Mardi 28 octobre 2008 2 28 /10 /Oct /2008 07:55

 

       

    La Raison, cette proche lointaine, ne peut guère contenir ni les passions, ni les émotions. Elle est vite débordée quand les émotions rompent leurs digues, elle est vite submergée quand les courants des passions creusent leurs lits. Le coeur a des raisons que la Raison ne connaît pas : c'est déjà assez quand elle s'accorde avec nos sentiments. Elle s'absente dans des vagues à l'âme quand nous faisons ou disons des bêtises, elle surgit quand les bêtises sont déjà faites pour nous rappeller à son ordre. Nous nous demandons souvent à quoi elle sert. Quand elle nous raisonne, il est trop tard. Notre raison ne veut ni notre bonheur ni notre malheur. Son souci, c'est plus de domestiquer nos excès et de justifier nos croyances que de constituer un modèle positif capable de figurer les éléments significatifs de la réalité. Mais comme c'est une petite raison, elle y renonce très vite, il lui en coûte bien trop. C'est trop de fatigue pour elle, si fragile, si vulnérable. Et puis, soyons clairs : nos excès, nous ne les aimons pas domestiqués. Nous pouvons comprendre la méfiance et la défiance envers la raison : ramener ou réduire l'exception de nos particularités à des règles générales, c'est souvent douloureux. << Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société toute entière. Ce souverain couvre la surface de la société d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes. Il ne brise pas les volontés mais il les plie, il les amollit et les dirige ; il force rarement d'agir mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise pas, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète et il réduit chacun à n'être qu'une multitude d'animaux timides et industrieux dont le gouvernement est le berger >>. L'oppression que le souverain fait subir à l'individu est dégradante : elle réduit l'individu à l'impuissance. En obéissant, il ne se soumet qu'à lui-même : il sacrifie ses désirs à la volonté générale. Le juste, c'est souvent ce qui est un peu trop juste, nous lui préférerions volontiers l'équitable, le fairness, le beau, le bien et le vrai. A défaut de pouvoir accéder à un tout complet, il nous reste à souffrir d'être un peu déceptif.

    Des raisons, il en est de toutes sortes : il en est d'utiles, d'efficaces mais la plus terrible, c'est cette prétendue raison d'Etat. A plus d'un titre, elle est suspecte : << elle est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans coeur, l'esprit d'une époque sans caractère >>. J'en connais qui en son nom, participent ou participèrent à des entreprises industrielles d'extermination. Il existe aussi une raison froidement criminelle, l'histoire récente nous en a encore donné quelques témoignages. Enfin, dans ce monde hypermatérialiste dominé par l'argent, la raison a perdu son âme, elle paralyse les coeurs : la rationalisation est devenue une industrie mécanisée, une machine sophistiquée ; experte en mercantilisme, en séductions de toutes sortes et en exploits de vénalité et de vanité, elle est devenue impérialiste, colonisatrice et envahissante, elle est devenue un appareil aussi bête que méchant à duper le client, elle nous a arraisonné à la logique imbécile de nos faiblesses. Le client est devenu roi d'un royaume de l'illusion où la mystification est reine. Nous avons été bernés et trompés par nos banquiers, nos médecins et nos propriétaires. Ils ont marchandisé tout ce qu'ils ont  touché, Ils ont  transformé tout en chose, même la vie, même les corps. Nous sommes constamment les dupes de nos excessives sensibilités. Quant à eux, ils ne savent plus que tout rationaliser, rationaliser à outrance, ils ne sont plus mobilisés que  par le profit ou par le pouvoir. Le but de leurs rationalisations, ce n'est plus jamais l'épanouissement de l'être, c'est de faire triompher l'avoir. Tout cela est proprement déraisonnable et indécent. L'indécence du monde 1

    Il faut chercher longtemps, de nos jours, pour retrouver dans la raison sa vertu émancipatrice et libératrice de ses origines. Si les Lumières, ce n'est pas fini, il faut admettre que leurs clartés ont bien pâli. Nos excès, nos violences sont peut-être une forme de révolte inconsciente et désespérée contre cette dépravation. Contre l'emprise grandissante des techniques, contre la rationalisation excessive, ces moteurs de décivilisation, Il nous faudrait une folie saine : il n'est pas sûr que nos révoltes soient suffisamment déterminées. Un irrationnel exempt de crédulité et d'idolâtrie, un guerrier qui nous ouvrirait les yeux sur la vérité du corps, sur son potentiel de créativité. Pour l'instant, nous sommes un corps qui s'abandonne aux mensonges et aux conditionnements du monde extérieurTristes tropismes. Nous sommes convulsifs sans être réellement subversifs. Il nous manque, pour ça, une plus grande conscience de ce que nous sommes, de ce que nous valons. Ce n'est peut être pas tant de raison que nous avons besoin, que de conscience. Une conscience aiguë, impeccable, cela se conquiert, cela s'obtient, cela s'étend et cela s'approfondit. Quand nous aurons gagné cette conscience - et nous espérons bien la gagner - alors commencera notre libération, ce qui signifie que de plus en plus nous nous sentirons en accord avec nous-même, avec le gisement de notre identité. Jusqu'ici, quoi que nous disions, nous n'avons surtout été que les corps prisonniers de la caverne, prisonniers de leurs impuissances à créer de la pensée ; là où la raison n'y arrive pas, c'est que la pensée est encombrée. Une pensée qui dépasse les fonctions du corps, se fraie un chemin et crée de la méthode avant de jaillir spontanément.

    Nous avons des problèmes avec les émotions. Même des meilleures, nous nous en méfions. En général, nous les vivons comme des intruses, des gêneuses. Nous pensons qu'elles ne nous ressemblent pas, que ce sont des accidents. Nous essayons de les oublier, de les minimiser, ce ne sont pour nous que des effusions, des élans du cœur qui nuisent à notre image d' « esprit fort ». Pourtant, nous avons tort de ne pas donner parfois leur chance à nos émotions. Elles peuvent et veulent nous dire quelque chose, en rapport non avec notre image, avec cette image que nous nous sommes fabriquée artificiellement, mais avec un des visages de notre authenticité. Certes, elles ne sont pas toutes intéressantes, nos émotions. Certaines sont trompeuses, d'autres sont éclairantes, d'autres encore ne méritent même pas ne fût-ce qu'une interrogation. Pourtant, c'est aller un peu vite en besogne que de les tenir pour négligeables : un flou intempestif, un moment de faiblesse dans notre univers moteur, prompt à la bagarre. Nous ne sommes pas des blocs, nous l'avons assez montré. Je crois que nous devrions aimer davantage nos fissures, elles ont leur importance dans la connaissance de soi. Elles ont des secrets à nous livrer sur la complexité du corps, sur l'ampleur obscure de nos registres. Nous sommes des corps qui aspirent, à leur insu, à vivre leur abondance et leur diversité. Nous semblons vouloir ne pas nous en rendre compte. Le champ du possible ne se réduit pas au champ du probable : nous nous appauvrissons à ne pas prendre la mesure du foisonnement de tous nos possibles. Il n'est pas trop tard pour que nous acquérions ce savoir-là, qui fait partie des savoirs les plus importants. Nous sommes des corps qui se ferment à l'aventure de l'être, au lieu de s'y ouvrir. Nous devrions secouer nos jougs, nous infliger quelques secousses salutaires, de celles qui seraient susceptibles de nous donner le goût de l'inconnu, de l'imprévisible. Réduit à sa seule violence, le corps n'est pas une aventure ni pour lui-même, ni pour l'esprit. Il n'a que des habitudes, il n'a plus guère d'imagination.

    Restent nos instincts et le péril de leurs pétrifications. Nous aimerions pouvoir dire : « heureusement restent nos instincts ». Ils prennent une grande place dans la vie, ils dominent la raison, les émotions, parfois jusqu'à les écraser. Ils sont puissants. Parce qu'ils sont irrésistibles, ils nous fascinent. Nous voudrions bien ne croire qu'en eux, qu'en leur violence, les suivre jusqu'au bout, entre autres quand ils nous mettent en situation d'exploser. Nous n'avons pas idée d'où ils viennent, ni où ils nous emmènent, mais peu importe,  puisque « nous en tirons un sentiment de force ». Ce sentiment a beau se révéler éphémère, artificiel, frivole, nous préfèrons ignorer qu'il dévoile notre fragilité. Lorsque nous ne faisons qu'obéir à noss instincts, nous pensons être dans le vrai. C'est une illusion de penser ça : nous obéissons aveuglément à des instincts. Et nous en souffrons plus que nous n'en jouissons. En nous abandonant à la colère ou à la révolte, nous espèrons un soulagement, un assouvissement, une « libération ». C'est tout le contraire qui se passe. Nos instincts nous poussent dans une impasse. Ils se déchaînent pour rien, ou pour bien peu de chose. Les instincts aveugles sont des mals déchaînés, des maux qui nous désarticulent en pantins névrotiques ou en petits chefs psychorigides. Aussi longtemps que nous ne savons pas les charger d'un sens, d'une visibilité, ils s'inscrivent dans notre non aventure. Nous faisons jouer des forces qui nous demeurent obstinément inconnues, que nous nous obstinons à manipuler comme telles, alors que nous avons les moyens et l'intelligence de les connaître, pour peu que nous en prenions la peine. Même nos instincts les plus destructeurs, ce sont des énergies vitales qu'il est dans nos cordes de sortir de leur cécité.

   Eclairer nos instincts. Sous les espèces de la pulsion, de l'impulsion ou du réflexe, nous sommes des corps instinctifs qui font allégeance à la sottise interactive ambiante. Aujourd'hui, nous sommes des corps d'autant plus instinctifs que nous nous adressons à ceux des autres sans médiation. C'est la traduction des instincts dans une langue, qui les éclaire. Toute notre vie bascule dès l'instant où nos instincts se mettent à parler, à prendre la parole. Voilà comment cela peut arriver. Il faut aller au-devant de la parole des livres : les livres leur apprennent à lire, ils leur communiquent le goût d'échanger. Plus tard, ils ressentent la nécessité de prendre la parole, de parler plus fort que la petite raison ou que les émotions fluentes. L'un de nos instincts, du moins, a rencontré non pas Dieu, mais un point, un focus imaginarius à partir duquel procède la toute-puissance charnelle et révélatrice du langage. Le langage s’est laissé trafiqué, retourné pour désigner le contraire de ce qui est : nous avons remplacé la cohérence qui fait sens par des juxtapositions qui font choc ; au bout du compte, nous négligeons et nous faisons l’impasse sur la sensibilité : il appartient à chacun de se réapproprier le langage dont nous avons été exproprié par une réalité débordante qui nous assiège, de reprendre pied sur le monde de la vie sensible qui nous a été dérobé, leurre après leurre. La puissance du langage est entrée dans notre chair, dans nos instincts, non pour les apprivoiser, les domestiquer, mais pour les nommer, les éclairer, les affecter d'un sens, en projetant leurs folles énergies dans la conscience, pour en faire des instincts avisés, et déjà créateurs. Les mots nous ont fait quitter, progressivement, l'empire des ténèbres et du chaos, qui nous constituait comme corps aveuglément instinctif, tournant en rond dans son opacité.

   Ainsi, nous sommes devenus des corps qui désirent aimer, être aimés, être libres, créer, produire du savoir, faire voir la vie autrement à notre esprit, doter notre esprit d'un regard différent, intense, curieux en même temps que novateur, sur les choses de cette vie, sur les hommes, les femmes qui nous entourent, seraient-ils ceux dont nous pensons, avec hargne, qu'ils ne nous comprennent pas, qu'ils nous empêchent de vivre, qu'ils nous la gâtent. Jusqu'à présent, les corps que nous sommes, se sont conduits comme des mécaniques se soumettant à la machinerie sociale, notre violence est une mécanique, elle est liberticide, à l'instar de la machine sociale, calibrée pour transformer le vivant en objet de consommation. Nous donner une force de communion démocratique à l'échelle de l'Europe, voilà peut être ce qui pourait nous désintoxiquer des idéologies fallacieuses : ces prêt à penser conformistes. L'opium des clercs et la trahison des intellectuels, les illusions et les désillusions du progrès, le misérabilisme de la prospérité marchande et de  l'euphorie des bourgeois transfuges, nous en ont dissuadé. En tout état de cause, il n'est pas question de s'aligner sur les injustices du monde.

   Nous sommes des corps dont les désirs sont presque uniquement des mécaniques s'ajustant aux désirs ou aux tentations de consommer qu'excite dans les masses et dans les individus la machine à broyer tout désir de souveraineté, l'instinct de ce désir. Nous devrions casser cette partie-là de notre mécanique, nous devrions la tordre, lui rendre sa souplesse, son mouvement charnel, en quête de sa créativité naturelle , de ses dispositions à fonder une culture dans le corps, avec la matière organique du corps, une culture de la libération de ce corps. Mais rien de cet ordre ne se peut faire sans la puissance du langage. Nous devrions au moins essayer d'attirer en nous les mots les plus puissants de cette puissance, ou nous porter vers eux. Ils existent. Il faudrait que nous nous mettions dans la tête qu'ils n'existent que pour nous, qu'ils nous attendent, ou que nous les attendons. Ils possèdent un formidable secret de mieux-être, de mieux-vivre. Si un jour nous nous les incorporons, telles des incarnations dans la chair, alors nous pourrons être fier de notre violence, ce ne sera plus une fureur stérile, carcérale, elle fructifiera en oeuvres éclatantes, qui étonneront notre esprit, et l'esprit de ceux dont le corps n'est qu'un ensemble de  mécanismes, et non une culture, c'est à dire une civilisation qui dépasse cet automate mécanique.


     L’antidote à ce trop de réalité à ce constat d’envahissement, à ce constat de main mise par le pouvoir sur tous les domaines culturels, à ce constat de faillite de la pensée rationnelle (scientifique et étatique), à ce constat que nous sommes cernés par des chercheurs qui nous cherchent, c'est de prendre conscience : cela doit nous amener à diagnostiquer que nous sommes face à trop de réalité : trop de réalités, c’est trop d’informations, trop de nouveautés, c'est-à-dire trop d’insignifiances qui prolifèrent : nous sommes asphyxiés, anesthésiés, blasés, écoeurés, dégoûtés, brimés. C’est contre le trop peu de réalité de Breton qu’il nous faut faire valoir que nous avons besoin de l'air frais de la sensibilité : pourquoi ces chercheurs qui nous cherchent ne nous ont-ils pas encore trouvés ? Ne participent ils pas à cette entreprise de surveillance des surveillants qui place tout le monde sous souveillance : tout le monde regarde, épie et copie tout le monde : tout le monde cherche. La police de la pensée contrôle et renseigne la traçabilité de nos comportements et de nos conduites : les chercheurs, ces révolutionnaires bureaucrates fonctionnaires nous privent de tout : c'est cela qui nous empêche d'accéder à la vraie vie. 
Pas besoin d'experts, nous sommes tous également capables d'être chercheurs.


    Comment vivre ? A quelle allégeance veux t’on, peut-on nous forcer de consentir ? Dans les profondeurs de l’âme humaine, nous n’avons pas décider de braver quoi que ce soit, que notre vie serait autre chose que ce qu’on voulait qu’elle fût ; nous n’avons pas prétendu être réfractaires à tous compromis pourvu qu’ils ne fussent point aussi des compromissions ; nous n’avons nullement refuser des affiliations pourvu que ce fussent les bonnes mais nous avons voulu refuser la misère de la perspective dépravée qui nous précipite en dehors de nos mesures et de nos représentations du monde jusqu'à nous réduire à n'être que l'élément insignifiant d'un phénomène dont les lois nous échappent. La notion de catastrophe implique un renversement du rapport de l'humain à l'inhumain : elle est une inestimable manière de mesurer la démesure qui nous fonde. Mais elle est aussi un moyen de nous souvenir de notre étrangeté à nous-mêmes. Nos préoccupations sont peut être plus un pas de côté qu'un écart absolu avec l'esprit de l'époque ou que la revendication d’un individualisme farouche et forcené. C'est peut être pourtant grâce à cela qu'il est encore possible de respirer, malgré tout. Toujours est-il, qu'au cours de ces dernières années, c'est cela que nous avons besoin de fréquenter. Comme si pour survivre dans un temps de misère, il fallait se tourner vers ce qui s'en éloigne le plus. Aujourd'hui, le naufrage est tel que le moment est venu de briser le secret : c'est sur l'éperdu que nous ne cessons de miser, sur l’improbable. Mais vivre au bord de l'abîme, ce n'est pas vivre : vivre vraiment, c'est parier sur le probable. Dans consentir, il y a sentir. L'avenir ne se prévoit pas, il se prépare.

