(2) Transvaluations des faits et transmutation des valeurs...

Publié le par Pierre GAPENNE

Exprimer son attitude, c’est concevoir ce qui est supportable, c'est aussi exprimer à quel niveau cela devient insupportable...

Exprimer son attitude, c’est concevoir ce qui est supportable, c'est aussi exprimer à quel niveau cela devient insupportable...

      4) Comment l’opinion privée d’un individu est elle affectée si on le force à dire ou à faire le contraire de cette opinion ? 

       Donner bonne conscience à sa mauvaise foi, donner de la bonne foi à sa mauvaise conscience.

      Exprimer son attitude, c’est concevoir ce qui est supportable, c'est aussi exprimer à quel niveau cela devient insupportable : l’acceptabilité normative défend son intégrité et préserve son immunité. Son attitude contradictoire entre son opinion privée et son opinion exprimée en public, va se modifier pour s’aligner dans le sens de son attitude privée. A nos attitudes, certains groupes ou certaines sociétés leur font subir des rituels humiliants où il s’agit de saper les volontés de résistance plutôt que de les faire changer d’opinion. Les sujets ont besoin de se justifier à eux-mêmes leurs changements d’opinion. (Être bien payé, la peur des sanctions). Le besoin de consonance cognitive peut aussi prendre la forme du besoin d’avoir de bonnes raisons d’agir. Le résultat de l’opération sera soit la modification des croyances, soit la modification des préférences selon le caractère factuel ou normatif de leurs attitudes. Le besoin cognitif susceptible d’influencer la formation de nos désirs et de nos croyances comme le besoin de clôture, le besoin de consonance cognitive et le besoin d’avoir de bonnes raisons d’agir, le besoin motivationnel sont tous capables d’exercer la même influence : cognitifs ou affectifs, les effets de ces besoins cognitifs ont besoin de réécrire le scénario de leurs mise en scène. Les besoins affectifs ont leur source dans l’amour propre et surtout dans la nécessité impérative des agents de maintenir une bonne image de soi ou le souci de maintenir chez les autres une bonne image de soi. En cas de conflit, << l’orgueil se dédommage toujours et ne paie rien lors même qu’il renonce à la vanité >>, << il ne faut donc pas s’étonner si l’orgueil se joint quelquefois à la plus rude austérité, s’il entre quelquefois si hardiment en société pour se détruire car en même temps qu’il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre, quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre et le changer et lors même qu’il est vaincu et qu’on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite >>. (La Rochefoucauld, maxime supprimée 1. L’acte de renoncer aux applaudissements du public extérieur (renoncer à la vanité) se paie des applaudissements du public intérieur. La réécriture du scénario consiste dans l’invention des narrations qui permettent à l’agent de faire face à un fait qui menace son amour propre. Ainsi pour éliminer le sentiment d’infériorité produit par le plus grand succès d’un autre, l’agent peut se raconter une histoire selon laquelle ce dernier ne doit sa réussite qu’à une conduite illégale ou immorale : il a même peut être obtenu son avancée grâce à des faveurs qu’il a consenti à proposer. Selon Tocqueville, si dans une démocratie, des simples citoyens voient un homme sortir de leur rang pour accéder à la richesse et à la puissance, face à ce spectacle qui excite leur surprise et leur envie, ces simples citoyens vont bientôt se mettre à rechercher comment celui qui hier était leur égal, est doté aujourd’hui du droit de les diriger. Attribuer cette élévation à ses talents vertueux est incommode car ce serait avouer que eux-mêmes sont moins vertueux et moins habiles que lui. Ils s’empressent au contraire d’en placer donc la principale cause dans un de ses vices et souvent ils ont peut être raison de le faire, il s’en suit ainsi une espèce d’odieux mélange entre les idées de bassesse, de pouvoir, d’aménité, de succès, d’utilité et de déshonneur. Ce mécanisme est souvent responsable de certaines