A Sous les fracas de la tonitruance, la marque indélébile d'un lointain passé...

Publié le par Pierre GAPENNE

Notre conduite n’est qu’une variation d’esquisses qui dérive de notre combativité...

Notre conduite n’est qu’une variation d’esquisses qui dérive de notre combativité...

 

https://my.over-blog.com/write/80115618   De la stylisation des mimétismes : l'esprit du style et le style de l'esprit...  Bon ? T'as le gars, avec tout le monde autour d'accord ? C'est à lui de déballer ce que tout le monde a en tête. Il démarre le premier chorus, il aligne ses idées, et là les gens ouais-ouais, mais chope la pulse, alors lui, faut qu'il soit à la hauteur, faut qu'il souffle quoi. Tout d'un coup, quelque part au milieu du chorus, voilà qu'il chope LA PULSE...tout le monde lève le nez, ils comprennent, ils écoutent : il la chope, il la tient. Le temps s'arrête. Il remplit le vide avec la substance vivace de notre vie. Il faut qu'il souffle pour passer tous les ponts et revenir ; et il faut qu'il le fasse avec un feeling infini pour la mélodie de l'instant, comme ça tout le monde comprend que ce qui compte, c'est pas la mélodie, c'est ça, cette pulse... Sur la route, Jack Kérouac, p 293         Voilà un gars et tout le monde autour, hein ! C'est à lui de mettre en forme ce qu'il y a dans la tête de chacun. Il attaque le premier chorus puis il déroule ses Idées, bonnes gens, bien sûr, bien sûr, mais tâchez de saisir, et alors, il se hausse jusqu'à son destin et c'est à ce niveau qu'il doit souffler. Tout à coup, quelque chose part au milieu du chorus : il ferre le " it " ; tout le monde sursaute et comprend ; on écoute ; il le repique et s'en empare. Le temps s'arrête. Il remplie le vide de l'espace silencieux avec la substance vivante de sa vie, avec des confessions jaillies de son ventre tendu, des pensées qui lui reviennent et des resucées de ce qu'il a soufflé jadis. Il faut qu'il souffle à travers les clés, allant et revenant, explorant de toute son âme avec tant d'infinie sensibilité la mélodie du moment que chacun sait que ce n'est pas la mélodie qui compte mais le " it " en question... Pour cette raison, il faut que je te le dise, mon pote, maintenant, j'ai le " it "... Dean et moi, nous balancions avec le " it " de joie... L'essentiel, c'est que nous sachions bien, ce qu'est le " it "... Traduction de Sur la route de Jack Kérouac de Jacques Houbard...
 L'impératif du style ou la sensibilité à une forme de vie transgressive ... Comprendre la notion de style comme un effet sélectionné de nos mimétismes par une interaction avec nos milieux. Le style qui  exprime notre sensibilité, se présente comme un impératif catégorique dont les portées pratiques ne sont pas que symboliques puisqu'il exprime aussi une espèce de rapport transgressif de notre finitude à l'infinité du monde : selon la théorie du choc de Fichte, la pensée déterminée est toujours le passage de la déterminabilité à la déterminité. C'est le résultat des rencontres des sensibiltés : sentiments, émotions et goûts. Doctrine de la Science, nova methodo, p 307.
 
  La forme du penseur subjectif souverain, c'est son style. Cette forme doit être tout aussi diverse que celle des contrastes qu'il réunit en lui. Dans la mesure où le penseur subjectif est concret, sa forme doit être concrètement dialectique. Dans la mise en scène de l'intériorité de l'existence humaine, le concret, c'est le rapport des catégories existentielles : celles des Pathos des Formes de Vie, celles des Jeux de Langage... Post-scriptum, p 249, 250.
         L'hypothèse fondamentale, c'est que le mieux que nous ayons à faire, c'est de nous placer du côté de la protension (Husserl) pour vivre avec la présomption que l'expérience continuera constamment à s'écouler dans le même style constitutif. Le style est la confiance première en la continuité du monde : il n'y a rien dans nos comportements qui n'ait d'abord été dans nos réflexes (à la manière de William james, Principles of psychology, la volonté et ses répertoires de mouvements réflexes : a feeling of innervation and an outgoing nervous energy, p 487). Toute ma métaphysique, au moral comme au physique, est dans la Nature. Our style is our secret weapon. Notre style est notre botte secrète.
 
