La liberté dans les limites d'une homéostasie pondérée...

Publié le par Pierre GAPENNE

La liberté dans les limites d'une homéostasie pondérée...

De la liberté dans les limites d’une homéostasie pondérée. La notion d’homéostasie reste largement à élucider pour la rapprocher de nos préoccupations (frustrations) ordinaires.

Sommaire

1             Régulation

2             Exemples

3             L’homéostasie dans les organisations et les entreprises

                Dans la liberté concrète, souligne Raymond Aron dans Essai sur les libertés (p 123), la liberté se confond avec la garantie d’une sphère privée où chacun pourrait être maître de lui-même. Dans une telle situation, le sujet est consistant : sa personnalité et son discours sont fluides et cohérents, il n’est pas frustré au point de déclencher des névroses. Précisément, pour que l’identité des individus et de leurs personnes soient ouvertes, il faut que les organismes soient des systèmes qui ne trouvent leurs équilibres dynamiques que grâce à leur ouverture sur le monde extérieur, c’est-à-dire grâce à leurs activités commandées par le système nerveux. Une telle liberté suppose et présuppose que les équilibres des économies libidinales de nos psychismes puissent régulièrement réorganiser leurs dynamismes et leurs stabilités : quand notre expérience vient à bout des difficultés, des obstacles ou des impasses dans lesquels nous nous échouons, nous restons consistants, c’est-à -dire capable de résister à nos frustrations. Mais que surviennent des adversités plus grandes : alors, nous sommes troublés, d’abord frustrés, mais peu à peu cela nous met en colère, cela peut donc nous déstabiliser au point de nous rendre inconsistant : névrotique avec des sentiments de malaise ou d’angoisse. L’équilibre du vivant, c'est l'équilibre dynamique d'une multitude de déséquilibres qui se compensent les uns par les autres grâce à un système de boucles de rétroactions correctrices qui régulent et régénèrent les fonctions de ce vivant au sein d’un espace commun qui mutualise les services de toutes nos interactions. Comprendre ces perturbations, c’est pouvoir mettre en évidence ce travail sur soi de l’homéostasie : corpus in idea desiderii frustrati tabescit (Corvisart, 1755-1821) : le corps (mais aussi bien l’esprit semble-t-il) se consume dans l’idée d’un désir frustré. L’introduction de la notion de frustration permet d’éclairer le travail interne de l’homéostasie : les expériences qui accomplissent des homéostasies provoquent une gratification qui dérègle l’homéostase par excès puis par défaut, par la privation de cette même gratification qui la dérègle(article de l’Encyclopédia Universalis de Jean Nissap sur la frustration). Dans l’un ou l’autre cas, l’apprentissage à un conditionnement par le manque (le déficit) d’adrénaline par exemple, se laisse décrire comme un plein de vide qui trouve sa contrepartie dans un vide de plein qui inverse le sens de la motivation. La privation de la gratification vient jouer le rôle d’une punition infligée pour le non-apprentissage d’une tâche. Dans les décompensations névrotiques, des dissonances cognitives se produisent, se développent et nous envahissent : parmi les troubles qui incubent la production de névrose, la peur ou la crainte, la menace ressentie quoique non verbalisée et encore moins conscientisée, les conflits des incitations ou des injonctions contradictoires finissent par créer des climats de confusion psychiques. Dans l’espoir déçu, c’est toujours une attente qui est frustrée, celle de l’enfant qui cherche à apaiser son désir de savoir : mais le savoir n’est en rien le complément du désir de savoir, ni le don d’amour de quelque preuve d’amour, ne suffit jamais à l’amour. Il y a justement un discours qui croit pouvoir s’articuler à partir d’un savoir sur la frustration et qui n’est autre que le discours du maître. Ce discours perpétue un système où le travail de l’esclave est payé à son «  juste »  prix en fonction du marché de l’offre et de la demande du travail mais où il reste un reliquat non payé que le maître détourne à son avantage et dont le travailleur peut s’estimer frustré (la plus-value).  La frustration s’insère dans le courant d’une homéostasie qui désigne à notre attention un état consécutif à la perte d’un objet et au fait qu’un obstacle s’interpose qui empêche la prise et qui relance ce manque d’un quelque chose. La satisfaction d’un besoin ne met pas un terme à la frustration.  