Aufhebung et intentionnalité : un Kripgenstein faiseur de sens...

Publié le par Pierre GAPENNE

 L’intentionnalité a été à la fois l’exclue du spinozisme (Appendice du livre I de l'Ethique et conception de la sociologie de Bourdieu : La reproduction), à la fois l’exclue de l’aufhebung hégélienne (de Marx et de ses héritiers) et à la fois l’exclue du comportementalisme (notamment du behaviorisme de Quine)...

L’intentionnalité a été à la fois l’exclue du spinozisme (Appendice du livre I de l'Ethique et conception de la sociologie de Bourdieu : La reproduction), à la fois l’exclue de l’aufhebung hégélienne (de Marx et de ses héritiers) et à la fois l’exclue du comportementalisme (notamment du behaviorisme de Quine)...

 
         Le mot-valise Kripgenstein est un composé des patronymes de Saul Kripke et de Ludwig Wittgenstein dont l'invention semble revenir à Hilary Putnam : Sandra Laugier dans << Wittgenstein et la science >> dans Les philosophes et la science en fait le promoteur d'une théorie wittgensteinienne des règles.
   Qui peut faire autorité ? << L'impression de certitude est un certain témoignage de folie et d'incertitude extrême >>. Essais II, 12, p 206 GF.
 

    Expérimenter la conception d'une pensée capable de se défendre d'être prise en otage par le monde : savoir se déprendre de ses pulsions et de ses impulsions. Valeur de l'intentionnalité et intentionnalité de la valeur. Ce que nous dirions (ferions) quand (ou si) ? Qu'à la base de tout scepticisme réside une certitude abstraite sur laquelle le doute prend pied et qui ressemble au trait pointillé sur lequel on dessine la figure, que même la tentative la plus ardue du scepticisme grec pour accroître le suspens de la pensée sceptique en soulignant que les énonciations sur le doute ne doivent pas être comprise titikos, que cette tentative n'ait pas réussi, est tout à fait certain, mais il ne s'ensuit pas que le doute se surmonte lui-même. Post-scriptum, p 225.

