"La France seule", au XXI ° siècle ? - Idées - France Culture

Publié le par Pierre Gapenne

"La France seule", au XXI ° siècle ? - Idées - France Culture

C’est Didier Migaud, le président de la Cour des comptes et ancien député socialiste qui le dit : les prévisions de rentrées d’impôts sont en-dessous de ce que pouvait espérer l’augmentation de leurs taux. Et les réductions de dépenses publiques demeurent, quant à elles insuffisantes. Du coup, les prévisions du gouvernement pour 2013 et 2014 sont jugées exagérément optimistes par les sages de la rue Cambon. Le déficit public en 2013 se révélera supérieur au taux de 4,1 % prévu. La dette publique va continuer à augmenter à un rythme à peine ralenti. Elle atteindra le seuil symbolique de 2 000 milliards d’euros à la fin de cette année, soit 30 000 euros sur la tête de chaque Français. Nous persistons donc à vivre à crédit… Cela augure mal de la fin du quinquennat de François Hollande, car cela signifie que la vraie rigueur va bientôt commencer, si le président de la République parvient à imposer à sa majorité son plan de réduction des dépenses publiques de 50 milliards d’ici à 2017. Or l’électeur de gauche a développé une véritable allergie au mot de rigueur – que ses élus évitent de le prononcer devant lui. Mais quand on en est à envisager le blocage de la progression à l’ancienneté des traitements des fonctionnaires, c’est qu’on a atteint le stade dit de « l’austérité »…. Un véritable boulevard va donc s’ouvrir devant les diverses oppositions, de droite, de gauche et d’ailleurs. Encore faut-il qu’elles proposent un plan crédible de sortie de crise. Quelles solutions nous propose le Front national ? La défense des « petits » contre les « gros », c’est un thème qui permet de relier entre elles les deux moments, contradictoires entre eux, de l’histoire du Front national : la période Jean-Marie et la période Marine. Mais cela ne définit pas une politique économique. En outre, on fera observer que le relèvement uniforme des bas salaires de 200 euros risque de provoquer la faillite de nombre de ces PME que vous prétendez défendre… D’autant que vous leur interdisez de répercuter cette hausse sur leurs prix puisque vous entendez les contrôler. En outre, vous êtes beaucoup plus généreuse envers les fonctionnaires que le gouvernement socialiste, puisque vous prétendez augmenter le point d’indice, de manière significative pour les petits salaires. Voilà qui se révèlerait peu compatible avec l’objectif affiché d’une forte réduction de la dette publique. Votre programme est bien français puisqu’il est ultra-étatiste. Vous voulez le retour de l’Etat stratège et investisseur, avec la création d’un Fonds d’industrialisation stratégique. Vous réclamiez la création d’une banque publique de financement des PME/PMI – la gauche l’a fait ; le relèvement de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu à 46 % - le gouvernement l’a porté à 45 % ; l’alignement du niveau de la taxation des revenus du capital sur celui du travail – ça aussi, c’est acquis. Mais chacun le sait, là où votre programme économique est particulier, c’est dans le domaine monétaire et commercial. Je cite : « déconstruction ordonnée de l’euro », « retour bénéfique aux monnaies nationales qui permettra une dévaluation compétitive pour oxygéner notre économie » ; puis « contrôle des mouvements de capitaux » et « nationalisation partielle des banques », qui s’imposeraient, en effet, dans une telle hypothèse. Retour au franc, dévalué, bien sûr, pour donner la fameuse « bouffée d’oxygène » à nos exportations – si tant est que nos partenaires commerciaux ne s’avisent pas de faire la même chose, puisque tous les engagements de change fixe en Europe seraient rompus… Mais sachant que notre facture énergétique (gaz et pétrole) flirte avec les 80 milliards d’euros, cette année, je me demande combien cela pourrait nous coûter de rouler en voiture et de chauffer nos appartements avec des francs dévalués… Protectionnisme, avec des « droits de douane ciblés et des quotas d’importation » : alerte ! les ordinateurs, les téléphones portables et les téléviseurs risquent de devenir des denrées rares, puisque nous n’en produisons pas ! Sur quels produits en provenance de France porteront les inévitables rétorsions des Chinois ? Les vins ? Les parfums et cosmétiques ? A moins que ce ne soit nos ventes d’Airbus qui s’en trouveraient pénalisées. Lorsqu’on lit, dans votre programme, des expressions telles que « mettre fin au dogme de la concurrence libre et non faussée qui promeut, en réalité, la loi de la jungle », on croit lire un pamphlet altermondialiste. Mais ce programme s’inscrit dans une tout autre logique. Il rappelle fortement deux slogans : « la France seule » : un pari sur l’égoïsme national, qui ne prend pas en considération que nos partenaires pourraient bien adopter, face à nous, une attitude aussi peu coopérative. Et « politique d’abord », qui promet que les lois de l’économie peuvent être pliées par la force de la volonté politique. Ces deux slogans appartiennent au programme de Maurras. Ils ont semblé à nos ancêtres peu compatible avec l’Europe des années 20 et 30. Pensez-vous que ces formules soient mieux adaptées à la mondialisation du XXI° siècle ?