Aussi, elle a beau désigner un état, elle ne concerne pas le sujet de cet état en tant qu’organisme ; sans quoi, il n’y aurait pas lieu de distinguer la frustration de la privation. L’introduction du concept de pulsion va permettre de distinguer le désir du besoin : la nostalgie comme désir de retourner au pays natal mais surtout  la satisfaction vécue montre assez qu’elle est inéluctablement reçue par une voie de retour à une satisfaction antérieure perdue et interdite, ce qui fait de du désir le vœu de la répétition d’une satisfaction antérieure qui l’hallucine, alors que le besoin ne saurait se satisfaire que dans la réponse ponctuelle et différenciée à une exigence actuelle. A la faveur de nos homéostasies conditionnées, des mécanismes vitaux stabilisent les effets des perturbations pour les ramener à la normale : l’état de frustration peut servir de renforcement à la motivation pour accomplir la tâche proposée à sa faculté d’apprentissage. Ces réactions physiologiques complexes sont coordonnées pour maintenir une certaine constance de nos humeurs. Dans La sagesse du corps, Walter Bradford Cannon (1871, 1945) expose sa théorie des régulations organiques qui rétablissent les normes de nos équilibres et il confère à cette notion également un pouvoir d'éclaircissement aux phénomènes sociaux : les homéostasies des phénomènes sociaux sont des dispositifs de compensation des inégalités qui canalisent et amortissent la violence des antagonismes sociaux. De proche en proche, la conjonction de ces processus crée une harmonie qui secrète les médiations de ses remédiations : au travers de l’examen des processus du travail de l’homéostasie, nous expérimentons des changements d’attitudes (article de Germaine de Montmollin sur les changements d’attitudes dans Psychologie sociale). C’est l’élasticité naturelle même des attitudes et des opinions qui nous rendent propres non pas à immuniser nos identités mais au contraire à apprendre à l’ajuster aux situations que nous traversons. Il faut s’adapter : les difficultés que nous rencontrons sont les signes qui doivent nous permettre d’anticiper les changements de nos jeux de rôles. Si dans la plupart des espèces vivantes apparaît l'importances des schémas soutenus par l'organisation des neurones (comportements stéréotypés, codés une fois pour toutes chez les insectes), chez l'homme les conditions particulières liées à l'apparition du langage ont permis une adaptation beaucoup plus fine et plus imprévue. Le langage oral, puis écrit, en permettant la mémorisation et la transmission d'une information codée, multiplie d'une manière exceptionnelle les solutions des problèmes posés par l'homéostasie dans les conditions écologiques réelles. L'institution et l'évolution des traditions technico-scientifiques et culturelles (le vêtement, la chasse, l'agriculture, etc) représentent à l'heure actuelle des éléments essentiels de la régulation homéostatique du civilisé. A ce stade, nous devons et nous pouvons distinguer la justice distributive et rétributive qui procède d’une équation du type (a/b = c/d) qui fixe la valeur d'usage et l’ordonnancement des taxis au sens de Bernard-Collette Ducic, (Plotin et l’ordonnancement de l’être…) de la justice commutative dont l’équation (a = a) dit assez sa nature de valeur d'échange. De même que c'est encore de l'homéostasie de l'esprit que procède la dialectique du maître et de l'esclave qui voit s'échanger et se transformer les désirs des uns dans celui des autres, de même le pouvoir institutionnel qui procède de la puissance des affects qui soulèvent les aspirations à un ordre spontané propre aux sociétés libres et ouvertes comme le décrit si finement Adam Smith dans La théorie des sentiments moraux, est redevable d'une économie homéostasiée de ses affects par des échanges réciproques. Ainsi se compose l’histoire du sujet qui tout au long de sa vie, compare grâce à sa mémoire un comportement donné, la charge émotionnelle résultante, le résultat sur le monde extérieur ou sur le milieu intérieur, le comportement naissant à la jonction d’un stimulus-signe apporté par le monde extérieur, et d’une modification d’une constante du milieu intérieur qui déclenche les cascades de l’homéostasie et en fin de compte «  motive « le comportement.