 

 

 

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Géopoétique - Communauté : Littérature engagée
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Samedi 25 octobre 2008 6 25 /10 /Oct /2008 07:55

  1) L’image et l’affect. J’aurais voulu partir pour commencer cette réflexion sur l’image, de la conception de l’image que Bergson développe dans le premier chapitre de Matière et mémoire. Cette notion d’image prend dans cette présentation qu’il en fait, comme il le dit lui-même valeur d’une expérience pure antérieure à la distinction sujet/objet, elle a un sens ambigu qui chevauche la séparation qu’on opère habituellement entre la réception des images et la production des images, entre les phénomènes et les noumènes, entre le souvenir et la vision : plus profonde que la représentation, l’image désigne ici une interaction primitive antérieure à toute perception. Le rôle des corps des être vivants est de sélectionner ces images à la réception comme à la production : l’action que les corps peuvent exercer sur les images environnantes leur confère un statut qui les émancipe de l’obéissance strictement déterminée aux nécessités des lois de la Nature. De proche en proche, on comprend que Bergson veut nous faire entendre que ces images là ont quelque chose à voir avec les simulacres d’Epicure et de Lucrèce ou avec les affects stoïciens : de l’état représentatif qui occupe l’espace à l’état affectif qui paraît inétendu, Bergson nous immerge dans les profondeurs d’une mémoire du vivant qui est active et incorporelle comme les désignent les stoïciens. Il veut montrer à l’œuvre ce travail d’inter interprétation des interactions faibles et fortes qui ont lieu entre les choses du monde par les images. On a bien là une manière d’inter monde qui présente et qui représente les choses du monde comme des objets, comme des lieux, comme des êtres vivants qui interagissent les uns avec les autres ou qui s’entre empêchent les uns avec les autres en formant des qualités ou des propriétés qui s’organisent en unités plus ou moins stables qui ont entre elles des affinités électives plus ou moins constantes. Tout le mérite de Bergson consiste à perfectionner le modèle leibnizien de l’analysis situs de la Monadologie en dénouant et en déliant les saillances de ces images virevoltantes de la prégnance indifférenciée du fond sans fond de notre expérience dont elles s’extraient en les désignant à notre attention comme autant de valeurs-propriétés qui circulent entre les êtres et les choses : <<nous sommes enclins à parler d’un contenu de l’expérience et de nous représenter quelque chose comme des mots et des images qui remontent du fond de notre âme à la surface>>. (Wittgenstein, Remarques sur la Philosophie de la Psychologie 1, § 111)

 

                2) Position et condition. Ce qui importe ici, à notre sens, c’est de considérer que cette notion d’image comprend tout autant une part visible qu’une part invisible, tout autant une part perceptible qu’une part imperceptible, tout autant une part consciente qu’une part inconsciente, tout autant une part thématisée qu’une part non encore thématisée, tout autant une part sensible qu’une part insensible, tout autant une part figurable qu’une part ineffable. Nous rejoignons ici les travaux de Jean-François Lyotard qui s’est employé dans Discours, Figure, à montrer que les fictions des modèles de la connaissance elle-même, procèdent des mêmes figures que celles qu’utilise le rêve, le songe ou la visitation. La matrice de ces figures n’est rien d’autre qu’un champ de forces où circulent des énergies. Lui-même désignait ce fond indifférencié de l’expérience comme un imprésentable ou comme un irreprésentable essentiellement constituée de forces et de tendances instinctuelles contradictoires. Beckett de son côté s’appuie sur quelque chose d’à peu près équivalent : il nous donne à découvrir une manière d’être au monde improbable, il explore le continent de nos façons d’être au monde : tout cela paraît bien inimaginable ou invraisemblable tellement c’est chaotique, désordonné et déréglé : il qualifie volontiers ça et là ce monde d’immonde, d’absurde. Ce qu’il décrit de long en large trouve sans doute sa meilleure expression dans l’intitulé de l’un de ses romans : l’innommable. Enfin Husserl et Merleau-Ponty rejoignent ces considérations en soulignant toute l’importance de ce fond sans fond de toutes nos expériences antéprédicatives : il s’agit pour eux de penser autant que possible sans rien présupposer. En tout état de cause, on a là sans doute un pas de côté au principe aristotélicien de non-contradiction : il s’agit de penser sans prendre position, du moins, de penser sans se laisser enferrer, sans se laisser enfermer dans le pratico-inerte des institutions du langage : prendre condition plutôt que prendre position. La position renvoie à des modèles ou à des théories déterministes, la condition à des modèles ou à des théories indéterministes, notamment probabilistes.

 

                3) Les frayages de nos sensibilités. De ce point de vue, il faut bien nous rendre compte qu’à ce niveau de l’expérience, toutes choses procèdent de la tonalité affective des situations dans lesquelles nous sommes plongés : les affects qui nous atteignent, émanent de celle-ci. Au gré des circonstances, nos formes de vie sont affectées continûment, elles varient, résistent et se conforment aux convenances sans se river forcément dans les (en) durcissements séniles et stériles du concept : nos formes de vie sont corrélées à des jeux d’images ou plutôt à des jeux de regards. Et c’est ce pouvoir des images de parler sans dire, d’évoquer de façon allusive sans se fixer dans des représentations trop formalisées qui rend à l’existence son potentiel vital essentiellement fluide. Précisément, cette puissance de travail du pouvoir des images fraie son chemin en traçant des effets de stylisation dans chacun de nos actes et de nos gestes, dans nos comportements, dans nos conduites : c’est cette spontanéité délibérative des images qui fait dialoguer les contrastes et les accords de nos impressions qui nous libère. Ce frayage se heurte aux blocs d’insensibilité des habitudes et des réflexes de nos traits de caractère : ceux-ci sont autant de formes de vie sédimentées de la mémoire désensibilisées. Les émotions et les sentiments les réactivent, les réaniment et les sensibilisent à nouveau, les font revivre ou les dissolvent dans nos récits. Ce frayage de nos sensibilités qui explore nos états d’âmes dans des histoires, ces réactualisations des images vécues de nos passés, ne sont rien d’autre en réalité que des retraductions des vécus de nos expériences. Ce double registre, de l’image et du discours, du visible et de l’audible, est réconcilié par la tradition académique qui s’inspire de l’ut pictura poesis, qui entend lire le tableau, par exemple  La Chute de la manne du Poussin, très précisément comme on le fait d’un texte, de gauche à droite, selon le développement de ses significations. Et la plastique de ces images constitue peut être la principale qualité de cette intelligence sensible des formes a priori de nos sensibilités qui facilite ces retraductions successives de nos expériences les unes dans les autres. Intelligence capable d’échapper à l’esprit de système, aux matrices des autorités intégristes et aux désignations rigides des bâtisseurs de système endurcis. Si le regard n'est pas encore une pensée, c'est déjà une expérience. Pour l’image, parler va sans dire. Comprendre ce qu'on sait, c'est à dire ce qu'on croit savoir.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Samedi 25 octobre 2008 6 25 /10 /Oct /2008 07:52

4) L’image et sa vision

                5) Le regard visionnaire de l’image. La vision ainsi se caractérise par l’effraction qu’elle opère dans l’extériorité : elle imprime un regard en déployant des dispositifs descriptifs. Le regard que je porte sur les choses est le fruit d’un apprentissage précoce de l’enfance.  Cet apprentissage du regard et de l'interactivité qui va avec lui, a lieu durant la période du prélangage : ainsi, le langage des yeux sert d'armature au langage des mots. Si le regard du nouveau né comme celui des animaux est fuyant pendant les premiers jours de la vie, son humanisation commence avec cet apprentissage. Les humains sont les seuls êtres vivants qui apprennent à se regarder durablement dans les yeux : les animaux, entre eux, détournent le regard. Le regard flottant de ceux qui ne se sentent pas arrimés à la société dans laquelle ils vivent, en partie parce qu'ils ne se sont jamais sentis arrimés au regard de leur mère, leur est souvent très préjudiciable. Précurseur du langage parlé et écrit, le langage des yeux fonde le lien humain : il crée la connivence qui préfigure la connaissance, il nous familiarise avec les choses et les êtres. Par la suite, il servira d'armature au langage des mots. L'enfant apprend à regarder comme il apprend à parler.  Ce sont les parents qui, dans les premiers jours, les premières semaines de la vie de l'enfant, vont stabiliser son regard en le captant durablement. Dès la naissance, le regard unit le nouveau-né à ses proches. Il ouvre à la socialisation et à la culture. C'est ce regard, fondateur du lien humain, que nous devons explorer, en analysant sa nature et son rôle à l'échelle individuelle et collective. L’expression «Tu vois ce que je veux dire» signifie bien que le verbe est subordonné à la qualité du regard de celui qui le prononce. L’articulation du regard au langage, ordonne le monde en établissant l'autorité, la hiérarchie, les principes d'assujettissement et de protection. Le psychologue René Spitz dans De la naissance à la parole, a montré toute l'importance des relations intersubjectives initiales dans le développement du sujet. A partir d’observations de type éthologique, Spitz s’est attaché à reconstituer ce qu’il appelle la"construction du lien objectal". Après une période où le nouveau-né ne fait aucune distinction entre lui-même et son environnement, le sourire intentionnel à sa mère ("premier organisateur psychique") marque le début de la reconnaissance de cette mère comme objet de son amour. Puis l'angoisse du huitième mois ou "peur de l'étranger" ("deuxième organisateur") prouve que l'enfant fait une différence entre ses proches et les autres. Enfin son premier "non" ("troisième organisateur") affirme son identité face à autrui. Prise à revers, cette évolution de ces trois moments organisateurs nous conduit de la négation à l’affirmation d’un quelque chose de significatif : à une signification. Nous accédons à cette Idée que <<l’impression que le visage familier d’un mot serait comme une image de sa signification>>. (Wittgenstein, Remarques sur la philosophie de la psychologie, § 6)

. De loin en loin, on trouve un écho de cette prose bergsonienne mise au service de la phénoménologie dans le livre IV du De natura rerum : <<une foule errante de simulacres subtils de toute espèce qui voltigent dans l’air, pénètrent par tous nos pores et vont jusqu’aux profondeurs de l’âme, éveiller la sensibilité de la phantastiké epibolè qui elle-même reconduit à la prolepse. Mobiles et légères, ces apparitions manifestent qu’elles connaissent l’art de la danse, leur témérité frappe l’esprit, pour toutes choses, il y a des simulacres, des figures étranges qui se métamorphosent en images impalpables, des émanations qui projettent leurs ombres, des reflets qui flottent et se volatilisent dans des formes profuses qui s’échappent et jaillissent des flux qui s’élancent de toutes parts. Partout nos visions rencontrent les sinuosités de ces répliques des choses. Vagabonds, les simulacres crépitent comme les étincelles d’un feu sacré>>. Ce qui chez Bergson est essentiellement souvenir est ici simulacre, ce qui chez Lyotard est rêve ou songe est chez Husserl ou Merleau-Ponty, esquisse : ce sont là à notre sens autant de déclinaisons de ce que nous nous sommes proposés d’étudier : l’image. Cependant, on notera que Lucrèce introduit dans le texte que nous citions plus haut ce terme de vision que nous souhaiterions opposer à celui d’image. Tandis que l’image restitue le point de vue du spectateur passif, la vision constitue à l’inverse la perspective d’action d’un agent qui s’apprête à être actif ou le point de vue du spectateur qui participe à la mise en scène. Le paradoxe de la vision, c’est qu’elle saisit à la fois moins et plus que le plan de l’explication : moins parce qu’elle se déploie en surplombant le détail, elle ne saisit pas des objet séparés et autonomes, (elle constitue sa dimension holiste comme des nœuds structurés de relations), plus (que la trace) parce qu’elle nous met en mesure de parcourir ce plan de long en large en tendant à l’autonomiser : <<vois cela comme l’image d’un…>>. (Wittgenstein, Fiches § 204, RPP 1, § 1111)

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Samedi 25 octobre 2008 6 25 /10 /Oct /2008 07:44

    6) Les magies du regard. A partir de cette considération, on le comprendra assez facilement, notre regard a été magique avant d’être esthétique, économique ou scientifique. Le regard organise nos comportements et nos conduites essentiellement à partir du vécu des intersubjectivités des situations dans lesquelles nous sommes placés : dans Par delà Nature et Culture, Philippe Descola propose un modèle qui rend assez bien compte d’un segment des changements de perspective des regards de l’humanité.

 

 

    Chacune de ces perspectives (l’animisme, le totémisme, le naturalisme et l’analogisme) désigne la co-originarité d’un <<voir comme>> avec l’émergence d’une vision. Traversant les différences et les ressemblances des apparences, le regard rend effectives les possibilités intrinsèques de la vision en faisant surgir d’une part un sens hypothétique et en tâchant d’autre part de conformer ce qui est vu à ce qui est prévu par ce sens. Ainsi, se dessine la possibilité d’envisager la vie comme une activité où la vision devient opératoire. De proche en proche, on comprend que le discours qui accompagne ces regards tend à se rationaliser, c'est-à-dire tend à prendre une consistance qui tolère de moins en moins les gênes ou les contrariétés des dissonances cognitives et des contradictions logiques. Car si on ne peut nier une image (Wittgenstein, Carnets 26/11/14), en revanche, on peut bien nier une vision comme on peut nier une proposition. Aujourd’hui sans doute, il n’y a plus guère d’images en soi qui puissent prétendre à l’éternité, ces images en soi qu’ont été les idoles ou les icônes sont à ranger dans le magasin des (pro)positions frivoles : il n’y a donc d’images que du point de vue du regard d’une position ou d’une condition. Les statuts des pouvoirs de l’image varient au gré des révolutions techniques et des croyances collectives. L’archéologie du frivole permet de reconstituer les généalogies des évolutions de nos regards, de nos façons d’envisager les choses. A partir de la considération de ces tenants (les négations) et de ces aboutissants (les accords) du langage, nous pouvons sans doute désormais mieux nous orienter dans la pensée.

 

                7) L’économie libidinale de la vidéosphère. En effet, nous avons aperçu que les affects de cette économie libidinale des images peuvent se métamorphoser et pour ainsi dire se transfigurer les uns dans les autres [Pascal suggère que cette transfiguration n’est rien d’autre qu’une transmutation de nos désirs et de nos valeurs, de nos préférences : libido dominandi, libido sentiendi et libido sciendi. Nous pourrions traduire ces trois ordres libidinaux : désir de jouir (la reconnaissance d’un sourire), désir de dominer (par le regard) et désir de savoir (la mise en mot du monde)].  Aussi bien, nous voyons bien que les images ont vocation à se traduire également en paroles qui elles-mêmes peuvent être appelées à devenir des énoncés écrits : en régime d’images, la pensée ne peut pas considérer la contradiction, elle juxtapose. En régime de parole, la pensée est essentiellement suggestive. En régime d’écriture, la pensée peut accéder sinon à la logique, du moins elle aspire à une plus grande cohérence en faisant appel éventuellement à l’arbitrage de la logique. Une véritable histoire du regard devrait donc nous conduire du point d'émergence de l'humanisation aux phénomènes les plus actuels de nos sociétés. Il s’agit pour nous guérir de nos aveuglements, d’assumer les chocs de nos représentations, d’interroger les paradoxes des évolutions de nos modèles, c'est-à-dire de mettre en évidence les déductions de nos visions du monde : c’est le non qui nous introduit de plain pied dans la dialectique négative du langage : toute détermination est une négation (voir le troisième organisateur de Spitz) ; ainsi, nous acheminons nous vers la parole et l’écriture ? Le processus d’humanisation en expérimentant nos regards, a perfectionné aussi nos savoirs : en passant des velléités frivoles des imageries de la mythologie aux intentionnabilités des modèles de nos théories de la connaissance, nous expérimentons les formes et les forces des sensibilités de nos manières de faire des mondes en escamotant subtilement ses manières de faire des mondes à partir de ces puzzle-cases de nos regards et de nos visions qui nous conduisent à tout <<voir comme>>. C’est (tout) comme si l'homme moderne pouvait alors revendiquer son droit de regard sur ce que tout ce qui se passe dans le monde ; encore faut il qu’il sache se rendre compte de la subtilité de ces regards : <<l’authenticité d’une expression ne peut pas être prouvée, elle doit être sentie>>. En revanche, <<je puis reconnaître un regard authentique>>, on peut juger de l’authenticité d’un regard et donner son assentiment à la puissance de séduction d’un coup (clin) d’œil. (Wittgenstein, Investigations philosophiques, partie 2, § 11). La vérité, <<je la saurais assez si je l’ai bien sentie>> dit assez bien Montaigne, la vérité est un ajustement de nos propos aux contextes dans lesquels nous les prononçons : au mieux, nous ne pouvons être qu’<<ondoyant et divers>>. <<Savoir, c’est pouvoir ; la science de l’homme est la mesure de sa puissance ; on ne triomphe de la nature qu’en lui obéissant ; et ce qui, dans la spéculation, porte le nom de cause, devient une règle dans la pratique>>. Les dispositions fondamentales de nos savoirs, les vertus épistémiques ont quelques chances de succès si et seulement si nos pratiques discursives ménagent et aménagent les sensibilités de ces regards. Par delà le projet d’une métaphysique de nos visions du monde, il s’agit de concevoir et de promouvoir une métaphysique des qualités des événements du monde. (Voir L'impératif du style ) Le style est à la fois un rapport de force dont l'opérateur est l'intimidation (Nicolas Machiavel), un rapport de séduction  (Balthasar Gracian et Jean Baudrillard), un rapport de production dont l'opérateur est la valeur ajoutée (Baruch Spinoza et Karl Marx), une condition de possibilité de l'expérience (Gottfried Wilhem Leibniz, Emmanuel Kant), un rapport d'échange donr l'opérateur est la sympathie (David Hume et Adam Smith), un lien vital avec un milieu dont l'opérateur est la perception (Wilhem Dilthey, Georges Simmel, Edmund Husserl et Henri Bergson) et une condition de félicité de l'expérience dont l'opérateur est le langage (John Langshaw Austin, Erving Goffman). 

 

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Vendredi 24 octobre 2008 5 24 /10 /Oct /2008 10:46

 

                      << La chose est toujours une opacité, une résistance ou une laideur >>. Emmannuel Lévinas, Totalité et infini p 71.

<< Le mot chien n'aboie pas >>, Traité de le réforme de l'entendement, Spinoza. 

 

                Bien souvent, nous exprimons comme un regret et beaucoup s’en plaignent : << nous sommes bien peu de choses >> disons nous, nous ne sommes pas autant de chose que nous le souhaiterions. Et c’est déjà assez dire sans doute combien notre condition laisse à désirer. Les choses de la vie donnent souvent à penser qu’elles sont précaires et éphémères, qu’elles sont labiles, aussi ce qui leur manque en réalité, cette substantialité paisible et assurée à laquelle nous voudrions qu’elles se tiennent, nous tâchons souvent de la compenser à grands renforts de mots. Ce faisant pourtant sans doute, nous nous trompons nous-mêmes, nous nous désennuyons à bon compte en nous payant de mots. A partir d’un tel constat, on peut probablement se rendre mieux compte du fait que le mot n’est pas la chose et même que le mot n’est pas du tout la chose. De même la chose et les choses en général ne sont pas essentiellement des mots, bien au contraire, les mots peuvent tout au plus être peut être des significations des choses. On le voit sans doute assez ici, le mot et la chose jouent une espèce de partie de cache-cache : la chose se dissimule derrière des mots, les mots qu’on emploie ne semblent en mesure que de nous leurrer et de nous faire prendre le mot pour la chose. Mais si les mots ne nous permettent jamais d’espérer atteindre ou rejoindre les choses mêmes, leur choséité, faut il alors renoncer à les utiliser, faut il se taire et peut on entreprendre par une simple expérience de pensée, par une méditation de nous placer au cœur de la chose même en soi ? Qu'est-ce en effet qu'une chose ?  La chose s'oppose à l'idée comme ce que l'on connaît du dehors à ce que l'on connaît du dedans. Est chose tout objet de connaissance qui n'est pas naturellement compénétrable à l'intelligence, toute ce dont nous ne pouvons nous faire une notion adéquate par un simple procédé d'analyse mentale, tout ce que l'esprit ne peut arriver à comprendre qu'à condition de sortir de lui-même, par voie d'observations et d'expérimentations, en passant progressivement des caractères les plus extérieurs et les plus immédiatement accessibles aux moins visibles et aux plus profonds. Traiter des faits d'un certain ordre comme des choses, ce n'est donc pas les classer dans telle ou telle catégorie du réel ; c'est observer vis à vis d'eux une certaine attitude mentale. C'est en aborder l'étude en prenant pour principe qu'on ignore absolument ce qu'ils sont et que leurs propriétés caractéristiques, comme les causes inconnues dont elles dépendent, ne peuvent être découvertes par l'introspection même la plus attentive (Les règles de la méthode sociologiques, Emile Durkheim, p XII). Une chose existe par ses effets.

