(A) De l'origine et de la fin de toutes choses : l'ordinaire...

Publié le par Pierre GAPENNE

En quoi l'ordinaire peut-t-il nous transfigurer ?

En quoi l'ordinaire peut-t-il nous transfigurer ?

         Commencer par le commencement : acheminement vers l’ordinaire

 

 

 



        De quelque manière et par quelque façon que nous nous y prenions, la notion d’identité de soi par soi, de ce que nous sommes devenus et de ce qu'on a fait de nous,  ne s’impose jamais tant à nous que lorsqu’on s’efforce de l’élucider à l’aide de cette autre notion : celle d’ordinaire : en effet, l’ordinaire ne nous est pas si ordinaire, il est le plus souvent extraordinaire et presque toujours singulier. De l’ordinaire, on peut dire qu’il est l’origine et de la fin de toutes choses : en disant comme personne, en ne ressemblant à rien, en parlant comme tout le monde, l’ordinaire nous transfigure . En tout état de cause, il est devenu courant que nous surcompensions nos déceptions et les monotonies des routines de la vie par de l’extraordinaire, par des usages immodérés de superlatifs, par des montées aux extrêmes ou au sublime, d’héroïsme et de grandeur, de démesure et d’amplification de tout genre, par une superstition du définitif. Les volontés politiques qui déploient leurs grands desseins et leurs projets prométhéens (toujours plus de croissance, de production et de richesse) où l’énorme est la norme, où l’inflation est chronique où on fait des recours constants à des suppléments d’âme, obéissent à une telle logique. De telles façons de faire finissent par constituer des bulles spéculatives (la conscience se délivre du présent en spéculant sur des absences) qui s’enflent artificiellement en se payant de bons mots (d’ordre ou d’esprit) et d’émotions collectives

               III) De l’origine et de la fin de toutes choses : l’ordinaire.

              Regarder les bulles qui crèvent. C’est sans doute d’abord un retour à l’ordinaire qui pourrait nous éviter les faux problèmes et notamment toutes ces polémiques sur les généralités vagues comme les termes ou les notions de dieu, d’inconscient ou de capitalisme. Ainsi, nous devons plutôt partir du constat des conditions qui sont faites à toutes les institutions de transmission de savoirs : les sciences, les arts, les lettres, l’enseignement, l’animation et l’éducation. Le mode d’explication de ce qui arrive à ces institutions n’a pas besoin d’avoir recours à ces hypothèses. Le mode d’explication que nous arguons ici, repose sur une analogie qu’en son temps, Jean-François Lyotard avait explicitée à l’aide de ce syntagme d’énergie libidinale. Au fond, il arrive à toutes ces formations culturelles et discursives ce qui arrive à toutes les formations socio-économico-politiques : elles se dévaluent si elles s’avèrent incapables de tenir leurs promesses. Dans un premier temps, la mauvaise monnaie chasse la bonne, les valeurs entrent dans des cycles inflationnistes et au-delà d’un certain niveau, elles font apparaître leurs déconnections avec l’économie réelle : le marché s’assainit en crevant les bulles spéculatives. Ce qui vaut pour les économies monnayables, vaut aussi pour les échanges qui se basent sur des investissements affectifs : toutes les charges affectives que nous investissons dans des savoirs ou dans des connaissances, dans des formations culturelles ou discursives sont étayées sur des désirs. Or, il nous faut peut-être reconnaître que nous vivons au dessus de nos moyens : notre désir de connaissance dépasse de beaucoup notre connaissance effective évaluable en compétences. Car au fond, le désir, c’est peut être déjà une passion de riches, c’est peut être la passion de ceux qui croit y arriver, c’est la passion du bon père de famille (qui peut prendre ses désirs pour des réalités) capable d’instaurer de la loi morale : la culture du désir n’est au fond que ce moment où on peut prendre nos désirs pour des réalités. Une telle passion qui vaut dans un cercle familial à des moments donnés peut souvent faire illusion. Ailleurs, elle ne vaut guère, elle est aussi locale que précaire : les valeurs du désir sont souvent contrariées ou déçues et à mesure que nos valeurs du désir doivent en rabattre, nous perdons nos certitudes : le sublime se tourne au grotesque, le sérieux en farce et en comique, bien des œuvres de la culture ne s’avèrent être guère plus que de la pacotille de mauvais goût, le statut d’un certain nombre de savoirs érigés précipitamment en science présente bien des difficultés, des méthodes pédagogiques se révèlent n’être plus que des contrefaçons d’éducation.