              La notion d'homéostasie, depuis que ce concept a été créé par Claude BERNARD (1813-1878), précisé par Walter Bradford CANNON (1871-1945), étendu par Norbert WIENER (1894-1964) et William Ross ASHBY pour la donner à la cybernétique une dimension opératoire, se révèle féconde dans l'explication de l'existence biologique mais peut-être aussi dangereuse dans la compréhension de la vie sociale. Claude BERNARD, en 1865 (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale) crée ce concept de milieu intérieur et d'équilibre à l'intérieur de celui-ci : " Tous les mécanismes vitaux, quelques variés qu'ils soient, n'ont toujours qu'un but, celui de maintenir l'unité des conditions de la vie dans le milieu intérieur " et Walter Bradford CANNON forge le mot homéostasie à partir des deux mots grecs stasis (état, position) et homolos (égal, semblable à) en 1926 (The Wisdom of the Body) : " Les êtres vivants supérieurs constituent un système ouvert présentant de nombreuses relations avec l'environnement. Les modifications de l'environnement déclenchent des réactions dans le système ou l'affectent directement, aboutissant à des perturbations internes du système. De telles perturbations sont normalement maintenues dans des limites étroites parce que des ajustements automatiques à l'intérieur du système, entrent en action et que de cette façon sont évitées des oscillations amples, les conditions internes étant maintenues à peu près constantes (...). Les réactions physiologiques coordonnées qui maintiennent la plupart des équilibres dynamiques du corps sont si complexes et si particulières aux organismes vivants qu'il a été suggéré qu'une désignation particulière soit employée pour ces réactions : celle d'homéostasie ".

         Ainsi la notion d'homéostasie se réfère fondamentalement à celle d'un état stationnaire de processus stabilisés par la coordination de mécanismes physiologiques (mécanismes auto-régulateurs), et qui permettent à l'organisme de maintenir son intégrité fonctionnelle dans des environnements, interne (milieu intérieur) et externes fluctuants. Pour éviter toute dérive dans un premier temps dans la compréhension du phénomène, nous pouvons définir l'homéostasie comme l'état d'un système en fonctionnement dans une situation de déperdition minimale d'énergie.

    Pour rester dans le domaine de la biologie, ce concept est étendue ensuite du niveau cellulaire au niveau des populations cellulaires. L'homéostasie du milieu intérieur se compose de systèmes de régulation de la pression artérielle, de la masse sanguine, de concentrations de substances nécessaires à la vie (pH - mesure de l'acidité du milieu, pression d'oxygène et de gaz carbonique...).

       L'organisme est un système qui ne trouve son équilibre dynamique que grâce à son ouverture sur le monde extérieur, c'est-à-dire grâce à sa vie de relation qui intègre les fonctions nerveuses et les fonctions endocriniennes. Les systèmes nerveux diencéphalo-limbique, hypophyse-glandes endocrines périphériques, glandulaire, tous reliés entre eux fonctionnent de manière à ce, à chaque instant, par l'intermédiaire des afférences somesthésiques et viscérales, grâce à des cellules réceptrices hypothalamiques (sensibles à la températures, à la pression osmotique, au pH, au taux de glucose, d'androgènes, etc), l'ensemble hypothalamo-limbique (du cerveau) centralise les informations venues du microcosme individuel par voie " nerveuse ", c'est-à-dire rapide, et préside aux modifications nerveuses et endocriniennes qui, faisant une large part à l'autonomie des mécanismes périphériques, assurent l'homéostasie. Quand celle-ci devient impossible à maintenir en "cycle fermé", les déséquilibres enregistrés président au déclenchement des séquences comportementales - quête de nourriture, par exemple. A l'inverse, le système hypothalamo-limbique apporte les afférences (olfactives, optiques, auditives...) du monde extérieur. Ces afférences convenablement stockées, mémorisées (rôle du système limbique et des hippocampes), vont associer le possible et le souhaitable, et conduire aux " comportements instinctifs " à partir d'un schéma initial inscrit dans l'anatomie des neurones, par le jeu des renforcements, des inhibitions et d'un véritable conditionnement opérant. (Jack BAILLET)

