER : Les tyrannies de la pénitence ; éditions du Livre de Poche.

[4] ) John Langshaw AUSTIN : Quand dire, c’est faire ; traduction Gilles Lane, éditions Le Point Seuil, p 44.

[5] ) ARISTOTE : Partie des animaux, livre I ; traduction Jean-Marc Le Blond, éditions Garnier Flammarion, 644 b 33.


   

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Politique - Communauté : La commune des philosophes
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 13:35

II) Le lieu commun de la Relation et de la Corrélation : l’émondation et l’immondation

 

    Encore une fois la Caraïbe est exemplaire, et Glissant nous a donné à lire maintes fois les cris de l’esclave, l’horreur du vaisseau négrier, le lieu d’une souffrance partagée qui d’emblée relie, à la fois par sa puissance passionnelle, et par son caractère fondamentalement relationnel: hommes et femmes arrachés à l’Afrique, transplantés en Amérique par des marchands européens et des colons devenus antillais :  c’est que, si l’on peut dire, en matière de voyage, le peuple des Plantations en connaît un bout. Depuis ce bateau du grand voyage, tous sans le ressentir, ou désireux de l’oublier au plus vite, avaient affronté l’inconnu. Le ventre de cette barque ci vous dissout et vous rejette dans un non monde où vous criez. C’est que cette barque est une matrice, le gouffre matrice. Génératrice de votre clameur. Productrice de votre unanimité. Car si vous êtes seul dans l’épouvante, vous partagez déjà l’inconnu avec quelques-uns que vous ne connaissez pas encore. Le gouffre, est donc également lieu de rencontre, lieu de Relation et de Corrélation, cette souffrance initiale (et non originelle, puisque, au contraire, elle est privation de toute origine), devient connaissance et partage : ceux-là qui sont remontés du gouffre ne se vantent pas d’être élus. Ils vivent simplement la relation, qu’ils défrichent, au fur et à mesure que l’oubli du gouffre leur vient et qu’aussi bien leur mémoire se renforce. Voilà pourquoi le peuple des Plantations, s’il n’est pas hanté de la nécessité de la découverte, se trouve doué pour l’exercice de la Relation et de la Corrélation.

 

                Les romans de Glissant sont toujours une remontée de ce gouffre de la barque et de la mer. Parmi ceux qui ont oublié ensemble, quelques personnages cependant, se souviennent ou plus exactement sont traversés par une trace d’histoire, pris de ce que l’auteur du Discours antillais appelle un tourment d’histoire. Les Antilles et les Antillais, leurs représentants en particulier, les hommes politiques qui recouvrent la réalité de discours assimilationnistes aliénés et qui voudraient faire croire que Tout est normal, comme en France, sont en fait la proie d’un délire verbal quotidien. Certaines pages désopilantes des romans sont des parodies de ce délire politique qui prend les maires/mères d’une démocratie dans laquelle les ventres/urnes sont bourrés à l’avance. On joue aux dominos avec le secrétaire de mairie, le maire et le Docteur, pendant que se trament en douce, les petites tractations et les grandes transactions, les assassinats politiques. Mais dans ce doux roulis du discours banal et aberrant, certains entendent autre chose. Un homme du peuple, un peu simple d’esprit, bercé au hamac de mots, bouge sur ce fond d’algues et de glauques reflets de chaîne, sur ce fond d’engloutis ferrés deux à deux, sur ce fond de suppliciés cloués au carcan par les oreilles, la bouche bâillonnée de piment. Lui seul, dans la situation présente perçoit le refoulé de l’histoire et revit la descente dans la cale négrière. Ces personnages ne délirent pas, mais comme l’auteur qui se reconnaît comme un beau parleur, ils défont l’ordre du monde, ils parlent à l’envers pour déconstruire, donner à voir le désordre que nous prenons trop souvent pour l’ordre et qui n’en est que la caricature, discours dominant qui recouvre tant bien que mal la réalité des conflits. C’est à partir de ce parler révélateur et transgressif que se dit à la fois le tourment de l’histoire, dans une remontée, une fulguration, et le monde qui serait imaginé, défait ou refait à partir de ce non monde de la traite. Si l’on se prend à écouter ce beau parleur du tout monde, on entend ces langages du monde qui se rencontrent sur la vague, toutes ces langues se fracassent l’une dans l’autre comme les crêtes de vagues en furie. Et alors enfin vous tournez la parole non plus comme un fil mais comme un tourbillon, et avec tout ce vent et toute cette fumée vous convoquez la tempête, un cyclone qui débâcle sans déraciner, et là vraiment vous imaginez le monde alentour.

              Tout Monde est un grand voyage dans le langage et un roman qui se met en mouvement, en tourbillon, pour dérouler des histoires qui se ré enroulent un peu plus loin, qui déplacent les images et les lieux communs d’Italie à la Martinique en passant par la Corse, l’Égypte, Alger, l’Indochine et le Sénégal. L’histoire est toujours multiple, en effet, depuis le début au moins double, commencée au Pays d’Avant dont on conserve des traces, continuée ici, dans un paysage sans cesse interrogé, mais se poursuivant également dans la Relation avec le centre éloigné, puis le monde. Aussi, le récit devra-t-il se référer à plusieurs espaces, se faire Relation[1] au sens de lien et de distance. Nous voyageons à travers des temps et des lieux de l’ancien au nouveau monde et des modes de transport au massacre des Indiens : les espaces sont parcourus en tous sens et  le langage est un voyage dont nous ne voyons pas la fin. Le Tout Monde n’est peut être pas le café du commerce, mais le commerce y tient une place non négligeable : son dieu est un Brésilien surnommé dieu du commerce, Hermès voyageur, grand médiateur, et ses prêtresses sont les pacotilles de la Caraïbe. Ces grosses commères noires à la voix claquante, transportent d’île en île tout un bazar qui met espaces et gens en Relation : que font les pacotilles ? Elles tissent la Caraïbe les Amériques, elles encombrent les avions de cette pagaille de cartons, de paquets, elles résistent au mépris des hôtesses de l’air. Elles relient la vie à la vie, par-delà ce que vous voyez, les radios portables de Miami et les peintures à la chaîne de Port-au-Prince, elles transportent l’air et les commérages, le manger comme les préjugés, le beau soleil et les cyclones. Mais elles ne se croient pas en mission. Elles sont la Relation. Disons que nous sommes tous la pacotille de toutes ces histoires rassemblées.



[1]  ) Michel de MONTAIGNE : Essais III ; éditions Garnier Flammarion, chapitre VI.