 

                Un tel sujet mérite d’abord un détour par la grammaire : l’embarras qui nous saisit à l’annonce d’un tel sujet, semble d’abord n’être qu’un malentendu qui vient du langage. Tant qu’on en restait à des considérations sur les mots et les choses, nous pouvions nous contenter de quelques mondanités générales sur l’histoire naturelle, sur l’histoire économique et sur l’histoire de la linguistique et leurs archéologies mais dès que le sujet abandonne son pluriel, il semble nous enjoindre d’en venir au fait empirique : << ce qui peut être distingué doit pouvoir être séparé >> : le mot désigne surtout des genres et des espèces, la chose , c’est ce sur quoi porte mon action tandis que je parle, la chose en question, c’est ce dont nous nous entretenons : dire quelque chose, c’est dire n’importe quoi pourvu seulement que cela soit pertinent dans la situation présente. Linguistiquement, le mot chose a le statut d’une variable de la langue ordinaire qui désigne à notre attention un champ de substitution pour chaque usage que nous faisons des mots : une chose, c’est un peu comme un truc, un machin, un bidule. Lorsqu’on accorde au mot chose un sens propre, une tâche s’impose à nous distinguer chose et fait : les choses de la vie ne sont pas les faits de la vie : elles ont un caractère plus familier, plus proche que les faits. Les choses ne sont pas non plus des événements, elles sont plus habituelles. Les choses sont encore moins des phénomènes. Les scientifiques disent volontiers que c’est un réalisme naïf qui fait croire aux gens qu’il y a des choses qui sont ce qu’ils perçoivent. Quant à l’objet, la chose s’en sépare en ce que celui là est objectif : il est un quelque chose pour un sujet tandis que celle là est indépendante du sujet. Au fond, la chose est aussi indépendante du sujet que de la réalité. Mais tandis que la réalité s’oppose au rêve, à l’idéal, à l’illusion et à l’erreur, la chose ne s’oppose à rien : la choséité des choses, c’est un simple support statique de propriétés juxtaposées. Cette choséité possède une sorte d’universalité indifférente et passive. Dans le Cratyle qui entreprend de rechercher l’origine du langage et la justesse des noms, le personnage Hermogène va soutenir que cette origine est une pure convention des hommes contre Cratyle qui prétend lui que << pour chaque chose, il y a un nom qui lui est naturellement approprié >>. En effet, dit il << aucun objet ne tient jamais son nom de la nature mais de l’usage et de la coutume de ceux qui l’emploient et qui en ont créé l’habitude >>. Socrate qui mène l’enquête en confrontant ces deux conceptions qui s’opposent frontalement, va proposer la médiation d’un tiers terme : l’essence : << si toutes choses ne sont pas pareilles à la fois et toujours pour tout le monde et si d’autre part chacun n’est pas propre à chacun, il est clair que les choses ont en elles-mêmes une essence fixe, qu’elles ne sont ni relatives à nous, ni dépendantes de nous, qu’elles ne sont point tirées dans tous les sens au gré de notre imagination mais qu’elles existent par elles-mêmes selon l’essence qui leur est naturelle >>. (386 e) Dans cette optique, le langage est comme un tissu dont la trame et la chaîne forment un réseau de significations interdépendantes. Nos usages de la langue est comme une navette qui tisse les liens de ces interdépendances : la justesse des noms leur vient de l’usage correct que nous savons faire ou pas de leurs essences. Pour que le langage ait prise sur le monde, il faut que l’accord des mots et des choses repose sur une pratique qui féconde des représentations qu’on puisse partager. << Celui-là seul qui a les yeux fixés sur le nom naturel de chaque objet est capable d’en incorporer la forme >>. (390 d) La relation du mot à la chose comble le fossé qui sépare deux natures hétérogènes : le mot fait exister la chose dans la langue, la chose fait exister les mots comme des porteurs de signification. Le langage est en lui-même une puissance d’être qui fait exister les choses : la justesse des noms nous vient à l’esprit lorsque nous retrouvons les mots primitifs (426 a) qui en imitent les essences. Les mots attrapent, c'est-à-dire retiennent des traits du portrait des choses : la noèse est une néoésis (412 a), c'est-à-dire une fiction (un mensonge noble) qui fait aller loin dans l’accomplissement d’un travail : mékhané. L’ancrage du mot s’effectue au travers d’une réminiscence anticipatrice qui nous libère de la dette (417 c) que nous avons contracté dans l’expérience de la culture dans laquelle nous avons été élevé. Il semble bien que Platon ait tout particulièrement bien aperçu ici le rôle de ce quelque chose dans le langage que nous échangeons et que nous monnayons : la notion de devoir qu’il examine en (418 a) est un affect qui se mue en obligation sous la poussée de la réminiscence anticipatrice. C’est au travers de la notion de chose que s’opère ce monnayage, ce marchandage du langage : caeteris paribus, toutes choses étant égales, le langage opère une espèce de transsubstantiation de toutes les valeurs : le langage compare les ressemblances, établit des analogies et institue des équivalences. De proche en proche, on constitue ainsi des domaines de substitution possible. Toute la démarche de la méthode d’Aristote semble avoir été guidée par des préoccupations comparables : à commencer par le partage qu’il opère dans les Topiques entre la définition qui vise à préciser la nature d’une substance première et les accidents qui sont de simples attributions non nécessaires d’une part et d’autre part le partage qu’il opère entre la substance seconde ou genre et le propre. Le premier partage << est dans un sujet >>, c’est la chose elle-même, le second partage << est dit d’un sujet >> : ce sont les mots qui désignent l’espèce et le genre. Autrement dit, la prédication qu’opère spontanément le langage, impose et articule des degrés différents de généralités. La chose même en propre, c’est la substance première de l’individu pourvu de sa singularité. Ce qui peut en être dit, c’est les nomenclatures des médiations linguistiques de la substance seconde qui désigne aussi l’appartenance d’un individu à une espèce et l’inclusion d’une espèce à un genre plus large. De ce point de vue, l’évocation de la chose même peut bien se servir des appellations que la substance seconde lui fournit, mais sans doute, elle échoue nécessairement à indiquer toutes les propriétés qui constituent l’identité singulière de l’individu. Contrairement aux prétentions de Leibniz, nous ne saurions << définir la nature d’une substance individuelle ou d’un être complet en ayant une notion de cette substance si accomplie qu’elle soit suffisante à comprendre et à en faire déduire tous les prédicats du sujet à qui cette notion est attribuée >>. Une telle prétention est hors de notre portée parce que nous n’en n’avons jamais fini avec la définition d’un individu singulier. Nous pouvons tout au plus en rester à cette notion de chose : les mots n’opèrent qu’à la marge : dans ce deuxième cercle des substances secondes et dans ce troisième cercle des attributs qui désignent des propriétés ressemblantes.

          Nous avons dans un premier temps, vu qu’en toute rigueur le mot ne pouvait prétendre atteindre la chose même. Pourtant si le mot ne nous permet pas de rejoindre la chose, dans l’économie de l’expérience que nous faisons des choses, il semble qu’il ait un rôle très spécifique. C’est là sans doute, un point qui n’a pas échappé à la sagacité de Jean-Jacques Rousseau : dans son Essai sur l’origine des langues, précisément, il assigne au mot le rôle d’effectuer la transition entre la chose particulière et la chose générale, entre l’impression sensible qu’elle nous laisse et l’idée abstraite que nous nous en formons. En effet, le mot n’est ni un signe accidentel (le blanc pour le cheval), ni un signe naturel (un cri, un pleur ou une mimique), c’est un signe d’institution qui allie l’unité d’une signification, l’image d’une représentation et le souvenir d’une impression. Rousseau assigne au langage une origine passionnelle : il fait procéder l’apparition du besoin de langue non pas de la faim ou de la soif mais << de l’amour, de la haine, de la pitié et de la colère qui leur ont arraché les premières voix>>. Si le geste et la vision sont un mode de communication dans l’espace qui chosifie, la parole au contraire se compose de sons qui se déroulent dans la durée en déjouant l’opposition de l’intériorité et de l’extériorité. << La parole pénètre au fond du cœur d’autant plus sûrement qu’on ne peut dérober son organe >>. Par les mots, l’homme s’éveille à la vie de l’esprit : il commence à organiser le temps. Rousseau voit dans les langues méridionales << un terrain fertile où les climats doux furent propices à la vivacité des passions agréables susceptibles de faire commencer à parler des habitants >>. Au contraire, << dans les pays froid, les passions naissent des besoins : l’oisiveté fit place au travail. Avant de songer à vivre heureux, il fallait songer à vivre >>. Les langues du midi durent être vives, sonores, accentuées, éloquentes et souvent obscures à force d’énergie. Celles du Nord durent être sourdes, rudes, articulées, criardes, monotones, claires à force de mots >>. Les langues se forment, se calquent et se décalquent naturellement sur les besoins des hommes ; elles changent et s’altèrent avec les changements de ces besoins : les états de nos langues ajustent nos comportements aux état de choses. La société qui va se constituer portera à jamais les traces de l’effort et de la souffrance. Soumises aux injonctions de la communication à distance dont l’écriture est l’une des formes achevées, nos langues exacerbent la séparation des consciences : en elles, ce n’est plus l’âme d’un peuple qui s’affirme ; elles ne sont plus que le véhicule de mots d’ordre où se marque l’opposition entre dominants et dominés. De la société de communication à la société de consommation, il n’y a qu’un pas que dans Les choses, Georges Perec franchit allègrement : il y décrit une espèce d’enlisement des mots dans les choses. Un jeune couple qui se met en ménage cède à la fascination des choses qu’ils achètent et s’obnibulent dans les choses qu’ils font. Familiers des Puces, des brocantes et des boutiques dans le vent, ils rêvent et tentent d’aménager un décor idéal dans leur petit appartement : en réalité, ils ne font qu’obéir aux suggestions d’un journal d’information politique qui est le bréviaire de ce qui se fait de chic dans leur petit monde. Finalement, des personnages qui se croient inventifs et créatifs ne font que reproduire un comportement conditionné par les mots et les images. Choisissant les choses moins pour leur utilité ou leur beauté qu’en fonction de la mode et du goût dominant, ils se perdent dans une imagerie qui n’est plus que le reflet de leur aliénation dans ces choses. Dans plusieurs de ses ouvrages (Le système des objets, La société de consommation et De la séduction), Jean Baudrillard met assez bien en scène le storytelling de toutes ces choses kitsch de la pacotille du merchandising : tout ce vertige du fétichisme de la marchandise qui semble échapper aux lourdeurs et à la pesanteur du monde traditionnel : cette chosification du monde prend la forme de lubies, de spectres ou de fantômes qui constituent comme des espèces d’enflures mythologiques qui recouvrent et sédimentent les modes de vie. Tout se passe comme si la réification des valeurs économiques redoublait la réification des valeurs religieuses du sacré (hypostases) : la sur réification des mots sacrés (identification à une toute puissance) cède sa place à la survalorisation des choses du standing. Joseph Gabel dans La fausse conscience a tout particulièrement su analyser ces mécanismes : << l’appétit d’identité de l’esprit humain engendre des fausses identifications qui finissent par tyranniser ceux là mêmes qui en sont les porteurs >>. En réalité, ou bien notre identification est en défaut et nous nous sentons écrasés par la nécessité du cours des choses : le présent est prépondérant et nous ne sortons pas d’une saisie du réel (Spinozisme). Ou bien à l’inverse nous nous sommes fixés à une sur suridentification qu’on s’emploi à imposer à toute force à notre entourage : le futur est surinvesti dans une providence (Leibnizianisme). Tandis qu’une réification insuffisante tend à nous donner une vision des choses surréalistes : nous compensons notre sentiment de trop peu de réalité par une invention logomachique ; à l’inverse, un excès de réification de notre identité nous expose à l’adversité des autres. Nous passerons sous silence ici le tableau des formes franchement pathologiques de ces réifications. Aux yeux de Gabel, seule des dialectisations comme celles que Hegel ou que Marx proposent, nous permettent d’échapper à ces pétrifications médusantes dans les choses : Marx dans Le Capital (Livre I, chapitre I, section 4) a bien mis en évidence la forme fantastique qui s’empare de nos rapports aux choses. Le fétichisme, nous dit il, revient à traiter les objets comme des choses, c'est-à-dire à oublier qu’ils ont été fabriqués et conçus par des hommes. Il semble bien selon Marx qu’on chosifie les choses dès lors qu’on leur confère une fixité habituelle qui leur paraît provenir de la nature : ces formes figées des marchandises cristallisent leur valeur en argent qui au lieu de refléter la seule valeur d’usage, révèle au contraire toute la mystification de la valeur d’échange. Surdéterminées ou sous déterminées, les choses sont réifiées dans les modèles de la circulation des marchandises. Sartre dans L’Etre et le Néant prolonge ces analyses en les appliquant aux rapports que nous entretenons avec les autres : les regards que nous portons les uns sur les autres sont réifiants dans la mesure où nous avons tendance à nous embrigader aux désirs des autres et dans la mesure où nous avons tendance à vouloir capter les désirs des autres. La gêne, la honte que nous pouvons éprouver lorsque nous sommes stigmatisés par un trait qui n’est pas à notre avantage, sont des expressions de cette choséification. On se sent épinglé et cloué à une identité dans laquelle on ne se reconnaît pas.

       

      Pour nous sortir de ces cercles infernaux de la réification qui ne sont que l’envers des cercles herméneutiques, il semble bien que ce que nous ayons à faire de mieux, ce soit de nous tourner vers l'oeuvre de Quine : non pas sans doute que Quine ait particulièrement vocation à sauver qui que ce soit mais après tout l’intitulé même de notre travail est aussi le titre de son ouvrage le plus fameux : Le mot et la chose (c’est la traduction de Word and Object). Nous pouvons sans doute présumer qu’un usage du principe du rasoir d’Occam serait à même de nettoyer les écuries d’Augias de nos langages sur les choses et de contenir les débordements des choses sur les mots qui les expriment. Et si la chose peut être exubérante, il n’est pas dit que nous ne puissions pas canaliser  sa propension à en dire trop ou en faire trop : << la chose en réalité, est une espèce de substance active du mot. Quand on parle des choses, on ne peut plus faire d’erreur de catégorie : du moins on perméabilise les frontières entre toutes les sortes de choses. Dans la conception de Quine, nous parlons de chose parce qu’il y a inscrutabilité de la référence. Même dans l’ostension directe du lapin, on ne peut pas être assuré que gavagaï puisse vouloir signifier lapin. Les choses sont inscrutablement permutables parce que leur référence est brouillée. L’ambiguïté consubstantielle des mots et des choses provient des caprices de leurs références, c'est-à-dire de la construction opaque des renvois qu’elles induisent. La chosification commence d’emblée dans les points de condensation significatifs de nos expériences. Les choses polarisent suffisamment l’attention pour être apparentes et pour qu’on en parle, pour qu’on puisse rapidement les identifier et pour apprendre leur nom. Les choses, c'est-à-dire le << ce qu’il y a >>, c’est ce que nous affirmons qui existe dans le travail d’organisation de notre expérience avec les ajustements des diverses tournures de phrase qui traduisent cette expérience. Les apprentissages des mots s’effectuent dans des contextes dont ils gardent l’empreinte. Quand nous amassons et utilisons des indices offerts par les circonstances, notre rôle consiste à nous laisser activer le plus possible par des stimulations en chaîne qui réfléchissent au travers des théories de nos schèmes conceptuels, les stimulations sensorielles, et cela par l’intermédiaire de l’animation mutuelle des phrases. D’ordinaire, notre savoir est soumis au balancement délicat produit par les poussées en sens divers de forces variées transmises à travers l’édifice des phrases depuis des stimuli pertinents. Nous réagissons avec le plus de sensibilité possible à l’enchevêtrement qui se produit dans les stimulations en chaîne. Quine montre à l’œuvre ensuite l’apprentissage de trois termes : l’interjection << aie ! >> comme représentant d’une impression simple, le mot << carré >> comme représentant d’une qualité première et le terme << rouge >> comme représentant d’une qualité seconde. Quand nous posons des choses comme vraies, nous extrapolons les intrusions des informations qui nous viennent des irritations de surface des stimuli de nos organes sensoriels. Etre, c’est être la valeur d’une variable : précisément, la notion de chose a le statut d’une variable de la langue ordinaire qui désigne à notre attention un champ de substitution pour chaque usage que nous faisons des mots : une chose, c’est un peu comme un truc, un machin, un bidule. La référence s’opère par le truchement des catégories qui désigne un domaine de définition où des choses sont substituables parce qu’elles sont des variables. L’embrigadement de leur interprétation à un langage canonique n’a pas pour objet de nous dire ce qui existe mais de nous dire ce qu’une théorie présupposée dit qui existe. C’est une décision ontique qui postule << ce qu’il y a >> de re : Quine admet les assomptions d’existence concernant les individus mais il refuse les assomptions d’existence pour les propriétés et les relations, autrement dit << pas d’entité sans identité >> . De dicto, nous proposons des modèles, de re, nous y croyons ou nous les refusons. Dans le Tractatus Logico-Philosophicus, Wittgenstein trace une ligne de démarcation nette entre un état de choses qui est une liaison d’objets et les faits qui sont des systèmes de propositions mais construit un intermédiaire, l’image : 2.201, l’image représente la réalité parce qu’elle représente une possibilité de l’existence ou de la non existence d’états de choses. A l’inverse, dans les recherches du second Wittgenstein, cette ligne de démarcation se brouille et semble épouser les reliefs des jeux sélectifs de l’expérience d’une situation à son contexte : les mots et les choses s’agencent et se combinent dans des jeux de langage aussi divers qu’ondoyants. La chosification n’est au fond qu’une réification qui exagère les mécanismes du jeu : l’agonistique (qui crée le conflit, la haine et le ressentiment), la mimétique (qui crée des stéréotypes), l’aléatoire (qui crée du doute) et l’ivresse (qui crée des enthousiasmes et des désillusions) des jeux de langage créent les ombres des fantômes de nos réifications (Roger Caillois Les jeux et les hommes).    