             Le secret de l'art est de découvrir dans chaque objet la manière particulière dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague qui se déploie en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. p 264 La pensée et le mouvant, Bergson.

 

"A feeling, for which I have no name, has taken possession of my soul -- a sensation which will admit of no analysis, to which the lessons of by-gone time are inadequate, and for which I fear futurity itself will offer me no key. To a mind constituted like my own the latter consideration is an evil. I shall never, -- I know that I shall never -- be satisfied with regard to the nature of my conceptions. Yet it is not wonderful that these conceptions are indefinite, since they have their origin in sources so utterly novel. A new sense, a new entity is added to my soul." --from "Manuscript Found in a Bottle" (1833) by Edgar Allan Poe.
 Un sentiment, pour lequel je n'ai pas de nom, a pris possession de mon âme - une sensation qui n'admet aucune analyse, à laquelle les leçons de temps révolue sont insuffisantes, et pour laquelle je crains que le futur ne puisse m'offrir aucune clé d'intelligibilité. Pour un esprit constitué comme le mien, cette dernière considération est un supplice pour lequel je n'aurai jamais, - je sais que je ne saurai jamais - été édifié à l'égard de la nature de mes conceptions. Pourtant, il n'est pas étonnant que ces conceptions soient indéterminées, car elles ont leur origine dans les sources de manière tout à fait nouvelle. Un nouveau sens, une nouvelle entité est ajoutée à mon âme "

 

         << Non pas des individus appartenant à des genres mais des genres comprenant des individus : le style, une manière d'échapper aux mauvais genres, bref une spontanéité jointe à une délibération >>. Théodicée, p 288. << Demander si nos pratiques ou nos formes de vie sont d'elles-mêmes correctes ou justifiées, c'est demander s'il est correct ou justifié que nous soyons le genre d'être que nous sommes >>, Barry Stroud.
    Une allure qui ne ressemble à rien est elle possible, souhaitable et même pensable ? Le style est il un type, un prototype, un stéréotype ou un token ? (Charles Sanders Peirce) Quelque chose d'irreconnaissable, c'est un monstre. Adopter et adapter un style expurgé de ses excoriances particularisantes, c'est universaliser une singularité...
 
 La poésie est à la vie ce que la lumière et la musique sont au théâtre. Dépouillez celui-ci de ses faux embellissements et celle-là de ses illusions, que reste t’il de réel et d’intéressant dans tous les deux ? Charles Dickens, Monsieur Pickwick.
 
                   Non pas : voir ce que cela donne
                  Voir surtout ce que cela ordonne 
  Péristyle, périphrase et paraphrase : l’impératif du style
 
                1) A la manière de Edgar Allan Poe, Le démon de la perversité. Dans l’examen des fonctionnalités, des penchants et des facultés, des mobiles et des motifs primordiaux de l’âme humaine, nous nous sommes tous trompés. Dans l’inspection de ce que nous sommes prêts à admettre comme une perception justifiée de nos façons pertinentes d’être avec les choses, dans l’exploration de ce que nous sommes prêts à tenir pour raisonnablement acceptable dans nos conduites, les psychologues tout autant que les phénoménologues ont oublié, ont complètement négligé de faire sa part à une tendance qui existe pourtant comme un sentiment primitif, radical et irréductible. Dans la parfaite infatuation de leur raison, ils ont tous refusé cette idée que la réflexion, c’est d’abord un réflexe ; ils ont permis que l’existence de ce tropisme échappe à notre acuité sans doute par leur manque de foi en la Vie. L’idée ne leur est jamais venue qu’elle pouvait revêtir pourtant quelque importance simplement à cause de sa qualité surérogatoire. Nous ne pouvions en concevoir la nécessité parce que nous n’avons pas senti le besoin de constater son impulsion : nous ne pouvions pas saisir la notion de ce primum mobile parce que nous n’avions pas su comprendre le rôle qu’il joue dans l’économie des choses humaines temporelles et éternelles.

