1) Ajuster et ajointer...

Publié le par Pierre GAPENNE

     Des raisons, il en est de toutes sortes : il en est d'utiles, il en est d'autres qui sont efficaces...

Des raisons, il en est de toutes sortes : il en est d'utiles, il en est d'autres qui sont efficaces...

 

       

    La Raison, cette proche lointaine, ne peut guère contenir ni les passions, ni les émotions. Elle est vite débordée quand les émotions rompent leurs digues, elle est vite submergée quand les courants des passions creusent leurs lits. Le coeur a des raisons que la Raison ne connaît pas : c'est déjà assez quand elle s'accorde avec nos sentiments. Elle s'absente dans des vagues à l'âme quand nous faisons ou disons des bêtises, elle surgit quand les bêtises sont déjà faites pour nous rappeller à son ordre. Nous nous demandons souvent à quoi elle sert. Quand elle nous raisonne, il est trop tard. Notre raison ne veut ni notre bonheur ni notre malheur. Son souci, c'est plus de domestiquer nos excès et de justifier nos croyances que de constituer un modèle positif capable de figurer les éléments significatifs de la réalité. Mais comme c'est une petite raison, elle y renonce très vite, il lui en coûte bien trop. C'est trop de fatigue pour elle, si fragile, si vulnérable. Et puis, soyons clairs : nos excès, nous ne les aimons pas domestiqués. Nous pouvons comprendre la méfiance et la défiance envers la raison : ramener ou réduire l'exception de nos particularités à des règles générales, c'est souvent douloureux. << Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société toute entière. Ce souverain couvre la surface de la société d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes. Il ne brise pas les volontés mais il les plie, il les amollit et les dirige ; il force rarement d'agir mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise pas, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète et il réduit chacun à n'être qu'une multitude d'animaux timides et industrieux dont le gouvernement est le berger >>. L'oppression que le souverain fait subir à l'individu est dégradante : elle réduit l'individu à l'impuissance. En obéissant, il ne se soumet qu'à lui-même : il sacrifie ses désirs à la volonté générale. Le juste, c'est souvent ce qui est un peu trop juste, nous lui préférerions volontiers l'équitable, le fairness, le beau, le bien et le vrai. A défaut de pouvoir accéder à un tout complet, il nous reste à souffrir d'être un peu déceptif.
 

    Des raisons, il en est de toutes sortes : il en est d'utiles, d'efficaces mais la plus terrible, c'est cette prétendue raison d'Etat. A plus d'un titre, elle est suspecte : << elle est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans coeur, l'esprit d'une époque sans caractère >>. J'en connais qui en son nom, participent ou participèrent à des entreprises industrielles d'extermination. Il existe aussi une raison froidement criminelle, l'histoire récente nous en a encore donné quelques témoignages. Enfin, dans ce monde hypermatérialiste dominé par l'argent, la raison a perdu son âme, elle paralyse les coeurs : la rationalisation est devenue une industrie mécanisée, une machine sophistiquée ; experte en mercantilisme, en séductions de toutes sortes et en exploits de vénalité et de vanité, elle est devenue impérialiste, colonisatrice et envahissante, elle est devenue un appareil aussi bête que méchant à duper le client, elle nous a arraisonné à la logique imbécile de nos faiblesses. Le client est devenu roi d'un royaume de l'illusion où la mystification est reine. Nous avons été bernés et trompés par nos banquiers, nos médecins et nos propriétaires. Ils ont marchandisé tout ce qu'ils ont  touché, Ils ont  transformé tout en chose, même la vie, même les corps. Nous sommes constamment les dupes de nos excessives sensibilités. Quant à eux, ils ne savent plus que tout rationaliser, rationaliser à outrance, ils ne sont plus mobilisés que  par le profit ou par le pouvoir. Le but de leurs rationalisations, ce n'est plus jamais l'épanouissement de l'être, c'est de faire triompher l'avoir. Tout cela est proprement déraisonnable et indécent. L'indécence du monde 1
 