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Politique - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 09:04

    

                   III) La percée conceptuelle d’Aristote : la patience de la prudence, une réparation en vue de réconciliation (en hommage à La juste mesure de Marie-Hélène Gauthier-Muzellec)

 

                Depuis Aristote, nous pensons tous par des lieux communs et la pensée qui naît de l’expérience excède la théorie en rencontrant l’expérience limite des non mondes et des gouffres de l’immonde ou de l’innommable[1]. Qu’est-ce qu’un Traité sur le Tout ? Un pacte, un accord, un contrat, un engagement avec tout : traiter du bas monde et des arrières mondes c’est le contraire de maltraiter, c’est prendre soin, c’est dégonfler les bulles spéculatives des affects de crainte, de pitié et de colère.

 

                a) Le diagnostic étant clairement posé : une rationalisation occidentale prépondérante qui se traduit :

 

- 1) par une politique des droits de l’homme qui a à faire front à l’exacerbation des propriétés identitaires de chacun,

 

- 2) par un choc des civilisations avec l’affirmation de la supériorité de valeurs universelles qui uniformisent des productions standardisées,

 

- 3) par l’affirmation d’une vérité scientifique du marché

 

 b) La pathologie étant clairement identifiée (les réductions unilatérales des synonymies de l’ETRE à l’unicité de l’UN), nous pouvons risquer un pronostic.

 

c) Le remède qui s’impose, c’est d’en finir avec la traque obsessionnelle de l’identique au profit d’une résurgence de l’ambiguïté, du pluriel et du plurivoque d’une anthropologie de la Relation  qualifiée : mettre la ou les formes, c’est mettre en forme un code rhétorique susceptible de pétrir des lieux communs. Une telle forme est liée au contexte de sa performance, et elle s’impose comme une ironie d’affirmation qui n’est pas dupe. Le sens des formalités c’est cet instinct de sociabilité qui s’imprègne des conditions de possibilité qui sont les siennes pour déconstruire sans détruire avant d’instruire et de construire : ce sens, c’est celui qui est à l’œuvre dans Rhétorique.


La pertinence herméneutique de la pensée aristotélicienne est à même de percer les secrets de l’impénétrabilité des traditions culturelles pour exercer une action thérapeutique curative durable. Nous devons réapprendre à nous dessaisir de la puissance abusive d’une phraséologie des leurres et des logologies sophistiques des théories qui se paient de mots,  en cultivant une poétique de la Relation et de la Corrélation. Les investigations métaphysiques sur l’ÊTRE et l’UN ne sont pas un luxe : << leur nécessité provient de ce que nous sommes contraints et forcés ; l’obstacle métaphysique, c’est ce qui nous empêche d’accomplir nos impulsions spontanées et de délibérer librement de nos choix. La cruelle nécessité de la prudence présente l’idée d’UN quelque chose d’inflexible qui s’impose à nous[1]>>.

 

                Cette puissance de la pensée aristotélicienne, se remarque le mieux à sa capacité de longer les limites étranges du langage et à désigner les lieux naturels de la prudence en rendant possible la réconciliation de ce qui a été sanctionné par la posture raidie de la colère. Car la pensée d’Aristote mieux que toute autre pensée, fait droit à l’équitable en reconnaissant les multiplicités et les pluralités irréductibles de nos singularités. Et de même qu’on peut s’insurger contre des interprétations étroites de l’Histoire, de même, il convient de remettre en mouvement les dynamismes des évolutions des esprits des peuples.

 

                Deux volets de la pensée aristotélicienne méritent ici tout particulièrement d’être soulignés :

 

                - Aristote a ouvert le chantier de la question de l’Etre de l’action : il travaille ainsi à faire en sorte que la corrélation de l’Etre et de l’Un qui est au principe de la mise en cohérence de nos discours avec nos actions, ne se fige pas dans la seule règle inflexible de la loi, qui ne pourrait donc pas être corrigée. La structure architectonique du <<pros hen>> par laquelle il décrit cette mise en place du langage de nos règles de conduite, se déduit de ses préoccupations biologiques d’une unité de lieu, de temps et d’action.

 

                - Par ailleurs, il n’est pas indifférent que les Ethiques d’Aristote, codifient les praxis des discours qui motivent nos actions. La signification qu’il accorde aux dispositions de nos vertus, est souple. C’est les apprentissages de ces dispositions qui les moulent aux contextes au sein desquels elles voient le jour. Précisément, la notion d’oikéion désigne à notre attention, le travail d’appropriation progressive qui s’opère chez les êtres vivants pour s’adapter à leur milieu. (On la désigne aujourd’hui volontiers depuis William James par cette notion d’affordance ou de fonctionnalité)



[1] ) Samuel BECKETT : L’innommable, éditions de Minuit.

 
Par Pierre Gapenne - Publié dans : Politique - Communauté : Littérature engagée
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 09:03

 

 

                Ainsi, Aristote semble avoir préparé le terrain de toute la pensée occidentale en ménageant la possibilité que le discours de la méthode puisse être révisé et dépassé à tout instant. Le problème qu’il se pose est de savoir comment il peut y avoir un savoir théorique de l’être éthique de l’homme et quel rôle ce savoir peut jouer. Si le bien se présente toujours à l’homme dans le concret de la situation pratique où il se trouve, il faut que ce savoir de l’agent le mette en capacité de discerner ce qui est exigé de lui. Chacun doit développer en lui-même par l’exercice et l’éducation une attitude qu’il faut constamment maintenir et confirmer par un comportement juste et équitable. En distinguant expressément ce qui est juste par nature et ce qui est juste selon la loi, il prend position contre le conventionnalisme et le positivisme et il oppose le caractère invariable du droit naturel à la variabilité du droit positif. Les déterminations de ce qui est juste et vrai accordent une marge de jeu à leurs expressions. La science de l’Etre en tant qu’Etre qu’il tente de définir, se caractérise par une double ambition de vouloir déborder à la fois le platonisme à qui il reproche de ne s’inquiéter que des éléments des seules substances et à la fois les physiologues à qui il reproche de confondre la réalité tout entière avec l’ensemble des réalités naturelles. La science qui porte sur ce qui peut être généralement conçu de l’être comme tel, peut gagner en généralité ce qu’elle perd en universel : prenant le risque de payer l’enrichissement du réel enregistré d’une précarité épistémique. L’être se dit en des sens multiples (pollakos legomenon) et de façon plurivoque relativement à une nature d’une certaine sorte de signification unie par une communauté générique. La commune référence à une phusis s’offre comme un principe de réunification des différentes significations des modalités de l’être. Ainsi, les choses dites pollakos sont dites d’une certaine façon.