 

                   2) L’homme de la métaphysique, tout autant que l’homme de l’intelligence, de l’observation ou de la logique ont nié l’évidence de la manifestation de cette propension. Ayant approfondi les intentions et les desseins des plans providentiels, ces as des systèmes ont bâti des architectoniques prodigieuses mais sont restés aveugles à ce simple constat : nous avons tous un style, nous sommes tous un style. C’est le style qui dit le mieux le genre d’être que nous sommes, qui nous confère comme une espèce de seconde nature. Nous avons assigné à l’homme une quantité d’organes qu’on a assorti de fonctions diverses, nous avons établi, décrit et expliqué toutes les corrélations de leurs fonctionnalités mais nous n’avions rien fait pour reconnaître qu’il y avait là peut-être un quelque chose, un je-ne-sais-quoi, un presque-rien qui pouvait s’avérer essentiel et énorme. Dans l’emménagement des principes de l’action humaine, la plupart des explorateurs de cette âme humaine n’ont fait que suivre les traces de leurs devanciers : ils ont déduit chaque chose d’après la destinée préconçue de l’homme en prenant pour base les intentions du créateur.

 

                 3) Or, il eût été sans doute plus sage, il eût été plus sûr qu’ils basent leurs classifications sur les actes que l’homme accomplit habituellement et sur les actes qu’il engage occasionnellement plutôt que de s’en remettre à l’hypothèse improbable que c’est une divinité qui commande nos faits et gestes : l'homme n'est pas qu'une simple créature, il est aussi créateur nous rappelle Stirner dans L'unique et sa propriété. Alors, les inductions a posteriori de leurs expériences vécues les aurait conduit à admettre comme principe a priori, primitif et inné de l’action humaine ce comportement paradoxal que nous nommerons le style, faute d’un terme plus caractéristique. Dans le sens que nous y attacherons, ce comportement paradoxal comprend une composante perverse, c’est en réalité un comportement animé par un mobile sans motif ou d’un motif sans mobile. Sous son influence, nous agissons sans savoir pourquoi, seulement, nous nous en trouvons mieux : sous son influence nous faisons des choses que ne devrions peut-être pas faire, mais c’est plus fort que nous et cela nous entraîne vers des buts que nous n’osions pas même espérer. Si le sens de ce comportement peut d’abord apparaître comme une contradiction dans les termes, son intelligibilité va s’avérer irrésistible parce que significative. Notre vie ne connaît sans doute pas de chose plus significative que celle-là : la certitude de la justesse de cet acte, nous l’acquérons en surmontant le sentiment de déplaisir ou de dégoût de cette contradiction paradoxale par une sorte de réminiscence anticipatrice qui revêt une force invincible qui nous pousse à son accomplissement dans un mouvement élémentaire simplificateur : on s’y attend.

 

        4) Notre conduite n’est qu’une variation d’esquisses qui dérive de notre combativité : nous persistons dans nos actes et nous persévérons dans notre être en nous actualisant dans cet effort originaire qui imprime notre marque. Dès qu’on rend à l’âme son juste rôle dynamique, on ne tarde pas à comprendre que la réalité ne peut être vraiment constituée aux yeux de l’homme que lorsque son activité est suffisamment offensive : nos rêveries ne deviennent constructives que lorsqu’elles s’animent dans l’espérance d’une adversité surmontée. En tant que source d’énergie, notre être est une colère a priori : le monde est notre provocation. Les réflexes de défense qui portent vraiment le signe humain, les réflexes que l’homme prépare, fourbit et tient en alerte, sont des actes qui défendent en attaquant. La combativité met en évidence de nombreux degrés de tension de l’intentionnalité. Dans l’élément de notre intentionnabilité, c’est l’orgueil qui donne à l’élan vital l’orientation de sa trajectoire. C’est le sentiment de succès qui donne au réflexe sa flèche, la joie souveraine de pénétrer la réalité. C’est ce réflexe vivant qui dépasse sa portée antécédente. Si il n’allait pas plus loin, il serait machinal, il tendrait donc à s’animaliser. Dans ses expériences audacieuses, l’homme brutalise le réel. Nous sommes constamment dynamisés par un vouloir attaquer qui répond aux insultes que les choses nous infligent. Notre combativité est notre sauvegarde contre l’injustice. Son principe regarde notre bien-être : ce désir de bien-être, tout homme qui fait appel à son propre cœur le connaît. Quiconque consultera loyalement et interrogera soigneusement son âme n’osera pas nier l’absolue radicalité de ce penchant en question. Il n’est pas moins caractérisé qu’incompréhensible : il n’existe pas d’homme qui à un moment donné de sa vie, n’ait été dévoré par cet ardent désir d’imprimer sa patte par des circonlocutions.

