L'appel de l'oeuvre : réhabiliter l'effort ou le travail ?

Publié le par Pierre GAPENNE

  L’appel aux valeurs de travail peut d’abord bien paraître louable si on veut dire par là qu’il faut encourager nos capacités à entreprendre des projets...

L’appel aux valeurs de travail peut d’abord bien paraître louable si on veut dire par là qu’il faut encourager nos capacités à entreprendre des projets...

  Abandonné à lui-même, en état de << disponibilité créatrice >>, l'homme cherche désepérément un clou à enfoncer ou un moteur à démonter. Le progrès est une idole barbare...

 

                                   Travail exalté, rapport social occulté

  Le plaisir nous tue, le travail nous fortifie : assujettissement de soi-même à soi-même : la discipline (règle) du travail comme moyen intensif  de la fécondité : pour guérir de tout, de la misère, de la maladie et de la mélancolie, il ne manque absolument que le goût du travail. Charles Baudelaire.

              Comment faire pire en croyant bien faire ?

                           La technique et le travail. L’appel aux valeurs de travail peut d’abord bien paraître louable si on veut dire par là qu’il faut encourager nos capacités à entreprendre des projets. Pourtant, si cet appel doit déboucher sur une gestion management par le stress, alors, on peut redouter le pire. Ce qu'en disent Christophe Desjours dans La France en souffrance (Le travail vivant) ou Marie Pézé, dans Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, est absolument décisif : nous ne pouvons sans doute qu'encourager l'effort, l'application, le zèle et la mobilisation de l'intelligence, que congratuler les médiations du travail qui réfrènent les désirs, qui différent les plaisirs pour accomplir leur œuvre : nous n’ignorons pas qu’en transformant la matière du monde, combien le travail  a pu transformer l’homme lui-même, ses habiletés, son goût et sa sensibilité même : dans le travail de perlaboration de nos tâches, nous développons des registres de sensibilités. Pourtant, si on fait de cet appel, un rappel à l’ordre, s’il est magnifié inconsidérément, indépendamment des conditions de son exercice, alors, on peut craindre qu’on ne fasse pire que mieux. Si on fait de cet appel une exaltation à vouloir remettre tout le monde au travail, si on fait de cet appel une incitation qui encourage encore les spoliations du travail d'autrui, on n’en fait alors qu’une autre nouvelle mauvaise farce pataphysique. La décence commune commanderait sans doute que les glorifications du travail, que les infatigables discours sur la bénédiction du travail, sur les durs labeurs et leurs disciplines baissent d’un ton : nous ne pouvons y voir partout que la même arrière-pensée que dans les louanges du sacrifice, que dans des actes impersonnels et d’intérêt général : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Nous n’avions certes pas attendu Marx ou Nietzsche pour nous apprendre tout cela mais nous nous rendons maintenant très bien compte combien cette notion, cette valeur ou plutôt cette fiction a pu empoisonner la mentalité de populations entières en faisant de la concurrence ou de la rivalité à occuper les places, les postes ou les emplois une finalité pervertie. Car la tâche médiocre, loin de former l’homme, le rabaisse, le tient en laisse et le réduit en esclavage à une condition ignoble : le travail use la force nerveuse du travailleur en lui retirant cette force à la réflexion, à la méditation, au rêve, au désir, à l’amour et à la haine, il lui propose de se dédommager en ne plaçant plus devant ses yeux que des buts mesquins qui n’accordent que des satisfactions faciles et régulières. Une société qui travaille sans cesse pourra sans doute jouir d’une plus grande sécurité mais cette sécurité qu’on adore comme une divinité suprême, c’est ce la même qui finit par entraver le développement de la raison, du désir et du goût de l’indépendance. C'est tout l'univers du travail qui est affecté d'un certain nombre de  mutations : non seulement la stabilité de l'emploi n'existe plus mais la polyvalence informatique a produit un nouveau stakhanovisme qui chasse les temps morts, comprime les tâches sur une même personne et place les employés sous tension. Quand on voit ce qu'ils font et ce qu'ils ont fait du travail ! Dans des temps où d’aucuns ne voient de salut que dans et par des formes nouvelles de stakhanovisme (travailler toujours plus pour gagner plus), il s’agit peut-être plutôt de rendre raison à des considérations un peu plus raisonnables : en réalité, le travail quand il n’est pas dissimulé ou invisibilisé, il est le plus souvent fantôme ou réduit en un sous-emploi : au bout du compte, nous n’avons le plus souvent, plus  à faire qu’à des pseudo travailleurs (le vrai travail aussi est ailleurs).