       S’arranger avec ce qui ne s’arrange pas ; améliorer l'ordinaire

       Dans des temps où on voit s’installer tant de pauvreté, tant de misères qui nous ravalent tous à l’état de Deschiens, il est peut-être temps de s’intéresser à des passions de pauvres, aux passions de ceux qui n’arrivent à rien. Tout se passe comme si l’ordre du désir implosait sous nos yeux. Que reste t’il alors ? : des passions tristes, des passions mauvaises, des passions méchantes : les horizons se brouillent, les paysages sont changeants. N’est-ce pas à cela que nous assistons ? un certain scepticisme signe le délitement du désir, sa déconversion en passions. Le scepticisme nous met sur la brèche : c’est ce moment où les intelligibilités perdent leurs forces, où le recours au passé ne fonctionne plus, où le modèle d’un futur possible n’est pas encore dessiné, c’est ce moment où le présent doit fabriquer et faire advenir de l’à-venir en surmontant l'hésitation, le doute et la suspicion. Et au fond, la véritable culture, c’est bien de ces basses passions dont elle nous entretient : prenons Shakespeare : << le savoir ne peut plus triompher si comme Othello, nous sommes rendus fous par un savoir qu’on ne peut ni vérifier, ni rejeter, si comme Macbeth, nous sommes hantés par un savoir dont on ne peut récuser l’autorité, si comme Hamlet, nous sommes maudits par un savoir qu’on ne peut partager avec qui que ce soit, si comme le roi Lear, nous sommes forcés d’abdiquer notre santé mentale (façon de ne pas savoir ce que l’on sait ou de ne rien savoir d’autre que ce que l’on sait)>> . L’alternative à cette culture hystérique du trop plein, à cette culture du désir mimétique qui font s’agréger des ressemblances, c’est un art du peu, un art de l’ordinaire qui s’attache aussi bien à déprimer les indésirables qu’à désespérer les impondérables et à exaspérer les peurs et les craintes : toutes ces passions mauvaises de nos crispations. C’est un tel art qui transfigure le banal : << la vie elle-même est une bulle, un scepticisme, un songe dans un songe >>. L’exigence : une politique de l’ordinaire : une politique déceptive << Les philosophes n’ont fait jusqu’alors qu’interpréter de diverses manières l’ordinaire, mais ce qui importerait c’est de l’améliorer >>. Il y a sans doute une espèce d'ironie de l’Histoire qui nous conduit à récuser L’Histoire avec un(e) grand(e) Hache et à lui préférer les petites histoires et les faits divers. Encore que, le mieux, ce serait sans doute de cesser une bonne fois pour toute de faire des histoires : c’est à une telle perspective que nous invite le retour à l’ordinaire, le recours à une science de l’expérience de l’objet ordinaire : après le coup de dé mallarméen, un coup de déprime ordinaire qui banalyserait nos activités nous ferait aussi sans doute décompenser heureusement. << Calme bloc, chu ici bas, dans un désastre obscur >>. Nos efforts désespérés pour reprendre confiance, nous enfoncent un peu plus dans les épaisseurs des sables mouvants de l’ordinaire. Car les extra de l’ordinaire c’est précisément ce qui est toujours menacé par la précarité et le scepticisme : le fait que la parole soit souvent malheureuse, le fait qu’elle se retrouve presque toujours en mauvaise posture, le fait qu’elle soit hantée en permanence par la mauvaise conscience ou le sentiment d’échec, c’est le fait qu’elle ne soit pas assurée de son statut catégoriel, c’est le fait qu’elle est en mauvaise position : c’est afin de reprendre conscience des champs de ses possibilités que nous sommes incités à faire << appel à un arbitrage de la logique >>.

         L’appel de l’ordinaire : un art du peu

         Or, nous avons sans doute beaucoup trop de tout : améliorer l’ordinaire, c’est peut-être d’abord renoncer à la certitude de croire que le quantitatif pourrait nous combler, pour nous tourner résolument vers les infimes subtilités de la qualité. Si ce n’est pas le rien qui fait tout , le tout pourtant, est toujours trop et le trop est toujours un trop de tout. Face à ces surcroîts, à ces trop-pleins, à ces ubris, à toute cette esthétique envahissante héroïco-vantarde, pour faire pièce à ces existences qui ne vivent plus que d’expédients , on finit par se prendre à rêver à un retour à un peu de sobriété. A la superbe suffisance de ceux à qui s’en remettent aux modes de l’opinion courante pour s’en sortir à bon compte, il faut opposer un art du peu qui déféodalise les liens sociaux et qui cultive une solidarité des ébranlés et une sollicitude à la libre causalité. Et de ce point de vue, le peu n’est jamais le trop peu. On se dit qu’après tout, c’est peut-être déjà bien assez d’aspirer à devenir un homme de peu, on se dit que ce n’est peut-être pas déjà si mal d’avoir le projet de s’exercer à un art du peu qui pourrait nous épargner de ces logorrhées sophistiques interminables pour lesquelles l’irruption d’une émotion collective tient lieu de conscience politique. Non content de tisser les trames et les chaînes de nos socialités, un tel art s’emploiera aussi à réinvestir notre réflexion sur les placements des loyautés de nos sociabilités . Si << rien ne naît du néant, ni ne retourne au néant >>, en revanche, tout naît de l’ordinaire et retourne à l’ordinaire : << l’idée d’ordinaire est doublement mythologique, elle est à la fois objet de rejet et à la fois objet de fascination : l’ordinaire est comme l’autre de la philosophie : ce qu’elle veut dépasser dans son arrogance et ce vers quoi, elle aspire avec nostalgie à retourner >>.

Publié dans Philosophie

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