    Il faut chercher longtemps, de nos jours, pour retrouver dans la raison sa vertu émancipatrice et libératrice de ses origines. Si les Lumières, ce n'est pas fini, il faut admettre que leurs clartés ont bien pâli. Nos excès, nos violences sont peut-être une forme de révolte inconsciente et désespérée contre cette dépravation. Contre l'emprise grandissante des techniques, contre la rationalisation excessive, ces moteurs de décivilisation, Il nous faudrait une folie saine : il n'est pas sûr que nos révoltes soient suffisamment déterminées. Un irrationnel exempt de crédulité et d'idolâtrie, un guerrier qui nous ouvrirait les yeux sur la vérité du corps, sur son potentiel de créativité. Pour l'instant, nous sommes un corps qui s'abandonne aux mensonges et aux conditionnements du monde extérieurTristes tropismes. Nous sommes convulsifs sans être réellement subversifs. Il nous manque, pour ça, une plus grande conscience de ce que nous sommes, de ce que nous valons. Ce n'est peut être pas tant de raison que nous avons besoin, que de conscience. Une conscience aiguë, impeccable, cela se conquiert, cela s'obtient, cela s'étend et cela s'approfondit. Quand nous aurons gagné cette conscience - et nous espérons bien la gagner - alors commencera notre libération, ce qui signifie que de plus en plus nous nous sentirons en accord avec nous-même, avec le gisement de notre identité. Jusqu'ici, quoi que nous disions, nous n'avons surtout été que les corps prisonniers de la caverne, prisonniers de leurs impuissances à créer de la pensée ; là où la raison n'y arrive pas, c'est que la pensée est encombrée. Une pensée qui dépasse les fonctions du corps, se fraie un chemin et crée de la méthode avant de jaillir spontanément.
 

    Nous avons des problèmes avec les émotions. Même des meilleures, nous nous en méfions. En général, nous les vivons comme des intruses, des gêneuses. Nous pensons qu'elles ne nous ressemblent pas, que ce sont des accidents. Nous essayons de les oublier, de les minimiser, ce ne sont pour nous que des effusions, des élans du cœur qui nuisent à notre image d' « esprit fort ». Pourtant, nous avons tort de ne pas donner parfois leur chance à nos émotions. Elles peuvent et veulent nous dire quelque chose, en rapport non avec notre image, avec cette image que nous nous sommes fabriquée artificiellement, mais avec un des visages de notre authenticité. Certes, elles ne sont pas toutes intéressantes, nos émotions. Certaines sont trompeuses, d'autres sont éclairantes, d'autres encore ne méritent même pas ne fût-ce qu'une interrogation. Pourtant, c'est aller un peu vite en besogne que de les tenir pour négligeables : un flou intempestif, un moment de faiblesse dans notre univers moteur, prompt à la bagarre. Nous ne sommes pas des blocs, nous l'avons assez montré. Je crois que nous devrions aimer davantage nos fissures, elles ont leur importance dans la connaissance de soi. Elles ont des secrets à nous livrer sur la complexité du corps, sur l'ampleur obscure de nos registres. Nous sommes des corps qui aspirent, à leur insu, à vivre leur abondance et leur diversité. Nous semblons vouloir ne pas nous en rendre compte. Le champ du possible ne se réduit pas au champ du probable : nous nous appauvrissons à ne pas prendre la mesure du foisonnement de tous nos possibles. Il n'est pas trop tard pour que nous acquérions ce savoir-là, qui fait partie des savoirs les plus importants. Nous sommes des corps qui se ferment à l'aventure de l'être, au lieu de s'y ouvrir. Nous devrions secouer nos jougs, nous infliger quelques secousses salutaires, de celles qui seraient susceptibles de nous donner le goût de l'inconnu, de l'imprévisible. Réduit à sa seule violence, le corps n'est pas une aventure ni pour lui-même, ni pour l'esprit. Il n'a que des habitudes, il n'a plus guère d'imagination.
 