       Dans La nouvelle grille (1984), Henri LABORIT résume cette conception du fonctionnement d'un organisme et souligne que la finalité d'un être vivant est toujours le maintien de sa structure complexe dans un environnement moins complexifié. " Or, la simple excitation, c'est-à-dire le seul fait pour lui de subir l'apport d'une énergie extérieure sous une forme autre que celle élaborée des substrats, constitue déjà une tendance au nivellement thermodynamique, et l'on constate une déstructuration des protéines par rupture des liaisons hydrogène : déstructuration réversible dans l'excitation, alors que dans l'irritation et la mort elle est irréversible. C'est entre les deux que se situe l'état physiopathologique, la " maladie ", mais il est bien difficile d'en définir les frontières, car à notre avis, ce sont des frontières temporelles."

                A l'échelon cellulaire, les processus métaboliques oscillants, extériorisés par les variations du potentiel de membrane, permettent à l'être unicellulaire de maintenir son autonomie dans le milieu environnant. Ces variations oscillantes du potentiel de membrane se situent à l'échelle du temps de la milliseconde. Toute variation qui tend à se stabiliser ou à utiliser une période plus longue peut être alors considérée comme pathologique. " S'il est alors possible de définir peut-être une frontière temporelle entre physiologique et pathologique, les variations qui mèneront du pathologique à la mort sont si progressives qu'il est par contre pratiquement impossible d'envisager actuellement une limite entre ces deux derniers états, alors que le rôle du biologiste est justement de tenter de faire reculer le second à l'avantage du premier."

                " A l'échelle des êtres pluricellulaires et particulièrement des homéothermes, la limite entre physiologique et pathologique est pareillement temporelle. La réaction stable aux variations de l'environnement en est la plus limpide expression. Cette réaction (...) rend possible la fuite ou la lutte. L'homéostasie (...) est alors gravement perturbée, comme l'objectivent par exemple l'abaissement du pH, l'hypoglycémie, l'hypercoagulabilité, l'hyperadrénalinémie, ect. Les organes hypovascularisés vont souffrir. Mais la fuite ou la lutte rendues possibles permettront, en supprimant ou évitant l'agent d'agression, le retour à l'équilibre physiologique normal. La finalité de l'organisme, à savoir le maintien de ses structures, sera donc observée. Mais à une condition, c'est que la réaction à l'agression soit efficace. Car si elle dure, la mort des organes momentanément sacrifiés sera cause de la mort de l'organisme entier. Là encore nous constatons que les réactions oscillantes passent du physiologique au pathologique dès que s'installe un état stable. Les régulations en " constance " deviennent des régulations en " tendance ". Du moins doit-on précisément envisager le produit de l'intensité par la durée de la réaction, ce qui nous amène à concevoir une "quantité réactionnelle" et nous oblige, pour l'organisme entier comme pour la cellule, à l'envisager sous forme d' " énergie ", de même que c'est une énergie de l'environnement qui la provoque. Puisque nous arrivons à cette conclusion que le temps joue un rôle considérable dans le mécanisme de la maladie, et qu'il s'agit d'un temps lié à la vitesse des processus enzymatiques, on est évidemment conduit à penser que l'un des aspects de la thérapeutique préventive est le ralentissement de la vitesse de ces processus, ce que réalise l'hypothermie. Ce sera aussi de tempérer la réaction nerveuse et endocrinienne, en particulier vasomotrice, qui a conduit au "changement de programme", ce que nous réalisons par la " neuroplégie "".