 

                La déréification si tant est qu’elle soit possible parfois et souhaitable quelques fois (on ne sort de l'ambiguïté qu'à ses propres dépens) passe sans doute d’abord par la prise de conscience des fonctionnements des mécanismes de la chosification : dans tous les cas on demande à voir non pas seulement avec les seuls yeux, mais aussi avec les yeux de l’esprit L’origine du doute et le doute sur l’origine (des crises et des identités) . Traiter les mots comme des choses, affirme Baudrillard dans L'échange symbolique et la mort (p 336, 337), c'est renvoyer l'instanciation des choses à des processus primaires de la pensée : à ceux de la condensation ou de la cristallisation et ceux du déplacement. La pensée occidentale porte et supporte au fond le vide des significations en s'en remmettant aux choses, c'est à dire au non lieu de la valeur des états de choses : à leur sens. Si, il est essentiel à la chose de pouvoir être partie intégrante d'un état de chose, alors la chose peut arriver dans un état de choses ; mais il faut que la possibilité de cet état de choses soit préalablement préjugé dans la chose. En effet, une chose peut ou bien être ce qui arrive ou bien, n'être pas ce qui arrive et tout le reste demeurer égal. La chose est indépendante pour autant qu'elle peut se produire dans toutes les circonstances possibles, mais cette forme d'indépendance est une forme de la connexion avec l'état de choses, une forme de dépendance. Chaque chose se trouve pour ainsi dire dans un espace d'états de choses possibles. Si je puis concevoir l'objet dans le contexte de l'état de choses, je puis le concevoir en dehors de la possibilité de ce contexte (Tractatus-Logico-Philosophicus). A cette fin, il lui faut, une topique et une économique où le mot est l'adjectif de la chose.

 

       

 

 

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Dimanche 19 octobre 2008 7 19 /10 /Oct /2008 18:44

 



 

                Juger : faites le bien ou ne le faites pas du tout. A l’aube de la civilisation occidentale, Anaximandre semble avoir tracé le projet d’une justice universelle qui innocente le monde :  << De là où proviennent les choses, c’est vers là aussi qu’elles doivent toucher à leur fin selon la nécessité de l’ordre du temps >>. Le paradoxe le plus significatif du juger, c'est que dans le même temps qu'il cherche à dire la vérité, il donne une opinion. A l’instar de la justice, l’acte de juger est souvent suspecté de n’être qu’une parodie ou qu’une contrefaçon qui ne fait pas suffisamment sa part à chacun. On l’accuse volontiers d’être partial et de n’en rester qu’à une estime des apparences qui méconnaît les vraies raisons. Le reproche le plus constant qui lui est fait, c’est qu’elle serait même expéditive d’où sans doute cette recommandation qui lui est souvent adressée de suspendre son jugement. Dans ces conditions, s’il est vrai que (l’acte de) juger, c’est d’abord savoir apprécier l’importance des éléments qui déterminent une situation, il faut croire que nous avons besoin d’un certain nombre de critères d’authenticité qui légitiment cet acte. Et pour ce faire, nous avons sans doute besoin de savoir ce qui serait susceptible de nous faire juger plus juste, ce qui serait susceptible d’améliorer notre discernement, notre lucidité et notre visibilité, ce qui serait susceptible de nous guérir de nos aveuglements. Et de ce point de vue, s’il est vrai que (l’acte de) juger, c’est d’abord cette capacité de déterminer des éléments objectifs d’une situation, c’est aussi cette capacité d’être sensible à une part inconditionnée du jugement et à une part subjective du jugement. De ce point de vue, penser et juger n’est jamais que sentir : à preuve, tous ces jugements de goût et tous ces jugements qui prononcent les préférences de nos choix. Les frustrations que l’on peut ressentir lorsque nous sommes empêchés de faire valoir ces jugements subjectifs de nos expériences quotidiennes, mettent en évidence toute leur importance décisive. Tout se passe comme si nous étions d’abord progressivement insensibilisés, comme si nous étions ensuite désensibilisés insensiblement et comme si au bout du compte, nous étions complètement anesthésiés L’image et l’affect . Il n’est pas rare qu’une telle frustration, aboutisse à une espèce de colère rentrée qui peut d’autant plus s’amplifier qu’elle spécule plus sur l’émotion qu’elle suscite.

 

                Soumettre la cause d’une personne à la décision d’un jugement, astreindre la résolution d’un problème ou d’une affaire à la procédure d’un jugement, assujettir notre assentiment à la conformité d’un jugement, telles sont quelques unes des modalités de cet acte de juger. Dans l’ordre du juridique, un tel acte revêt toute sa charge solennelle : le sérieux de sa sentence sonne le glas de l’ironie. Juger, c’est rendre justice, c’est donc retrouver le sérieux de l’attention et de l’intention. Attendu que des faits délictueux ou criminels ont été commis ou perpétrés, attendu qu’ils ont pu être établis, poursuivis et reconnus comme tels, attendu que des victimes se sentent accablés par des sentiments d’horreur ou d’injustice, attendu qu’ils sentent animés d’u désir de vengeance, qu’elles réclament réparation, les instances d’un tribunal sont tenues d’imputer des responsabilités, de trouver des mobiles ou des causes, d’incriminer leurs auteurs et de sanctionner les fautes constatées à proportion du dommage infligé. Compte tenu des circonstances atténuantes ou aggravantes des charges retenues, la justice juge, c'est-à-dire qu’elle tranche et prononce une peine. L’administration de la justice passe par une instruction du jugement dont la logistique est instructive : on cherche des indices, des preuves confondantes, on réunit des témoignages. Les procédures règlent les confrontations de ces éléments. Le procureur accuse, l’avocat plaide et le juge arbitre. Le point de vue des parties adverses particulières et le point de vue de la société dans sa plus grande généralité, s’affrontent. Le jugement de la justice met en scène une pièce de théâtre qui respecte les trois règles de l’unité de lieu, de temps et d’action où s’effectuent des délibérations antagonistes dans l’enceinte d’un forum extérieur qui doit accorder les fors intérieurs des consciences de chacune des parties en lice. Le jugement établit ou rétablit une interprétation des faits et de leurs vérités : ce faisant, il opère la catharsis des passions qui ont été provoqués par les inimitiés qui ont été suscitées par le différent qui a valu la convocation de la justice. Plus qu’un recours et le secours d’une consolation, le jugement vise à une résolution qui pacifie les affects des conflits. La justice concerte vérité et réconciliation : John Rawls, dans La théorie de la justice comme équité élucide les fonctionnalités du juger qui s’établissent dans le jeu dialectique qui voit s’affronter les valeurs opposées de liberté et d’égalité. Ce que l’on gagne dans un sens, on le perd dans l’autre et vice versa. Cette théorie de la justice fait l’anamnèse des principes du jugement en levant les voiles d’ignorance de la position et même de la condition de chacun : elle retrouve la voie qui fraie vers les principes qui gouvernent le consensus du modus vivendi du contrat social tacite qui préside à la vie des sociétés. Cet appel du jugement à un sens de la justice comme rémission et comme pardon consentis, s’inspire d’un appel à la légitimité par le droit naturel dont Léo Strauss a montré toute l’importance dans Droit Naturel  et Histoire : une telle conception du droit s’oppose au droit comme rapport de force. Elle a pour tâche d’opérer une instruction permanente de ce qui contribue au juste et de contrevenir à ce qui lui fait obstacle. L’anthropodicée rawlsienne est un innocentement par la réconciliation qui permet ainsi de remonter jusqu’à l’attitude à partir de laquelle l’autorité du jugement se substantialise et acquiert force de loi. Juger est un usage tolérant du pardon qui ne cède pourtant en rien à la nécessaire rigueur du juger juste : il pratique ainsi une pacification des mœurs qui assèche et fait disparaître progressivement les eaux troubles des vieux ressentiments et des haines recuites.

 

                Ce qui vaut dans l’ordre juridique et politique, la pompe du sérieux de l’acte de juger vaut aussi dans l’ordre  religieux. On peut même dire sans doute que dans cet ordre le jugement est magnifié au point qu’il acquiert désormais pour fonction de sauver les âmes des morts et des vivants : dans l’Ancien Testament, les Psaumes qui font l’éloge de l’Alliance du peuple Hébreux, invoquent à de nombreuses reprises <<les bienfaits du jugement et de la justice>> (Psaume 119 notamment). Le récit du Jugement de Salomon met en scène les difficultés et même la quasi impossibilité d’établir parfois la vérité dans un litige : on est alors dans un dilemme, ou bien on partage les torts, ou bien on met ces parties devant une situation qui oblige l’une d’elles au moins de changer sa requête. Enfin, la promesse d’un jugement dernier qui permettrait d’accéder à une nouvelle vie après la mort ne manque pas de persuader ou de convaincre le jugement d’un bon nombre de fidèles : <<quand viendra le Jugement Dernier, vos oppresseurs seront châtiés et vous les opprimés, vous serez récompensés ; les premiers seront les derniers et les derniers, les premiers>>. Platon dans le livre X de La République met en scène dans le mythe du soldat Er le Pamphylien ressuscité des morts après une bataille où il a été blessé et laissé pour mort, le récit du jugement des morts dont la bonté de l’âme est soupesée à l’aune des bonnes et des mauvaises actions qu’ils ont commises durant leur vie : 614 d <<il y vit donc des âmes qui s’en allaient uns fois jugées par les deux ouvertures correspondantes : les bons à droite, en haut et en avant, les mauvais à gauche, en bas et en arrière. Par les deux autres des âmes entraient qui montaient des profondeurs de la terre, de l’autre descendaient pures du ciel. Ces âmes semblaient avoir fait un long voyage>>. Chacune de ces âmes reçoit sa punition et sa récompense. Cette thématique du jugement dernier qu’on trouve à la fois dans Platon (Le Phédon) et à la fois dans le Nouveau Testament déclinée en trois phases, la chute, le rachat et la vie éternelle, trouve dans la poésie de Dante dans La Divine Comédie une expression qui parachève et réconcilie la tradition hébraïque et la tradition grecque au travers d’une eschatologie sublime de l’humanité qui fait succéder aux affres des cercles de l’Enfer, les expiation des assises du Purgatoire. Les routes de l’Enfer et du Purgatoire conduisent l’humanité à faire l’ascension du Paradis pour conquérir de haute lutte la vertu impériale de Justice. Dante juge l’évolution de l’humanité en unifiant la Sagesse grecque et la Révélation évangélique en associant les fruits les plus nobles de l’intelligence païenne aux efforts de la volonté chrétienne : c'est les vallées de larmes qui fécondent l'avenir.

 

                Nous avons dans un premier temps mis en perspective la justice terrestre et la justice divine céleste afin de mettre en évidence l’une des fonctions principales de la justice : l’expiation des souffrances commises ou endurées et leurs rédemptions dans un repentir : il convient de relever qu’une telle perspective fait sortir les populations des cercles infernaux des sortilèges et des possessions de la superstition. Juger, c’est accéder à une certaine prise de conscience, juger, c’est sonder les cœurs et les reins, c’est mettre à jour la sincérité et la véracité des âmes, c’est fustiger les dissimulations, c’est se mettre en quête d’une certaine authenticité véritable et même d’une vérité tout court. Et tel est bien le projet notamment de la justice qui met en œuvre le système des procédures inquisitoriales : le but de ce système, c’est d’établir la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. A ce titre, le juge se tient tenu d’arracher et même parfois d’extorquer des aveux. C’est précisément au nom de cette recherche d’une vérité objective supposée que les tribunaux de l’inquisition soumettaient leurs prévenus à la question et que les tribunaux de l’Ancien Régime les torturaient. De ce point de vue, juger, ce n’est pas d’abord juger à partir de preuves : ce sont les aveux qui constituent la pièce centrale du jugement, fussent ils provoqués par des instructions intimidantes. A l’inverse, dans le système de procédure accusatoire, l’initiative de l’action en justice est laissée aux intéressés, demandeur dans un procès civil, citoyen lésé dans un procès administratif, organes publics dans un procès criminel. Tous les actes de la procédure sont de même accomplis par l’initiative des intéressés ou de leurs représentants à qui il appartient de rassembler les éléments de preuve et les témoignages et d’accomplir tous les actes nécessaires à l’avancement du procès. Le juge n’a pour mission que de juger le litige en fonction des éléments qui lui sont fournis par les intéressés. Au travers de l’opposition de ces systèmes de  règles procédurales, nous aurons reconnu l’antinomie des méthodes que nous pouvons mettre en œuvre pour tâcher d’atteindre la vérité d’un jugement. Dans la procédure inquisitoriale à l’instar des systèmes rationaliste, la vérité est présupposée : elle doit être atteinte, ce qui a eu lieu ne peut pas être autrement que ce qu’il a été quand il a eu lieu. A l’inverse, dans la procédure accusatoire à l’instar des conceptions empiristes, la vérité est seulement approchée : les aveux n’ont souvent qu’un rôle mineur. Le statut de la vérité est minoré : elle est pragmatique, elle ne vaut que dans la mesure où elle est de nature à apaiser les conflits d’intérêt et à pacifier les passions. Plaider coupable suscite l’indulgence : faute avouée est à moitié pardonnée. Tandis que la procédure inquisitoriale présuppose une institution qui domine les débats, la procédure accusatoire se place au ras de l’expérience. Du coup, nous voilà introduit à l’opposition qui voit s’affronter les conceptions rationalistes du jugement et les conceptions empiristes du jugement. Dans La recherche de la vérité, Malebranche présente une théorie du jugement naturel : par le jugement naturel, dieu juge en moi, pour moi, sans moi et même malgré moi. Ce faisant, il semble développer une thématique que Descartes avait abordé dans La dioptrique dans laquelle, il  discute comment il est possible que notre jugement puisse apercevoir des perceptions de profondeur : les actions de la pensée du jugement ne laisse pas d'envelopper en soi un raisonnement : il s'agit donc d'un jugement enveloppé. Le jugement naturel voudrait être une médiation entre l'oeil et l'âme : ce n'est pas l'oeil qui voit, c'est l'âme. Dans la Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty examine de très près ce débat : tout particulièrement dans le chapitre III L’attention et le jugement. Il relève que l’attention dans sa forme la plus typique, c’est ce mouvement de focalisation de la conscience qui met notre attitude en arrêt : c’est là une attitude qui nous prépare au jugement : l’opération de l’esprit que l’attention suscite, c’est de créer un champ perceptif ou mental. Le jugement, c’est une traduction dans le langage de nos expériences d’attention. L’expérience commune s’applique souvent à distinguer nettement entre le jugement et le sentir. En effet, pour elle, le jugement est une prise de position qui vise à connaître quelque chose de valable pour nous même à tous les moments de notre vie et pour tous les autres esprits existants ou possible, au contraire, sentir, c’est s’en remettre aux apparences. Dans l’opposition qu’il fait jouer entre l’intellectualisme rationaliste et l’empirisme, il s’applique à mettre en évidence comment le jugement traverse tous les doutes possibles pour s’installer d’emblée en pleine vérité. <<Le doute a bien pu interrompre les affirmations explicites touchant au monde mais cela ne change rien à cette sourde présence du monde qui se sublime dans l’idéal de la vérité absolue>>. L’analyse du morceau de cire par l’inspection de l’esprit, c’est le concept qui descend dans la nature. De ce point de vue, porter un jugement, juger des choses, c’est se mettre en rapport avec elles. Le jugement est la fonction essentielle de l’intelligence : elle lui donne son contenu, un objet qui forme une synthèse. Le jugement est même dans la perspective kantienne une fonction qui met évidence une variable Être tout chose : le mot, la chose et leurs déréifications . Dans la tradition empiriste à l’inverse, le jugement est comme tous les autres opérations de l’esprit réduit à une simple association d’idées dont du reste nous n’avons pas forcément conscience : un tel peut nous faire penser à un autre sans que nous nous en rendions forcément bien compte. Mais les jugements et les associations qui les expriment n’énoncent pas seulement les modes par lesquels nous les concevons, ils énoncent aussi la conviction et la persuasion que ces choses existent : de ce point de vue, juger qu’on a vu quelque chose, c’est croire qu’on a vu quelque chose, c’est donner notre assentiment (parfois sous toute réserve) à une affirmation. D’une certaine manière, juger, c’est sentir, c’est être sensible à notre sensibilité.