formes de haines où le succès phénoménal de certaines fractions de la société laisse perplexe et remplit de désarroi : admettre la supériorité des talents de ceux qui réussissent, c’est concéder notre propre infériorité : le respect de nous-même l’interdit. Les explications capables de guérir notre fierté blessée pour restaurer la confiance ébranlée en nous-mêmes se nourrissent de rumeurs. Cette explication s’empare des vices et des défauts supposés, de capacités de dissimulation qu’un honnête homme ne serait jamais capable d’utiliser. On peut confirmer l’universalité de ce mécanisme à partir du parcours de Sénèque qui était à la fois philosophe candidat à la sainteté, richissime banquier et favori de Néron : d’aucuns ironisaient, d’autres plus nombreux encore étaient jaloux. Le petit monde des aristocrates suscitait aisément des envies jalouses mais soutenait que c’était là un zèle pieux et louable contre une réputation surfaite d’un exemple détestable (Sénèque présenté par Paul Veyne, éditions Bouquins, p 23). On a là une transmutation de l’envie en une juste indignation : << rien n’est moins louable et moins loué que l’envie >>. Dans toute hiérarchie, il existe des motivations telle que la vengeance pour affront personnel ou pour intérêt matériel, ou pour le désir sexuel, ou pour l’ivresse et en bas de l’échelle l’envie et l’hubris au sens de l’insolence ou de l’humiliation délibérée d’autrui. L’envie est toujours située au plus bas de l’échelle : on n’ose jamais s’avouer que nous sommes envieux, l’envie se déguise sous la forme d’autres passions qui induit des besoins d’agir plus nobles. Les raisons d’agir pour de bonnes raisons partent du constat du mérite de quelqu’un, de la possession plus grande de talents pour aboutir au sentiment d’indignation et de colère. Le sentiment d’infériorité qui est une blessure de l’amour propre a lieu quand l’agent se persuade que son rival a obtenu une promotion à ses dépens. Elle implique la réécriture du scénario qui aboutit soit à l’indignation, soit à la colère. La colère est une émotion dyadique, l’indignation est une émotion triadique : un tiers intervient. Le monde des jaloux se donne l’idée que leur jalousie est en réalité un zèle louable, c’est ce qu’on appelle l’auto empoisonnement de l’esprit, il s’agit d’une transvaluation des faits où les valeurs de réussite et de succès sont dénigrées en faveur de valeurs d’immunité de l'identité, de probité ou d'intégrité : on passe d'un << je peux >> à la volonté de puissance d'un << je veux >>. La transmutation des valeurs dénigre les personnes : on transforme la valeur d'un << je veux >> en un fait << je peux >>. Pour un agent passionné qui a besoin d’agir, se retenir d’agir crée une tension intolérable : il passe donc directement à l’action sans prendre le temps de recueillir les informations qui lui seraient nécessaires pour la formation d’une opinion bien fondée. Pour un agent sujet au besoin de clôture, la tension ne vient pas du besoin d’agir mais du fait de ne pas avoir d’opinion sur le sujet en question : il passe donc directement à la formation d’une opinion sans avoir recueilli les informations qui lui aurait été nécessaires. Il n’a pu encore se constituer une hiérarchie de ses motivations : les motivations relèvent soit de la raison par laquelle je comprends toute motivation impartiale, soit des passions, soit des intérêts. Si dans une société donnée, la motivation de la raison est supérieure à une motivation par les passions, un agent qui agit sous l’influence des passions, la colère par exemple, essaiera toujours de se persuader que son action est conforme à la raison : la vengeance pourra être présentée comme une application de la justice rétributive.
L'autonomie et l'autarcie sont mises en péril : pour Pascal l'autonomie n'est qu'une forme d'amour propre : fragment 60 : la vanité des lois << qui obéit aux coutumes parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi >>.Dissonances et consonances La précarité de l'autonomie

Publié dans Philosophie

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