        Dans La nouvelle grille, Henri LABORIT précise qu'il a été contraint depuis longtemps " de distinguer une homéostasie restreinte au milieu intérieur dans lequel baigne l'information-structure de l'ensemble cellulaire de l'organisme et une homéostasie généralisée de cet ensemble organique qui peut parfois exiger la perte de l'homéostasie restreinte. C'est le cas lorsque la fuite ou la lutte mises en jeu et permettant la sauvegarde de l'information-structure générale exigent (....) un sacrifice temporaire de l'approvisionnement énergétique de certains organes ne participant pas directement à ce comportement. Si cette réaction dure, du fait de son insuccès à écarter le danger menaçant, l'information-structure elle-même peut en souffrir et l'on voit survenir un état de choc et la mort. Ainsi le milieu intérieur, matelas liquide qui sert d'intermédiaire entre les variations survenant dans l'environnement et l'information-structure cellulaire, est le lieu de passage que traverse la matière et l'énergie dont cette dernière a besoin pour subsister. C'est aussi le lieu où ses produits de déchet transite avant d'être excrétés dans l'environnement. A l'état physiologique, l'information-structure cellulaire, par d'innombrables feed-backs et boucles de servo-mécanismes, assure la constante de sa composition. A l'état d'urgence, elle sacrifie momentanément cette constance à la fuite et à la lutte. Cette constance peut se rétablir si celles-ci, victorieuses, parviennent à écarter le danger. Si l'état d'urgence persiste on peut pénétrer dans un état pathologique où l'information-structure elle-même est endommagée, soit de façon aiguë, soit plus lentement avec apparition de lésions chroniques qui siègent préférentiellement au niveau des organes sacrifiés par la réaction organique à l'agression. L'homéostasie ne peut donc plus être considérée comme la tendance à maintenir constantes " les conditions de vie dans le milieu intérieur ", mais comme celle à préserver l'intégrité de l'information-structure de l'organismes ; parfois grâce à la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur, parfois aussi par l'autonomie motrice de l'ensemble organique dans l'environnement, mais aux dépens de la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur. La finalité reste donc bien la même, la conservation de la structure, mais le programme utilisé pour sa réalisation peut changer et les moyens employés aussi."

             Ce qu'il faut retenir de cet exposé, très lié aux recherches du professeur de biologie sur les processus de l'anesthésie et de la réanimation, c'est la nature de ce concept d'homéostasie. Le jugement de valeur généralement sous-entendu que cet équilibre est un état favorable à rechercher fait passer facilement ce concept du physiologique au psychologique et à la psychophysiologie. Les recherches sur la douleur, au départ processus physiologique pour toute structure biologique puis prise de conscience, grâce au perfectionnement du cerveau humain, de cette douleur, amènent à s'interroger sur les frontières entre le souhaitable, le normal, le pathologique... Le glissement des réflexions sur la douleur, du niveau physiologique au niveau psychologique, fait envisager le concept d'homéostasie, sous l'angle sociologique. Des auteurs peuvent être facilement tenter d'élaborer toute une réflexion auteur de la notion d'homéostasie sociale, en considérant le "corps" social par analogie au "corps" biologique, ce qui inévitablement conduit à (l'explication ou à la justification) de conceptions conservatrices. Déjà dans les écrits de Konrad LORENZ, l'usage de la notion d'équilibre, définie pour les comportements instinctifs des oiseaux et des poissons, légitime si l'on ne dépasse par le cadre de la biologie, devient extrêmement délicat pour l'explication de comportements complexes dans les sociétés humaines.

         Pour en revenir à la biologie, depuis les études de Walter Bradford CANNON, la notion d'homéostasie a été étendue au développement embryonnaire et aussi aux populations, considérées comme des organismes doués de propriétés auto-régulatrices : homéostasie écologique, sociologique ; l'homéostasie génétique (LERNER, Genetic homeostasis, 1954) est définie comme la capacité des populations mendéliennes (ou des espèces) de maintenir la stabilité de leur pool génétique face à des causes de perturbation. En maintenant la stabilité des génotypes, et donc des phénotypes, l'homéostasie génétique assure la pérennité des espèces. Elle est une conséquence de la sélection naturelle qui favorise les phénotypes hétérozygotes, de valeur adaptative supérieure à celle des homozygotes. (Charles DEVILLERS).

            Patrick TORT met en garde contre le fait que l'homéostasie suscite une imagerie finaliste, qui " transparait dans des analogies à vocation didactique dont il est couramment fait usage pour assurer sa représentation. Ce phénomène a été mise en lumière et étudié dans ses conséquences par un groupe de pédagogues (E. RESWEBER, M MISERY, Philosophie. Méthodologie en classe de Première. Sciences physiques. Sciences naturelles. Rapport d'expérience de l'enseignement de la philosophie en classe de Première, Bouaké, mai 1981) dans le cadre d'une expérimentation conduite à partir d'un texte extrait de La biologie moderne de Towle, et de sa critique."