 

        5) Celui qui parle au mépris des conséquences (la providence se moque de ceux qui déplorent les conséquences des causes qu'ils ont chéries) de ce qu’il dit, sait bien qu’il déplaît mais il a bien l’intention de plaire aussi et son propos le démentit lui-même : il redoute et il conjure la mauvaise humeur de celui auquel il s’adresse. Les plus importantes crises de notre vie réclament la voix impérative d’une réaction immédiate : ce mouvement devient une velléité, la velléité se grossit en besoin et ce besoin se change en un désir irrésistible. Ce désir n’est satisfait qu’à profond regret et à la mortification du parleur. A ce stade, le mot dans la phrase cherche l’action, au stade suivant, le mot crée l’action et sa temporalité propre. Le mot vacille et oscille, il pose en s'opposant, se repose et se dispose, propose et prédispose ; il suppose et présuppose : c'est dans les interactions du bougé de ces variations qu'il s'ajuste et qu'il s'approprie à sa situation. Ce qui érige nos conversations en situations, c'est les interactions : << ce qui tend à nous désaccorder, c'est les fausses notes discordantes malencontreuses de nos interactions ratées, ce qui tend à nous accorder, c'est les interactions des opinions qui s'attachent à réclamer réparation à la sensibilité de nos formes de vie écharpées > >.
 
            6) Nous avons devant nous une tâche : élucider la notion de style. Pour la comprendre vraiment, nous devons la mettre en perspective en l’inscrivant dans une dimension temporelle : jusqu'ici, le vouloir-vivre animal de nos réflexes n’a fait qu’attendre passivement. Maintenant, il va s’agir essentiellement de faire en sorte que cet instinct se transforme et pour ce faire, il va s’agir d’attaquer, de manifester une hostilité franche [1]. Le temps de l’agression n’attend pas qu’on lui donne du temps, il le crée en affirmant la violence de son impulsion. C’est au travers de cet excès de vouloir-vivre qui déforme les êtres, que le style va frayer la métamorphose de son réflexe. Nous brûlons de nous mettre à l’ouvrage, nous sommes consumés d’impatience, l’avant-goût d’un glorieux résultat met tout notre âme en feu, nous avons hâte de nous y attaquer et cependant nous la remettons à des lendemains improbables : une impatiente anxiété de faire notre devoir se mêle avec un désir de différer encore. Plus le temps fuit, plus ce désir gagne en force : nous tremblons de la violence de l’exacerbation de ce conflit qui nous agite, de la bataille de la substance positive avec le travail indéfini du négatif de l’ombre. Nous nous débattons en vain, nous avons déjà lâché la proie pour l’ombre, l’horloge sonne et c’est le glas de notre bonheur. C’est une chose tout à fait ordinaire que d’avoir la mémoire obsédée par une espèce de tintouin ressassant les conflits de nos vieilles haines et des malaises des vertiges de nos pires horreurs. << La métamorphose du réflexe parut à mes yeux comme le haut et magnanime retentissement que j’attendais depuis longtemps >> confirme Lautréamont dans ses chants.          
           
      7) La métamorphose du réflexe n’est rien d’autre en vérité que l’inscription d’une nouvelle temporalité dans nos formes de vie.  Le principe intelligible du style trouve ici dans cette perfidie perverse de notre esprit à se métamorphoser, son ressort. La polymorphie de la perversité provient de cette capabilité de notre esprit à se métamorphoser. Ne pas être pervers, ce serait dire oui à notre oui ou de dire non à notre non. Or, le vice pervers, c’est bien que nous disons si souvent non à notre oui et que nous disons tout à fait aussi souvent oui à notre non. La vertu d’Achille devient un vice si celui-ci se repose sur ses lauriers, tandis que le vice de mensonge de Ulysse s’avère une vertu dès lors qu’il participe à une stratégie rusée [2] : il se mute dès lors en habileté, en prévenance et en prudence. Le secret de ce ressort si longtemps emprisonné et comprimé, c’est simplement cette idée qui s’élance de notre âme dans un foudroyant anéantissement en nous glaçant la moelle des os en les pénétrant des féroces délices de son horreur. A chaque instant, nous sommes confrontés au scandale de l’inquiétante étrangeté de l’improbable et à sa reprise. La reprise, c’est ce qui nous lie et ce qui nous délie à nos conceptions éthiques : c’est la promesse du bonheur de se métamorphoser. La métamorphose est par conséquent un métatropisme : c’est la conquête d’un autre mouvement, d’un nouveau temps, d’un rythme et d’une cadence accélérée. Le goût de la métamorphose, c’est le goût de se transformer, l’expérience de la métamorphose est un apprentissage. Les rapports du physique au moral sont des rapports de formation. Si l’on s’exerce à la vitesse, on éprouve l’impression ineffable d’une nouvelle souplesse sensible aux articulations : les instants ne sont plus savourés et médités dans leur isolement, ils sont vécus dans leur succession saccadée et rapide, dans la joie explosive des actes discontinus de décision. L’instinct offensif prolonge et continue le mouvement initial du vouloir-vivre. La joie cruelle d’écarteler, de mordre et d’avoir prise sur l’expérience de la vie, aiguise et multiplie des petits drames. La reprise des métamorphoses heureuses et malheureuses, s’illustre dans le combat dialectique où l’exception perverse fait irruption dans le général conciliateur [3].