            Le << ne travailler jamais >> de certains extrémismes, cela ne veut sans doute pas dire d'abord << prenez toujours des vacances >>. Il s'agit plus d'une désobéissance à l'impératif laborieux : une paresse choisie et partagée quand elle n'est pas pathologique. Ce qui est un mensonge, c'est de dire que le travail rend libre par lui-même : ce dont il peut nous délivrer, c’est du désœuvrement désabusé. Ne pas travailler cela ne veut pas dire qu'il faille toujours prendre des vacances ou ne plus penser qu’à ne rien faire. Ce dont il s'agit de se rendre compte, c'est bien que le travail tel qu'il a été disqualifié, n'a plus guère de valeur parce que sa valeur a été absorbée par les frivolités du spectacle de certaines apparences. Dans les entreprises privées comme dans nos institutions officielles, on a organisé un  commerce de simonies de rôles et de statuts, de postes honorifiques et de places  de prestige (où chacun fait semblant de travailler) qui se présentent comme des fins en soi sans penser qu’il ne s’agissait que de moyens de faire des médiations si bien qu’on a figé dans des appareils administratifs des revenus de rente : les basses œuvres de la flagornerie font ici merveille. La remise en cause des positions de rente ne saurait concerner que les seuls affaiblis (il n’y a pas de pauvres, il n’y a que des appauvris). Loin de nous l’idée que le travail intermittent soit une mauvaise chose, il faut au contraire requalifier le travail à partir du projet qu’il est susceptible de porter, à partir de la mission ou de la vocation qu’il est susceptible de faire naître. Si tout bouge, tout devrait bouger également pour tous : il faut précariser aussi les précarisateurs. La rente, c’est celle des prétendus auteurs d’œuvres et de chefs-d’œuvre.  En réalité, en univers interactif, le génie est à la portée de tous ceux qui interagissent : le talent qui donne ses règles à l’art n’est plus tant un don naturel qu’un donné naturel.  Nous coproduisons nos vies privées dans les espaces des domaines publics. Tandis que d’aucuns prétendent que la gratuité c’est du vol, que d’autres affirment que l’impôt c’est du vol, notre propos sera de soutenir que c’est l’accaparement des propriétés intellectuelles qui est du vol : ce qui importe, c’est l’appropriation individuelle possible de tout par tous. Alors que faire du travail ? Travailler pour quoi faire d’abord ? A quoi et à qui l’utilité du travail est-elle utile ? demande Hannah Arendt : << le travail du corps et l’œuvre de nos mains c’est l’asservissement à la nécessité : cet asservissement est inhérent aux conditions de la vie humaine >>. L’aspect destructeur et dévorant de l’activité du travail de l’animal laborens qui peine et assimile << à la sueur de son front >> s’oppose à l’activité ingénieuse, créatrice et fertile de l’ouvrage des mains de l’homo faber qui réalise le produit de son art. Tandis que les sociétés de travail ne jugent les producteurs qu’au travers de la seule quantité produite, les sociétés de manufacture juge les hommes d’après la qualité de leurs fonctions qui leur confère aussi une certaine dignité. Accepter un sale boulot, c'est devenir un collaborateur zélé d'un système pervers ou paranoïaque.

      L'hypertrophie hystérique de la culture du résultat et le volontarisme. La dégradations qui caractérisent un bon nombre des situations de travail, sont consécutives du sentiment de ce que Gunther Anders a pu désigner par le terme d’ << obsolescence de l’homme >> où la dignité de la prestation de son travail est ravalée à celle du rouage d’une machine administrative ou d’un dispositif industriel. << Car le travail n'est plus une force, il est devenu signe parmi les signes. Il s'échange avec le non travail, avec le loisir selon une équivalence par laquelle tout est commutable : le travail n'est plus le lieu d'une praxis engendrant des rapports sociaux singuliers. Il entre dans le design général de la vie, c'est à dire dans l'encadrement par les signes. >> (Jean Baudrillard : L'échange symbolique avec la mort). Là réside l'un des paradoxes actuels le plus déroutant : le travail a triomphé sans reste de toutes les autres façons d’exister, dans le temps même où les travailleurs sont devenus superflus. Les gains de productivité, la délocalisation, la mécanisation, l’automatisation et la numérisation de la production ont tellement progressé qu’elles ont réduit à presque rien la quantité de travail vivant nécessaire à la confection de chaque marchandise. Nous vivons le paradoxe d’une société de travailleurs sans travail, où la distraction, la consommation, les loisirs ne font qu’accuser encore le manque de ce dont ils devraient nous distraire. A l’origine, si la technique est un produit du travail, aujourd’hui, c’est plutôt le travail qui est lui-même conditionné par la technique. La noblesse du travail qui nous augmente, qui libère nos capacités et qui les accomplit s’oppose à une certaine bassesse du travail qui exploite, qui profite, qui aliène, qui rapetisse et qui avilit les hommes. Pour mettre en évidence la malédiction qu’il a pu représenter dans certaines de ses formes comme l’esclavage ou le servage de la féodalité, il suffit de rappeler son étymologie : << le tripalium >> qui n’est rien d’autre qu’un instrument de torture. La nécessité du travail dans une société de travailleurs sans travail (qui n’est pas sans rappeler ces injonctions contradictoires) ne peut sans doute plus avoir pour but de << transformer le monde >> ou même de << changer la vie >> : les incitations individuelles ou collectives à la coopération et à la solidarité dans et par le travail, doivent en finir avec les stratégies absurdes des prétendues expertises : pour être efficientes, les organisations du travail doivent expérimenter  des cohérences appropriées, c'est à dire à la portée du plus grand nombre de ceux qui sont concernés. De toute évidence, les indicateurs de performance ne suffisent pas à mettre à jour les effets pervers induits par les mécanismes des effets indésirables des primes à la performance. Tout ce qui se fait pour nous sans nous, se fait contre nous. La nécessité désormais d'économiser, d’épargner le monde et la vie de leurs mauvais usages, s’impose sans doute tout autant sinon plus : le juste prix de l'échange économique doit céder la place au juste change de l'écologie. La technique et le travail Le blog qui déchire les voiles des asiles d'ignorance

Publié dans Politique

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G
Que dire de toute l'endurance mentale (la résistance à la charge mentale) qu'il aura fallu avoir à endosser les fausses identités de nos consciences aliénées aux expériences des mauvais rôles des conditions qui nous ont été faites dans les situations d'exploitation ou de domination d'un travail souvent appauvri, parfois désenchanté et le plus souvent désavoué ?
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