 

                La reconnaissance de la diversité sensible et phénoménale, n’interdit pas, donc autorise la multiplicité du réel dans une unité générique. En faisant du phénomène la source génétiquement prioritaire du déploiement du désir humain de connaître, Aristote lance un défi dont il ne faut pas minorer la portée : il innove une forme de langage susceptible d’approcher les choses mêmes. Soucieux de codifier les formes qui se donnent à connaître comme des modalités de connaissance, Aristote a conçu la nécessité d’une pluralité des méthodes : c’est dans l’ouverture d’Ethique à Nicomaque que l’on trouve le texte le plus explicite à cet égard. Une formule récurrente désigne cela : on aura parlé suffisamment si on montre les choses dans leur clarté. La façon la plus adéquate requise par la matière concernée, implique au sujet qui en parle, de se résoudre à ne montrer le vrai d’abord que grossièrement par des esquisses et des ébauches. On ne doit chercher que la rigueur qui convient en chaque genre de questions. Pour tous les discours, il convient de déployer un langage adéquat dont la norme est suspendue à la nature et à la matière de la chose dont on parle. Le sérieux de la visée de la connaissance se mesure à l’adaptation de celui-ci à un degré approprié de l’observance de la méthode. En matière d’éthique, la pure connaissance théorique des choses par leurs causes n’est pas de mise : dans le logos consacré aux actions, l’agent ne doit pas s’épuiser en précisions inutiles, il doit plutôt avoir le souci de mettre en correspondance l’ordre du devenir de la situation dans laquelle il est impliqué avec les formes de comportements qu’il affectionne, par des  délibérations appropriées.

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Politique - Communauté : Littérature engagée
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 09:01

          

IV) L’élargissement de la pensée : l’oikéion, l’hexis et l’habitus (l’oikéion est la racine éco de l’économie et de l’écologie)

 

                 Cette exigence de l’oikéion, de l’apparentement ou de la familiarisation du discours à son objet, délimite la rigueur concédée aux discours pratiques en marge des discours poétiques et théoriques : cette exigence vient coiffer tous les discours méthodologiques adaptés aux champs qui les soutiennent. Le premier chapitre de l’Ethique à Eudème le dit explicitement : c’est au moment opportun que ce qui est réellement approprié à une étude doit être orienté par la connaissance de la chose.  Socrate a pu se fourvoyer en s’interrogeant sur la nature de la vertu plutôt que sur les moyens de l’acquérir. Dès lors, c’est la forme de l’accord plus ou moins unanime qui servira de norme, à partir des faits perçus comme preuves ou comme modèles, au rassemblement d’une convenance des subjectivités sollicitées dans le discours déployé, qui vaudra vraiment. Une référence supplémentaire à l’oikéion, achève de nous convaincre de la transversalité de ce terme : chaque homme dispose en effet de quelque chose qui est apparenté au vrai, ne serait ce que partiellement. [1] En acceptant de partir de cela, de cette simple esquisse partagée, soutenue par sa double convenance de la matière dont il est question et des opinions retenues à son sujet, on pourra progresser d’une forme de vérité sans clarté à une vérité mieux approchée : tout ce qui proprement peut être dit, peut être dit clairement.

 

                L’éthique travaille ainsi à augmenter l’acuité du regard qu’on porte sur le réel en nous mettant à la recherche de modes de production et d’obtention d’un devenir vertueux qui pluralise et unifie à la fois l’objet étudié. Le double dépassement du général par le pros hen ontologique et du théorique par la pratique de la méthodologie de l’oikéion, ne fixe pas une fois pour toute des déterminations. Dans tous les cas, le sujet se transforme en se forgeant, faire et se faisant se faire en se disant. La norme de l’acte vertueux offre la matière même de l’apprentissage éthique et constitue l’unité élémentaire qui renvoie à la complexité de l’intentionnalité qui doit elle s’accorder à la diversité du contexte qui recueille dans sa faculté d’adaptation sa pertinence pratique et éthique. L’oikéion offre ainsi une matrice de régulations qui s’ajustent à la prise en compte réfléchie d’un sujet à son environnement par les variations des sensations de nos sensibilités. C’est parce que dans l’action, l’intentionnalité de l’agent, excède toujours la juridiction généralisante du logos, qu’on ne peut proposer pour la décrire que l’esquisse d’une configuration liante dont l’intention est de tisser une harmonie qui sollicite l’entente dialogique des amis réunis par le souhait de vivre dans un monde commun, dont la précision est à venir.



[1] ) ARISTOTE : Ethique à Eudème ; traduction Vianney Décarie, éditions Vrin, 1216 b 30-31
    ) Ludwig WITTGENSTEIN : Tractatus-Logico-Philosophicus, traduction Gilles-Gaston Granger, éditions Gallimard.

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Politique - Communauté : Littérature engagée
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 08:54

  Esthétique de la séparation. Les personnages en retrait, en état même de léthargie et mélancoliques de Hopper se laissent assimiler à la vacuité des choses, ils sont solitaires pour éviter et couper court à tous récits ; ce qu'il veut présenter, c'est la confrontation de personnages rejetés par la modernité qui s'avère être un monde hostile, un monde qui ne répond pas. Il s'interesse à ces moments de solitude et de séparation des individus, ceux-ci ne sont plus attachés : leur vision est détachée en gardant les principes du réalisme ...         

                Kierkegaard dans le Post-scriptum aux miettes philosophique[2], a décrit d’une manière tout à fait saisissante les tribulations de l’épreuve de nos expériences : dans la tentation, c’est le plus bas qui tente qui veut séduire l’individu, dans l’épreuve, c’est le plus haut qui jaloux en quelque sorte de l’individu, le fait reculer en l’effrayant Il est clair que les mécanismes de ces phénomènes, on peut sans doute aussi assez bien en saisir un certain nombre de leurs méandres au travers de l’œuvre de René Girard : le sacré et le trac sont de même nature : leur origine, c’est cet emballement de l’imagination qui grossit et enfle tellement nos impressions premières. Cette inflation de la crainte et de la peur nous investit et nous imprègne mais elle investit surtout nos investissements affectifs et nos projections sur l’extérieur. Le plaisir causé par le son de la flûte détruit l’activité se rapportant à la discussion en cours. Le même phénomène s’observe dans les cas où l’on exerce son activité sur deux objets en même temps : l’activité la plus agréable chasse l’autre et cela d’autant plus qu’elle l’emporte davantage sous le rapport du plaisir[3]. La mauvaise monnaie (de la peur et de la crainte) chasse la bonne monnaie, celle de la relation de bonne qualité, celle de la relation apaisée de la libéralité. Il semble que toutes les spéculations ont toujours été des spéculations sur la crainte et la peur. Il n’est pas jusqu’aux spéculations monétaires elles-mêmes, qui ne soient susceptibles d’analyses comparables.


[1] ) Gabriel TARDE : Les lois de l’imitation, La psychologie économique, éditions Gallica.

[2] ) Sören KIERKEGAARD : Post-Scriptum aux miettes philosophiques ; traduction Paul Petit, éditions Gallimard, collection TEL.