En ce début de siècle, la France cherche sa place dans le monde. Habituée à jouer les premiers rôles dans l’Histoire, du xviie au xixe siècle, écrasée par deux guerres au xxe siècle, dont la première l’a saignée et la seconde humiliée, la France a mesuré à la fois son audience et son embarras lors de la crise irakienne. Son audience, parce que ce n’est pas tous les jours qu’un ministre des Affaires étrangères — en l’occurrence le sien, Dominique de Villepin — se fait applaudir dans le cadre sélect du Conseil de sécurité des Nations Unies. Son embarras, parce qu’à l’occasion de cette crise elle s’est brouillée avec son seul allié de toujours, les Etats-Unis, et a vu se lézarder une Union européenne dont elle a été le promoteur depuis cinquante ans. Va-t-elle perdre son ancien soutien et trébucher dans la construction d’un nouveau ? Même s’il est trop tôt pour tirer les leçons d’une crise dont toutes les conséquences ne sont pas encore connues, il ne l’est pas pour méditer sur l’évolution de notre place dans le monde. Cela touche aux poids démographique, économique et politique de la France ; aux actions qu’elle a menées, et singulièrement à la construction européenne ; enfin, à sa position dans les grandes questions qui dominent le nouveau siècle.

2

* * *

3

Les Français ont oublié que leur pays a été le plus peuplé d’Europe et l’un des plus peuplés du monde jusqu’au xixe siècle. Leur influence était directement liée à cette densité démographique. Depuis la Renaissance jusqu’à la Révolution, la population de la France a représenté entre 3,5 et 4 % de la population mondiale. Au lendemain de l’aventure napoléonienne, elle comptait encore 31 millions d’habitants contre 24 millions en Allemagne, 21 millions au Royaume Uni et 20 millions en Italie. La Russie elle-même était moins peuplée que la France. Le Japon ne l’était guère plus et les Etats-Unis l’ont été moins jusqu’en 1870 ! Seules l’Inde et la Chine ont été durablement et largement plus peuplées que nous (autour de 150 millions d’habitants chacune dès le début du xviiie siècle). La situation a radicalement changé ; nous avons été le premier pays à pratiquer sur une grande échelle le rationnement des naissances. Dès 1913, nous ne représentons plus que 2,3 % de la population mondiale. La Russie, les Etats-Unis, le Royaume Uni et l’Allemagne sont plus peuplés que nous. Aujourd’hui, nous sommes tombés à 1 % de la population mondiale et nous serons à 0,8 % en 2025 — malgré la belle résistance de notre taux de fécondité, le plus élevé d’Europe actuellement (1,9 enfant par femme). Au sein de l’Europe, nous conservons donc une position honorable (8 % de la population de toute l’Europe), mais c’est le Vieux continent tout entier qui recule dans le monde : 22 % de la population mondiale en 1950, 12 % aujourd’hui, 6,5 % en 2050 — selon les plus récentes projections des Nations Unies.