                On retrouve l'homéostasie à tous les niveaux de l'organisation des êtres vivants. Depuis la cellule jusqu'à la biosphère, l'existence d'équilibres dynamiques auto-régulés permet des dérives analogiques de niveau en niveau. Il est certain que la genèse intellectuelle de la théorie sélective chez Darwin ne pouvait se concevoir sans un passage obligé par une explication des équilibres naturels. Dans un autre registre, l' " hypothèse Gaïa " de LOVELOCK, macro-organicisme cosmique ayant permis d'élaborer de nombreuses œuvres de fictions par ailleurs passionnantes, n'est, sous ce rapport, rien d'autre que le report à l'échelle planétaire du concept extensif d'homéostasie. Si la rigueur scientifique et didactique souffre de tels glissements, l'imagination, sans doute, y trouve son compte, et une rétroaction " positive " sur l'invention d'hypothèses éventuellement fécondes n'en est pas radicalement exclue, sous la condition de validations restreintes ultérieures. Il n'en est pas de même, cependant, lorsque cette imagination porte sur les phénomènes sociaux et que rapidement, trop rapidement, la notion d'homéostasie y est appliquée. En mettant cette réserve toujours à l'esprit, la connaissance scientifique obéit, de même - c'est là, donc, une hypothèse - à des mécanismes oscillatoires analogues de part et d'autre d'un axe d'objectivité - d'où sa démarche indéfiniment corrective (TORT, La raison classificatoire, Aubier, 1989). Il est possible à l'épistémologie historique de mettre en garde contre les écarts de ce mécanisme - extrêmement dommageables encore une fois sur les faits sociologiques  - mais, c'est généralement la science elle-même qui procède à ces réajustements (ce qui constitue une réflexion optimiste).

      Charles DEVILLERS, Patrick TORT, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996 ; Henri LABORIT, Biologie et structure, Gallimard, collection Idées, 1968 ; Henri LABORT, La nouvelle grille, Robert Laffont, collection Libertés 2000, 1981 ; Jack BAILLET, Homéostasie, Encyclopedia Universalis, 2004.

L’homéostasie ne doit pas être confondu avec hémostase.

                En pratique : Quelles sources sont attendues ? Comment ajouter mes sources ?

                Cet article est une ébauche concernant la médecine et la biologie.

                En biologie et en systémique, l’homéostasie est un phénomène par lequel un facteur clé (par exemple, température) est maintenu autour d'une valeur bénéfique pour le système considéré, grâce à un processus de régulation. Des exemples typiques d'homéostasie sont : la température d'une pièce grâce à un thermostat, la température du corps d'un animal homéotherme, le taux de sucre sanguin, le degré d'acidité d'un milieu, la pression interne d'un milieu... Plus globalement, on désigne aussi par homéostasie la capacité globale d'un système à maintenir tout un ensemble de tels facteurs clés, notamment chez un organisme vivant.

                Opérant comme un système de régulation, l’homéostasie requiert un capteur (naturel ou artificiel) qui mesure le facteur réel, un actionneur capable d'agir sur sa valeur, et entre les deux un processus d'ajustement permettant de faire varier l'activité de l'actionneur en fonction de la valeur mesurée. En automatisme, il s'agit d'un centre de contrôle quelconque (thermostat, variateur de vitesse...) ; dans un organisme, une multitude de phénomènes existent qui jouent le même rôle de principe. Par exemple, pour la régulation du taux de sucre sanguin, toute une cascade de processus biochimiques impliquant plusieurs hormones participe à cet ajustement. Le concept d'homéostasie en biologie est critiqué par certains auteurs car de nombreuses quantités biologiques ne varient pas autour d'une moyenne cible mais varient au contraire de manière complexe1,2.