   L’intentionnalité a été à la fois l’exclue du spinozisme (Appendice du livre I de l'Ethique et conception de la sociologie de Bourdieu : La reproduction), à la fois l’exclue de l’aufhebung hégélienne (de Marx et de ses héritiers) et à la fois l’exclue du comportementalisme (notamment du behaviorisme de Quine). Pourtant, bien des auteurs ne se sont pas fait faute de la rappeler à notre bon souvenir : la téléonomie est une projection intentionnelle naturelle (Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité, Maurice Merleau-Ponty dans la préface de La phénoménologie de la perception et Nelson Goodman dans Faits, fictions et prédictions : l'intentionnalité comme projection). Comme le laisse entendre, Jocelyn Benoist dans Sens et sensibilité, l’intentionnalité en contexte, incité par Vincent Descombes (La denrée mentale et Les institutions du sens), on mesure tout le profit que nous pourrions tirer d’une réinterprétation de l’aufhebung en termes intentionnalistes : en effet, nous pouvons mieux apercevoir en quoi les transformations des antagonismes d’intérêt qui internalisent des relations matérielles et qui externalisent des relations internes, peuvent ainsi se muter dans les dynamismes de nos projets. Nous n'avons pas vu suffisamment que le dépassement, n'était au fond qu'une composition ou qu'un compromis (quand il n'est pas une compromission). Ce qui a manqué cruellement à la phraséologie hégélienne, c’est le détour par le langage et ses significations. Depuis Brentano, nous avons l'habitude de dire que les intentions sont les marques distinctives du mental, avec Frege, les << desseins implicitement impliqués >> dans nos usages des mots, sont des << intentions de faire quelque chose avec des signes >>. S'il est vrai que l'intentionnalité précède la signification, qu'il n'est pas nécessaire d'avoir acquis les usages d'un langage pour être capable de nous orienter avec des intentionnalités, alors, il faut en tirer toutes les conséquences. Ce qui a le plus manqué à Hegel, c’est cette intentionnalité, ce qui a le plus manqué à Husserl, c’est d’une dialectique des circonstances et des contextes (ce qu’avait su si bien faire Aristote dans ses écrits logiques (Les Catégories ; Premiers et Seconds Analytiques ; Les topiques ; Réfutations sophistiques ; L’Herméneutique et surtout La Rhétorique) qui fasse droit à la capacité et à la capabilité d’une structure d’orientation originaire de notre esprit à diriger nos intentions (Pascal : VII provinciales, C'est folie d'ignorer les conséquences ) et à réformer nos perceptions (John Dewey : L'art comme expérience). Par << état d'esprit >>, il faut entendre d'une part l'information dont on dispose et d'autre part, les croyances que cette connaissance nous fait entretenir avec notre environnement. Au fond, la façon la plus naturelle de l'introduire, c'est celle dont Piaget dans La formation du symbole chez l'enfant, la fait procéder de la structure (de la gestalt) des dispositifs des jeux : ainsi, les jeux de langage (Wittgenstein) produisent et confèrent assez naturellement des protensions à notre expérience qui se traduisent en intentionnalités. Suivre des règles, comprendre les règles de nos jeux (d'attitudes ou de langages), ce n'est peut être rien d'autre que des variations de nos modalités intentionnelles : << la règle est un rapport entre individus qui par elle, s'ajustent les uns aux autres dans une institution qui les dépasse tous : rappelons que la règle, c'est ce qui permet de traiter des cas semblables de façon semblable >>. << Celui qui a décrit les procédures de l'enseignement et de l'apprentissage a tout dit sur ce qui peut être dit de l'action correcte en accord avec des règles >> Remarques sur les fondements de mathématiques, VII, 26 ; p 313. Le statut des modalités intentionnelles, c'est l'articulation d'une croyance (elle n'a pas besoin de la référence d'un fait) et d'une projection, ce sont les probabilités que nos téléonomies aient une chance d'avoir une issue favorable. Il n'est pourtant peut-être pas si sûr que << l'incertitude ne soit que l'envers de la certitude (que celle-ci ne serait pas compréhensible sans celle-là : on a peut-être tout lieu de penser au contraire que toutes les certitudes n'ont jamais été que des expédients) (Montaigne : << L'impression et la persuasion de la certitude est un témoignage de folie et d'incertitude extrême >> Livre II, 12, p 206) : là où je peux ne pas croire, là est l'identité de mon sujet ? Là où je peux croire, là est l'identité de mon sujet. (Les limites de l'intentionnalité, J Benoist ; p 183 ; Peut on ne pas croire ?, Jacques Bouveresse). Dans Sur l'intersubjectivité II, à partir de la p 551 notamment, Husserl donne bien à entendre comment penser les synergies collectives d'un réseau de relations d'individualités monadiques que sont les sujets : ce qui est requis au premier plan, nous dit il, c'est bien les intrications intentionnelles des incitations des uns et des autres qui se remembrent et se détachent en totalités extensives à géométrie variables.

     Dans un article assez remarquable (Normativité et intentionnalité), à partir de l'analyse de Searle sur L'intentionnalité, Christophe Alsaleh s'applique à distinguer le normativisme du projectivisme de l'intentionnalité : l'intentionnalité est elle intrinsèquement normative ? Tel est le problème essentiel qu'il s'agit de débrouiller. A ce titre, il reprend à son compte cette notion que Daniel Dennett met en scène dans La stratégie de l'interprète : << le système intentionnel >>.  << Ce que j’appellerai désormais le normativisme, par opposition au projectivisme, a rapport essentiellement avec deux problèmes : expliquer comment l’attribution de prédicats intentionnels sur une base normative peut permettre une explication causale du comportement, d’une part. D’autre part, une contrainte importante dans l’attribution de prédicats intentionnels sur une base normative est la supposition que considérer un organisme comme un système intentionnel, c’est supposer qu’il est capable de rationalité, capable de suivre une règle, capable de se conformer à une norme, et capable également de juger si un comportement est conforme à une norme. Si cette tendance est radicalisée, on est vite amené à dire que ne sont capables d’intentionnalité que des êtres qui parlent un langage, et même un langage mentaliste globalement similaire au nôtre, avec des attitudes propositionnelles standards. >> Ce qui importe, dans l'état actuel des choses, c'est de repenser à nouveaux frais l'articulation de la théorie des jeux de langage telle qu'elle a été initiée par Wittgenstein et Kripke avec la théorie des jeux en action (On peut consulter utilement pour une présentation de ces problématiques le livre de Gaël Giraud : La théorie de jeux) telle qu'elle est mise en scène dans la théorie des équilibres de Nash au travers des utilités transférables (UT, à savoir le significatif de la signification) et des utilités non transférables (UNT : les irreprésentables de Jean-François Lyotard) : << un ordre relatif peut apparaître de façon spontanée dans une situation initialement spontanée >>. Il est temps de prendre au sérieux les retombées pragmatiques des spéculations qui se sont multipliées sur l'intentionnalité.  Comment un tel semblant d'ordre peut il émerger d'une situation apparamment chaotique sans qu'aucune intention directrice extérieure  aux préférences particulières de chaque individu ne puisse être tenue pour responsable de ladite émergence ? L'expérimentation des modalités des jeux stratégiques, notamment ceux à informations incomplètes, offre ainsi un cadre d'analyse aux interactivités de l'expérience (Erving Goffman) au travers des systèmes intentionnels des jeux d'anticipation économique. La définition que Christophe Alsaleh donne de l'intentionnalité s'applique assez bien aux modèles (automates probabilistes) que constituent les rationalités limitées des jeux de l'échange : << un agent est intentionnel si et seulement si, il interagit avec son environnement perceptif sous le contrôle de régularités intentionnelles et la présomption est que, là où il y a une manifestation [evidence] d’adaptabilité comportementale, l’intentionnalité est en jeu >>. S'il doit exister un Kripgenstein, c'est à dire un être capable de penser et surtout d'expérimenter des vérités contingentes découvrables a priori (des intentionnalités), alors, il faut que cet être soit en mesure d'assumer un véritable libéralisme antidogmatique qui ne soit pas en outre psycho-rigide. Comprendre ce qu'il en est des morphogenèses des règles de nos jeux à partir de l'homo ludens de Johan Huizinga et de Roger Caillois, voilà, ce qui importe. Un agent intentionnel pensant, c'est une créature capable de moduler les attitudes qui lui donnent des directions d'ajustement appropriées à son environnement. L'intentionnalité, on peut encore la comprendre à la manière d'une caresse : il semble bien que comme dans la relation du touchant eu touché, elle engage la dynamique d'une certaine réciprocité. Si le tactile est l'expérience du contact à fleur de peau, du grain de la rugosité ; le toucher au contraire s'emploie à explorer au delà ou au dessous de la surface.