4

Sur le plan économique, l’évolution relative de la France dans le monde a été plus favorable. Selon les travaux d’Angus Maddison publiés par l’OCDE (L’économie mondiale, une perspective millénaire, 2001), la part de la France dans la production mondiale peut être évaluée à 4,5 % au moment de la Renaissance, 5,5 % au début du xixe siècle, 6,5 % à la fin du xixe et encore 5,35 % à la veille de la première guerre mondiale. Actuellement, nous représentons 3,5 % de la production mondiale, soit à peu près autant que l’ex-Union Soviétique, moitié moins que le Japon et trois fois moins que la Chine. Notre performance peut s’illustrer autrement, par exemple avec les chiffres de nos exportations : en 1913, le Royaume Uni exportait plus de trois fois plus que la France ; aujourd’hui, nous exportons 20 % de plus que les Anglais. Si nous considérons le revenu par tête, nous sommes moitié plus riches que la moyenne européenne (tirée vers le bas, il est vrai, par les pays de l’Europe de l’Est), trois à quatre fois plus riches que la moyenne mondiale. Quant au poids de l’Europe occidentale, il se compare à celui des Etats-Unis (un peu plus de 20 % de la production mondiale) et la Chine a encore du chemin à faire pour nous rattraper, puisqu’on évalue sa production entre 11 et 12 % de la production mondiale (chiffres probablement surévalués).

5

* * *

6

Le poids politique de la France ne peut pas se mesurer en chiffres. Mais il ne fait aucun doute que notre pays a dominé l’Europe du xviie au xixe siècle et que notre mémoire est encore tout encombrée de cette gloire récente. C’est Louis XIV qui ne se voyait plus de concurrent en Europe après les Traités de Westphalie et qui pouvait écrire dans ses Mémoires pour l’instruction du Dauphin : « Le Pape, seul en Italie, par un reste de son ancienne inimitié pour Mazarin, conservait assez de mauvaise volonté pour les Français, mais elle n’allait qu’à rendre difficile ce qui dépendait de lui, et qui était au fond peu considérable. » C’est Napoléon dont le Marquis de Laplace écrit en 1813 (Exposition du système du monde) : « Napoléon le Grand réunit la moitié de l’Europe sous son empire et par l’ascendant de son exemple exerce sur l’autre moitié la plus heureuse influence. Grâce à son génie l’Europe entière ne formera plus bientôt qu’une immense famille, unie par la même religion, le même Code des lois, les mêmes mesures. » Mais la France n’entend pas régner seulement par ses armes, elle règne aussi par son esprit. C’est Victor Hugo qui proclame en 1867 : « La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir, mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. Au xxesiècle il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle aura pour capitale Paris et ne s’appellera pas la France ; elle s’appellera l’Europe. » Déjà Robespierre avait proclamé en 1790 : « Il est de l’intérêt des nations de protéger la nation française, parce que c’est de la France que doivent partir la liberté et le bonheur du monde. » Qui est né dans les années trente se rappelle l’image populaire de la France vainqueur de la plus grande guerre de tous les temps (14-18) et tête d’un empire présent sur tous les continents. La chute des années quarante n’en aura été que plus dramatique.

7

* * *

8

Dans l’étrange concurrence toujours renaissante entre la France et les Etats-Unis, il y a ce perpétuel procès en paternité sur les valeurs que nous partageons. Quand on s’est attribué la matrice et la mission de diffuser un message universel de liberté et d’égalité, on supporte mal qu’un autre s’attribue la même vocation. Bush ne raisonne pas autrement que Napoléon quand il justifie ses velléités de « croisade » au Moyen-Orient par la nécessité d’offrir à de nouveaux peuples la démocratie, la liberté religieuse et le marché. Bien sûr, il y a aussi le pétrole et la vengeance des tours de Manhattan ; mais pas seulement, ni même peut-être d’abord. De même dans l’aventure européenne qu’engage la France après la seconde guerre mondiale, il y a la recherche d’une mission perdue, ce qui fait dire à Brzezinski : « A travers l’Europe, la France vise la réincarnation et l’Allemagne, la rédemption. »