                Initialement défini par Claude Bernard le terme homéostasie provient du grec ὅμοιος, hómoios, « similaire », et στάσις (ἡ), stásis, « stabilité, action de se tenir debout ». La notion s'est ensuite révélée utile à l’étude de toutes sortes d'organismes et systèmes en biologie, sociologie, politique, automatismes, et plus généralement dans les sciences des systèmes. L’idée d’homéostasie fut aussi abondamment utilisée par W. Ross Ashby, l'un des pères de la cybernétique, qui en a donné une illustration purement physique par la construction d'un « homéostat » composé d'éléments mobiles qui retrouvent leur position de stabilité après avoir été perturbés. Dans les neurosciences, l'homéostasie joue un rôle clé dans une théorie spéculative de la conscience et du sentiment d'unité du Soi.

                Régulation. Le système nerveux autonome ainsi que le système endocrinien, jouent un rôle incontournable dans le maintien de l'homéostasie. Ce sont les seuls systèmes capables de détecter et de corriger les anomalies de composition du milieu intérieur ou les parties internes du corps.

Exemples

                Pour les animaux homéothermes (appelés aujourd'hui préférentiellement endothermes), un des paramètres principaux de l'homéostasie est la régulation de la composition du sang et de ses paramètres dynamiques (mécanique des fluides), pour éviter les déficits ou les excès, notamment :

en ions :

sodium Na+ : natrémie (hyponatrémie, hypernatrémie) ;

calcium Ca2+ : calcémie (hypocalcémie, hypercalcémie) ;

potassium K+ : kaliémie (hypokaliémie, hyperkaliémie) ;

en sucre : glycémie (hypoglycémie, hyperglycémie) ;

l'acidité, le pH, et notamment la quantité de gaz carbonique ou capnie (hypocapnie, hypercapnie) ;

l'osmolarité ;

la circulation sanguine ; la température (hypothermie, hyperthermie) : homéothermie.

                Cette régulation se fait entre autres par le rythme cardiaque et le rythme ventilatoire, qui régulent la diffusion du dioxygène, des ions, des nutriments... à travers le corps ; l'ouverture ou la fermeture des vaisseaux sanguins (vasodilatation, vasoconstriction), qui fait varier la pression artérielle et influe sur les pertes de chaleur ; la miction, l'élimination par les urines des excès (en eau, en ions) ; la sudation, élimination par la sueur des excès et abaissement de la température par évaporation ; la contraction musculaire, qui produit de la chaleur (seule 15 à 25 % de l'énergie produite sert au mouvement, les 75 à 85 % restants sont dégagés sous forme de chaleur) ; la faim et la soif, qui poussent à boire et à manger et donc permettent des apports pour combler les déficits. L'intégration de tels paramètres dont on sait qu'ils sont très sensibles à des facteurs psychologiques, incline à élargir la notion d'homéostasie pour y inclure par exemple le maintien d'un poids corporel stable. La pathologie de cette stabilité invite à envisager la notion de "degrés" dans l'homéostasie. Cette notion concernera dès lors aussi bien l'humeur (via la stabilité homéostatique des neuromédiateurs) que tous les autres paramètres évoqués (stabilité de la régulation de la tension artérielle, du pouls, du rythme respiratoire, etc.).

                L’homéostasie dans les organisations et les entreprises

                Pour Ivinza Lepapa 5, le concept d'homéostasie peut être expliqué dans une organisation et/ou dans une entreprise par la notion de changement d'organisation. Pour lui, « suivant l'hypothèse qui considère que la vie d'un système implique un double mouvement (un mouvement de corruption et de désorganisation et un mouvement de fabrication et de réorganisation) »6, l'homéostasie est « la conjonction des processus par lesquels un système (vivant) résiste au courant général de corruption et de dégénérescence. Elle désigne donc l'ensemble des rétroactions correctrices et régulatrices par lequel la dégradation déclenche la production et la réorganisation. » Et, comme les organisations et/ou les entreprises actuelles évoluent dans des environnements qui offrent des opportunités d'une part, et des menaces d'autre part, l'homéostasie serait alors constituée à partir des caractéristiques évolutives propres à la structure d'une organisation et/ou à leurs acteurs, qui sont liées à leur tour aux opportunités et menaces présentes influençant les décisions, les actions ou le management des organisations et/ou entreprises tout en cherchant à en tirer parti pour s'assurer un avantage sur leurs concurrents. Ces facteurs sont connus sous le nom de "facteurs de contingence" et, au modèle proche d'Henry Mintzberg, l'on peut citer, comme Jak Jabes, quelques facteurs qui poussent les organisations à changer ou à réagir face au changement, à savoir :

l'accroissement des connaissances ;

les progrès techniques ;

l'évolution des systèmes des valeurs ;

et l'internationalisation des économies.