[3] ) ARISTOTE : Ethique à Nicomaque ; traduction Jean Tricot, éditions VRIN, 1175 b 5.

[1]  Précisément ces mécanismes d’imitation des mêmetés, c’est au travers des images du langage qu’elles fonctionnent le mieux : dans Les lois de l’imitation et dans les deux tomes de La psychologie économique, Gabriel Tarde ne fait rien d’autre que réécrire Les Topiques d’Aristote : pour Aristote, en effet ces images du langage dont il s’agit d’être prodigue, c’est des lieux communs dont il nous livre quatre modèles dont les statuts sont distincts : l’accident, le propre, le genre et la définition synonymique. L’intrigue du récit est la mimésis d’une action (1450 a 5) : l’histoire, c’est l’imitation de l’agencement des actes. Les catharsis ne sont rien d’autres que les bulles affectives de crainte, de colère et de pitié qui crèvent et se dégonflent. La prudence n’est rien d’autre que ce travail de familiarisation et d’appropriation qui lève ces craintes et ces appréhensions. La peur de l’étrangèreté s’apparente à quelque chose comme le trac, ces peurs et ces angoisses irraisonnées que l’on ressent avant d’affronter un public, de subir une épreuve ou d’exécuter une résolution et que l’action dissipe.

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Politique
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 08:53

VI) L’ordre de l’action par le bonheur et la prudence : le refus de l’inhumain

 

                Le bonheur d’Aristote n’est ni cette quiétude des propos d’Alain, un peu bourgeoise et désuète faite de politesses et de convenances, ni ce bonheur des débraillés affectifs de l’euphorie perpétuelle de nos post-modernes et encore moins une béatitude benoîte. Le crédit qu’il accorde au bonheur ne peut être ni indexé à la jouissance sans entrave d’un plaisir immédiat, ni associé au contentement d’une volupté éphémère, il est sans doute bien plus quelque chose comme le gain d’intelligibilité que l’on acquiert lorsque nous remplissons par les trouvailles du langage les exigences des conditions de félicité de nos énoncés. Les dispositions ajustées[1] qui sont propres à nous faire atteindre ce remplissement des conditions de félicité, est la forme la plus basse de l’acte (l’hexis des comportements du corps) et la forme la plus haute de la puissance (l’habitus du langage). La retenue des choses dans leur état latent procure une satisfaction qui nous fait atteindre sans cesser d’attendre l’autorité d’une règle de la loi qui émane d’une certaine prudence et d’une intelligence certaine[2] : la loi ratifie l’ordre et la coutume des moeurs. Quiconque peut contempler la beauté du monde et en partager la douleur, doit se rendre compte du coup, même partiellement de la merveille que l’une et l’autre représentent, est en contact avec le divin et ne pourra jamais s’approcher davantage du secret de la Vie[3].

 

                Avoir prise sur l’ordre de l’action, tel est le projet fondamental d’Aristote. Ce que nous n’avons pas du tout saisi jusqu’ici sur le bonheur aristotélicien avec suffisamment de précision, c’est qu’il est essentiellement un travail d’investissement de soi sur soi visant à conjurer le malheur : on a cru comprendre jusqu’alors que le bonheur était dans l’ordre architectonique des vertus à acquérir, le point d’aboutissement le plus souhaitable d’un souverain bien. Or, certes, il est bien cela aussi mais il n’est pas du tout que cela : ce qui est le plus important à saisir dans la conception eudémonique aristotélicienne, c’est que le bonheur est un démon heureux qui a un effet rétroactif sur nos dispositions,,l’eudémonisme acquis est de beaucoup supérieur à l’eugénisme inné (la bonne naissance est seulement une bonne fortune). Le bonheur n’est qu’un court répit, plus la réalité est dure, plus elle exige un traitement thérapeutique : guérir notre démon de ses lubies. Sous le prétexte qu’une mort certaine nous est promise, nous devançons le pire et nous nous précipitons vers la fin : de peur qu’il ne se sauve, nous fuyons seul vers le seul, vers l’unique, vers un <<UN>> hétéronomique. La mort se mêle et se confond partout à notre vie. Vivre, c’est combattre cette précarité : ce qui caractérise le mieux d’abord le bonheur, c’est qu’il est fugace et fragile, c’est qu’il est à la merci des circonstances de la contingence. On l’envie d’autant qu’il semble nous manquer le plus : il y a de la jalousie et de l’envie entre nos plaisirs, ils se choquent et s’entre empêchent les uns les autres. Mais dès que nous sommes dans le bonheur, on commence à s’y ennuyer, on s’y morfond et il nous blase. Il naît de la peur qu’il s’enfuît et périt de la crainte qu’il s’en aille. Son jeu nous est le plus souvent dissimulé, il se donne à la fois comme un souvenir plaisant et à la fois comme une promesse de malheur.



[1] ) ARISTOTE : Seconds Analytiques II 19 ; traduction Jean Tricot, éditions VRIN, 100 a 21, 100 b 15.

[2] ) ARISTOTE : Ethique à Nicomaque ; traduction Jean Tricot, éditions VRIN, 1180 b 20.

[3] ) Oscar WILDE : De Profondis ; traduction Jacques Bour, éditions du Livre de Poche.

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Politique - Communauté : Gros plan sur la poésie
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 /07 /Juil /2008 08:50

               Et c’est sans doute au travers de la prudence (cette noble inquiétude 1) que le bonheur peut le mieux se reconfigurer en un pessimisme sage : il est alors le deuil en même temps que la joie. Il fait entrer dans la nature des choses et voir ce qu’elles exigent. Le bonheur est à la joie ce que la peur ou la crainte sont à l’angoisse et au dégoût. La dilatation de l’âme dans la joie[2] n’est pas moins appréciable que sa contraction dans la douleur. Le vrai bonheur, c’est un démon capable de se dilater, c'est-à-dire que c’est une impulsion vitale capable de nous donner un élan dans la vie pour composer avec notre contexte, c’est une énergie en tension. Comme le souligne Montaigne[3], c’est cette capacité à laquelle nous accédons parfois de savoir vivre à propos : là est notre grand et glorieux chef d’œuvre. Qui craint de souffrir, souffre déjà de ce qu’il craint. Qui désespère d’espérer est encore dans l’espérance. La forme de vie la plus usuelle et la plus commune est la plus belle : il faut apprendre à souffrir ce qu’on ne peut éviter. Améliorer l’ordinaire, c’est autre chose que de s’y accoutumer, c’est s’habituer à la commune nécessité de l’expérience à laquelle la vie s’adosse et c’est endosser la définition d’une situation pour  éventuellement mieux nous en déprendre. C’est quand nous n’avons pas mérité le mal que nous avons le plus le droit de nous en plaindre. Quand on nous assigne à des mauvais rôles, quand on nous force à renoncer à nos habitudes, nous cessons de vivre pour vivre. Pour Aristote, l’homme est par nature un animal propre et délicat. La plus grande contrainte, c’est celle que l’on ressent de ne pas avoir su ployer et assouplir notre délicatesse, de ne pas avoir su nous désaccoutumer des usages du commerce de la vie commune. C’est la coutume qui donne forme à la vie et la prise de conscience de l’ignorance humaine est la plus sûre école pour remédier à ses insuffisances.