9

Après la seconde guerre mondiale, la France se lance dans la construction européenne pour consolider la paix avec l’Allemagne, résister au communisme et reconstruire l’économie du continent. Sur le moment, toutes les forces politiques n’ont pas eu conscience de l’importance de l’enjeu. Si Robert Schuman, dans sa déclaration historique du 9 mai 1950, trace bien les perspectives en disant que la création d’un pool charbon-acier avec l’Allemagne vise, à terme, la construction d’une véritable fédération européenne à caractère politique, beaucoup ne voient dans cette initiative qu’une habileté française pour se soumettre aux pressions américaines, qui demandent la réintégration de l’Allemagne dans le concert européen afin de mieux résister à l’Union Soviétique, qui marque des points en Europe centrale et en Asie, tandis qu’elle dispose de forces politiques puissantes en France et en Italie. L’aventure a d’ailleurs failli s’arrêter rapidement avec l’échec du projet de Communauté européenne de défense en 1954, proposé par la France et finalement rejeté par le Parlement français. Il a fallu recentrer complètement l’union de l’Europe sur ses dimensions économiques pour reprendre la marche en avant avec le Marché commun à partir de 1958. Moyennant quoi, le projet européen survivra au passage du général de Gaulle, qui n’aurait jamais envisagé une perspective fédérale sur le plan politique, tout en souhaitant une alliance plus resserrée dans ce domaine sous la forme d’un directoire des grandes puissances européennes (Plan Fouchet).

10

La construction européenne a été l’occasion pour la France d’apporter au Vieux continent des éléments d’organisation originaux, et pour l’Europe d’apporter à la France d’importantes novations dans sa propre organisation. La gloire de la France est d’avoir fait l’Europe ; sa récompense est d’avoir été changée par elle.

11

* * *

12

La France a d’abord apporté à l’Europe une originalité rare dans les rapports entre Etats : elle a pratiqué une politique du « don » là où l’on a recours habituellement à la domination du vainqueur sur le vaincu ou au marchandage. Elle a renversé la logique du Traité de Versailles, lequel, en humiliant l’Allemagne et en la ruinant par des réparations trop coûteuses, avait finalement produit l’hitlérisme. La France a restitué sa souveraineté à l’Allemagne sans rien lui demander d’autre que de mettre en commun avec elle certaines compétences ; c’est-à-dire que la France s’imposerait à elle-même les limitations de souveraineté auxquelles pourrait consentir son adversaire d’hier. Elle engageait ainsi un enchaînement vertueux de dons sans réciprocité explicite, comme le cadeau que l’on fait à un ami suscite naturellement un cadeau en retour que l’on n’a pas demandé. Quarante ans après que la France eut rendu la Ruhr à l’Allemagne, celle-ci sacrifiait le mark sur l’autel de l’Europe.

13

La France a aussi apporté à l’Europe une innovation institutionnelle : l’organisation communautaire. Un vieil Etat-nation comme le nôtre, souverainiste et jacobin, ne pouvait pas passer directement de l’intergouvernemental à la fédération. Nous avons surmonté la contradiction en créant des institutions communautaires, c’est-à-dire des institutions spécifiques pour gérer ce que nous mettions en commun. Le trait de génie est de leur avoir donné le monopole de la proposition de décision et la charge de l’exécution sans qu’elles prennent elles-mêmes la décision, qui restait du domaine de gouvernements nationaux statuant à l’unanimité ou à la majorité (qualifiée ou non), selon la sensibilité de la question traitée. Ainsi y avait-il un organe explicitement chargé de définir l’intérêt général et d’y rallier par une procédure originale les nations membres de la communauté.

14

Le troisième apport de la France à la construction européenne est de lui avoir sans cesse rappelé ses responsabilités à l’égard du reste du monde, dans la logique de sa propre vocation à « penser l’univers » et à parler à l’ensemble de l’humanité. Il en résultait une certaine réticence à s’aligner en toute circonstance sur la puissance dominante, mais aussi protectrice : les Etats-Unis. C’est un nouvel épisode de cette construction laborieuse d’une identité européenne que l’on vit avec la crise irakienne.