    Restent nos instincts et le péril de leurs pétrifications. Nous aimerions pouvoir dire : « heureusement restent nos instincts ». Ils prennent une grande place dans la vie, ils dominent la raison, les émotions, parfois jusqu'à les écraser. Ils sont puissants. Parce qu'ils sont irrésistibles, ils nous fascinent. Nous voudrions bien ne croire qu'en eux, qu'en leur violence, les suivre jusqu'au bout, entre autres quand ils nous mettent en situation d'exploser. Nous n'avons pas idée d'où ils viennent, ni où ils nous emmènent, mais peu importe,  puisque « nous en tirons un sentiment de force ». Ce sentiment a beau se révéler éphémère, artificiel, frivole, nous préfèrons ignorer qu'il dévoile notre fragilité. Lorsque nous ne faisons qu'obéir à noss instincts, nous pensons être dans le vrai. C'est une illusion de penser ça : nous obéissons aveuglément à des instincts. Et nous en souffrons plus que nous n'en jouissons. En nous abandonant à la colère ou à la révolte, nous espèrons un soulagement, un assouvissement, une « libération ». C'est tout le contraire qui se passe. Nos instincts nous poussent dans une impasse. Ils se déchaînent pour rien, ou pour bien peu de chose. Les instincts aveugles sont des mals déchaînés, des maux qui nous désarticulent en pantins névrotiques ou en petits chefs psychorigides. Aussi longtemps que nous ne savons pas les charger d'un sens, d'une visibilité, ils s'inscrivent dans notre non aventure. Nous faisons jouer des forces qui nous demeurent obstinément inconnues, que nous nous obstinons à manipuler comme telles, alors que nous avons les moyens et l'intelligence de les connaître, pour peu que nous en prenions la peine. Même nos instincts les plus destructeurs, ce sont des énergies vitales qu'il est dans nos cordes de sortir de leur cécité.
 

   Eclairer nos instincts. Sous les espèces de la pulsion, de l'impulsion ou du réflexe, nous sommes des corps instinctifs qui font allégeance à la sottise interactive ambiante. Aujourd'hui, nous sommes des corps d'autant plus instinctifs que nous nous adressons à ceux des autres sans médiation. C'est la traduction des instincts dans une langue, qui les éclaire. Toute notre vie bascule dès l'instant où nos instincts se mettent à parler, à prendre la parole. Voilà comment cela peut arriver. Il faut aller au-devant de la parole des livres : les livres leur apprennent à lire, ils leur communiquent le goût d'échanger. Plus tard, ils ressentent la nécessité de prendre la parole, de parler plus fort que la petite raison ou que les émotions fluentes. L'un de nos instincts, du moins, a rencontré non pas Dieu, mais un point, un focus imaginarius à partir duquel procède la toute-puissance charnelle et révélatrice du langage. Le langage s’est laissé trafiqué, retourné pour désigner le contraire de ce qui est : nous avons remplacé la cohérence qui fait sens par des juxtapositions qui font choc ; au bout du compte, nous négligeons et nous faisons l’impasse sur la sensibilité : il appartient à chacun de se réapproprier le langage dont nous avons été exproprié par une réalité débordante qui nous assiège, de reprendre pied sur le monde de la vie sensible qui nous a été dérobé, leurre après leurre. La puissance du langage est entrée dans notre chair, dans nos instincts, non pour les apprivoiser, les domestiquer, mais pour les nommer, les éclairer, les affecter d'un sens, en projetant leurs folles énergies dans la conscience, pour en faire des instincts avisés, et déjà créateurs. Les mots nous ont fait quitter, progressivement, l'empire des ténèbres et du chaos, qui nous constituait comme corps aveuglément instinctif, tournant en rond dans son opacité.
 

   Ainsi, nous sommes devenus des corps qui désirent aimer, être aimés, être libres, créer, produire du savoir, faire voir la vie autrement à notre esprit, doter notre esprit d'un regard différent, intense, curieux en même temps que novateur, sur les choses de cette vie, sur les hommes, les femmes qui nous entourent, seraient-ils ceux dont nous pensons, avec hargne, qu'ils ne nous comprennent pas, qu'ils nous empêchent de vivre, qu'ils nous la gâtent. Jusqu'à présent, les corps que nous sommes, se sont conduits comme des mécaniques se soumettant à la machinerie sociale, notre violence est une mécanique, elle est liberticide, à l'instar de la machine sociale, calibrée pour transformer le vivant en objet de consommation. Nous donner une force de communion démocratique à l'échelle de l'Europe, voilà peut être ce qui pourait nous désintoxiquer des idéologies fallacieuses : ces prêt à penser conformistes. L'opium des clercs et la trahison des intellectuels, les illusions et les désillusions du progrès, le misérabilisme de la prospérité marchande et de  l'euphorie des bourgeois transfuges, nous en ont dissuadé. En tout état de cause, il n'est pas question de s'aligner sur les injustices du monde.
 