 

                Ainsi, l’expérience aristotélicienne n’est ni seulement la répétition indéfinie d’une pratique tâtonnante, ni seulement une recherche immédiatement utilitaire : elle est d'abord une éthique qui se fait de soi à soi. Elle est plutôt l’apprentissage non appris d’un savoir vécu enraciné dans l’existence qui entre dans l’élément de la permanence qui donne sens à la vie. Elle suppose une sommation de particuliers, à ce titre, elle est donc sur la voie de l’universel mais elle se garde bien de se figer dans les systèmes universels de la religion ou de l’industrie[4]. Elle opte plutôt pour le général et le générique en ménageant la part d’incommunicabilité qui n’est que l’envers de la singularité irremplaçable de chacun[5]. Cette part qu’il appartient à chacun de reconquérir sur soi-même dans la patience et le travail, c’est une collection d’un minimum de vues d’ensemble faites de bon sens, de bon naturel, d’habileté pratique, d’efficacité et de rigueur, de lucidité et de droiture. Devenir prudent, c’est cultiver un art qui fait leurs parts aux affinités réciproques qui peuvent émerger d’une situation, c’est laisser jouer les automatismes inscrits dans notre habitus. L’habitus noble qui dirige nos pratiques sans les contraindre mécaniquement, s’acquiert par une socialisation préalable à une espèce de droit coutumier. Ce qui s’acquiert ainsi, c’est une capacité d’avoir des anticipations pré perceptives, des sortes d’inductions pratiques fondées sur des expériences antérieures. Cette capacité enregistre les codifications du sens du jeu des Relations qu’il faut savoir entretenir, pour nous permettre d’évoluer avec fluidité dans un milieu donné sans en plomber l’ambiance. Conjurer la part maudite de la colonisation et de la domination, c’est s’affronter aux contradictions inscrites au cœur même de la notion de la civilisation scientifique occidentale, c’est combattre la barbarie qui pénètre notre société sous les dehors de connaissances objectives et statistiques, qui la précipite vers sa ruine.


[1] ) Léo STRAUSS : Droit naturel et histoire ; traduction Monique Nathan et Eric de Dampierre, éditions Champs Flammarion.

[2] ) Henri BERGSON : L’évolution créatrice, Les deux sources de la morale et de la religion ; éditions PUF.

[3] ) Michel de MONTAIGNE : Essais Livre III, chapitre 13, De l’expérience ; éditions Garnier Flammarion.

[4] ) Henri BERGSON : Les deux sources de la morale et de la religion ; éditions PUF.

[5] ) Pierre AUBENQUE : La prudence chez Aristote ; éditions PUF, p 59.

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Géopoétique - Communauté : La commune des philosophes
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Dimanche 20 juillet 2008 7 20 /07 /Juil /2008 09:30

  

                Introduction : l’enfer, est-ce les autres ? Le regard d’autrui m’interpelle en me faisant honte. Parmi toutes les choses qui m’entourent, autrui a un statut particulier : il est un sujet. Il m’est donc à la fois semblable et irréductiblement différent : nous sommes deux êtres uniques. Reconnaître autrui, c’est lui devoir ce qui n’est pas exigible pour une chose : le respect moral. Autrui, c’est l’autre, mais en tant que je reconnais en lui une personne, un être humain ayant une valeur morale. Telle est l’idée centrale du concept d’autrui : je dois chercher à déduire une morale (une attitude obligée) de la perception de ressemblances et de différences entre moi et un autre sujet humain.  

                               Sartre : L’Être et le Néant

I)                    La bienveillance : une attitude spontanée ; Rousseau, la pitié

II)                  Le conflit :            - la méchanceté ; Hobbes et Jankélévitch

- De la justification : Boltanski et Thévenot

III)                La domination

-          Bourdieu : la violence symbolique

-          Kant : l’insociable sociabilité

 

IV)                Autrui est nécessaire à la construction de soi : la reconnaissance de l’autre

Tandis que les groupes d’animaux hiérarchisent les individus des troupeaux par une espèce de loi de la domination du plus fort, tandis que l’on retrouve ce phénomène dans la plupart des groupes ou des collectivités humaines selon des modalités différentes (la loi du plus fort se change alors en loi du plus malin, du plus habile à s’exprimer, en loi du plus cultivé), deux philosophies ont conçu l’entreprise de considérer les interactions humaines autrement :

 

-                     Hegel : selon cet auteur, la reconnaissance de l’autre s’opère par un affrontement, du moins par une confrontation des désirs du dominant et du dominé : les désirs de celui qui est en position d’<< esclave >> s’identifient à ceux de celui qui est en position de << maître >>. Le courage du maître à n’avoir pas peur d’affronter la mort va ainsi devenir la composante essentielle du travail de l’esclave.

 

-                     Levinas : selon cet auteur, la reconnaissance de l’autre s’opère d’emblée par les seuls échanges des regards des interlocuteurs ou des protagonistes d’une situation : le visage et le corps d’autrui, sa beauté, son expression, sa sensibilité, la sympathie qu’il m’inspire, son expression de souffrance, de pitié, sa tendresse me commandent impérativement de lui accorder une dignité qui elle-même doit appeler un respect de sa personne.

 

V)                  L’intersubjectivité et la construction du monde commun

Lévi-Strauss

VI)                L’hospitalité est le paradigme de ma relation à autrui : << faites comme chez vous >>

 

 1. Ai-je besoin d’autrui ?

 2. Autrui me connaît-il mieux que moi-même ?

 3. A-t-on le devoir d’aimer autrui ?

 

                Le Même et l’Autre, la personne. Parmi toutes les choses qui m’entourent, autrui a un statut particulier : il est un sujet. Il m’est donc à la fois semblable et irréductiblement différent : nous sommes deux êtres uniques. Reconnaître autrui, c’est lui devoir ce qui n’est pas exigible pour une chose : le respect moral. Autrui, c’est l’autre, mais en tant que je reconnais en lui une personne, un être humain ayant une valeur morale. Telle est l’idée centrale du concept d’autrui : je dois chercher à déduire une morale (une attitude obligée) de la perception de ressemblances et de différences entre moi et un autre sujet humain.