 

                Nous avions vu d’abord que juger, c’est d’abord rendre justice, nous avons vu ensuite que juger c’est d’une autre manière rendre raison puis même que d’une certaine façon, juger c’est être sensible au vécu d’une expérience. Il nous reste à voir si il est possible de concevoir une manière de concevoir un jugement ferme, solide et fiable d’une expérience susceptible de s’expérimenter (non pas seulement forcément dans un sens performatif mais aussi dans un sens orphique). En effet comme Husserl le relève avec insistance dans La crise des sciences européennes, nous avons beaucoup trop fait de nos sciences des appareils qui instrumentalisent nos jugements dans un sens objectif tandis qu’il aurait fallu à l’inverse accorder à la part subjective du jugement toute sa place. Les confusions d’esprit, les désorientations et dans une certaine mesure les dépressions d’un bon nombre de nos contemporains témoignent que nos facultés de juger sont en crise, c'est-à-dire qu’elles sont dé(sol)ées. Cette thématique que Heidegger désignera par des formules comme <<l’oubli de l’être>> ou comme <<la déchéance de l’étant>> disent assez ce qui nous manque le plus : la mise en œuvre effective de cette capacité de juger librement. L’économiste Armatya Sen a mis en évidence toute l’importance des frustrations qui proviennent de la non utilisation de nos capabilités. De toute évidence, nos formes de vie sont de plus en plus arraisonnées par des conditionnements  qui nous ligotent plutôt qu’ils nous libèrent. Nous n’avons plus que les préjugés de nos appartenances à des catégories socioprofessionnelles : la division du travail et l’hyperspécialisation des tâches  que nous entreprenons sont peut être avantageuse du point de vue d’une certaine efficacité, du point de vue d’une certaine rentabilité ou d’une certaine profitabilité du productivisme, mais elles sont ruineuses du point de vue de la vie de l’esprit. Un tel mode de vie nous réduit à l’impuissance de juger de notre situation : nous sommes infantilisés, colonisés et empêtrés dans des modes de vie qui ne font plus sa part à notre faculté d’apprécier la qualité des relations que nous entretenons avec les milieux humains et les milieux naturels qui nous entourent. Un certain intellectualisme jacobin semble en passe de nous anesthésier complètement en diffusant à haute dose des médiocrités qui stérilisent les initiatives locales. Tel est bien le diagnostic que prononce Axel Honneth dans La société du mépris : <<l’accroissement des possibilités de réalisation de soi donne lieu à une récupération de ces idéaux par une bureaucratie proliférante>>. Les pathologies de la (non) reconnaissance sont les conséquences d’une négation de la possibilité d’une <<entente sans contrainte>>. Juger vraiment, c’est créer les conditions de possibilité d’une intersubjectivité qui soit susceptible de constituer la base sur laquelle des vies authentiquement vécues puissent être construites. Une telle intersubjectivité ne peut réellement se mettre en place qu’à la faveur d’un travail d’enrichissement du langage que nous utilisons. Dans l’expérience, le moment du jugement, c’est un temps d’arrêt qui nous apprête à poser un problème : le jugement affirme ou nie, évalue, compare, apprécie, délibère et s’achève dans une décision. Le jugement dès lors justifie l’adhésion d’une disposition à une position et à une proposition qui lie entre elles des représentations. Juger, c’est approuver, c’est donner des approbations, des preuves et des garanties de son assentiment, c’est accepter, admettre, agréer, autoriser, confirmer, entériner, homologuer, permettre, ratifier, sanctionner. A l’inverse, ce peut être aussi désapprouver, nier, renier, dénier mais c’est aussi classer et catégoriser, c’est faire rentrer dans un cadre. Et donc juger, c’est encore aussi bien louer, applaudir ou encourager que disqualifier, bannir, réprouver et condamner : on comprend sans peine toute l’attention que beaucoup ont pu lui porter. Juger, c’est en effet faire un usage de médiations linguistiques qui nous font toucher du doigt l’universel, le général, le particulier et la singularité des identités. Le jugement opère les régulations de nos expériences. Dans l’Appendice à la dialectique transcendantale de la Critique de la raison pure. Kant décrit assez bien les mécanismes des systèmes (la plus grande unité systématique et finale de la raison) régulateurs. C’est cet usage régulateur de la faculté de juger qui forme le schème de la sensibilité à la manière d’un automate probabiliste qui compense, décompense et fonde dans une unité systématique la rationalité du sens intime et l’unité systématique et finale de la plus grande variété possible des choses du monde. Cette analyse des mécanismes du juger trouve son prolongement dans la Critique de la faculté de juger qui met en scène les distributions du goût au travers des analyses du jugement réfléchissant. Tant que nous vivons dans les sphères parallèles de nos professions, nous nions la possibilité d’un sens commun des sensibilités de l’humanité. Juger vraiment présuppose que nous accordions que puisse exister une communicabilité des états d’esprit : le jugement de goût postule une communicabilité universelle et présume un sens commun qui soit susceptible d’accorder les goûts et les sensibilités des multitudes dans les plaisirs raffinés et délicats de l’esthétique et de l’art. L'exigence de transparence du jugement est un devoir.

 

                Pouvoir juger de tout, c’est sans doute ce qui manque le plus dans les époques industrielles où on croit bon de pousser le modèle de l’analyse scientifique du travail jusque dans la vie sociale : nos inhibitions ne proviennent donc pas seulement de notre retenue, de notre réserve ou des pudeurs de nos politesses mais bien souvent nous sommes tenus de ne plus pouvoir nous exprimer que sur des matières pour lesquelles nous avons reçues des certificats de compétence. Hannah Arendt dans La crise de la culture fait remarquer quelque part que la rupture des sociétés modernes avec la tradition les prive d'un sens commun : le << juger >> doit contribuer à rétablir une confiance pour vivre en commun dans un monde commun. C’est tout particulièrement vrai de l’art moderne et de l’art contemporain où les jugements hâtifs ont tôt fait de valoir à son auteur la sanction en retour : trop souvent, la parole du jugement est confisquée par les délégations des spécialistes ou des experts. Le jugement objectif est une compétence, le jugement subjectif est un droit, c'est la prérogative de l'individu libre.(Critique de la raison institutionnelle).  Juger, c’est ce qui nous sauve du péché, de l’erreur et de l’oubli. Pour comprendre ce qu’on sait, on doit pouvoir en juger. <<Que justice soit faite, dusse le monde entier en périr>>veut seulement dire avoir foi en la spontanéité créatrice et autorégulatrice de (l’acte de) juger.

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Samedi 11 octobre 2008 6 11 /10 /Oct /2008 16:13

 

 

                Selon la formule d’un célèbre critique (Charles du Bos), il faut croire que la notion de doute fait partie de ces entités énigmatiques qui permettent << une constante et opiniâtre manipulation de l’insoluble >> qui fascine tout autant qu’elle répugne. Elle paralyse aussi parfois : le cinglant désaveu qu'elle inflige, le trouble que le doute suscite peut être vertigineux et il n’est pas en la puissance de notre esprit de l’oublier : faute de nous en souvenir avec suffisamment de lucidité, nous le nions, le renions ou le dénions et nous le refoulons. C’est là une de ses caractéristiques qui n’a pas échappé à un bon nombre de penseurs qui ne se sont pas faits faute d’entrevoir dans leurs malaises existentiels, la traduction d’une expérience du doute[1]  : << il y a comme un doute >>, << une ombre du doute semble planer au dessus de nos têtes >>. Un telle expérience ne manque pas d’être tout particulièrement paradoxale (c'est un scandale) dans la mesure où les conséquences du doute semblent avoir la force rétroactive de transformer les antécédences de ce même doute : l’effet est déjà dans la cause. Les civilisations elles-mêmes semblent n’avoir jamais eu de cesse de conjurer les contingences du doute : les notions de sacré et de numineux n’ont pas d’autres origines. Si l’improbable du doute est inespéré, il n’est pas impossible, aussi la sourde menace qu’il fait peser sur notre destinée est lourde de ses conséquences incertaines. Plus une société se civilise plus il est important que les énonciations qu’elle professe, soient prises comme des promesses plutôt que comme des menaces. Dans le doute, on s’abstient (parce qu’on est paralysé) et on a peut être bien tort : c’est peut être au moment du doute, dans les affres du doute que ferions le mieux d’agir, fusse dans l’hésitation. En effet, précisément la prise de conscience qu’en toutes choses il y a du doute, c’est peut être la marque la plus certaine d’une certaine civilité : l'alternative et l'expectative sont des ouvertures. Tant que nous sommes péremptoire, tant que nous sommes dans le << tout, tout de suite ou jamais >>, nous sommes arbitraire et féodal, dès que nous devenons un tant soit peu intimidé par l’ampleur des possibles qui s’offrent à nous, nous agissons avec plus de mesure et nous nous mettons en mesure d’aviser et de nous raviser en délibérant. L’issue du doute n’est pas aussi douteuse que son contraire. Le doute comme l’ironie accorde la possibilité d’un remords ou d’un regret avec humour en décidant que rien n’est vanité quoi que tout soit quand même vanité au fond et au bout du compte. Mais se moquer d’un problème, ce n’est pas toujours le résoudre :  nous ne voulons pas être la dupe des malversations de ceux qui nous paient de mots. Notre tâche sera donc triple :

 

-                    mettre en évidence l’action déflationniste du doute, c'est-à-dire le caractère inflationniste de l’évidence et de la certitude : s'il est vrai que l'anxiété du doute nourrit le doute, l'assurance et la certitude empruntent des voies qui confinent souvent à l'autopersuasion comme en témoigne la confiance exubérante qu’on place dans ceux qui deviennent  intelligents très vite et sans effort.

 

-                     travailler  à rechercher l’étalon capable de prendre la mesure de nos doutes, c'est-à-dire nous rendre capable de déterminer l’indétermination et de l’interpréter. Si tout était toujours douteux, tout serait toujours imprévisible avant et inexplicable après. Or, ce n'est pas le cas, si la perplexité mène le monde, tout n'est pas également douteux.

      

-                     nous mettre en mesure de caractériser la logistique et la jurisprudence du doute : avoir des doutes, c'est avoir des craintes ; oser la prudence, c’est risquer le doute et contenir la peur du risque : l’esprit spéculatif travaille à la réparation, il doit être tempéré dans ses audaces.


           Si le doute nourrit le doute, la confiance aveugle s’auto persuade également très aisément. Toutes les crises sont des crises de doute : pour sortir des crises, il faut sortir du doute, et pour sortir du doute nous avons besoin de savoir  de quel doute, le signe de la crise est le symptôme. Apprivoiser le doute, c’est domestiquer nos appréhensions, c’est déjouer les pièges des délires de l’interprétation qui s’emparent des esprits de ceux qui sont emportés par les rumeurs de la crise : se déprendre surtout de ces théories du complot qui amalgament (Edwige et la crise monétaire). Toute une philosophie du soupçon à laquelle Nathalie Sarraute dans L'ère du soupçon a fait écho, a fait peser le doute sur bien des choses : l'insinuation féroce ou sinistre du doute suspicieux confine à la perfidie venimeuse ou vénéneuse. Il s'agit désormais de suspecter les philosophies du doute. S’il y a un malin génie quelque part, c’est bien celui qui nous incline à préférer le déterminisme à l’indéterminisme, à renverser nos incertitudes en évidences et même en certitudes absolues.
Tout se passe comme si, c'était les démentis les plus permanents de nos expériences qui finissaient par nous enthousiasmer avec le plus de force : dans Poétique, Aristote  soutient qu'<< il faut préférer l'impossible qui est vraisemblable au possible qui est incroyable>> (1460 a). A l'inoculation du venin (le pharmakon de Platon), nous préférerons la purgation aristotélicienne. Tant que le doute hypothèque notre esprit,  nos façons de voir et de percevoir sont insolvables et anesthésiées : notre capacité d’agir est neutralisée. Nous nous demanderons à quelle condition l'ambivalence du doute peut être créatrice ?


[1]) Sören KIERKEGAARD : Crainte et tremblement ; traduction

                                        : Le concept d’angoisse ; traduction

                                        : Miettes philosophiques

                                        : Post scriptum aux miettes philosophiques

                Si l’on en croit un bon nombre des expressions et des formules populaires courantes, << le doute n’est pas permis >>  <<pas de doute >> ou <<sans aucun doute >> : dans la vie, nous avons pour devoir sinon à consentir d’abord du moins à approuver ensuite des lieux communs, c'est-à-dire des vérités susceptibles d’être partagées. Au-delà d’un certain flou ou d’une ambiguïté certaine, nous devons en venir à nous fixer des certitudes, le doute n’est plus permis et l’évidence devrait s’imposer. La résipiscence nous oblige à admettre ce que la plupart des gens reconnaissent déjà comme une opinion commune : il est clair qu’un bon nombre de choses doivent aller de soi pour qu’on puisse vivre en commun. Dans son Vocabulaire de la philosophie, Lalande accorde une large place à la folie du doute : c’est une rumination anormale de problèmes métaphysiques, c’est un trouble mental caractérisé par la difficulté ou l’impossibilité d’aboutir à une assertion ou à une décision dans des cas où normalement les fonctions du jugement et de la volonté s’accomplissent sans résistance. C’est une recherche indéfinie de pourquoi dans des choses insignifiantes, c’est une hésitation constante, une peur des accidents, une crainte permanente de la maladie, une exagération proliférante de scrupules qui débouche sur l’aboulie et l’irrésolution totale. A la place de l’affirmation absente, une agitation mentale s’installe qui donne lieu à des manies obsessionnelles. On le voit assez avec ce tableau, le doute est corrosif : le doute nous ronge et finit par nous empêcher d’entreprendre quoi que ce soit : quand quelqu’un ou quelque chose nous laisse dans le doute, notre perplexité semble nous faire osciller et vaciller entre l’espoir et le désespoir. Le sens commun se range plus volontiers derrière ce qui est hors de doute. Les incrédules, les dubitatifs, les sceptiques sont des obscurs (personnages) : à ce titre, ils sont bientôt douteux donc suspects. Ce qui vaut vraiment à ses yeux, c’est ce qui est incontestable, ce qui est infaillible, ce qui n’est pas sujet à caution ou à controverse, ce qui est indubitable et indiscutable. Ce qui est sans cesse remis en cause nous contrarie nous chiffonne et finit par nous rendre nerveux. Régulièrement, l’actualité économique souligne les menaces pour les catégories socioprofessionnelles de la précarité du travail et de la précarité des conditions de vie : l’insécurité de notre condition d’existence, l’instabilité des positions qu’il nous est accordé d’occuper et la fragilité des statuts qui peuvent nous être conférés, l’inconstance des reconnaissances mutuelles créent des contradictions, des désordres et même les violences qui sont aux yeux de Hegel et de Marx, les moteurs de l’Histoire. Aristote, lui-même dans De l’interprétation fait du problème des futurs contingents le centre de sa méthode d’interprétation qui est à l’origine de la logique : il y a un doute pour savoir si la bataille aura lieu ou pas comme il y a un doute si on énonce dans une proposition des prédicats contraires. La résolution de ces doutes doit procéder par une application rigoureuse du principe de non-contradiction : l’essence du savoir, ce n’est pas seulement la justesse du jugement, c’est aussi l’exclusion de son opposé. Le savoir ne saisit la chose même qu’en éliminant les arguments contraires. Savoir veut toujours dire se tourner en même temps vers les opposés. Sa supériorité sur la prévention par l’opinion consiste dans sa capacité de penser le possible en tant que possible : seul a du savoir celui qui a des questions. Dans Vérité et méthode, Gadamer parcourt toutes les gammes des contradictions possibles mises en évidence notamment par Aristote dans Les topiques et dans Métaphysiques G. Ce qu’il ressort le plus clairement de ses développements, c’est qu’en dépit des certitudes gagnées sur l’ignorance, l’ombre d’un doute semble toujours continuer à planer sur les savoirs et la connaissances que nous avons acquis.

                Le pyrrhonisme de Montaigne se fonde d’abord sur ce relativisme généralisé : << l’impression de la certitude est le plus souvent un témoignage de folie ou d’incertitude extrême>>. (p 206) <<Ce qui fait qu’on ne doute de guère de choses, c’est que les communes impressions, on ne les essaie jamais et qu’on ne les sonde point>>. (p 204)<< L’ignorance qui se sait, qui se juge et qui se condamne, ce n’est pas une entière ignorance : pour l’être, il faut qu’elle s’ignore elle-même>>. (p 169) <<Contre les académiciens qui trouvaient trop crus de dire qu’il n’était pas plus vraisemblable que la neige fut blanche que noire, l’avis des pyrrhoniens est plus hardi : ils se servent de leurs arguments et de leur raison pour ruiner l’apparence de l’expérience, c’est merveille de voir jusqu’où la souplesse de notre raison les a suivi à ce dessein de combattre l’évidence des effets>> (p 227 - 237). <<Quelle assurance pouvons donc prendre de choses si instables et si mobiles, sujettes par sa condition à la maîtrise du trouble, n’allant jamais que d’un pas forcé et emprunté>>. (p 233) <<Mon jugement ne tire pas toujours avant, il flotte et il vague>> (p 231). <<Et la plus vraisemblable de leurs opinions, c’est que c’est toujours une âme qui par sa faculté ratiocine, se souvient, comprend, juge, désire et exerce toutes ces autres opérations par divers instruments du corps et qu’elle loge au cerveau>>(p 212). << Quand ils prononcent : j’ignore, je doute, ils disent que cette proposition s’emporte d’elle-même>>. (p 193). <<La plupart des occasions des troubles sont grammairiens>> (p 192). En traversant la perspective de la réflexion et du doute, en pratiquant le doute méthodique et même hyperbolique, Descartes met en doute tout ce dont on peut douter afin d’assurer de cette manière la certitude de ses résultats. De sorte qu’il en vient à s’appuyer sur ce fundamental inconcussum de la conscience de soi. La voie cartésienne qui passe par le doute pour parvenir à surmonter les obstacles qu’il représente, trouve l’assurance de sa marche vers la connaissance dans les règles de la méthode : l’esprit doit produire à partir de lui-même un savoir valide. Face au doute, << je m’efforcerai de m’éloigner de tout ce en quoi je pourrai imaginer le moindre doute jusqu’à ce que j’ai rencontré quelque chose de certain >> (p 79).  << Il n’y a donc pas de doute que je suis et s’il me trompe, qu’il me trompe aussi souvent qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai que je suis quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin , il faut conclure et tenir pour constant cette proposition , je suis, j’existe, est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit >> (p 79). << Mais je ne connais pas encore assez clairement ce que je suis moi qui suis certain que je suis, de sorte que désormais il faut que je prenne soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment quelque autre chose pour moi et ainsi de ne me point méprendre dans cette connaissance que je soutiens être plus certaine et évidente que toutes celles que j’ai eues auparavant >>. Sortir du doute, échapper à l’élément corrosif du doute comme de l’ironie qui projette un doute sur ce qu’elle considère, c’est retrouver la voie de la constance et du sérieux de nos intentions. A l’issue d’un doute hyperbolique, Descartes a prétendu << qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui au lieu de spéculer, soient propres à nous rendre comme maître et possesseur de la Nature>>. Ce faisant, il ouvre la voie aux lumières et à leurs projets prométhéens industriels.