  L'intentionnalité suppose t'elle ou présuppose t'elle un noème (Husserl) ou comme le disent les philosophes de la tradition analytique un sense data (Moore) ? Autrement dit, est-ce que les significativités des choses de l'expérience sont des aspects objectifs du monde qui existent indépendamment du fait que nous les percevons ou au contraire n'est-ce au fond que des constructions de nos esprits (des effets du langage) que nous projetons sur le monde pour l'expliquer, le comprendre et lui donner un sens ? Nous ne reviendrons pas sur tous les débats qui ont agité ces questions : tenons nous en à la façon dont Charles Travis dans Les liaisons ordinaires, tente d'en rendre compte. Relevons qu'il tient ces significations a priori (comme Platon, Frege et Wittgenstein : pour Platon et les pythagoriciens, il s'agit d'étudier la skiagraphia) pour des ombres dont les formes spécifiables ne font que sublimer les signes de nos langages. La traduction des vécus de l'expérience en mots , s'opère à la faveur d'une mise en scène de représentations qui ajustent les noèses de nos comportements en moulant la teneur des valeurs de nos token [pour adopter un langage peircien : un token (priméité, jeton, contrepartie) est le troisième terme de type (tiercéité) et de prototype (secondéité)] dans les modèles typiques du langage et prototypiques des jeux de langage. Tous ces mécanismes qui alignent le langage sur la pensée et les choses du monde sont, il est vrai un peu complexe, tant il est vrai que les formes que peuvent revêtir ces mécanismes sont plastiques et modulables : néanmoins, cela ne fait pas vraiment mystère si l'on nous accorde que les  visions objectives ne valent que relativement au contexte qui les voit naître. Les intentionnalités légitimes qui ne sont ni des intentions, ni encore moins des volontés ou des vélléités, qui sont plutôt apparentées à quelque chose comme des réponses à des perceptions réflexes stimulus sont celles qui ne nous trompent pas ou qui ne nous font pas illusions. Ce qui est réputé comme tel, c'est le réalisme objectif. Pourtant, l'objectivité peut être mise en défaut sinon par de la subjectivité, du moins par de l'intersubjectivité : la subjectivité des personnels administratifs de la plupart de nos institutions n'a de cesse d'instrumentaliser une objectivité qu'ils construisent en vue de leurs seuls intérêts. Au fond, c'est l'arbitrage des conflits d'intérêt qui peut décider et donner toutes leurs consistances à nos formes de vie, à nos trains et à nos styles de vie. La question des modes de subjectivation nous renvoie à l'herméneutique du sujet de Foucault.

Publié dans Philosophie

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