                 Avons-nous toujours besoin d’autrui ? Égoïsme : vouloir être seul. À proximité d’autrui, nous changeons souvent notre comportement, pour suivre les règles de vie en communauté. Parfois même, nous désirons éviter son regard qui nous gêne. Cela nous porte à croire qu’autrui nous empêche d’être nous-mêmes : il serait l’obstacle dressé entre soi et soi. L’égoïsme naturel de l’homme le porte à fuir ses semblables.

 

                Sociabilité : vouloir être avec les autres. Pourtant la présence d’autrui nous apporte beaucoup. En effet, nous pouvons coopérer et nous organiser pour améliorer notre vie commune : partager notre travail, mais aussi nos plaisirs et nos peines (amitié et amour). Le rapport à autrui semble porter les conditions du bonheur.

 

En perdant autrui, je perds le monde (deleuze)

 

" Autrui comme structure, c’est l’expression d’un monde possible. " Gilles Deleuze, Logique du sens (1969), Appendice IV.

 

Problématique

 

                Que perd-on vraiment en perdant tout rapport avec autrui ? Peut-on vivre sans autrui ? Autrui nous apporte-t-il quelque chose d’absolument essentiel ?

 

Explication

 

                Seul au monde. Deleuze commente le roman de Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1967), qui imagine un naufragé coupé de tout rapport à autrui. En montrant ce que nous enlève l’absence d’autrui, on mesure tout ce que sa présence nous apporte. Dans sa solitude, Robinson ne parvient plus à imaginer d’autres points de vue que le sien. Mais alors, il ne sait plus si ce qu’il ne voit pas existe (la colline a-t-elle vraiment un autre versant ?), ni même si ce qu’il voit existe (la colline ne serait-elle pas un mirage ?). Bref, sans autrui, la vie n’est qu’un songe.

 

                Autrui structure ma perception. Deleuze en déduit que c’est autrui qui me permet d’organiser mes perceptions entre elles, de leur donner une certaine cohérence et une certaine crédibilité. Autrui est une certaine manière d’organiser mon champ perceptif, de le structurer et de lui donner une objectivité. Sans autrui, le monde perd toute objectivité.

 

                Autrui est la réalité du possible. Mais autrui me découvre aussi ce que peut être le monde. Son visage effrayé me permet de me rendre compte que le monde peut aussi être effrayant. Le visage d’autrui rend réelles des possibilités dont je n’avais pas conscience : « C’était cela autrui : un possible qui s’acharne à passer pour réel. »

 

Débat et enjeu

 

                Faut-il penser tout seul ? Deleuze voit dans autrui une voie d’accès au réel. Nous retrouvons ici une vieille idée de la philosophie, qui fait du dialogue ou de la confrontation des points de vue le chemin même de la vérité. Mais cette idée est débattue. Pour Descartes, notamment, la voie d’accès au vrai exige au contraire un repli sur soi (se couper du monde et d’autrui), car il faut décider de douter de tout, même de l’existence d’autrui.

 

                « Ô, mon beau miroir » Mais d’où vient ce désir de se passer d’autrui ? Le poète latin Ovide nous rapporte l’histoire de Narcisse estimé par tous d’une rare beauté. Apercevant un jour son propre reflet dans l’eau, il tomba amoureux de son image, restant jour après jour auprès de son reflet, ne se souciant même plus de se nourrir, jusqu’à ce que son coeur cesse de battre. Le narcissisme semble bien représenter la tentative de se passer d’autrui dans la vie affective. Mais Freud explique cet excessif amour de soi par l’intériorisation de l’amour de la mère pour son enfant : le narcissique a en réalité besoin de l’amour de sa mère (donc d’autrui) pour pouvoir s’aimer.

 

                  Autrui peut il mieux me connaître que moi-même ? Le quant-à-soi. Quand nous sortons d’un spectacle, nous ne demandons pas à un inconnu de nous dire si nous l’avons aimé. Nous croyons être les mieux placés pour savoir ce que nous ressentons, parce que notre conscience nous informe de chacune de nos pensées, nous offrant à chaque instant une image de nous-mêmes. Mais la conscience fait plus que nous dire ce que nous sommes : elle nous juge, à travers nos pensées et nos actes ; elle nous rappelle notre devoir et, parfois, porte sur nous le regard de la culpabilité, au point d’avoir honte de ce que nous sommes.

 

                Les illusions de l’amour-propre. Or cette proximité de la conscience à l’égard de ce que nous sommes et de ce que nous faisons peut déformer l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. La conscience peut nous tromper sur ce que nous sommes : elle manque souvent de recul, c’est-à-dire d’objectivité ; elle peut être déformée par l’amour-propre, qui voit moins les défauts que les qualités. Se connaître soi-même demande dès lors une certaine lucidité que la conscience à elle seule échoue à nous donner. Pour prendre ce recul nécessaire à l’objectivité, pour avoir un peu de distance par rapport à nous-mêmes, ne faudrait-il pas passer par autrui ?

 

Le regard qu’autrui porte sur moi me révèle ce que je suis (Sartre)

 

" Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même. " Sartre, L’Être et le Néant (1943), III, 1.

 

Problématique

 

Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis ? Ai-je besoin d’autrui pour savoir ce que je suis ?

 

Explication

 

                Honte sur moi ! L’analyse de Sartre cherche à comprendre ce qui nous amène à éprouver de la honte. Celle-ci apparaît d’abord comme un événement personnel d’ordre réflexif : c’est l’image que j’ai de moi-même qui me fait honte, et ce sentiment, vécu dans ma conscience, ne semble pas faire appel à autrui. Pourtant, pour avoir une image de nous-mêmes, il nous faut passer par autrui. Autrui est le médiateur indispensable pour ressentir la honte, selon un processus en trois étapes que Sartre illustre par « l’homme jaloux ». 1) Un homme jaloux regarde par le trou d’une serrure : il est bien jaloux, mais, tout investi dans son acte, il ne se perçoit pas comme un homme jaloux (« Cette jalousie, je la suis, je ne la connais pas »). 2) Quelqu’un surgit dans le couloir, et le voit : l’homme imagine alors le jugement qu’autrui porte sur lui et réalise qu’il lui apparaît comme un homme jaloux. Il pourrait certes refuser cette image qu’autrui lui renvoie, et s’en moquer. 3) Or l’homme jaloux se reconnaît justement dans cette image : il imagine qu’autrui le juge et, parce qu’il accepte ce jugement, il éprouve de la honte.

 

                Être vu, c’est être chosifié...Ce n’est donc pas ce qu’il pense de moi qui permet à autrui de me renvoyer une image de moi-même (je ne saurais d’ailleurs jamais de façon certaine ce qu’il pense vraiment), mais son regard. Le regard d’autrui me relie à moi-même : il fait de moi une chose regardée (il me chosifie) et, en me représentant ce qu’autrui voit de moi, je me vois moi-même. Le regard d’autrui porté sur moi me donne une distance par rapport à moi-même qui me permet précisément de prendre conscience de ce que je suis.