 

            8) L’exception injustifiée veut éluder le général mais l’exception qui combat jusqu’au bout pour se défendre comme justifiée, se renforce et se fortifie. Son indocilité, son défi et sa morbidité finissent par l’imposer et par la réconcilier avec le général. L’exception explique alors le général et le général explique l’exception : l’exception travaille pour le général en s’expliquant elle-même. C’est le poison et son remède qui tout en mithridatisant les immunités de nos identités, ne doit pas endurcir leurs sensibilités. En toute rigueur, pour que le style puisse être l'objet d'un impératif (au sens kantien), encore faudrait il qu'il soit l'objet privilégié de la volonté. Or, le style n'est sûrement pas l'objet d'une volonté délibérément unilatérale : bien au contraire, il est certainement quelque chose comme une relation d'interaction vibratoire.

 

           9) Style et transgression : le nom de transgression à lui-seul sans l’article qui le précède sonne comme un impératif, un mot d’ordre, un mélange de transe et d’agression, un mouvement incessant et interdit vers un au-delà sans concession. La transgression du style dérange la promesse d’un ailleurs ou l’espoir d’un autrement, elle est en acte, toujours active et par là même inatteignable, inassignable et insaisissable autrement que par ce à quoi elle s’oppose : faire grincer l’immuable et bousculer l’état de fait ; la transgression ne se repose jamais, c’est pour cela qu’elle a besoin de maintenir ce qu’elle annule et qu’elle vise non pas l’anéantissement de la limite mais sa reconduction sous d’autres formes, à un autre endroit. Transgresser, c’est toujours dépasser mais ce n’est jamais achever, c’est plier sans casser, c’est mordre sans consommer. Dans le style, s’accomplit par la transgression ce qui nous fascine : des jeux défendus. Nous sommes alors dans la situation de l’enfant vis-à-vis de ses parents : il a peur de ce qui peut arriver, il va toujours assez loin pour se faire peur, il ne se contente pas de ce dont les adultes se suffisent, il lui faut avoir peur et se retrouver dans la situation où ce qui est défendu, menace de le faire gronder sévèrement. C’est la mise en garde contre un danger  qui nous donne des raisons de l’affronter : nous ne sommes hommes qu’à condition de nous mettre en danger contre le pire (dans la littérature notamment). Notre affrontement avec ce que nous redoutons le plus, c’est cela qui constitue notre limite...
 
                10) L’entreprise que nous présentons ici a pour vocation première d’explorer les grandes lignes d’un modèle aussi cohérent que possible d’une artialisation de la traduction (voir Tout est traduisible, même et surtout les intraduisibles) des formations discursives des activités linguistiques, artistiques et scientifiques, capable de thématiser les problématiques d’un enseignement philosophique accessible à un plus grand nombre en piquant chacun au plus vif le cœur de sa curiosité [4]. Pour ce faire, nous nous soucierons de parcourir aussi méthodiquement que possible l’ensemble des activités humaines : si l’interdisciplinarité ne se décrète pas [5], on peut sans doute se faire une obligation d’une certaine intertextualité ou mieux d’une inter-théoricité certaine. En effet, c’est d’abord au travers d'une telle inter-théoricité qu'on pourrait le mieux œuvrer à regrouper les questionnements philosophiques sur les sciences. Une telle entreprise (l’artialisation  de la traduction des formations discursives des activités scientifiques) concerne  bien au tout premier plan la notion de style : en effet, la notion de style trahit et donc dévoile l’origine même du sens de nos procédés artistiques et des procédures de nos méthodes scientifiques. Aussi, nous tâcherons donc de désigner à l’attention de chacun ce qu’il a de plus vivant dans l’esprit qu’on peut bien baptiser instinct, mimétisme ou spontanéité libre et que nous nous sommes résolus pour notre part à envisager dans la perspective de l’appellation contrôlée de la notion de style.
 