15

Si la France a beaucoup apporté à l’Europe — d’abord son acte fondateur —, il ne fait aucun doute que l’Europe a elle-même beaucoup changé la France. En premier lieu, elle lui a donné la paix qui n’avait jamais existé depuis mille ans entre les pays membres de cette communauté. Elle lui a appris l’économie de marché que la France n’avait jamais pratiquée qu’avec beaucoup de réticence. Tout s’est passé comme si le Marché commun nous avait servi de « sas » entre les comportements d’une vieille nation rurale, frileuse et volontiers refermée sur elle-même, et les attitudes d’une nation marchande engagée sans retour dans la mondialisation. La naissance de l’euro a été l’étape décisive dans cette mutation. Au passage, l’Europe a promu l’agriculture française à l’un des tous premiers rangs dans le monde, même s’il faut corriger des excès dans ce domaine. L’aventure européenne a également eu des conséquences profondes sur notre vie politique domestique, ce qui est souvent ignoré. Du fait même que la construction européenne a été depuis l’origine une politique bipartisane, engageant aussi bien la gauche que la droite, elle a changé la gauche et la droite. Elle a contraint la gauche à mêler le vin (rouge) socialiste avec de l’eau libérale ; elle a obligé le nationalisme de droite à composer avec une politique d’ouverture sur le reste du monde. Ainsi ont fini par naître chez nous la social-démocratie et le social-libéralisme, autorisant la France à pratiquer une alternance au pouvoir, facteur décisif d’une démocratie apaisée. En outre, l’Europe a donné à la France un relais pour continuer de jouer un rôle sur la scène internationale, même si elle doit pour cela composer avec ses partenaires. Enfin, l’aventure européenne oblige à réfléchir à de nouvelles formes de répartition des pouvoirs, ce qui a été longtemps contraire à nos traditions, fondées sur la toute-puissance de l’Etat national centralisé. Nous voici confrontés au régionalisme à l’intérieur et au fédéralisme à l’extérieur.

16

* * *

17

De Gaston Defferre à Jean-Pierre Raffarin, la route de la décentralisation est longue, mais elle avance. C’est pourtant Proudhon qui a le mieux défini la philosophie du fédéralisme, principe d’organisation politique de l’humanité — en ce sens que le fédéralisme, forme la plus évoluée de la décentralisation, permet à la personne et au pouvoir de se tenir mutuellement en respect. Avec lui, la personne reconnaît au pouvoir le droit de lui imposer des normes pour que la société ne sombre pas dans l’anarchie ; mais la société consent à la personne un espace suffisant pour expérimenter sa liberté. Ainsi la société politique se construit-elle en une pyramide de collectivités dans laquelle le pouvoir vient d’en bas, chaque collectivité ne concédant à la collectivité de rang supérieur que les pouvoirs qu’elle ne peut exercer elle-même. Autre formulation du principe de subsidiarité familier aux chrétiens depuis Thomas d’Aquin. Proudhon nous a prévenus : « Le xxe siècle ouvrira l’ère des fédérations, ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans. » Nous y sommes. Or c’est la France qui tient la clef d’un fédéralisme européen à inventer. Nouvelle illustration de la fécondation réciproque du génie européen et de la vocation de la France. Nous avons fait un premier pas avec la création de la monnaie unique, manifestation la plus accomplie à ce jour d’un fédéralisme européen. Après la crise irakienne nous butons sur les divisions au sein de l’Europe en matière de diplomatie et de défense communes. Celles-ci nous apparaissent plus nécessaires que jamais — ce qui est en contradiction avec le fait que les Européens se divisent sur des questions essentielles. Ou bien la France et l’Allemagne, entraînant quelques autres pays, avanceront dans cette voie au risque de créer une nouvelle division de l’Europe, ou bien nous sauvegarderons une certaine unité économique et commerciale de l’Europe élargie et renoncerons, de ce fait, pour une ou plusieurs décennies, à la construction d’une fédération politique sur le Vieux continent. Choix décisif, pour lequel les opinions ne semblent guère préparées, faute de leadership convaincant dans les pays concernés.