 

                ...donc aliéné et haineux. Mais Sartre souligne que ce regard est générateur de tension et de conflit. Alors qu’il me faudrait remercier autrui de me permettre de savoir ce que je suis, je vis son regard comme une violence. En imaginant qu’il me voit comme un objet, je pense que son regard nie mon statut de sujet, qu’il m’enferme dans certaines caractéristiques (ne voyant en moi qu’un homme jaloux, alors que je peux être bien autre chose). Bref, parce qu’il nie ma liberté de sujet, le regard d’autrui est vécu comme une aliénation (une perte de ce que je suis vraiment). Pour cela, je peux finir par haïr autrui, c’est-à-dire par projeter de réaliser un monde où il n’existe pas 6.

 

Débat et enjeu

 

                « Connais-toi toi-même »...La connaissance de soi était déjà au centre de la philosophie de Socrate qui, pour présenter ce qu’il faisait, reprenait cette phrase inscrite sur le temple de Delphes : « Connais-toi toi-même. » Or, se connaître soi-même, selon Socrate, ce n’est pas connaître ses propres particularités, mais ce qu’il y a en soi d’universel, c’est-à-dire la raison. En effet, il pense comme Sartre qu’il faut entrer en rapport avec autrui. Cependant, ce rapport ne passe pas par le regard, mais par le dialogue. C’est par le dialogue avec autrui que je découvre ce que je suis.

 

                ...par la raison d’autrui. Pour l’expliquer, Socrate compare la connaissance à la vision 7. Notre oeil nous sert à voir, mais il ne peut se voir lui-même qu’en observant son image dans un objet réfléchissant. Notre raison est ce qui nous sert à connaître, mais, pour se connaître elle-même, elle doit observer un reflet d’elle-même. Or, de même que c’est dans l’oeil d’autrui que nous découvrons l’image de notre propre oeil, c’est dans sa raison que nous découvrons notre raison. Bref, c’est dans le dialogue avec autrui que nous découvrons ce qu’il y a d’universel dans notre pensée et que se construit la connaissance de soi.

 

                A-t-on le devoir d’aimer autrui ? L’amour du prochain. Aimer autrui apparaît comme l’exigence morale la plus haute, et l’amour la vertu la plus pure. Les Évangiles nous présentent cet amour comme un commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » L’amour est l’acte qui n’attend rien en retour, qui ne demande aucune réciprocité, où s’incarnent la générosité et la bienveillance les plus parfaites. En ce sens, l’amour peut être un commandement, un impératif.

 

                Sentiment et devoir. Mais l’amour reste un sentiment. Or, un sentiment ne se commande pas ou, s’il se commande, il se peut que ce ne soit plus un sentiment ! Si l’on aime autrui par devoir, alors ce n’est plus par amour. Un devoir d’amour apparaît comme une notion contradictoire : la vie affective et la vie morale semblent s’opposer.

 

On doit seulement être bienveillant  (Kant)

 

                " L’amour est une affaire de sensation, non de vouloir, et je ne peux aimer parce que je le veux, encore moins parce que je le dois (être forcé à l’amour) ; par conséquent un devoir d’aimer est un non-sens. Mais en tant qu’acte, la bienveillance peut être soumise à une loi du devoir. Or, on appelle souvent (quoique très improprement) amour la bienveillance désintéressée envers les hommes. " Kant, Métaphysique des moeurs (1796), « Doctrine de la Vertu », intro., XII.

 

Problématique

 

                L’amour peut-il être l’objet d’une obligation ? Le sentiment a-t-il une place dans la morale ? La morale suppose- t-elle le refus de toute émotion ? Le fondement de la morale est-il d’ordre rationnel ou émotionnel ?

 

Par Pierre Gapenne - Publié dans : Philosophie - Communauté : Ecologie et Environnement
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  • Pierre GAPENNE
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  • Homme
  • 28/05/1952
  • Philosophie Musiques Economie Enseignement Justice
  • Mes centres d'intérêt : La philosophie (Aristote, Descartes, Kant, James, Léo Strauss); la littérature (William Faukner, Nathalie Sarraute, poésie : Villon, Shakespeare, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont), ; la musique (classique et free jazz :

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De l'émotion

                      Nous pouvons tout sur nos Idées qui ne nous sont rien et rien sur nos émotions qui nous sont tout. Jean-Luc Godard