          11) Une telle recherche voudrait permettre de mieux saisir par un effort intellectuel d’un genre nouveau, la portée et la valeur des études aussi bien littéraires (comme des jurisprudences de la vie) que scientifiques (comme des explorations du réel) que des élèves et les étudiants ont en vue d’acquérir. Nous souhaiterions que l’incise d’un terme baroque (ce clair obscur du style) n’empêche nullement de pouvoir conférer à notre travail valeur de démonstration : le sens même de l’apprentissage de la liberté de notre entreprise devrait en tout cas nous prémunir contre tout dogmatisme et contre tout particularisme en substituant à la rigidité des règles (de vie et de grammaire), la plasticité des manifestations du style. Le sens même de l’apprentissage se fait en assouplissant les durcissements séniles de nos formations symboliques. Si les descriptions des tenants et des aboutissants de la chose même du style, des efforts qu’elle nous fait faire et des effets qu’elle a, ne se prêtent pas si facilement à un examen rigoureusement méthodique, c’est qu’elles sont difficiles à débrouiller : en effet, la sensibilité au style, contrairement à la connaissance, ne vise pas un objet, elle vise à un type d’acte (intransitif). << La causa sui est cause immanente mais non transitive de toutes choses >> (proposition XVIII Ethique 1) Penser la sensibilité, c’est penser la reconnaissance des conditions préalables de l’organisation de l’expérience. Avec la sensibilité apparaît l’arrière-fond de la conscience : l’expérience du soi et du non-soi en corrélation mutuelle. De même que nous pouvons expérimenter quelque chose d’éternels [6] dans des impressions abstraites, nous pouvons expérimenter en nous une manière de faire style d’une manière absolue : et en dépit du fait qu’il y a bien toujours quelque chose comme la nécessité libre d’un impératif du style, on ne saurait dire qu’il y ait une Idée toute faite du style qui s’impose d’avance : le style n'a pas besoin de certitudes, il avance masqué, larvé et de façon rampante. Tandis que la psychologie refuse et méconnaît la suffisance foncière de la sensibilité, nous voudrions souligner et faire valoir que la sensibilité n’est pas une pensée qui s’ignore : c’est le goût à la vie même [7]. Penser la notion de réflexe sous les espèces du style, permet d’élucider des problématiques qui sont ailleurs tenues séparées : celles des irritabilités politiques et celles des pouvoirs de contracter et de changer d’habitudes. En tout état de cause, on ne saurait se méprendre sur nos intentions : il s’agit bien ici d’élucider une matière tout particulièrement profuse et passablement prodigue par des jugements aussi fermes et nets que possible. Le projet de notre entreprise est d’embrasser et d’éclairer l’ensemble des activités scientifiques à la lumière de cette notion clé : le style (voir à ce propos Libérer l'avenir).

 