18

Pourtant, la redéfinition du rôle de l’Europe, à côté des Etats-Unis, dans le monde suppose que l’Union se dote d’une force d’intervention, donc d’un outil et d’un budget de défense ; alors que, depuis la chute du Mur, les pays européens ont réduit du tiers ou de la moitié la part de leur revenu national consacrée à la défense. Aujourd’hui, les Nations Unies n’ont pas d’autre bras que l’armée américaine pour intervenir dans un conflit sérieux. L’Europe a peut-être raison, mais elle n’a pas les moyens de sa politique. Les Etats-Unis peuvent avoir tort, mais ils ont les moyens d’agir. Or, nous savons qu’en politique il y a des vérités qui échouent et des erreurs qui réussissent.

19

* * *

20

Parmi les grands chantiers du nouveau siècle, celui de l’organisation d’un développement durable à l’échelle de l’humanité est probablement le plus urgent. Le xixe siècle a été celui du démarrage de la croissance économique, sans souci de la justice sociale ni de la protection de l’environnement. Le xxe siècle a été celui où, sous la pression des forces sociales et politiques, des préoccupations de justice sociale sont venues enrichir la croissance, non sans graves conflits. Le xxie siècle sera celui où il faudra concilier la croissance avec la justice et avec une gestion économe de la nature, faute de quoi de larges pans de l’humanité resteront à l’écart du développement. Un seul exemple pour illustrer le propos, celui de l’automobile, ce bien que tout homme, partout dans le monde, rêve de posséder. Il y a quelque 800 millions de voitures en circulation dans le monde. Or, ne serait-ce qu’en France, pour une population de 60 millions d’habitants, il y a près de 30 millions de voitures en circulation (un tiers des Français en possède plusieurs). Si l’humanité entière était équipée comme les Français, il faudrait faire circuler sur notre planète 3 milliards de voitures ; dans l’état actuel de la technique, nous disent les experts, cela provoquerait l’asphyxie de toute l’espèce humaine ! Marcel Boiteux, dans un exposé devant l’Académie des Sciences morales et politiques, compare l’humanité sur terre à un vaisseau spatial où tout est devenu rare et indispensable, mais où l’un des occupants (nous, Occidentaux !) consomme 80 % des ressources et produit 75 % des déchets. C’est évidemment insoutenable. Nous restons une espèce en expansion dans un espace limité. Il faudra nécessairement nous organiser autrement. C’est le véritable défi que révèle la mondialisation. L’Europe est naturellement plus sensible que les Américains à ce problème, simplement parce qu’elle vit dans un espace plus réduit. Un pays de dimension moyenne comme la France n’a pas le poids minimum pour peser dans le monde sur un tel sujet. Là encore, la dimension européenne est nécessaire à l’efficacité de son action.

21

L’autre grande affaire de ce début de siècle n’est pas sans rapport avec le développement durable. Il s’agit de la confrontation entre des civilisations aux référents différents et aux niveaux de développement inégaux. Dans le classement du développement humain publié par les Nations Unies (où l’on mêle le revenu par tête, l’état sanitaire et le niveau d’éducation), les pays occidentaux, supposés de civilisation chrétienne, se situent sur le haut du tableau, dans les trente premières places, tandis que les pays musulmans se concentrent autour de la centième place. Cette seule différence alimente puissamment le sentiment, chez les musulmans, que les Occidentaux les considèrent avec arrogance, et, chez les Occidentaux, que les musulmans se sentent humiliés. Or rien n’est plus redoutable chez les peuples que la confrontation de l’arrogance et de l’humiliation. Là encore, les pays européens sont les premiers concernés avec des minorités musulmanes importantes à l’intérieur de leur territoire (5 millions en France). Dans la réaction des Français et des Allemands aux risques du conflit en Irak, il y avait naturellement la crainte d’avoir à gérer des réactions incontrôlables de leur population d’origine musulmane.