   Nous sommes des corps dont les désirs sont presque uniquement des mécaniques s'ajustant aux désirs ou aux tentations de consommer qu'excite dans les masses et dans les individus la machine à broyer tout désir de souveraineté, l'instinct de ce désir. Nous devrions casser cette partie-là de notre mécanique, nous devrions la tordre, lui rendre sa souplesse, son mouvement charnel, en quête de sa créativité naturelle , de ses dispositions à fonder une culture dans le corps, avec la matière organique du corps, une culture de la libération de ce corps. Mais rien de cet ordre ne se peut faire sans la puissance du langage. Nous devrions au moins essayer d'attirer en nous les mots les plus puissants de cette puissance, ou nous porter vers eux. Ils existent. Il faudrait que nous nous mettions dans la tête qu'ils n'existent que pour nous, qu'ils nous attendent, ou que nous les attendons. Ils possèdent un formidable secret de mieux-être, de mieux-vivre. Si un jour nous nous les incorporons, telles des incarnations dans la chair, alors nous pourrons être fier de notre violence, ce ne sera plus une fureur stérile, carcérale, elle fructifiera en oeuvres éclatantes, qui étonneront notre esprit, et l'esprit de ceux dont le corps n'est qu'un ensemble de  mécanismes, et non une culture, c'est à dire une civilisation qui dépasse cet automate mécanique.


     L’antidote à ce trop de réalité à ce constat d’envahissement, à ce constat de main mise par le pouvoir sur tous les domaines culturels, à ce constat de faillite de la pensée rationnelle (scientifique et étatique), à ce constat que nous sommes cernés par des chercheurs qui nous cherchent, c'est de prendre conscience : cela doit nous amener à diagnostiquer que nous sommes face à trop de réalité : trop de réalités, c’est trop d’informations, trop de nouveautés, c'est-à-dire trop d’insignifiances qui prolifèrent : nous sommes asphyxiés, anesthésiés, blasés, écoeurés, dégoûtés, brimés. C’est contre le trop peu de réalité de Breton qu’il nous faut faire valoir que nous avons besoin de l'air frais de la sensibilité : pourquoi ces chercheurs qui nous cherchent ne nous ont-ils pas encore trouvés ? Ne participent ils pas à cette entreprise de surveillance des surveillants qui place tout le monde sous souveillance : tout le monde regarde, épie et copie tout le monde : tout le monde cherche. La police de la pensée contrôle et renseigne la traçabilité de nos comportements et de nos conduites : les chercheurs, ces révolutionnaires bureaucrates fonctionnaires nous privent de tout : c'est cela qui nous empêche d'accéder à la vraie vie.  Pas besoin d'experts, nous sommes tous également capables d'être chercheurs.

 

    Comment vivre ? A quelle allégeance veux t’on, peut-on nous forcer de consentir ? Dans les profondeurs de l’âme humaine, nous n’avons pas décider de braver quoi que ce soit, que notre vie serait autre chose que ce qu’on voulait qu’elle fût ; nous n’avons pas prétendu être réfractaires à tous compromis pourvu qu’ils ne fussent point aussi des compromissions ; nous n’avons nullement refuser des affiliations pourvu que ce fussent les bonnes mais nous avons voulu refuser la misère de la perspective dépravée qui nous précipite en dehors de nos mesures et de nos représentations du monde jusqu'à nous réduire à n'être que l'élément insignifiant d'un phénomène dont les lois nous échappent. La notion de catastrophe implique un renversement du rapport de l'humain à l'inhumain : elle est une inestimable manière de mesurer la démesure qui nous fonde. Mais elle est aussi un moyen de nous souvenir de notre étrangeté à nous-mêmes. Nos préoccupations sont peut être plus un pas de côté qu'un écart absolu avec l'esprit de l'époque ou que la revendication d’un individualisme farouche et forcené. C'est peut être pourtant grâce à cela qu'il est encore possible de respirer, malgré tout. Toujours est-il, qu'au cours de ces dernières années, c'est cela que nous avons besoin de fréquenter. Comme si pour survivre dans un temps de misère, il fallait se tourner vers ce qui s'en éloigne le plus. Aujourd'hui, le naufrage est tel que le moment est venu de briser le secret : c'est sur l'éperdu que nous ne cessons de miser, sur l’improbable. Mais vivre au bord de l'abîme, ce n'est pas vivre : vivre vraiment, c'est parier sur le probable. Dans consentir, il y a sentir. L'avenir ne se prévoit pas, il se prépare.

 

 

 

Publié dans Géopoétique

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