(B) L'expérience de l'ordinaire...

Publié le par Pierre GAPENNE

C’est l’expérience de l’ordinaire qui donne accès à la connaissance de l’ordinaire...

C’est l’expérience de l’ordinaire qui donne accès à la connaissance de l’ordinaire...

   
         L’expérience ordinaire : le ressassé

       A l’expérience du quotidien qui éclaire le futur par le caractère répétitif du passé, les cycles de la nature (ceux de la faim et de la soif, ceux de l’alternance des nuits et les jours ou des saisons dans l’année) et les gestes reproduits du travail et de la consommation, l’expérience de l’ordinaire oppose l’inquiétante étrangeté des temps présents. Tandis que la quotidienneté tend à rendre triviales nos activités dans des habitudes, dans des lieux communs, dans des clichés et des stéréotypes qui concourent à nous installer dans les platitudes du conformisme et du conservatisme, l’expérience assumée de l’ordinaire vise à nous guérir du scepticisme, à nous libérer des injonctions productivistes et à nous désinhiber des gênes qui naissent des menaces et des craintes qui pèsent sur nous : aliénés à des obligations tristes, pressés et pressurisés par des cadences infernales, grisés par la vitesse, nous sommes le plus souvent anesthésiés. Tandis que la critique de la quotidienneté s’en prenait aux insignifiances rebattues de nos bavardages courants, à ces espèces de relâchement et d’affaiblissement moral, à ces avilissements de l’esprit, à ces superficialités triomphantes, à ces euphories mornes, à l’ennui, à la bassesse, au dégoût, à toutes ces espèces de scléroses mentales qui semblent les marques les plus sûres de la banalité, l’expérience de l’ordinaire assumée se met en peine de théoriser ses scrupules, ses hésitations à partir d’une réflexion sur les esthétiques de la farce, du laid, du ridicule et du grotesque et à partir d’une réflexion sur les éthiques auto contradictoires du bête, du stupide et du lâche : tandis que la fonctionnalité est la loi générale des objets quotidiens (c’est une réification ), la grammaticalité est la règle des objets ordinaires : la fonctionnalité renvoie à une utilité des choses, la grammaticalité à une politesse des choses. La mal-vie, c’est celle qui s’abaisse à ne plus faire les choses que dans le cadre d’un utilitarisme vulgaire de la politique des rapports de force ou dans celui d’un activisme volontariste. La vie bonne, c’est celle qui se place dans les perspectives d’une pratique déontologisée : il s’agit d’opposer à la négativité de l’indignation et du sentiment d’injustice, la positivité d’une méthode qui nous permette de marcher avec assurance. Structures et fonctions d’une science de l’ordinaire S’il est vrai que l’ordinaire, c’est d’abord ce qui ne se distingue par rien de particulier, ce qui donne le degré habituel et moyen des choses, alors, il faut bien dire que la teneur la plus invariable de la notion d’ordinaire a parti liée avec celles de général et d’universel. Autrement dit, l’objet des sciences est un objet ordinaire qui lui-même appelle et renvoie à un langage ordinaire : les conditions de possibilité de l’objet ordinaire sont en même temps les conditions de possibilité de l’expérience d’un objet ordinaire. Par delà ou en deçà de l’objet transcendantal, par delà ou en deçà de l’objet intentionnel, par delà ou en deçà de l’objet propositionnel, par delà ou en deçà de l’objet quotidien, l’objet ordinaire est désigné à notre attention par une expérience qui se met en jeu dans du langage. 

             Toucher le fond

           C’est l’expérience de l’ordinaire qui donne accès à la connaissance de l’ordinaire : une science de l’ordinaire doit donc repenser à nouveaux frais les problématiques de l’expérience en général : celles du doute, de l’évidence ou de la certitude, celles de l’inférence, de l’induction ou de la déduction, celles de la probabilité et de la nécessité, celles du sens et de la signification, des conditions de possibilité d’un jugement analytique ou d’un jugement synthétique et d’un jugement synthétique a priori : elle confirme, infirme ou corrobore ce qui est suggéré par les données sensibles. Trop souvent, nous nous précipitons sans prévention : nous voyons rouge et nous inférons déjà que c’est une cerise. Or, ce que nous aurions de mieux à faire, c’est de nous ménager dans un peu d’expectative un art de l’expectative. Un tel art pourrait sans doute remettre enfin en perspective des inférences inévidentes dans des formes de vie acceptables à l’image de la déontologie épicurienne du tétra-pharmakos. En tout état de cause, ce qui importe pour la connaissance ordinaire, ce n’est pas tant la question des identités et des différences de jeux de langage que la question des mises en jeu du langage . Une telle science devrait sans doute commencer par envisager les cadres de ces mises en jeu des causes et des raisons par du langage dans l’expérience : les formes de ces mises en jeu si l’on en croit les analytiques aristotéliciennes sont ou bien architectoniques, ou bien analogiques, ou bien syllogistiques ; si l’on en croit par ailleurs les perspectives peirciennes et celles ryliennes , ces formes de mise en jeu doivent obéir à une heuristique des catégories. Pour Whitehead , les mises en jeu du langage visent à résorber la séparation (la bifurcation) entre le réel (le sujet substance de la proposition) que nous ne percevons pas (la cerise) et les apparences que nous percevons sous les dehors de données sensibles (les attributs : le rouge, le moelleux). Une telle science cultive d’abord un art d’inventer et d’innover des inférences, elle va à l’ordinaire instruite par les mimétismes de simulacres et les forces vives de stimulacres : les significations-stimulus de Quine : elle se met ainsi en peine d’élaborer une canonique qui elle-même discipline ses contenus en vue de ménager une voix à la prolepse : une mise en jeu du langage. Ainsi, cette science entend échapper tout autant à tous les mythes de l’intériorité qui << accordent un pouvoir explicatif exorbitant à des événements intérieurs occultes et privés >> (ceux de la psychologie et de la sociologie des émotions) qu’à tous les mythes de l’extériorité (ces manières ventriloques de faire parler la science). << En effet, si les concepts et les propositions qui décrivent ou qui donnent l’impression de décrire des expériences internes privées (douleur, vision, sensation, pensée, compréhension) doivent être avant tout caractérisés par la manière dont ils entrent dans des jeux de langages publics par lesquels nous nous engageons avec les autres >>, ce ne sont pas ce que sont ces concepts et ces propositions qui forment les contenus de la science : le contenu propre de la science, c’est la mise en jeu ou l'investissement de croyances et de schèmes perceptuels ou conceptuels dans des logiques qui les mettent en perspective.

        L'expérience est l’assise de nos savoirs, mais en des sens divergents qu’indiquent déjà des locutions comme « avoir » et « faire » une expérience, expérimenter et éprouver. Si l’acquis de l’expérience implique de pouvoir tirer des « leçons » de celle-ci, « faire une expérience » signifie une tentative ou une rencontre supposant un risque et relevant donc d’une aventure. Elle met en question ce qui s’est constitué comme certitude ainsi que celui à qui elle « arrive » de manière imprévisible, et implique aussi bien le temps d’un long cheminement que l’instant d’un surgissement, d’une rupture.
Une philosophie de l’expérience se doit dès lors d’élucider aussi bien la nature de l’expérimentation scientifique que de l’expérience vécue ou vive, comme de l’expérience comme événement. Mais, s’articulant dans le langage tout en s’y déposant, l’expérience vive, c’est encore celle qui est partagée, racontée et entendue dans des histoires. Une telle philosophie doit enfin interroger l’expérience propre à la pensée philosophique en tant qu’expérience de la vérité.

 

Publié dans Géopoétique

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