                La combinaison de ces différents facteurs crée ainsi un environnement de plus en plus concurrentiel et changeant autour de l'entreprise, l'obligeant à des efforts d'innovation de plus en plus intenses.8.

Notes et références

(1) Bruce J West, Where Medicine Went Wrong (DOI 10.1142/6175, lire en ligne [archive])

(2) Giuseppe Longo et Maël Montévil, Perspectives on Organisms - Springer (DOI 10.1007/978-3-642-35938-5, lire en ligne [archive])

3) Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865.

4) Antonio Damasio, Le sentiment même de soi, Odile Jacob, 1999

5) Alphonse Ivinza Lepapa, " Analyse de l'introduction de l'EDI dans les entreprises congolaises: une contribution à l'impact organisationnel des TI ", Tome 1, EUE, 2010, page 140 à 141.

6) Michel Bonami, Bernard de Hennin, Jean-Michel Boque et Jean-Jacques Legrand, " Management des systèmes complexes : pensée systémique et intervention dans les organisations ", De Boeck Université, Bruxelles, 1993, page 15, cité par Alphonse Ivinza Lepapa, op.cit, 2010.

7) Michel Bonami et al, op.cit, 1993, page 76, cité par Alphonse Ivinza Lepapa, op.cit, 2010, page 140.

8) Jak Jabes, "Changement et développement organisationnel", in Nicole AUBERT et al., "Management : aspects humains et organisationnels", PUF fondamental, 1996, Paris, page 594, cité par Alphonse Ivinza Lepapa, op.cit, 2010, page 141.

               

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« On emploie le mot homéorhésie pour indiquer la stabilisation, non pas d'une constante, mais d'une voie de changement particulière au cours du temps. Si un événement vient modifier le système homéorhétique, les mécanismes de contrôle ne le remettent pas au point où la modification est apparue; mais à celui qu'il aurait atteint peu après. » (Conrad Hal Waddington)<br /> « En réalité, les structures cognitives ressemblent le plus à des équilibres biologiques, aussi bien dans leur forme statique ou homéostatique, que dans leur forme dynamique ou homéorhétique. » (Jean Piaget)<br /> « L’homéorhésie est la propriété d’un méta-système complexe à tendre vers des équilibres locaux lorsqu’il est soumis à variations internes et externes. Ces équilibres sont dynamiques : ils changent dans le temps. L’homéorhésie est donc la propriété à tendre vers des lignes d’équilibres, en mouvement. »
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L'homéorhésie, dérivé du grec pour « flux similaire », est la capacité de systèmes dynamiques à revenir à la trajectoire suivie avant la perturbation, ce qui les distingue des systèmes dotés d'homéostasie les maintenant un état particulier. L'homéorhésie est un flux constant. Les systèmes biologiques sont souvent décrits à tort comme homéostatiques, maintenant un état stable. Un état stable implique un équilibre qui n'est jamais atteint, pas plus que les organismes et les écosystèmes sont dans un environnement fermé. Le terme a été utilisé pour la première fois en biologie par C. H. Waddington vers 1940, quand il a décrit la tendance du développement ou du changement d'organismes à poursuivre leur développement ou à s'adapter à leur environnement et à évoluer vers un état donné. En écologie, le concept est important en tant qu'élément de l'hypothèse Gaïa, où le système considéré est l'équilibre écologique des différentes formes de vie sur la planète. C'est Lynn Margulis, co-auteure de l'hypothèse Gaïa, qui a notamment écrit que seuls les équilibres homéorhétiques, et non homéostatiques, sont impliqués dans la théorie.[réf. nécessaire] Autrement dit, la composition de l'atmosphère, de l'hydrosphère et de la lithosphère de la Terre est régulée autour de " points de consigne " comme dans l'homéostasie, mais ces points de consigne changent avec le temps.
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