                Au sortir du dix-huitième siècle, les pays européens entrent dans ce que les historiens ont coutume d’appeler l’ère industrielle. Ce faisant, ils sortent d’une période qui vient après la Renaissance qui aura vu naître et enfanter ce qu’on désigne par capitalisme marchand, industriel et monétaire à savoir un système d’échange de richesses. Les historiens les plus avisés (Fernand Braudel, Pierre Chaunu, Karl Polanyi : La grande transformation) n’ont pas manqué de relever que la naissance de cet essor industriel est contemporain de la libération de l’usure de l’argent et de l’institutionnalisation de l’assurance : l’une et l’autre sont l’avers et le revers de la même médaille. C’est également dans ce laps de temps que les savants se sont penchés sur le calcul de probabilité, sur le calcul de risque, sur le calcul des chances et sur les statistiques (toutes ces lois des grands nombres). Très précisément, l’avènement du paradigme probabiliste est contemporain d’une certaine laïcisation des modes de vie comme en témoigne ce fameux tableau de Jan van Eyck représentant le mariage des époux Arnolfini, premier exemple d’un intérieur profane, prodigieux microcosme en tout cas où tous les objets symbolisent la fidélité conjugale plutôt que la présence divine. Le dispositif de la représentation se suffit à lui-même. Il n'est plus tributaire de l'aura du mystère divin. Le monde capitaliste trouve ici son origine essentielle dans la mesure où le calcul du risque vient supplanter la sourde et lourde menace d’un sacré qu’on est incapable de regarder en face. D’une certaine façon, on peut sans doute soutenir qu’avec l’avènement du paradigme probabiliste, on passe d’un monde marqué par l’angoisse du péché originel à un pélagianisme qui se caractérise par un allègement de la culpabilité. Pascal en sera le premier théoricien : la conception de la connaissance de Pascal est en effet unique par la manière dont elle s’oppose au projet de fonder les mathématiques et la physique dans une métaphysique : ce faisant, il récuse la problématique cartésienne de l’objectivation en introduisant les concepts d’infini, de hasard et de vide. Il trouve dans l’aléatoire une rationalité calculable et démontre qu’on peut en étendre l’usage à l’action humaine, substituant ainsi au projet fondationnel celui d’une étude de la décision des actes et des comportements humains. Dans cette optique, l’interprétation est le caractère le plus général de notre rapport au monde : nous ne sommes plus dans des ontologies faites d’objets, d’événements ou d’états de choses qu’il suffirait de décrire le plus exactement que possible ; au lieu d’être des miroirs du monde, nous sommes plutôt empêtrés dans les fils de la tapisserie que nous tissons nous-mêmes. (Encore que les grandeurs d’établissements que Pascal comme Bourdieu maintiennent dans une si sévère austérité, semblent prétendre nous surplomber  de si haut que leurs sciences paraissent véritablement inhumaines et pour tout dire tout à fait démiurgiques) (Voir Arroi ou désarroi de l'élève Bouveresse ? Le sens de la décence ). Dans Lois et symétrie, Van Fraassen restitue à l'histoire des sciences un ordre du monde (peut être une (in)soutenable légèreté) plus conforme aux infinies variétés des nuances du monde que nous habitons : selon son expression, << le monde sera humien ou ne sera pas >>.  La critique radicale du principe de causalité chez Hume, qui ouvre la voie à l'adoption ultérieure du principe d'évolution peut sans doute être considéré pour l'origine même de la philosophie moderne : de toute évidence, ce principe qui stipule que << tout ce qui existe a une cause >>, que la cause est toujours supérieure à l'effet, repose entièrement sur des expériences du domaine de la fabrication dans lequel le producteur est supérieur à ses produits.

                  Hume sera donc le premier qui assumera pleinement les déceptions du doute : l’expiation du doute qu’on redoute par-dessus tout passe par ce léger désenchantement consécutif à une espèce de découragement qu’on éprouve dans l’expérience et dans l’épreuve du doute. Le faux relâchement de cet auteur, cette << dégaine >> malicieusement un peu bourgeoise ne manque pas d’ironie douce et tendre : il croque des personnages qui ne manquent pas de pittoresques et il les montre ayant à faire avec leurs propres émotions. L’émotion, c’est cela qui nous fait entrer en nous : dans nos impressions. En un mot comme en cent pour le dire crânement, ce qui tient lieu chez Hume de doute, c’est l’articulation de la croyance et de la probabilité : Hume prend un soin tout particulier à distinguer des degrés de croyance qui ne sont rien d’autres que des probabilités fortes ou faibles. Cette mesure de la croyance est en réalité une mesure inversement proportionnelle du doute. Il manie la vraisemblance du probable en la contrebalançant avec l’invraisemblance de l’improbable si bien que <<je constate qu’une impression dont je ne peux tirer aucune conclusion à sa première apparition, peut devenir ensuite le fondement de la croyance, une fois que j’ai fait l’expérience de ses conséquences habituelles>> (p 167). << Ainsi, tout raisonnement probable n’est rien d’autre qu’une espèce de sensation>>. (p 168) Dans un tel univers, un certain nombre de modalités causales disparaissent purement et simplement. <<Mais pour donner à ce système toute sa force et toute son évidence, il faut en venir à la notion de probabilité qui est une évidence accompagnée d’incertitudes>>. (p 194) Après avoir examiné la probabilité des chances (lancement du dé), il entreprend d’interroger la probabilité des causes : << puisque l’habitude qui produit l’association naît de la conjonction fréquente des objets, elle doit parvenir par degrés à la perfection et acquérir une force nouvelle à chaque cas s’offrant à notre observation>>. (p 201) <<Dans tous les phénomènes, chaque fois qu’une cause se compose d’un certain nombre de parties et que l’effet s’accroît ou diminue selon les variations de ce nombre, l’effet est un effet composé qui naît de l’union de plusieurs effets qui proviennent de chaque partie de la cause>>. (p 208) <<La connexion et la conjonction constante prouvent suffisamment qu’une partie de l’une est la cause d’une partie de l’autre>>. << Ce qui donne de l’autorité à ce système, c’est l’accord de ces parties entre elles et la nécessité de l’une pour expliquer l’autre>>. <<La croyance qui accompagne notre mémoire est de la même nature que celle qui provient de notre jugement ; il n’y a pas de différences entre le jugement qui dérive d’une connexion constante et uniforme de causes et d’effets et celui qui dépens  d’une connexion discontinue et incertaine>>. (p 228) Aussi, comme le champ du possible ne se réduit ni au champ du probable ni encore moins au champ de l'improbable, nous pouvons raisonnablement considérer qu'il est légitime de faire droit au doute plutôt qu'à n'importe quoi d'autre : du reste, si tout est toujours possible, rien n'est jamais assuré. Quine dans Les deux dogmes de l’empirisme ne fera que le confirmer : il en tirera les conséquences quant à la détermination de l’expérience par les théories.

         

           Par delà Hume, c’est donc Adam Smith[1] qui va thématiser les jeux de la dialectique probabiliste de la main invisible du marché : il est notable du reste de relever que La théorie des sentiments moraux qui précède La recherche de la nature et des causes de la richesse des nations lui offre par avance l’esquisse d’un modèle de cette main invisible : la sympathie est l’opérateur de la sociabilité qui crée l’harmonie. Quoi que les hommes ne puissent que difficilement être à l’unisson, il y a un désir très fort que les autres entrent en communication ou en communion avec nos sentiments. Celui qui désire la sympathie adapte et règle ses sentiments pour les amener au même degré qu’un spectateur impartial. Bien mieux que l’amabilité accommodante de ceux qui affectent l’affabilité (trop polis pour être honnêtes) et bien mieux que ceux qui affectent la flatterie de ceux qui calculent leurs attachements, la posture de sympathie est une attitude faite à la fois de douceur et de fermeté qui corrige sans corrompre la qualité de la relation intersubjective. Contre Hobbes qui affirme que c’est le seul égoïsme qui détermine les actions de l’homme, Smith soutient que c’est au contraire une certaine libéralité qui libère leur générosité. Ce dont il s’agit, c’est en effet de ces jeux croisés de la valorisation progressive des sentiments : << l’intérêt de l’agent économique n’est pas tant de servir l’intérêt général, en préférant le succès de sa propre industrie, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté, il ne pense qu’à son propre gain mais ce faisant, c’est comme si il était conduit par une main invisible à remplir une fin qui dépasse ses desseins sans qu’ils n’entrent nullement dans ses intentions  conscientes >>. Le véritable moteur de ce dynamisme, c’est le plaisir de la sympathie réciproque qui conjure la méfiance, la défiance et le doute : la question qui se pose, c'est peut être celle de savoir si le spectateur impartial peut devenir aussi un spectateur impavide. C’est l’accord des sensibilités qui fait barrage au doute en décidant de ce qui convient s’agissant du goût et du dégoût que nous inspire les choses et les gens. L’introduction du doute dans les affaires se traduit économiquement par l’introduction de systèmes fiduciaires qui créent le climat de confiance susceptible de présider à des échanges équitables. Et ce n'est pas toutes ces prétendues crises de l'Etat providence de Pierre Rosanvallon qui pourront y changer quelque chose : il faut certes redistribuer et améliorer à la marge la participation démocratique des citoyens, éventuellement réformer les styles de nos délibérations mais les seules révolutions qui vaillent, c'est celles que nous avons à faire dans nos têtes : elles sont décrites dans La structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn[2]. Avec tout le respect qu'on doit encore à la mémoire de la souveraineté de l'Etat, nous devons à la vérité de dire que l'Etat n'est pas le sauveur, l'Etat n'est pas la solution, l'Etat c'est par essence une série de problèmes systémiques capables de s'autoréguler : il n'est pas question d'accorder aux appareils administratifs d'Etat une infaillibilité pontificale (Voir Critique de la raison institutionnelle). Ce n’est pas forcément si compassionnel de soutenir que la rationalité de l’Etat ne peut être que subordonnée à la qualité des passions, des sentiments et des émotions collectives et individuelles (Voir Critique de la raison administrative). C’est la tâche de l’éducation de travailler à faire que cette qualité de la relation conserve toute sa subtilité. Le doute, c’est cette matière subtile faite de nos inclinations et de nos inclinaisons.


          Pour conclure, nous pouvons commencer par remarquer que la formule <<je me doute bien que…>> désigne à notre attention une notion qui finalement est assez proche de celle de <<je prends conscience de …>>. La mise en doute de nos opinions est la condition préalable à l’épanouissement de toutes les affirmations authentiques. Le doute instaure une espèce de méthode expérimentale qui interroge et ajuste la sensibilité de notre subjectivité à son contexte. Tandis que d'aucuns croient que des certitudes sans doute, sont préférables, nous aurons à l'inverse soutenu que des doutes sans certitude sont bien suffisants. Ainsi Hippocrate faisait de l'expectative, sa méthode de diagnostic : en faire le moins possible afin d'abord de ne pas nuire. Bien loin de fabriquer l'impuissance, une telle conception nous conduit sur le lieu même du vrai commencement. Ce qui nous fait douter, c'est l'activisme productiviste et la domination des clercs qui bardés de leurs prétendues sciences, finissent par anesthésier les sensibilités du peuple (donc d'une certaine manière dévoilent ses faiblesses) en en faisant trop. Les ténèbres du brouet du doute sont lumineuses.

[1]) Adam SMITH : Théorie des sentiments moraux ; traduction

                           : Recherche de la nature et des causes des richesses des nations ;

[2]) Thomas KUHN : La structure des révolutions scientifiques ; traduction


               

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : Littérature engagée
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Samedi 11 octobre 2008 6 11 /10 /Oct /2008 09:40

Qu’est ce que parler veut dire ?

(L’interprétation du langage)

 

                L’interprétation consiste à passer de ce qui est donné immédiatement à ce qui n'est donné que médiatement. C'est l'explication et son explicitation, la signification, la traduction ou l'exécution (théâtre, musique...) de quelque chose. Or, il n'y a pas d'interprétation sans la médiation d'un interprète, c'est-à-dire d'un sujet interprétant. L'interprétation est donc la lecture qu'un sujet fait d'une chose donnée, pour l'expliquer ou pour lui donner une signification (selon ses causes, son sens, sa nature). Cependant, le sujet qui n’a pas conscience d’interpréter prend son interprétation pour une donnée immédiate et évidente, sans savoir qu’il interprète. L’interprétation n’est, au contraire, pleinement consciente que si le sujet reconnaît d’abord, dans ce qui s’offre à lui, une obscurité, une ambiguïté ou une lacune — qui appellent sa médiation, c’est-à-dire son interprétation. Être un animal doué de langage, c'est parler à quelqu'un, pouvoir s'adresser à lui en vue de lui communiquer un sens. Mais c'est aussi parler de quelque chose, viser une réalité pour la décrire ou pour l’interroger. Le langage est donc à la fois intersubjectif (il porte sur nos relations avec autrui) et ontologique (il porte sur la réalité). Il a en effet une portée psychologique, morale et politique : il s’agit alors de savoir à quelle fin nous parlons, si notre intention de signification est animée par un désir de vaincre ou plutôt par une volonté de compréhension mutuelle. De plus, notre relation à l'être ou à la vérité dépend du langage. Si elle peut s'oublier dans le bavardage (où nous n’avons plus affaire qu’à des lieux communs, ou au langage pour lui-même), elle peut au contraire s’avérer dans une parole que l’on voudrait pleine, charriant la réalité comme le torrent des cailloux.

 

 

Introduction

 

                Le langage n’a-t-il rien à dire ?               Ne dit on pas que d’un certain point de vue, il n’est pas significatif : c’est du blabla.

Le langage ne peut il rien dire ?      Peut il tout dire ?

 

                Le langage ne veut il rien dire ?       Faut il tout dire ?

 

 

Première partie

 

 

- qu’englobe t’il ? : L’expérience et la vie

1) Que comprend le langage ?

                                                               - que nous fait il comprendre ?

               

                2) Prendre, se déprendre et comprendre le langage ?

                3) Us et abus de langage : sophisme et paralogisme ; le psittacisme.

 

                4) Le propre du langage et l’essence du langage : les usages du langage

                               Jeux de langage/ formes de vie

 

Deuxième partie

 

1)       Que conjugue le langage ?

2)  La grammaire : orthodoxie ou orthopraxie ?

                                                 Orthographie ou orthophonie ?

                                                 Lexicographie ou lexicologie ?

 

                               Que conjuguent les verbes ?

               

Que veut dire qu’on accorde les adjectifs en genre et en nombre ?

 

                               Qu’indiquent les modes et les temps du verbe ?

 

                               Que vaut la distinction - des verbes d’action et des verbes d’état ?

  - des verbes transitifs et des verbes intransitifs ?

            - des formes actives et des formes passives ?

                                                  - des modes personnels et des modes impersonnels ?

                3) Que vaut ce que nous disons ?

                4) Que peut on échanger avec le langage ?

                              

<< Si on échange un œuf,

                                                    Chacun a un œuf.

                                                    Si on échange une idée,

                                                    Chacun a deux idées >>.

Troisième partie

 

 

1)       Peut on dire avec Jean-Paul SARTRE que << je suis ce que je dis >> ?

Je suis ce que je fais, je fais ce que je dis.

2)       Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien : qu’a t’on sur le bout de la langue quand on cherche un mot ?

 

 

3) Que peut montrer le langage ? : - la fonction indicatrice du langage

                                                                       - la fonction désignatrice du langage

                                                                       - la fonction expressive du langage

                                                                                              * il veut dire

                                                                                              * il signifie

                                                                       - la fonction signalétique : il déclenche

                                                                       - la fonction expressive du langage : il définit

 

 

                4) Que peut démontrer le langage ?                          * il confirme

 

                                                                                               * il infirme

 

                    Que peut expliquer le langage ? : - la fonction argumentative du langage

·          il réfute

·          il corrobore

 

                5) Est-ce le langage qui crée les étiquettes (ou les catégories) ou les étiquettes qui créent le langage ? (Voir le texte de Bergson tiré de Le rire)

                Sommes nous prisonniers de notre langage ? Les limites de mon langage sont les limites de mon monde.

                Possédons nous le langage ou sommes nous possédés par le langage ?

                Le langage nous habite t’il ou habitons nous le langage ?

               

Conclusion

Quand tout est dit, faut il se taire ? << Le silence est d’or, la parole est d’argent >>.

Que peut on apprendre de l’interprétation de l’expérience de la vie ordinaire ?

                                                                        1. L’interprétation peut-elle délirer ?

                                                                      2. Quelle objectivité pour l’interprétation ?

                                                                     3. Y a-t-il une ou plusieurs interprétations ?

                Passer du manifeste au latent. L’interprétation consiste à passer de ce qui est donné à ce qui n'est pas immédiatement donné. C'est l'explication, la signification, la traduction ou l'exécution (théâtre, musique...) de quelque chose.  

                Pas d'interprétation sans interprète. Or, il n'y a pas d'interprétation sans la médiation d'un interprète, c'est-à-dire d'un sujet interprétant. L'interprétation est donc la lecture qu'un sujet fait d'une chose donnée, pour l'expliquer ou pour lui donner une signification (selon ses causes, son sens, sa nature).  

                                           L'interprétation délirante est l'obsession du sens (Spinoza)

               " [Les superstitieux] forgent d'innombrables fictions, et interprètent toute la nature de façon extravagante comme si elle délirait avec eux. " Spinoza, Traité théologico-politique (1670), préface.

                                                                          Problématique

                 Les hommes ont-ils raison d’interpréter certains phénomènes comme des messages leur étant destinés, ou délirent-ils en imaginant un sens là où il n’y a que des causes naturelles ? Tout peut-il être interprété ? Qu’est-ce qu’une fausse interprétation ?

                                                                               Explication

                 La crainte et l’espoir...Quand ils désirent des « biens incertains », les hommes sont « ballottés misérablement entre l’espoir et la crainte 1 ». Pour se rassurer ou pour justifier leur peur, ils cherchent alors superstitieusement à interpréter certains phénomènes comme les signes annonciateurs de ce qu'ils espèrent ou de ce qu'ils craignent. Pour les superstitieux, les choses n'arrivent ni par hasard ni par une aveugle nécessité, mais parce qu'elles ont un sens (un but et une signification).