                     Les grandes pensées viennent du coeur Maximes CXXVII et réflexions de Vauvenargues.
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   En première approximation, on peut définir l’émotion comme un trouble de l’adaptation des conduites : expliciter ce trouble, c’est tâcher de comprendre l’expérience émotive, c'est-à-dire la conscience de troubles de la perception et de la représentation, d’intenses sensations musculaires et viscérales, c’est tâcher de saisir les réactions émotives de nos comportements et de ceux d’autrui. Les émotions sont reliées à une région du cerveau, qui joue un rôle clé dans la régulation de nos émotions et de la mémoire émotionnelle. Le déclenchement émotionnel est quant à lui, lié à un changement dans la manière de vivre une relation ou d'être en relation. Une émotion est une réaction psychologique et physique à une situation. Une émotion a d'abord une manifestation interne et génère une réaction extérieure. Elle est provoquée par la confrontation à une situation et à l'interprétation de la réalité. En cela, une émotion est différente d'une sensation, laquelle est la conséquence physique directe (relation à la température, à la texture...). La sensation est directement associée à la perception sensorielle. Depuis William James, on sait qu’il ne faut plus dire : << Je vois un ours, j’ai peur et je tremble >>, mais : << Je vois un ours, je tremble et j’ai peur >>. Il y a comme un court-circuit entre la perception et les manifestations corporelles et c’est la conscience de ces troubles qui serait l’expérience émotive. Cependant, cette réduction de l’émotion à un vécu conscient se fonde sur une introspection invérifiable qui ferme toute compréhension de l’émotion chez l’animal et chez l’enfant. Aussi, la conception fonctionnaliste inaugurée par John Dewey dans la perspective de Darwin, a permis de sortir des faux problèmes : l’idée, l’excitation et la réaction émotive sont constituées en même temps : elles représentent la tension du stimulus et de la réponse dans la coordination qui détermine les modalités du comportement. L’émotion est la manifestation de la lutte pour l’adaptation. Le courant évolutionniste, en psychologie des émotions, tire son origine des travaux de Charles Darwin et de la publication de son livre : The expression of the Emotions in Man and Animals en 1872 (Darwin 2001). Dans cet ouvrage, Darwin va poser les fondements de l’expression des émotions. Il va les décrire comme innées, universelles et communicatives. Les émotions seraient un héritage de nos ancêtres. Pourquoi et comment les émotions se seraient-elles développées ? Comme le rappellent Orians et Heerwagen (1992), à l’époque des chasseurs-cueilleurs, les Hommes devaient se déplacer constamment pour trouver de quoi se nourrir. Ces déplacements les confrontaient à des phénomènes inattendus (changements climatiques, prédateurs, par exemple) demandant une réponse adaptative rapide. Selon Tobby et Cosmides (1990), les émotions vont donc se développer en réponse à différents ensembles de situations récurrentes. À cela, l’on peut ajouter le premier principe de Darwin, permettant d’expliquer comment une réaction tout d’abord volontaire va, au fil des générations, devenir innée et réflexe. Une autre particularité des émotions est leur expression, faciale et vocale. Ici, nous n’aborderons que brièvement le chapitre des expressions faciales en laissant de côté celui des expressions vocales, bien que ce dernier soit aussi important (Scherer 1986). Dans un livre en hommage à Darwin (Ekman, 1973), les recherches présentées, portant sur les expressions faciales, confirment son hypothèse sur leur utilité communicative. Ekman dira même que : « l’expression faciale est le pivot de la communication entre hommes » (Rimé et Scherer, 1989). En effet, savoir lire sur le visage facilite nos relations sociales ; de même, une interprétation erronée d’une mimique faciale peut nous faire adopter un comportement mal adapté à la situation. Par exemple, chez les singes, lorsqu’un mâle dominant chasse un autre mâle et que ce dernier fait une grimace (expression de peur), le mâle dominant arrêtera de le chasser. À l’inverse, si le mâle dominant fait la même grimace, il s’attend à ce que le mâle subordonné vienne l’embarrasser. En ce sens, l’expression faciale permet d’informer l’individu de nos intentions mais également du comportement que l’on attend de lui. Enfin, le dernier principe de Darwin va établir le lien entre émotion et système nerveux. Malheureusement, il ne restera que très descriptif sur le sujet et il faudra attendre la théorie du physiologiste Walter Cannon, dans les années 1920, pour remettre le système nerveux au centre des émotions (Cannon, 1927). La plus grande cause de l’émotion, c’est la surprise, mais l’enfant ou l’adulte incapable de remplir une tâche, montrent aussi bien des formes variées de peur ou de colère. La trop grande difficulté engendre des émotions négatives alors que la motivation pleine et entière crée des émotions positives de joie ou d’amour. La peur de la nouveauté peut stimuler mais elle peut aussi terrifier. A l’inverse, le caractère répétitif de l’expérience peut émousser  cette stimulation de la nouveauté. Le conflit peut exaspérer l’émotion en agressivité : ce qu’on aperçoit dans les mimiques du visage, c’est des colères rentrées et des motivations encore indifférenciées. Au travers des apprentissages, nos conditionnements peuvent donner carrière à de nombreux registres de l’émotion. En se différenciant, nos réactions affectives traduisent de plus en plus finement autre chose qu’une excitation incontrôlée : notamment au travers des apprentissages du langage, nous apprenons à réguler les dramatisations de l’expérience. L’éducation favorise et renforce certaines expressions et en inhibe et en fait disparaître d’autres. L’éclosion progressive d’une histoire des émotions qui semble s’amorcer depuis la fameuse Esquisse d’une théorie des émotions de Jean-Paul Sartre (s’appuyant sur les analyses de William James dans les Principles of psychology, Sartre présente l’émotion comme une conduite de désadaptation et d’échec dans laquelle l’énergie nerveuse se décharge au hasard selon une loi du moindre effort : c’est un système réflexe défensif qui fait défaillir celui qui l’éprouve comme par magie : l’origine de l’émotion est une dégradation spontanée du sentiment de vécu de la conscience en face du monde. L’émotion est une fuite ou une chute brusque de la conscience dans le magique), n’est pas un événement anodin comme tant d’autres : puisqu’en effet, Jacques Le Goff lui-même au travers du commentaire qu’il fait de la parution de Le sujet des émotions au moyen Age aux éditions Beauchesne, de Pirosla Nagy et Damien Boquet, l’annonce comme une inversion du schéma auquel Norbert Elias nous avait accoutumé dans La civilisation des mœurs et dans La dynamique de l’Occident, des évolutions de la civilisation occidentale. Nous nous étions habitués à penser que nous allions pouvoir assister à une pacification des mœurs au travers notamment de ce mouvement qui semblait irréversible des monopolisations de la violence par les Etats. Or, il semble bien qu’il n’en soit rien : le progrès qu’on nous avait laisser espérer n’était qu’une illusion. Les désillusions du progrès comme le disait Raymond Aron venant, nous devons nous dessiller, nous n’allons pas vers du mieux. Dans cette perspective, l’émotion n’est plus comprise comme une perturbation ou un débordement du jugement, la rationalité n’est plus encombrée d’émotions : nous assistons à un renversement de paradigme où les émotions ne sont plus des irrationalités qui  échappent au sujet conscient mais les émotions sont au cœur même de la façon dont nous appréhendons le monde. S’il doit y avoir un sujet, il faut que ce l’expérience de ce sujet soit construite sur l’expérience du sujet de son affectivité. Sans doute, Henri Bergson dans Les deux sources de la morale avait il été plus perspicace s’agissant du rôle qu’il fallait faire jouer à l’émotion : dans cet ouvrage, celle-ci est envisagée comme un élargissement de la sentimentalité qui acquiert la valeur d’une force propulsive, l’émotion est créatrice. En effet, l’émotion bergsonienne est une Nature naturante : elle renvoie à ce qu’elle signifie, l’émotion bergsonienne est créatrice. A ce titre, l’émotion exprime une tendance organique dont la puissance est à chercher dans notre sensibilité : l’agitation de l’état émotif est grosse à la fois de représentation et d‘une focalisation qui concentre l’attention sur un centre d’intérêt qui manifeste l’émergence génératrice d’une Idée. A ce titre également, l’émotion est un stimulant. Etre perméable à l’émotion, c’est être sensible à des affects qui nous atteignent. La naturalisation des émotions nous en fait saisir sa nature conflictuelle et contradictoire : l’émotion est une issue instinctive de la pulsion qui fraie son chemin. L’histoire des émotions met et remet à jour l’ordre des affects : la remise à plat des implications sociales des émotions témoigne d’une mutation anthropologique de la nature humaine. Il s’agit là d’une grande transformation de l'économie libidinale comparable à celle que Karl Polanyi a décrite, qui remet en cause le schéma perceptuel et conceptuel pour le refondre dans le creuset de nos pulsions et de nos passions : le prototype traditionnel de l’émotion avait été jusqu’au siècle dernier la passion du Christ : celui-ci avait été l’affect incarné pour sauver les hommes. Le sacrifié était le bouc émissaire qui prend sur lui toute la misère du monde : un orgasme cosmique qui nous relie avec la sensibilité de la chair du monde.

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