             12) Plus qu’un nœud de réactions psychiques, celle-ci constitue bien une clé d’intelligibilité des attitudes, des aptitudes, des compétences et des performances des comportements et des conduites ou des pratiques des opérations de l’esprit dès lors qu’elle est mise en perspective dans le cadre d’une énergétique : l’air de famille du style, le contraste du style, l’incise du style frappe l’esprit parce qu’elle est la manifestation vigoureuse et résolue d’une disposition ou d’un dispositif de notre expérience qui agresse, qui ingresse ou qui transgresse l’état de chose d’une situation. Si la forme d’excellence d’un style peut avoir un tel impact dans les sciences au point d’avoir valeur de paradigme, c’est parce qu’elle constitue à la fois une audace et un opérateur de synthèse de l’art d’inventer tout à fait privilégié : et la mesure de cet opérateur de synthèse qui forme, informe et transforme les affects de nos formes de vie en Idées intelligibles, s’exprime par un coefficient de transformation de la force en forme ou coefficient de composition. Le style est une force dans une forme : un esprit recteur qui inaugure un ergomorphisme susceptible de remplacer le vieil hylémorphisme aristotélicien. Travailler à élucider la notion de sensibilité au style, c’est travailler sans rien présupposer d’autre que la force (l’énergie) des effets du style, c’est travailler sans Idées privilégiées, sans Nécessités prédéterminées, sans positions arrêtées, sans rien qui singularise d’avance notre identité. La notion même de style inaugure une forme nouvelle d’Idées : si pour Kant, penser, c’est juger, si pour Peirce, penser, c’est inférer, pour Helvétius [8], penser et  juger n’est jamais que sentir. De proche en proche, nous devons en (re)venir à Plotin (V,6, 5 : Ce qui est au-delà de l'être ne pense pas)), c'est à dire à Platon (République VI), << Penser, c'est se mouvoir vers l'Un-Bien et le désirer >>. Par-delà les êtres de nos identités significatives, c'est le flux d'une energeia qui nous conditionne. C’est à partir de cette dernière manière de penser que nous nous attacherons à préciser la nature de cette sensibilité en apprenant à nous tenir dans ce point focal où la sensibilité à l’insensibilité nous inhibe et nous retient d’agir et où l’insensibilité à la sensibilité libère nos potentialités, les frémissements et les pressentiments des sentirs du style. Penser la sensibilité au style, c’est accéder à la spontanéité première des perceptions et des affordances sans précédents, à la spontanéité radicale et irréductible. Je ne saurais le dire autrement : c'est le style qui révèle le mieux les ressorts secrets des règles de nos conduites...
 
 
  Mots-clés : Acceptabilité rationnelle, Art d’inventer, Champ du possible, Champ du probable, Coefficient de transformation, Compétence, Conception, Connaissance, Contraste, Corrélat, Croyance, Démonstration, Esprit, Expérience, Expérimentation, Droit, Energie, Energétique, Ergomorphisme, Fonction, Hylémorphisme, Hypothèse, Impression, Institution , Intelligibilité, Intentionnabilité, Interprétation, Intuition, Inter-théoricité, Justification de croyance, Langage, Logique, Logistique, Loi, Loi de la nature, Perception, Performance, Possible, Probable, Preuve, Reconnaissance, Règle, Réalité,  Savoir, Sensation, Sensibilité, Sentir, Style, Stylisation, Thématisation, Théorie.

[1]) Gaston BACHELARD : Lautréamont ; éditions José Corti, 1939.
[2]) PLATON : Hippias Mineur, traduction Emile Chambry, éditions Garnier-Flammarion.
[3]) Soren KIERKEGAARD : La reprise ; traduction Nelly Viallanex, éditions Garnier-Flammarion.
[4]) Jean DETREMONT : L'art saisi par le plus vif (Suite 5) ; impressions groupe Moreau-Yvert, Amiens 2001.
[5]) Dominique LECOURT : A quoi sert donc la philosophie ? Des sciences de la nature aux sciences politiques ; éditions PUF, 1993.
[6]) Baruch SPINOZA : Ethique, partie V, proposition 23, traduction Roland Caillois, éditions Garnier Flammarion.
[7]) Emmanuel LEVINAS : Totalité et infini ; éditions Le livre de poche, collection biblio-essais, p 147.
[8]) Claude Adrien HELVETIUS : De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, Liège, 1714, p 135.

Publié dans Philosophie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
G
De l'unique soin d'approfondir le secret douloureux qui nous fait tant languir...
Répondre
G
J'ai gardé la forme et l'essence divine de mes amours décomposés. Baudelaire, derniers vers de Une charogne. Il se peut que je le comprenne à présent : il nous incombait de voir parmi les choses terribles, parmi ces choses qui semblent n'être que repoussantes, ce qui est, ce qui seul compte parmi tout ce qui est. L'existence du terrible dans chaque parcelle de l'air. Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, p 69.
Répondre
G
J'ai gardé la forme et l'essence divine de mes amours décomposés. Baudelaire, derniers vers de Une charogne. Il se peut que je le comprenne à présent : il nous incombait de voir parmi les choses terribles, parmi ces choses qui n'être que repoussantes, ce qui est, ce qui seul compte parmi tout ce qui est. L'existence du terrible dans chaque parcelle de l'air. Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, p 69.
Répondre
G
Ce dur nœud de sens tendu à tout rompre... Cette implacable condensation d'une petite musique qui voulait sans cesse s'échapper...
Répondre
G
Comme pour atteindre le noyau dur d'une personne, une force doit jaillir qui dépasse et réconcilie toutes les contradictions : cette force se fait forme par le style...
Répondre