 

                ...font parler la nature. Ils croient que la nature cherche à s'adresser à eux, qu'elle veut les aider ou les punir, qu'elle se préoccupe de ce qu’ils désirent ou ne désirent pas… La superstition consiste à donner un sens à ce qui n’en a pas (prendre des effets nécessaires pour des signes intentionnels). En réalité, la nature est silencieuse : elle ne nous dit rien ; c’est le délire humain qui la fait parler. Les phénomènes de la nature doivent être non pas interprétés (ils n’ont pas de sens caché), mais expliqués (ils ont des causes).                                                                                                     Débat et enjeu

                              Y a-t-il un sens absolu ? En ignorant les causes véritables des phénomènes (causes efficientes : A arrive parce que B), les superstitieux imaginent qu'ils sont les effets d'intentions cachées (causes finales : A arrive pour que B). Les superstitieux « continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des événements, jusqu’à ce que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance ». Exigeant que les choses aient un sens ultime, la superstition conduit à la religion. « Le sens du monde doit se trouver hors du monde », note en effet Wittgenstein : la religion interprète le monde comme le signe de Dieu et Dieu comme le sens du monde. Elle fait dire à l’univers : « Je ne suis pas Dieu, je suis son œuvre ». Inversement, l’athéisme ne peut que renoncer au sens objectif du monde : le « muet silence » de la nature n’a que le sens (subjectif) que nous désirons lui donner.  

 

            provisoire qui ouvre la voie à une explication pleinement convaincante des phénomènes ?

 

                L’interprétation comme soupçon. De plus, l’effort d’interprétation des phénomènes psychiques et culturels semble jeter le soupçon sur les interprétations que les hommes et les sociétés donnent d’eux-mêmes. En effet, ne conduit-il pas à interpréter les conduites humaines comme étant essentiellement inconscientes ? Dans cette perspective, le sens serait produit par des processus qui ne veulent eux-mêmes rien dire (pulsions, mécanismes neurologiques... ), qui ne relèvent pas d'une interprétation et dont on n'a pas à se demander quel sens ils ont. Les sciences humaines ne conduisent-elles finalement pas à « réintégrer la culture dans la nature » (Lévi-Strauss), donc à substituer l'explication à l’interprétation ?  

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Vendredi 10 octobre 2008 5 10 /10 /Oct /2008 08:51

link  L'Europe, c'est l'avenir du monde

 


              
Je crois que nous pouvons faire de cette photo de famille qu’on trouve à la page 3 du Monde du dimanche 10 mai 2009 le symbole de la difficulté de la construction européenne : faire se rencontrer et s’associer des identités à première vue si disparates : << trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant >>. << Transformer chaque individu qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être >> (Rousseau : Du contrat social). << Si chacun s'écoute, il peut trouver en lui un pli fondamental, une forme maîtresse : chaque homme porte en lui la forme de l'humaine condition >> (Montaigne, Essais II). Il nous appartient le 7 juin 2009 de voter pour une Europe qui soucieuse des enjeux écologiques et sociologiques, fasse droit à une constitution qui légitime un esprit d’une loi qui nous fasse sortir de << La crise des sciences européennes >> (Edmund Husserl). Les disparités se manifestent par des contrastes de genre, de langue, de profession, d'âge, de religions, de passés vécus (guerres, guerres civiles, domination, régimes économiques) : ce sont autant de sensibilités qui doivent être sursumées : << nous ne pouvons penser cet acte autrement que comme un passage d'une déterminabilité de ces sensibilités à une détermination politique de notre identité européenne, cet acte n'est possible que par la réunion entre l'intelligence et le pouvoir pratique de la force formatrice de la souveraineté populaire >> : c'est à partir du Fichte de la Doctrine de la science (Nova methodo) et du Schiller des Vingt sept Lettres sur l'Education esthétique (envoyées à Goethe) que nous nous proposons de retracer le mouvement propre que la dialectique des consciences de la société civile doit parcourir pour s'affirmer et se constituer comme le peuple européen. Depuis Les origines des totalitarismes de Hannah Arendt jusqu'à Erving Goffman dans Asiles, à partir de Le passé d'une illusion de François Furet jusqu'à L'invention de la démocratie de Claude Lefort, nous devons ressaisir tout l'enjeu de cette élection : nous devons faire en sorte que dans la démocratie inventée et inventive, le pouvoir émane du peuple et ne soit le pouvoir de personne. << Il a été décidé par le peuple que tous ont une part égale arithmétiquement égale (isonomia et iségoria) >> (Aristote, Politiques) : pour que le nous des européens deviennent effectif, le nuage de la multitude éparse doit opérer un nouage des individualités au sein d'un Etat subsidiaire (Chantal Delsol : le principe de subsidiarité aux fondements de l'histoire européenne). L'Europe n'est ni le cheval de Troie du libéralisme, ni celui du collectivisme : la crise, c'est eux, la solution, c'est nous  ; nous autres, les européens. Comme le souligne si bien Jean Louis Bourlanges, jusqu'alors les Etats européens ne font que faire semblant de faire l'Europe en affichant un volontarisme de façade : pour l'Europe, tout ce qui est réaliste est insignifiant et tout ce qui est ambitieux est utopique . Ce qu'il s'agit, c'est de rendre effectives ses institutions par le droit, par le transfert à hauteur de 20 % du PIB des impôts et par des élections directes d'un exécutif : plutôt que de continuer à faire perdurer ces administrations françaises jacobines, nous devons envisager une décentralisation à partir du système fédéral européen. Le degré de généralité qui est désormais pertinent pour que les peuples existent vraiment, c'est l'Europe.


                Sur la photo de famille, ils semblent unis et ils nous regardent : vingt-sept Européens, un par pays membre de l'Union, hommes et femmes, sagement assis sur deux rangées, face à nous. La photo, qui occupe tout le pan du mur, au fond d'une salle plongée dans le noir et au son de quelques notes de piano lentes et très mystérieuses, est une photo animée. Les vingt-sept ont l'air immobile, ils sont en fait filmés en train de prendre la pose pour nous, en silence, le regard fixe, sans sourire et quasiment sans bouger. De tout petits détails nous rappellent qu'ils sont en mouvement : un battement de cil, un genou qui se déplace, la nervosité d'un doigt, l'impatience d'un regard. Il se passe là quelque chose d'inouï. On ne se lasse pas de les dévisager un à un, de détailler ces têtes d'Européens, d'essayer de deviner qui vient d'où, de s'interroger sur leur vie, de penser aux histoires et à l'Histoire qui les ont conduits là, ensemble. De se demander si, nous Européens, nous avons oui ou non une conscience commune.

                Ainsi commence l'exposition "L'Europe, c'est notre histoire" qui vient d'arriver dans la ville polonaise de Wroclaw. C'est une exposition nomade. Créée par le Musée de l'Europe de Bruxelles, elle a été inaugurée en 2007 dans la capitale belgo-européenne pour le cinquantenaire du traité de Rome. La voilà en Pologne, pour le vingtième anniversaire des premières élections libres du pays et les cinq ans de son entrée dans l'Union européenne. L'Espagne, la Hongrie, la Lettonie sont maintenant intéressées. La France a décliné l'offre.

              C'est aussi une exposition modulable, "in progress" : à l'Ouest ou à l'Est, ce n'est pas la même histoire. L'équipe de concepteurs, dont Benoît Remiche et les intellectuels-historiens Elie Barnavi et Krzysztof Pomian, ces deux derniers pourtant nés à l'Est, se sont laissé surprendre : en passant d'un pays européen à l'autre, il a fallu faire des aménagements. Prendre en compte les expériences et les regards respectifs sur l'Histoire. Rappeler, derrière le destin collectif, les perceptions nationales singulières. Mettre en scène cette bataille des mémoires qui construit, tout en la rendant difficile, l'identité de l'Union européenne.

            Le jeune maire de Wroclaw, Rafal Dutkiewicz, était allé voir l'exposition à Bruxelles. Il a eu, dit-il, "le coup de foudre". D'une salle à l'autre, il a suivi le chemin de la lente construction européenne depuis 1945. Il a traversé cette succession d'espaces qui commence par une urgence, un fil rouge : en finir avec la guerre. Il est passé devant l'installation faite de paires de godillots, symbole d'une armée en marche et d'une terre de cataclysmes guerriers. Il a regardé, à côté, la multitude des traités de paix européens gravés sur du laiton : un rappel de leur inanité et de la nécessité, après la seconde guerre mondiale, de faire l'Europe autrement, sans traité de paix, en invitant les vaincus à la table des vainqueurs, en inventant un nouveau genre de politique. Il s'est laissé dévisager longtemps, comme nous, par les vingt-sept Européens en train de prendre la pose, par l'énigme de leurs regards presque fixes.

             Quelques salles plus tard, le maire polonais a tiqué. L'histoire représentée n'était pas celle qu'il avait vécue. Après avoir passé sans encombre 1945, "l'année zéro", champ de ruines matériel et moral, il est arrivé dans l'espace consacré aux divers pères fondateurs et à la "révolution européenne" dont son pays, mis sous tutelle de l'Union soviétique, fut exclu. A côté du chancelier Konrad Adenauer, de Jean Monnet ou de l'Italien Alcide De Gasperi, des alcôves abritaient à Bruxelles les "pères indirects" de l'Europe : Churchill, Truman, Marshall, Keynes ou... Staline. Staline, explique Elie Barnavi, "le père négatif, le Père Fouettard dont l'ombre menaçante a hâté l'unification européenne".

            Staline chez les pères fondateurs de l'Europe ! A Bruxelles, les visiteurs baltes, polonais ou tchèques en ont avalé leur chapeau. Le Musée de l'Europe a été assailli de mails et de commentaires. Selon M. Dutkiewicz, les justifications avancées pour installer le dictateur rouge à côté des bienfaiteurs étaient "trop sophistiquées et choquantes". A Wroclaw, Staline a donc été remis à sa place : dans une salle à part, tout en lumière rouge, clairement séparé des pères fondateurs.

                Un peu plus loin, après avoir franchi plusieurs chapitres - l'Europe divisée des deux côtés du rideau de fer, la décolonisation, l'optimisme de l'Ouest et ses objets des années 1950 ou 1960, le premier choc pétrolier, la fin des dictatures espagnole, grecque et portugaise -, le maire polonais a traversé Checkpoint Charlie. Le principal point de passage du mur de Berlin, dans le secteur américain de la ville, est reconstitué avec son réverbère pâle et son poste de police.

                Entre gens d'Est et d'Ouest, c'est l'occasion d'un nouveau malentendu. On quitte l'Ouest avec une dernière image : la reconstitution d'une chambre de torture de la dictature franquiste. Cruelle et si vraie, avec ses chaînes et ses garrots accrochés au mur. Une ancienne victime, le vice-président du Parlement européen, Miguel Angel Martinez Martinez, qui, depuis, ne porte plus jamais de cravate, en a pleuré.

                    Par comparaison, de l'autre côté de Checkpoint Charlie, la représentation de la dictature communiste a semblé à ses victimes sous-estimer ce qu'ils avaient souffert : racontée dans son ampleur, mais de manière plus intellectuelle, moins "physique" que ne l'était la dictature espagnole.

                "Pour vous, le communisme, c'est somme toute une promenade de campagne !", a dit un visiteur de l'Est aux organisateurs. "On n'allait pas refaire une chambre de torture, on racontait le totalitarisme autrement", plaide Elie Barnavi. A Wroclaw, il ne fut pas rajouté de chambre de torture. Mais la partie consacrée à l'Est et au communisme est encore plus étendue.

                De Bruxelles à Wroclaw, c'est surtout l'histoire de la chute du mur de Berlin qui n'est plus la même. Côté Ouest, elle est considérable, puissance symbolique de l'Europe divisée. En Pologne, on s'agace fortement du ramdam que l'Ouest consacre à l'épisode. "Ce n'est pas conforme à l'Histoire que nous avons vécue ici, explique M. Dutkiewicz. La fin du communisme n'a pas commencé à la chute du mur de Berlin (le 9 novembre 1989), mais bien avant, chez nous, grâce au syndicat Solidarnosc, à l'Eglise catholique, au pape Jean Paul II..." Quelques mois avant la chute du mur de Berlin, les Hongrois avaient démantelé leur rideau de fer avec l'Autriche, et le premier gouvernement non communiste du bloc soviétique était apparu en Pologne. A Wroclaw, donc, on ne s'attarde pas sur l'affaire de Berlin. Juste quelques panneaux explicatifs. Rien, comparé à la grande salle consacrée aux luttes polonaises pour la liberté.

                "La mémoire occidentale retient les événements spectaculaires, pas le lent processus des dominos qui tombent", convient Krzysztof Pomian, né en Pologne. "Il y a surtout cette fracture fondamentale, poursuit Elie Barnavi, né en Roumanie. Pour l'Ouest, la grande affaire, c'est Hitler. Pour l'Est, la grande affaire, c'est Staline - même s'ils ont eu les deux."

                Pour marier l'Histoire et les histoires, celles de tout un chacun, les vingt-sept Européens de la photo de famille nous accompagnent un à un au long du parcours, dans des films vidéo où ils se racontent. A lui seul, le casting fut une épopée. Trouver un Tchèque, un Hongrois ou un Roumain qui représente le drame de son histoire nationale n'est pas trop compliqué. C'est moins évident en Suède ou au Luxembourg...

                Existe-t-il une histoire parfaite de la construction européenne ? Elie Barnavi : "On ajuste, on concilie les points de vue. La mémoire de l'Europe est dans ces fractures. A Wroclaw, on s'approche le plus de ce que peut être une exposition équilibrée. Nous n'irons pas au-delà." Krzysztof Pomian : "Il ne faut pas aller au-delà. Même si la gauche française n'a pas assez fait le deuil du stalinisme, la division des mémoires est irréductible. Il ne faut pas la gommer dans un consensus artificiel. Entre la mémoire des juifs et celle des antisémites, il n'y a pas d'entente possible. On ne la cherche pas." Marion Van Renterghem

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Politique - Communauté : Littérature engagée
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Vendredi 10 octobre 2008 5 10 /10 /Oct /2008 08:49

 

 

                                Introduction : conscience et subjectivité. Selon Descartes, la conscience assure la liaison entre l’âme et le corps, elle est la condition de toute connaissance. C’est donc de ce point de vue que la conscience a d’abord partie liée avec la mémoire. La conscience s’exprime par la pensée qui est soit directe, si elle désigne l’objet de son expérience extérieure, soit réfléchie, si elle est conscience de soi. La conscience est étymologiquement un « savoir » (du latin scientia) accompagnant (cum, « avec ») l’existence, la pensée et l’action d’un sujet. Comme présence à soi et aux choses, la conscience est dite psychologique. En se distanciant des objets sur lesquels elle porte, la conscience peut les juger : elle peut évaluer ce qui est (les faits) d’après ce qui doit être (les valeurs). En ce sens, la conscience est morale.

 

                 La déduction du cogito : Descartes : Méditations métaphysiques ; Magnard p 22

I)                    Être conscient de : l’attention à des faits de conscience

II)                  Avoir conscience de : la prise en compte s’un obstacle, d’une difficulté

III)                Prendre conscience de : l’éveil à une réalité nouvelle

IV)                La conscience humaine : privilège de l’homme ou épiphénomène ?

La conscience, un effet de surface des instincts : Nietzsche (Volonté de puissance, Hatier1 p 49-50)

V)                  L’identité de soi est déposée dans la mémoire : - Locke : le proprioceptif

         - Leibniz ; Bréal p 22

                               Conclusion : les pathologies de la conscience et la lucidité

a)        la névrose

b)        la psychose

c)        la fausse conscience et l’aliénation

d)        la lucidité

 1. La conscience peut-elle nous tromper ?
 2. Avoir conscience, est-ce juger ?

 

                Conscience psychologique. La conscience est étymologiquement un « savoir » (du latin scientia) accompagnant (cum, « avec ») l’existence, la pensée et l’action d’un sujet. Comme présence à soi et aux choses, la conscience est dite psychologique.

 

                Conscience morale. En se distanciant des objets sur lesquels elle porte, la conscience peut les juger : elle peut évaluer ce qui est (les faits) d’après ce qui doit être (les valeurs). En ce sens, la conscience est morale.

 

                La conscience peut elle se tromper ? La conscience, illusion du sujet ? La conscience est ambiguë : si rien n’est connaissable sans elle (comment savoir quelque chose sans en avoir conscience ?), elle n’en est pas moins sujette à l’erreur et à l’illusion. En effet, le sujet tend à prendre ce dont il a conscience (son point de vue particulier) pour la seule réalité existante, et ainsi à s’illusionner sur le réel.

 

                 Le sujet, illusion de la conscience ? Or, l’illusion fondamentale du sujet conscient ne porte-t-elle pas sur lui-même ? La conscience d’être un sujet véritable n’est-elle pas la plus grande illusion ? Kant nous assure du contraire :  « Le je prouve que j’agis par moi-même, que je suis un principe et non un résultat ». Se dire libre c’est se poser comme le sujet de ses actions et de sa pensée (c’est moi qui agis et qui pense). C’est avoir conscience de soi comme d’un être ayant une identité personnelle unifiée, stable, et capable de se déterminer lui-même. Mais cette conscience est-elle fiable ? La conscience d'exister comme sujet pensant prouve-t-elle vraiment l'existence d'un tel sujet, ou n'est-elle qu'une illusion ? Faut-il dire cogito (« je pense ») avec Descartes, ou cogitatur (« ça pense ») avec Nietzsche ? Mais si le sujet n’existe pas comme principe, disparaît-il alors moralement, c’est-à-dire comme valeur ? L’idée de sujet conscient perd-elle toute valeur ?

 

La conscience de soi est indubitable (Descartes)

 

" Je pense, donc je suis. " Descartes, Discours de la méthode (1637), IVe partie.

 

Problématique

 

La conscience de soi prouve-t-elle l’existence du sujet pensant, ou n’est-elle qu’une illusion ?

 

Explication

 

                Le doute retourné contre le scepticisme. C’est pour vaincre le scepticisme, donc pour fonder le dogmatisme (« établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences »), que Descartes entreprend de douter de tout. En effet, il voit dans le doute le moyen d’atteindre l’indubitable : une pensée absolument certaine résistant absolument au doute. Ce doute méthodique repose principalement sur les arguments du rêve (ne produis-je pas moi-même toutes mes pensées ?) et du malin génie (ne serais-je pas le jouet d’un être trompeur ?). Quelle garantie ai-je d’être bien « réglé » ou bien « calibré » (comme on le dit d’un instrument de mesure) ? Qu’est-ce qui me prouve que ce à quoi je pense existe vraiment et que mes idées correspondent à la réalité ?