22

* * *

23

Ces quelques exemples illustrent le fait que, en ce début de siècle, la France a quelque chose à dire au monde, mais qu’elle n’a plus la voix assez forte pour le dire seule et être entendue. Elle ne peut le dire à travers l’Europe qu’en définissant son discours en partenariat avec ceux des peuples européens qui partagent des préoccupations semblables et qui sont prêts à payer le prix d’une présence au monde. Les Français eux-mêmes le souhaitent-ils autrement qu’en paroles ? Impossible d’éluder cette question. Or, seule la politique peut y répondre. Elle remplit trois fonctions. D’abord, elle incarne la réalité du groupe humain qu’elle gouverne ; c’est ce qu’il y a de vrai dans les thèses « souverainistes » : une nation n’existe que si elle a un gouvernement qui lui est propre. Nous avons vu que cette fonction est en voie de redéfinition dans une perspective d’Europe fédérale. La deuxième fonction est simplement de gérer cet ensemble ; c’est la mission essentielle reconnue au pouvoir politique — ce qui constitue aux yeux des peuples sa légitimité fondamentale : gère et tais-toi. La troisième fonction du pouvoir est d’éclairer l’avenir et d’incarner une vision de celui-ci susceptible de mobiliser un peuple. C’est la fonction dont le peuple ressent le moins la nécessité, tant il est d’abord préoccupé par le destin individuel de ses membres. L’identité de la personne efface celle du groupe. Dans tous les cas, la deuxième est fortement subordonnée à la première. Nous nous éloignons ainsi de l’intuition la plus riche de la pensée « personnaliste » d’Emmanuel Mounier et de ses amis, selon laquelle ce qui distingue la personne de l’individu, c’est très précisément le fait qu’elle intègre pour se définir la communauté dont elle est membre. Quand Joseph Rovan (un ami de Mounier) écrit : « C’est l’Europe qui nous permettra de continuer à être Français », il énonce un objectif plus qu’une réalité. Il révèle que si la nation reste notre héritage, si le monde est devenu notre territoire, l’Europe seule peut être notre volonté, à condition de la vouloir telle. Ce qui nous renvoie à Vauvenargues : « Pour savoir ce qu’il faut faire, il faut du génie ; pour savoir comment le faire, il faut du talent ; mais pour le faire, il faut de la vertu. »

24

La vertu ! Mélange de préoccupations morales et de volonté d’agir. Invitation à l’accomplissement et au dépassement de soi. Dans notre histoire, les guerres et les révolutions ont souvent été le levain de cette pâte-là. D’où les nostalgies qui s’expriment parfois ici et là : à droite pour les guerres et à gauche pour les révolutions. François Furet l’a noté : « Les Français ont du mal à passer de la poésie de la révolution à la prose de la gestion. » Et pourtant, nous avons vécu au xxe siècle l’expérience de révolutions qui échouent (le fascisme et le communisme) et de réformes qui réussissent (les systèmes de Sécurité sociale et la construction européenne, par exemple). Nous persévérons dans cette voie quand nous cherchons à fédérer l’Europe, à imaginer un partenariat avec l’Afrique, à mettre en place un tribunal pénal international, à créer une force d’intervention européenne pour la mettre à la disposition des Nations Unies. Dans la phase actuelle de notre histoire, où des crises perturbent les équilibres traditionnels, une chance s’offre aux hommes, aux groupes, aux nations de moindre poids de faire bifurquer cette histoire par une pesée légère, un souffle, un mot placé au bon moment, au bon endroit. Une fenêtre s’ouvre qui se refermera bientôt.

25

février 2003

Résumé

Français

La France a quelque chose à dire au monde, mais elle n’a plus la voix assez forte pour le dire seule et être entendue. Elle ne peut le dire, à travers l’Europe, qu’en définissant son discours en partenariat avec les peuples européens qui partagent des préoccupations semblables.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article