 

                Le cogito : je pense donc je suis. Descartes découvre qu’une pensée résiste au doute : c’est qu’il est vrai que j’existe, moi qui pense (en latin : cogito), — si je n’existais pas, je ne pourrais ni penser ni douter de mon exis- tence ! Je ne peux pas ne pas être, quand je pense que je suis. L’existence du sujet pensant (ou doutant) est une évidence indubitable. Mais que suis-je ? Je suis une « chose pensante », une substance pensante et consciente2 (un sujet absolu, un esprit, une âme). La conscience est l’évidence fondamentale, la connaissance constituant le fondement et le modèle de toute vérité 3.

 

Débat et enjeu

 

                L’évidence est-elle une preuve ? Selon Descartes, « nous ne saurions nous empêcher de croire que cette conclusion : Je pense, donc je suis, ne soit vraie ». Mais que prouve cette impossibilité psychologique de douter ? Le fait d’être convaincu (l’intensité subjective d’une conviction) montre sans doute qu’on n’arrive ni à douter ni à penser différemment — mais il ne prouve pas que l’on a raison de n’y pas arriver ! L’évidence ou la certitude sont des sentiments, des états mentaux de fait. « La certitude qu’il y a des certitudes de droit n’est jamais qu’une certitude de fait », conclut Marcel Conche, ajoutant que lorsque le philosophe « prétend parler des choses, il ne fait que parler de lui-même » : il ne dit pas ce qui est, mais ce qui lui apparaît avec le plus de force. Nul n’échappe à sa conscience, c’est-à-dire à son propre point de vue — toujours relatif !

 

                Y a-t-il vraiment un sujet pensant ? Il y a certes de la pensée. Mais est-ce vraiment celle d’un sujet substantiel (le mot latin pour « sujet », subjectum, vient de subjacere, « se tenir sous ») ? Le « je » (ego) cartésien est-il vraiment le sujet de la pensée ? Le sujet conscient n’est-il pas l’effet ou le produit de quelque chose d’autre, qui n’est pas conscient ?

 

                N’est-il pas une illusion perceptive...Pour l'empiriste David Hume, le sujet substantiel est une croyance, certes vive et forte, mais qui ne correspond à rien de réel (à rien dont on puisse faire l'expérience). C'est notre habitude de percevoir un flux incessant et très rapide d'impressions intérieures discontinues qui nous fait croire en la simplicité et en la stabilité d'un « moi ». Le sujet est donc une fiction substantialiste, un effet de langage (« ce que j'appelle moi »).

 

                ...ou grammaticale ? Nietzsche affirme de même que la croyance au sujet dérive de la grammaire (le sujet grammatical). Or, que le verbe « penser » ait besoin d’un sujet grammatical ne prouve pas son existence  (substantielle ou réelle) ! « Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit justement l’antique et fameux “je”, ce n’est à tout le moins qu’une supposition, une allégation, ce n’est surtout pas une “certitude immédiate”. »

 

                Le sujet conscient : non plus principe, mais résultat. Plus généralement, ne faut-il pas expliquer le « sujet conscient » par des phénomènes dont il n’a pas conscience ? N’est-il notamment pas le produit de conditions matérielles, sociales et historiques ? Karl Marx montre comment le sujet conscient est déterminé (et même aliéné) par les représentations sociales dominantes, corrélées aux conditions matérielles (infrastructures économiques). N’est-il pas aussi déterminé par l’inconscient psychique (Freud) ? Bref, le sujet conscient est désormais vu comme le résultat d’une histoire à la fois naturelle (Darwin…), sociale (Marx…) et psychologique (Freud…). Mais s’il n’est plus un principe métaphysique, le sujet conscient peut cependant demeurer une valeur, c’est-à-dire une exigence et un combat.

 

                Avoir conscience, est ce juger ? Une relation de soi aux choses et de soi à soi. Selon l’étymologie latine (conscientia), la conscience est un savoir (scientia) accompagnant (cum) quelque chose. Elle signifie donc que quelque chose est su par le sujet ; le sujet se sait en relation avec une réalité, perçue plus ou moins clairement.

 

                Conscience psychologique et conscience morale. La conscience peut porter sur des faits (ce qui est) ou sur des valeurs (ce qui doit être). Dans le premier cas, la conscience est dite psychologique. Elle est spontanée et/ou réfléchie. Son objet est extérieur (les choses) ou intérieur (la vie subjective) ; présent (attention...), passé (souvenir, regret...) ou futur (attente, projet...) ; possible (hypothèse...) ou impossible (imagination, illusion...). Elle émet des jugements de fait ou d’existence (il y a ceci, ceci est cela…). Dans le second cas, la conscience est dite morale : elle émet des jugements de valeur. Elle est alors comme un juge intérieur, évaluant ce qui est (faits, actes, pensées…) d’après ce qui doit être, c’est-à-dire d’après des valeurs ou des normes (morales, religieuses, politiques, juridiques, esthétiques...).

 

                Toute conscience est-elle morale ? Mais faut-il vraiment séparer la conscience psychologique de la conscience morale ? Ne serait-ce pas, comme le dirait Descartes, prendre une distinction formelle (valable seulement en pensée) pour une distinction réelle (valable dans la réalité) ? En effet, toute conscience est toujours un certain écart par rapport à ce qui est. Or, toute prise de distance n’implique-t-elle pas une certaine évaluation et un certain choix ? La conscience n’est-elle pas alors essentiellement morale ?

 

La conscience est toujours morale  (Alain)

 

" Toute conscience est d’ordre moral, puisqu’elle oppose toujours ce qui devrait être à ce qui est. " Alain, Histoire de mes pensées (1936), chap. « Abstractions ».

 

Problématique

 

La conscience psychologique et la conscience morale sont-elles différentes, ou sont-elles deux formes d’une même conscience ?

 

Explication

 

                La conscience fait face à ce qui est...Perdre conscience (s’évanouir), c’est cesser d’être présent à soi et au monde. Au contraire, « revenir à soi, c’est revenir au monde, c’est-à-dire précisément à autre chose que soi » (Paul Valéry). La conscience psychologique fait qu’un être n’est pas seulement dans le monde (une chose parmi les choses), mais est aussi devant le monde (un sujet face à un objet, ou face à d’autres sujets) .

 

                ... et le juge au nom des valeurs. Or, parce qu’elle est « l’acte par lequel l’esprit se dédouble et s’éloigne à la fois de lui-même et des choses », la conscience permet la reprise critique de ce qui est. Parce qu'elle oppose ce qui doit être (la norme) à ce qui est (le fait), la conscience est toujours morale : elle juge et elle incite à rectifier ce qui n'est pas fidèle à ses valeurs. « La morale consiste à se savoir esprit et, à ce titre, obligé absolument : car noblesse oblige », conclut Alain.

 

Débat et enjeu

 

                Échappe-t-on à la conscience morale ? La conscience peut-elle n’être pas morale ? Certes, les « immoralistes » condamnent la morale qu’ils jugent mauvaise, mais c'est encore juger au nom d'une norme, ce qui revient à opposer une morale à une autre ! On ne semble donc pas échapper à la dimension morale de la conscience. Kant affirme en ce sens que la conscience morale « suit l'homme comme son ombre quand il pense lui échapper ». Cette voix, l'homme ne peut pas éviter de l'entendre. Certes. Mais quelle morale entendre ? Comment définir les valeurs morales ?

 

                Le surmoi social et la liberté de conscience. Les préceptes moraux dépendant largement de la culture et de l’éducation, la conscience morale n’est-elle alors qu’un surmoi social ? Non : la véritable conscience morale est une capacité de subversion, de critique, c’est une exigence et une inquiétude. « On nomme bien inconscients ceux qui ne se posent aucune question à eux-mêmes 14 », note Alain. D’ailleurs, la conscience (psychologique et morale) n’est jamais aussi vive que dans les moments de crise intérieure, quand tout automatisme devient inutile et que nous hésitons, c’est-à-dire quand nous devons choisir notre conduite : « Conscience est synonyme de choix », dit Bergson, donc de liberté.

 

                Morale et moralisme. La difficulté pour la conscience morale est de ne pas verser dans le moralisme (donner des leçons de morale), qui consiste toujours à juger autrui plutôt que soi-même. La conscience morale ne doit valoir que pour soi-même : « La Morale n’est jamais pour le voisin ». Quelle morale choisir ? Cette décision doit être personnelle et se prendre solitairement, en conscience.

 

 

Par Pierre GAPENNE - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Profil

  • Pierre GAPENNE
  • Coaching, Préceptorat et Enseignement
  • Homme
  • 28/05/1952
  • Philosophie Musiques Economie Enseignement Justice
  • Mes centres d'intérêt : La philosophie (Aristote, Descartes, Kant, James, Léo Strauss); la littérature (William Faukner, Nathalie Sarraute, poésie : Villon, Shakespeare, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont), ; la musique (classique et free jazz :

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De l'émotion

                      Nous pouvons tout sur nos Idées qui ne nous sont rien et rien sur nos émotions qui nous sont tout. Jean-Luc Godard

                     Les grandes pensées viennent du coeur Maximes CXXVII et réflexions de Vauvenargues.
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   En première approximation, on peut définir l’émotion comme un trouble de l’adaptation des conduites : expliciter ce trouble, c’est tâcher de comprendre l’expérience émotive, c'est-à-dire la conscience de troubles de la perception et de la représentation, d’intenses sensations musculaires et viscérales, c’est tâcher de saisir les réactions émotives de nos comportements et de ceux d’autrui. Les émotions sont reliées à une région du cerveau, qui joue un rôle clé dans la régulation de nos émotions et de la mémoire émotionnelle. Le déclenchement émotionnel est quant à lui, lié à un changement dans la manière de vivre une relation ou d'être en relation. Une émotion est une réaction psychologique et physique à une situation. Une émotion a d'abord une manifestation interne et génère une réaction extérieure. Elle est provoquée par la confrontation à une situation et à l'interprétation de la réalité. En cela, une émotion est différente d'une sensation, laquelle est la conséquence physique directe (relation à la température, à la texture...). La sensation est directement associée à la perception sensorielle. Depuis William James, on sait qu’il ne faut plus dire : << Je vois un ours, j’ai peur et je tremble >>, mais : << Je vois un ours, je tremble et j’ai peur >>. Il y a comme un court-circuit entre la perception et les manifestations corporelles et c’est la conscience de ces troubles qui serait l’expérience émotive. Cependant, cette réduction de l’émotion à un vécu conscient se fonde sur une introspection invérifiable qui ferme toute compréhension de l’émotion chez l’animal et chez l’enfant. Aussi, la conception fonctionnaliste inaugurée par John Dewey dans la perspective de Darwin, a permis de sortir des faux problèmes : l’idée, l’excitation et la réaction émotive sont constituées en même temps : elles représentent la tension du stimulus et de la réponse dans la coordination qui détermine les modalités du comportement. L’émotion est la manifestation de la lutte pour l’adaptation. Le courant évolutionniste, en psychologie des émotions, tire son origine des travaux de Charles Darwin et de la publication de son livre : The expression of the Emotions in Man and Animals en 1872 (Darwin 2001). Dans cet ouvrage, Darwin va poser les fondements de l’expression des émotions. Il va les décrire comme innées, universelles et communicatives. Les émotions seraient un héritage de nos ancêtres. Pourquoi et comment les émotions se seraient-elles développées ? Comme le rappellent Orians et Heerwagen (1992), à l’époque des chasseurs-cueilleurs, les Hommes devaient se déplacer constamment pour trouver de quoi se nourrir. Ces déplacements les confrontaient à des phénomènes inattendus (changements climatiques, prédateurs, par exemple) demandant une réponse adaptative rapide. Selon Tobby et Cosmides (1990), les émotions vont donc se développer en réponse à différents ensembles de situations récurrentes. À cela, l’on peut ajouter le premier principe de Darwin, permettant d’expliquer comment une réaction tout d’abord volontaire va, au fil des générations, devenir innée et réflexe. Une autre particularité des émotions est leur expression, faciale et vocale. Ici, nous n’aborderons que brièvement le chapitre des expressions faciales en laissant de côté celui des expressions vocales, bien que ce dernier soit aussi important (Scherer 1986). Dans un livre en hommage à Darwin (Ekman, 1973), les recherches présentées, portant sur les expressions faciales, confirment son hypothèse sur leur utilité communicative. Ekman dira même que : « l’expression faciale est le pivot de la communication entre hommes » (Rimé et Scherer, 1989). En effet, savoir lire sur le visage facilite nos relations sociales ; de même, une interprétation erronée d’une mimique faciale peut nous faire adopter un comportement mal adapté à la situation. Par exemple, chez les singes, lorsqu’un mâle dominant chasse un autre mâle et que ce dernier fait une grimace (expression de peur), le mâle dominant arrêtera de le chasser. À l’inverse, si le mâle dominant fait la même grimace, il s’attend à ce que le mâle subordonné vienne l’embarrasser. En ce sens, l’expression faciale permet d’informer l’individu de nos intentions mais également du comportement que l’on attend de lui. Enfin, le dernier principe de Darwin va établir le lien entre émotion et système nerveux. Malheureusement, il ne restera que très descriptif sur le sujet et il faudra attendre la théorie du physiologiste Walter Cannon, dans les années 1920, pour remettre le système nerveux au centre des émotions (Cannon, 1927). La plus grande cause de l’émotion, c’est la surprise, mais l’enfant ou l’adulte incapable de remplir une tâche, montrent aussi bien des formes variées de peur ou de colère. La trop grande difficulté engendre des émotions négatives alors que la motivation pleine et entière crée des émotions positives de joie ou d’amour. La peur de la nouveauté peut stimuler mais elle peut aussi terrifier. A l’inverse, le caractère répétitif de l’expérience peut émousser  cette stimulation de la nouveauté. Le conflit peut exaspérer l’émotion en agressivité : ce qu’on aperçoit dans les mimiques du visage, c’est des colères rentrées et des motivations encore indifférenciées. Au travers des apprentissages, nos conditionnements peuvent donner carrière à de nombreux registres de l’émotion. En se différenciant, nos réactions affectives traduisent de plus en plus finement autre chose qu’une excitation incontrôlée : notamment au travers des apprentissages du langage, nous apprenons à réguler les dramatisations de l’expérience. L’éducation favorise et renforce certaines expressions et en inhibe et en fait disparaître d’autres. L’éclosion progressive d’une histoire des émotions qui semble s’amorcer depuis la fameuse Esquisse d’une théorie des émotions de Jean-Paul Sartre (s’appuyant sur les analyses de William James dans les Principles of psychology, Sartre présente l’émotion comme une conduite de désadaptation et d’échec dans laquelle l’énergie nerveuse se décharge au hasard selon une loi du moindre effort : c’est un système réflexe défensif qui fait défaillir celui qui l’éprouve comme par magie : l’origine de l’émotion est une dégradation spontanée du sentiment de vécu de la conscience en face du monde. L’émotion est une fuite ou une chute brusque de la conscience dans le magique), n’est pas un événement anodin comme tant d’autres : puisqu’en effet, Jacques Le Goff lui-même au travers du commentaire qu’il fait de la parution de Le sujet des émotions au moyen Age aux éditions Beauchesne, de Pirosla Nagy et Damien Boquet, l’annonce comme une inversion du schéma auquel Norbert Elias nous avait accoutumé dans La civilisation des mœurs et dans La dynamique de l’Occident, des évolutions de la civilisation occidentale. Nous nous étions habitués à penser que nous allions pouvoir assister à une pacification des mœurs au travers notamment de ce mouvement qui semblait irréversible des monopolisations de la violence par les Etats. Or, il semble bien qu’il n’en soit rien : le progrès qu’on nous avait laisser espérer n’était qu’une illusion. Les désillusions du progrès comme le disait Raymond Aron venant, nous devons nous dessiller, nous n’allons pas vers du mieux. Dans cette perspective, l’émotion n’est plus comprise comme une perturbation ou un débordement du jugement, la rationalité n’est plus encombrée d’émotions : nous assistons à un renversement de paradigme où les émotions ne sont plus des irrationalités qui  échappent au sujet conscient mais les émotions sont au cœur même de la façon dont nous appréhendons le monde. S’il doit y avoir un sujet, il faut que ce l’expérience de ce sujet soit construite sur l’expérience du sujet de son affectivité. Sans doute, Henri Bergson dans Les deux sources de la morale avait il été plus perspicace s’agissant du rôle qu’il fallait faire jouer à l’émotion : dans cet ouvrage, celle-ci est envisagée comme un élargissement de la sentimentalité qui acquiert la valeur d’une force propulsive, l’émotion est créatrice. En effet, l’émotion bergsonienne est une Nature naturante : elle renvoie à ce qu’elle signifie, l’émotion bergsonienne est créatrice. A ce titre, l’émotion exprime une tendance organique dont la puissance est à chercher dans notre sensibilité : l’agitation de l’état émotif est grosse à la fois de représentation et d‘une focalisation qui concentre l’attention sur un centre d’intérêt qui manifeste l’émergence génératrice d’une Idée. A ce titre également, l’émotion est un stimulant. Etre perméable à l’émotion, c’est être sensible à des affects qui nous atteignent. La naturalisation des émotions nous en fait saisir sa nature conflictuelle et contradictoire : l’émotion est une issue instinctive de la pulsion qui fraie son chemin. L’histoire des émotions met et remet à jour l’ordre des affects : la remise à plat des implications sociales des émotions témoigne d’une mutation anthropologique de la nature humaine. Il s’agit là d’une grande transformation de l'économie libidinale comparable à celle que Karl Polanyi a décrite, qui remet en cause le schéma perceptuel et conceptuel pour le refondre dans le creuset de nos pulsions et de nos passions : le prototype traditionnel de l’émotion avait été jusqu’au siècle dernier la passion du Christ : celui-ci avait été l’affect incarné pour sauver les hommes. Le sacrifié était le bouc émissaire qui prend sur lui toute la misère du monde : un orgasme cosmique qui nous relie avec la sensibilité de la chair du monde.

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